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Full text of "Mémoires du marquis de Sourches sur la règne de Louis XIV, publiés par le comte de Cosnac (Gabriel-Jules) et Arthur Bertrand"

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MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURCHES 



COl'LOMMll-JRS. — TYPOG. 1'. lillOUAHH KT C' 



MÉMOIRES 

DU 

MARQUIS DE SOURCHES 

SUR LE RÈGNE DE LOUIS XIV 

PUBLIÉS 

d al'rks i.e manuscrit arthentlqlie appartenant a m. le duc des cars 
Par le comte dr GOSNAG 

(GAHUIKI.-Jcr.ES) 

Edouaud PONTâL 

Archiviste-p.iléograplio 



TOME SECOND 

Janvier 1687 - Décembre 1688 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE ET C 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 71» 

Tiius droits réservé» • 



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Nous avons donné dans notre introduction placée en 
tète du premier volume une esquisse généalogique de 
la maison du manpiis de Sourches; nous la complétons 
t'n ce (|ui concerne sa descendance. Nous nous étions 
borné à ftiire connaître celle-ci, d'aînc' en aîné, pour 
suivre la transmission héréditaire des manuscrits; nous 
avions donc omis de mentionner le frère cadet de Louis- 
François du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel ', 
Yves Marie, comte de Montsoreau, qui épousa Mlle de 
Nantouillet, union dont sont issues deux filles : Félicie, 
mariée au comte depuis duc de Blacas ; Albertine , 
mariée au comte Auguste de La Ferronnavs; l'une et 
l'autre ont eu des descendants. 

Comte de Cosnac. 

1. V..y. |iajio xxiii, liV'iK' 10 (le l'Introiliu lion. 



Diiiis le cours de riinpression du second volume des 
Méiiioii'cs du marquis de Sourches a cessé, à partir 
de la page 113. la collaboration de M. Arthur Ber- 
trand. Avant de se retirer, il avait établi le texte de 
Tannée 1689 et celui de l'année 1690. jusqu'au mois 
d'août, par le collationnement de la copie avec le texte 
manuscrit et le redressement, en partie du moins, de 
'orthographe des noms propres. M. Edouard Pontal, 
également archiviste paléographe, hu a succédé et nous 
donne son utile concours. 

GOMTF DE GOSNAC. 



MÉMOIRES 



DU 



MARQUIS DE SOURCHES 



JANVIER 1687 



La première nouvelle de l'année 1687 fut que le Roi avoit 
donné 8000 livres de pension à Mme la duchesse de Venta- 
dour, dame d'honneur de Madame, et, selon les apparences, les 
bons offices de cette princesse, qui Taimoit foi-t, lui procurèrent 
cette gratification ; mais les services de la maréchale de La Mothe, 
sa mère, (jui gouvernoit les enfants de France avec beaucoup de 
soin et d'application \ avoient bien disposé le Roi en sa faveur. 

Ce fut aussi dans le même temps que le Roi résolut de faire 
suppléer les cérémonies du baptême huk trois princes ses pelits- 
lils tout à la fois ; et il choisit pour cette cérémonie le 6 .jan\ier, 
jour de la fête des Trois Rois, qui auroit donné matière aux poètes 
de faire beaucoup de méchants vers et de pronostics peu véri- 
tables, en faisant allusion des trois princes aux trois rois. Mais 
l'incommodité de Mme la Dauphine, qui commença le 4 par une 
perle de sang, fit différer la cérémonie, à laquelle il étoit bien 
raisonnable que cette princesse eût la joie d'assister. 

Quelques jours après, le Roi donna l'abbaye de Saint-Denis de 
Reims à Fabljé d'Aipiin -, fils de son premier médecin, lequel lui 

1. Elle iHoit appiivùe de Ions les cùb-s, cai-, outre le crédit de Maduiiie 
et de la niurécliah/de La Mothe, elle avoit encore dans sou parti M. de 
Louvois, parce qu'elle étoit fort proche parente de sa femme. 

2. Il avoit déjà fait ce manège-là deux ou trois fois, rendant de petites 
abbayes pour eu avoir de grosses : ce rpii lui étoit d'autant plus com- 
mode ([ue jusqu'alors tous les papes lui en avoient donné gratis toutes 
les t)ulle3. 

II. — i 



2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

en rondil une moindio (fu'il donna à rablié Fleuriot, bean-frèr»' 
do M. lo (ontrôlcMi- géiirral. 

On siil alors (jnc lo mi de Portugal, ayant envoyé quérir lo 
iiiaréclial de Sclionlterg, lui avoit dit (pTil ne ponvoit plus tenir 
conti'e riiKinisition ^ hupielle le perséculoil eonlinuellenicnlponr 
l'obliger à le faire sortir de ses états, cl (ju'il lui conseilloit de 
prendre Toccasion dim vaisseau de guerre liollandois, qui devoit 
ineltri^ à la voile au premier jour pour la Hollande, où il alloit 
escorter quelques vaisseaux marchands. M. de Scliôid)erg vit 
bien qu'il n'y avoit pas de temps à perdre, et il s'embarqua elTec- 
tlvement sur ce vaisseau de guerre avec madame sa femme, M. le 
comte Charles son lils et le reste de sa famille, pour faire \oiie 
en Hollande. 

Gomme il n"> avoit presque iioiiit de communautés dans Paris 
ipii n'eussent fait faire des prières solennelles pour le rétablis- 
sement de la santé du Roi, il n'y en eut presque pas aussi (iiii 
ne fissent chanter des Te Dcinn pour sa convalescence ^, et ces 
rhants d'allégresse, (\m commencèrent vers le commencement 
de janvier, nt' linii-ont pas avec le mois; le plus célèbre fnt colui 
que lirenl chantei' les fnmiers des grosses fermes du Roi, en 
l'éghse des Jacobins réformés de la rue Saint- Honoré, et Voit 
assuroit qu'il leur en avoit coûté vingt-cinq mille livres. 

En ce temps-là mourut le P. dom Renoît Rrachet. géiiéi-nl 

1. L'Iaquisitiou est une juridiction ecclésiastique, établie eu Italie et eiv 
Espagne, laquelle connoît de la plupart des matières ecclésiastiques, et 
entre autres de rhérésie, de la magie, de l'impiété, etc. Par cette raison 
elle avoit droit d'empêcher que le maréchal de Schonberg, qui étolt cal 
viuiste, ne demeurât en Portugal, car elle ne soutfroit point d"hérétiqui'> 
connus dans les terres où elle étoit établie; mais, comme elle l'y avoit bien 
souffert pendant tout le temps qu'il avoit commandé l'armée de Portugal 
contre l'Espagne, il falloit qu'il y eût alors quelque raison d'Etat qui obli- 
geât le roi de Portugal à faire sortir le maréchal do Schonberg de ses états. 

2. 11 faut avouer que lemprcssemeut qu'eurent toutes les communautés- 
de Paris pour témoigner leur joie de la convalescence du Roi fut tout à 
lait extraordinaire ; mais les gens auxquels on demandoit permission de 
faire chanter les Te Deum n'eurent pas le soin d'empêcher que la chose 
n'allât jusqu'au ridicule ; et les comédiens italiens en tirent chanter un 
aux grands Augustins, qui donna nuitière à tous les gens de bon sens de 
se révolter, car il étoit absolument iuqiertinent de souffrir que des gens 
que l'Eglise excornmunioit publiquement tous les dimanches rendissent à 
Dieu des actions de grâces publi(iues dans l'éiilise pour la santé du Roi. 

Les laquais même affichèrent à Paris, conviant tous leurs camarades par 
un discours riilicule et dis comparaisons odieuses, à se cotiser pour faire 
les frais d'un Te Deum. 



8 JANVIER 1687 3 

tit's religieux de Saint-Benoît de la réforme de Sainl-Maur, homme 
d'imlton esprit et auquel sa congrégation et l'Eglise avoient l'obli- 
gation d'avoii- mis la réforme dans plus d(^ (piaranle abbayes. 

8 janvier. — Le 8 de janvier, on apprit que Mme la Dauphine 
si'ioil blessée effectivement, ou plutôt qu'elle étoit accouchée 
(I un faux germe, mais on ne s'en alarma pas, parce que la même 
chose lui étoit déjà arrivée plusieurs fois, sans que cela eût en 
de mauvaises suites. 

Peu de jours après, le Roi donna à M. le comte de Gramont le 
gouvernement du pays dAunis, qui étoit vacant depuis la mort 
de M. le maréchal duc de Noailles; et tout le monde lui en fit 
des compliments avec joie, n'y ayant personne qui ne fût charmé 
dr son esprit ' et instruit de ses pressants besoins -. 

Dans le même temps, M. le duc de Créqui, qui languissoit de- 
puis longtemps dans de continuelles inlii-mités, se trouva beau- 
coup plus mal (pi'à son ordinaire, et le Roi lui donna la permis- 
sion de vendre son gouvernement de Hédin, dont il donna en 
même temps l'agrément au marquis de Courtebonne \ mestn- 
de camp de cavalerie, qui l'acheta cent dix mille livres. 

Peu de jours après mourut M. l'archevêque d'Albi, iiomme (h- 
bon esprit et qui, ayant eu de fort petits commencements, avoit 
porté sa fortune bien loin. C'étoit un jacobin italien, nommé Ser- 
roni, lequel était compagnon du P. Mazarin, qui fut(b^puis cardi- 
nal de Sainte-Cécile, et le cardinal Mazarin, qui le connut auprès 
de son frère, ayant goûté son esprit, il l'employa en diverses né- 
gociations où il réussit heureusement; cela obligea le cardinal 



1. Jamais liouime iia eu nu f>i»rit. si plais^ant et si agréable que lui, et les 
moindres bagatelles qu'il disoit étoient assaisonnées d'une manière si spiri- 
tuelle, et d'un tour si délicat qu'elles faisoient rire les gens les plus sérieux. 

2. 11 étoit cadet de Gascogne et par conséquent fort gueux, et ce navoit 
jamais été que le jeu qui l'avoit fait subsister avant son mariage ; depuis, 
comme sa femme ne lui avoit rien apporté, le jeu avoit encore été son 
principal revenu, avec quelques ptnisions que le Roi avoit données à lui et 
à sa femme, mais le revenu du gouvernement du pays d'Aunis alloit le 
mettre assez bien dans ses affaires. 

3. Il étoit fils de M. de Courtebonne, lieutenant de roi de Calais ; et, 
comme il avoit du bien dans le Uonlonnois, ce gouvernement de Hédin 
Ini étoit fort commode. Les services de son père et les siens, aidés par le 
crédit de .M. de Breteuil. intendant des finances, qui avoit épousé sa sœur, 
servirent à lui faire avoir l'agrément d'un gouvernement qu'il n'achetoit pas 
pour quitter le service, mais pour être plus en état de servir à la tête de 
son régiment, car il n'avoit pas plus de vingt-cinq ans. 



4 ' MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Mazaiiii de raltachcr auprès de lui et de l'envoyer ensuite inlen- 
danl do raiméo de Catalogne; après rcla, il lui donna rèvcchè de 
Mende ' ; cl, dans la suite, le Roi le lit èvè(iue d'Albi, qu'il lit sur 
la lin de sa vie ériger en archevècliè, en cédant douze ou quinze 
mille livres de rente de son revenu à l'archevèiiue de Bourges, 
dont il étoit sutïragant et don! le temporel étoit très médiocre. 

Peu de jours après sa mori, le Pioi donna son abbaye de la 
Cbaise-Dieu à l'abbé de Marsillac, frère de M. le duc de La Roclie- 
foucauld, à condition de faire une pension k son frère le cheva- 
lier et à son oncle l'abbé de La Rochefoucauld. 

Ce fut à peu près dans le même temps que le Roi lit un chan- 
gement parmi les officiers de ses gardes du corps, car il donna 
le gouvernement de Brouage à Sainl-Estève -, premier lieutenant 
de la compagnie de Noailles qui étoit la compagnie écossoise ■', 
c'est-à-dire la première compagnie des gardes du corits qui 
ne roule pas avec les autres '' ; et il donna en même temps deux 

1. [Hyacinthe Serroni fut évèque d'Orauge de 1647 à lt)6l, évoque de Mende 
de 1661 à 1676, évèqiie d'Alby de 1676 à 1678, archevêque sur le mêuie siège. 
de 1678 à 1687. Le cardinal Mazarin lavait employé daus ses ulTaires parti- 
culières; il l'avait envoyé, eu 16!J6, eu Catalogue avec le titre de Visiteur. 
Areliives du ministère des affaires iHrcmqères. — Note du comte de Cosnac. 

2. Il étoit du pays de Basque, el un des plus anciens et plus braver 
officiers que le Roi eût daus ses troupes; mais, comme il avoit fort peu d.' 
bien, il avoit pressé le Roi vivement pour lui donner cette récompense ; 
et les gens d'esprit disoieut (jue, comme il étoit encore fort vigoureux, le 
Roi auroit mieux fait de lui donner ce gouvernement pour l'aider à sub- 
sister et de le laisser toujours à la tête de ses gardes du corps, n'ayant 
guère d'officiers plus capables ipie lui de les commander. 

3. Autrefois, les rois n'avoient point d'autre garde que le cœur de leurs 
sujets et les officiers de leur maison qui les environnaient; mais, quand 
l'amitié des peuples commença à diminuer à leur égard par les nouveaux 
subsides qu'ils leur firent payer, ils jugèrent à propos davoir des gardes 
de plusieurs espèces, et la première compagnie de gardes du corps qu'ils 
mirent sur pied fut toute composée d'Ecossais, qui servirent très longtemps 
avec beaucoup de fidélité, et du nombre desquels étoient les gardes de la 
Manche, qui sont toujours aux deux côtés du Roi avec leurs hocquetous 
(■t leurs pertuisannes à la messe, et en toutes les cérémonies. Du temps du 
roi Louis XI'V, il y avoit encore dans celte compagnie quelques Écossais, 
ou fils d'Écossais; mais, quand il ùta à ses capitaines des gardes la dispu- 
sition des charges des gardes du corps qu'ils avoient toujours vendues 
jusqu'alors, pour faire de ces compagnies des gardes d'excellentes tniuiies. 
tous les étrangers se retirèrent. Cependant la compagnie garda toujours 
le nom de compagnie écossaise, et même, quand on en appela le guet les 
soirs, chaque garde répondait : -1 ndr ! c'est-à-dire en écossais : Me voilà ! 

4. Les trois autres compagnies des gardes du corps, qui ont été créées 
en divers temps, roulent ensemble, c'est-à-dire que, quand le capitaine 



JANVIER 1687 5 

mille pisloles' de récomponso à La Grange \ run des enseignes 
de la même compagnie. Pour remplir ces charges vacantes, il fil 
monter à la lieutenance le ciievalier de Saint-Viance', qui se 
trouvoit alors premier enseigne par droit d'ancienneté; il donna 
l'enseigne de Saint-Viance au marquis de Loslanges-', et celle de 
La Grange au comte de Druy \ tous deux mestres de camp de 
cavalerie, au grand regret de plusieurs exempts ^ qui avoient du 
mérite et des services, et que ces enseignes sembloient regarder 
directement. 

Le Roi donna aussi le gouvei-nement des îles de Sainte-Mar- 
guerite à Saint-Mars, qui avoii autrefois gardé si longtemps 
M. Fouquet dans Pignerol : grand poste poui- un homme qui 
avoit été simple maréchal des logis de la première compagnie 
de mousquetaires du Roi, mais lequel avoit apparemment 
mérité cette récompense par l'exactitude qu'il avoit eue à exé- 
cuter les ordres qu'on lui avoit donnés ^ 

d'une de ces compagnies meurt ou vend sa charge, elle prend la queue 
di's antres compagnies ; mais la compagnie écossaise est toujours la pre- 
mière et a toujours les postes d'honneur : c'est pour cela qu'elle porte les 
hiuidoulières blanches, comme si elle étoit la colonelle. 

1. C'étoit un vieux Gascon que le défunt duc de Noailles avoit fait 
exempt des gardes du corps et que le jeune duc, son fils, avoit fait faire 
enseigne. Il étoit marié depuis peu , et, comme il avoit plus besoin de 
repos que d'autre chose, il aimoit mieux 2000 pistoles qu'on lui donnoit 
qu'un autre emploi auquel il n'auroit été extrêmement propre. 

2. Brave gentilhomme de Gascogne, qui servoit depuis longtemps dans 
les gardes du corps , où il avoit été reçu exempt après y avoir servi de 
cadet, sur la démission de son frère aine, qui aima mieux prendre une 
compagnie de cavalerie quand son frère fut fait lieutenant des gardes du 
corps; grande différence, puisqu'on tiroit des mestres de camp de cava- 
lerie pour les faire enseignes des gardes du corps. 

."J. Honnête et brave gentilhomme de Gascogne, qui avoit autrefois été 
huguenot, mais qui méritoit bien le choix que le Roi fit de lui. 

4. Honnête et brave gentilhomme de Bourgogne, qui étoit gendre de 
Montai, lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Maubeuge. 

•j. Entre autres Castan, qui étoit honnête gentilhomme et ancien capi- 
taine de cavalerie; Lanson, fils de Lanson, lieutenant des gardes du corps, 
lieutenant général, et gouverneur de Sainte-Meuehould, et plusieurs autres. 

Comme ils en témoignèrent quelque chagrin, le Roi répondit à .M. de 
Noailles, qui lui en parla et qui n'avuit pas eu de part à cette promotion, 
que ceux qui seroient mécontents pourroient se retirer et qu'on leur don- 
neroit quatre cents pistoles. 

6. Il avoit aussi eu à sa garde M. de Lauzun, et il est certain qu'il 
les avoit gardés l'un et l'autre avec une exactitude qui alloit jusqu'à la 
sévérité. 

[11 conduisit de Pi'nierol aux îles Sainte-Marguerite et des îles Sainte- 



6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

On (lisoit, t|iicl(iuc.s jours après, (|iie M. le duc d'Eslrécs, am- 
bassadcui" à Rome , avoil demandé au Roi permission dr 
revenir en France à cause d'une 1res grande incommodité (|u"il 
avoit aux jambes, lesquelles s'eniloicnt el crevoient même de 
temps en temps. Il ôloit très persuadé que c'éloit l'air de Rome 
qui lui causoit celte incommodité, et, selon les apparences, il ne 
se trompoit pas, cai", aussitôt qu'il éloil à Castcl Gandoifo ', ses 
jambes désenlloient el ne couloient plus; d, dès qu'il reniroit 
dans Rome, elles se rentloient et couloient tout de nouveau. 

On cul nouvelle, dans le même temps, que le duc de Lorraine, 
étant allé s'acquitter de quelque vœu qu'il avoit fait à Notre- 
Dame de Lorette, avoit passé jusqu'à Rome, où le Pape l'avoit 
reçu avec de grands témoignages de bonté et d'alïection; mais 
que ce prince, ayant demandé au Pape pour le prince son lils, 
qui n'avoit que douze ans, la dispense pour posséder un arche- 
vêcbé considérable en Allemagne, attendu le peu de bien qu'il 
avoit. Sa Sainteté lui avoit répondu qu'elle s'étonnoit extrême- 
ment de ce (lu'un prince aussi pieux qu'il étoit lui demandoit 
une chose directement opposée aux canons; qu'il étoit juste de 
lui accorder toutes les choses permises, et même toutes les 
grâces qu'il souhaiteroit, en reconnaissance des importants ser- 
vices qu'il venoit de rendre à la chrétienté, mais aussi qu'il ne 
devoit pas demander des choses que l'on ne pouvoit lui accoi'der 
sans une manifeste prévarication -. 

Il y avoit longtemps que l'on s'apercevoit à la cour que le 
crédit de M. rArchevêque de Paris auprès du Roi avoil beau- 
coup diminué, et il se trouvoil quelques gens (jui assuroient que 
le Roi lui avoit même fait quelques remontrances auxquelles il 
ne s'éloit pas attendu. 

Il couroil alors un plaisant Itruit louchant le premier prési- 
dent de Novion : on assuroit que dans la passion où il étoit de 
remettre une charge de président au mortier sur la tête de son 
petit-fils, auquel il \enoit de faire donner l'agrément d'une 
charge de maître des i-equêtes, par la démission volontaire de 



Marguerite à la Bastille, iloiit il fut nouiiué iiouveriieur en 1G98, le mysté- 
rieux prisonnier au masque de fer. — Note du comte de Cosuac.J 

I. Château proche de Rome, où le Pape a une belle maison. 

■2. Réponse digne d'un très grand pape, qu'aucune raison ne pouvoit 
obliger de violer les canons. 



JANVIER 1687 7 

son cousin ' M. de Bouville, intenilanl à Âlencon, il faisoil tous 
ses t'iTorls auprès du Roi i)our robliger à lui donner rarchevê- 
dié d'Albi. proposant ([uc Sa Majesté donnât la première prési- 
dence du parlement de Paris à quelqu'un des présidents - au 
mortier ([ui se démettroit de sa charge en faveur de M. de No- 
vion, son pelit-fils. Il y avoit des exemples (pie quelques pre- 
miers présidents du parlement de Paris s'étoient démis de leurs 
<l larges pour être évéques ou archevêques; mais on ne croyoit 
pas que le Roi fût touché de ces exemples en cette occasion; 
car, si lo premier président de Novion étoit un' fort bon magis- 
iiat. il nauroit peut-être pas été un fort bon archevêque, ayant 
(l('j;i [lassé soixante-neuf ans sans avoir aucune teinture des 
devoirs ecclésiastiques. 

Peu de jours après mourut le marquis de Livron \ mestre de 
^amp de cavalerie; et, comme la joie se trouve toujours dans 
une maison pendanl (|u'on pleure dans l'autre, Mme de Sei- 
gnelay accoucha en même temps d'un troisième fds ; mais cette 
joie particulière lit place à la joie générale que tout le monde 
sentit en voyant le Roi sortir en carrosse, marque assurée d'une 
entière convalescence. 

Il couroit en ce temps-là des nouvelles d'Angleterre fort 
importantes, car on assuroit que co royaume armoit contre la 
Hollande, qui avoit usurpé sur lui la ville de Bantam, dans les 
Indes orientales; mais cette restitution n'étoit ([ue le prétexte 
de cette guerre, (juoique d'ailleurs ce fût un prétexte fort spé- 
cieux. Le véi'itable sujet de cette rupture étoit la haine irrécon- 
ciliable que le roi d'Angleterre avoit contre le prince d'Orange, 
son gendre, laquelle n'étoit pas sans fondement, car il étoit 
^•ertaiii (pie le prince d'Orange avoit voulu, et vouloit encore 
actuellement, priver le roi, son beau-père et son oncle '*, des 
(b'iix choses (jui lui étoient les plus clières dans le monde, sa 



1. 11 éluil propre uoveu île y\. le premier jirésideul cl, par couséqueiit 
cousin (iermain du père de ce jeuue Novi(ju dont il est parlé ici. 

2. Il n'y en avoit friière qui fussent en état do, donner leur charge pour 
être premier président sans ruiner leur famille; cependant il s'en seroit 
trouvé quel([ues-uns qui auruient i>assé par-dessus cette considération. 

:!. Gentilhomme de busse Champagne, neveu du défunt marquis de 
Bourbonne. 

4. Il avoit épousé su Mlle aînée du premier lit, et il étoit liis il'une des 
sœurs du roi d'Angleterre. 



8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

coui'onne, et la gloire d'avoir rétabli dans son royaume la reli- 
gion catholique. On assuroit aussi (jue le roi (rAnglelerre devoit 
dans peu de jours recevoir le nonce du Pape [Mibliqnement, 
assembler son Parlement, ayant néanmoins aux [tories de Lon- 
dres son armée pour être le maître absolu; faire faire le procès 
à la mémoire de la reine Elisabeth ; révoipier les édits contre les 
catholiques, et casser ensuite son Parlement, comme il avoit 
déjà cassé celui d'Ecosse; qu'à sa prière le Pape remctloil tous 
les bénétices d'Angleterre à tous ceux qui les possédoient, à 
condition que chacun deux fourniroit certaines sommes pour 
l'entretien des prêtres qui seroienl nécessaires dans chaque dio- 
cèse, et qu'on avoit envoyé de France des armes en Irlande el 
en Ecosse pour armer les catholiques qui étoient désarmés. 
Mais toutes ces nouvelles paroissoient si grandes cl si belles 
qu'on avoit peine à croire qu'elles fussent véi'ilables, à la réserve 
de l'armement que faisoit rAnglclei're contre la Hollande, duquel 
on ne pouvoil douter, parce que c'étoit une; chose publique. 

15 janvier. — Vers le 15 du mois de janvier, M. de La Bour- 
donnayo ', conseiller au parlement de Bretagne, (pii avoit con- 
signé pour être maîlre des requêtes, épousa la fdle aînée de 
M. de Ribeyre, conseiller d'Etal, à laquelle le Roi lit présent 
d'une paire de pendants d'oreilles de huit ou dix mille écus, 
apparemment pourfaii'e plaisir au premier président de Novion, 
qui étoit son grand-père '. 

On sut aussi que le Roi envoyoit cinq vaisseaux de guerre à 
Siam et huit cents hommes d'infanlei'ie avec des ofliciers à pro- 
portion, et que le tout devoit être commandé par M. des Forges-', 

1. C'étoit un geutilhomme de bonne maison, qui avoit boaucoiip de mé- 
rite dans sa profession, et qui préteudoit peut-être par là devenir un jour 
premier président du parlement de Bretagne. Son père, qui s"appeloit M. de 
Couettioii, qui étoit aussi conseiller au parlement de itretague. y avoit la 
réputation d'être le plus habile homme de son semestre, et le P. de La Bour- 
donnaye, jésuite, lors confesseur de Monsieur, étoit son cousin germain. 

2. M. de Ribeyre avoit épousé la seconde fille de M. le premier prési- 
dent de Novion, de laquelle il avoit eu deux filles, et celle-ci étoit l'aînée 

:i. 11 étoit parvenu par les degrés à être lieutenant-colonel du régiment 
d'iufauterie de la Reine ; on l'avoit tiré de cet emploi pour le faire lieute- 
nant de roi de Brisacli, (!t on s'étonnoit qu'il eût voulu quitter cet en)ploi 
pour aller à Siam ; mais le titre de maréchal de camp lui avoit donné 
dans la vue. 

11 éloil gentilhomme (h; Limousin et fort brave homme, mais il étoit 
plus propre à obéir qu'à connnauder en chef. 



JANVIER 1687 9 

ci-ilovant lieutenant de roi de Biisacli, qui devoit demeui-erence 
pays-là et y commander pour Sa 3laje.slé en qualité de maréchal 
de camp. 

l*('u de jours apivs, les ambassadeurs de Siam eurent du Roi 
Itnir audience de congé et lui tirent une liai-angue (lue tout le 
monde trouva fort belle, mais à laquelle, selon les apparences, 
l'abbé de Lionne et l'abbé de Choisy avoienl pour le moins au- 
tant de part (ju'eux. Le premier l'interpréta au Roi en ces termes : 

« Grand roi, nous venons ici pour demander à Votre Majesté 
la permission de nous en retourner vers le Roi, notre maître; 
rimpalit'iice que nous savons qu'il a d'apprendre le succès de 
notre ambassade, les merveilles que nous avons à Lui raconter, 
les gages précieux que nous Lui portons de l'estime singulière 
([lie Votre Majesté a pour Lui; et surtout l'assurance que nous 
Lui devons donner de la royale amitié qu'EUe a contractée pour 
jamais avec Lui; tout cela, beaucoup plus encore que les vents 
et la saison, nous invite enfin à partir; pendant que les bons 
traitements que nous recevons ici de toutes parts par les ordres 
de Votre Majesté seroient capables de nous faire ouldier notre 
patrie, et, si nous osions dire, les ordres même de notre prince. 

" Mais, sur le point de nous éloigner de votre personne 
roNale, nous n'avons point de paroles poui* exprimer les senti- 
ments de respect, d'admiration et de reconnaissance dont nous 
s( mîmes pénéti'és. Nous nous étions bien attendus à trouver dans 
Voire Majesté des grandeurs et des qualités extraordinaires: 
reiVci > a pleinement répondu et a môme surpassé de beaucoup 
notre attente; mais, nous sommes obligés de l'avouer, nous 
n'avions pas cru trouver l'accès, la douceur et l'alTabililé que 
nous y avons rencontrés; nous ne jugions pas même que des 
qualités qui paroissent si opposées pussent compatir dans une 
même personne, et (pi'on pût accorder ensemble tant de majesté 
et tant de bonté. Nous ne sommes plus surpris que vos peuples, 
trop heureux de vivre sous votre empire, fassent paroitre par- 
tout l'amour et la tendresse qu'ils ont pour votre royale personne. 

(( Pour nous, grand roi, comblés de vos bienfaits, cbai niés de 
vos vertus, touchés jusqu'au fond du C(eur de vos bontés, saisis 
d'étonnement à la vue de votre haute sagesse et de tous les 
miracles de votre règne, notre vie nous paroît trop couile, el 
le monde entier trop petit pour publier ce ([ue nous en [len- 



10 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

.sons; iiolrr iiiénioirc auroiL peine ù retenir tant de choses. C'csl 
cr ({II! iKMis a fait recueillir dans des registres fidèles tout ce 
r|ii(' nous en avons pu amasser, et nous les terminerons par 
nue |)rolestatioii sincère (|uc, quoi(iue nous en disions beau- 
coup, il nous en est encore plus échappé. Ces mémoires seront 
consacrés à la postérité et mis en dépôt entre les monuments 
h?s plus rares et les plus précieux de rEtal. Le Roi, notre 
maître, les enverra pour présent aux princes ses alliés, et par 
là tout rorient saura l)ient(M, et tous les siècles à venir appren- 
dront les vertus iiu^omparaldes de Louis le Grand. 

> Nous porterons enlin riieureuse nouvelle de la santé itar- 
l'aite de Votre Majesté, et du soin que le Ciel a pris à continuer 
le cours d'une vie (|ui ne devroit jamais finir. » 

On eut peur en ce temps-là pour M. le maréchal de Vivonnç, 
parce qu on sut cpi'une de ses jambes s'étoit crevée, mais on le 
revit peu de jours après à la cour. 

Le célèbre Baptiste Lully fut aussi à l'extrémité dans le même 
temps, d'un mal qui lui étoit venu au pied, où la gangrène 
s'étoit mise, et tous les médecins et chirurgiens de Paris ne 
Itouvant y apporter aucun remède ', un petit chirurgien d"un 
village dt! Flandre Tentreprit et le guérit en peu de jours. 

Peu de temps après, le Roi donna l'archevêché d'Albi à 
M. rarchevéque d'Aix % rarchevéché d'Vix à M. l'évéque de 
Valence '\ l'évêché de Valence à M. l'abijé de Champigny ■*, et à 
M. l'abljé de Montmorin "' l'évêché de Die, qu'on venoit de 

1. (Iraude mar([ue de leur ijiuonuice et de leur peu d api)licatii»u. 

■2. Ci-devaut l'abbé de La Berclière, aumôuier du lioi, j^raud auii du P. de 
La Chaise. 

3. Il s'appcloit autrefois l'abbé de Cosuac, et étoit uu homme d"uu très 
ffraud esprit et d'uue grande éloquence, haranguant mieux qu'lioinme du 
uKinde. 

W étoit homme de condition et avoit été premier aumônier de Monsieur: 
mais il lut lougtemiis disgracié et on l'obligea de se défaire de sa charge : 
repeudant il trouva moyen de revenir sur l'eau et de se faire donner l'ar- 
l'hevèché d'Aix. (V'oy. les Mi'mob-es de Daniel de CosndC que nous avons 
publiés en l8o2. Voy. aussi sur son esprit les Mémoires de Vabbé de 
C/ioisy, et les Lettres de Mme de Sévitpié. — Noti' du (-omtc de Cosnac. 

'i. De la branche de Champigny-Noroy. 

11 étoit chanoine de Notre-Dame de Paris, grand vicaire de l'archevêché 
<ic Rouen à Pontoise, houune de bonne mine et lioniiéle lionmie dans sa 
profession. 

ij. Gentilhomme d'Auvergne de très bonne maison, très homme de bien, 
et très honnête homme. Il avoit alors plus de cinquante ans. 



1« JANVIER 1687 11 

séparer de celui de Valence, à cause que la ((uantité di' nouveaux 
convertis de ces deux diocèses faisoil qu'il étoit impossible 
qu'un seul évèque en pût remplir tous les devoirs. 

Kn ce lemps-là, M. de Louvois eut un très grand mal de 
iauil)es qui dégénéra en un ulcère, ce qui faisoit d'autant plus 
appréhender pour lui que les maux de jambes sont fort dange- 
n'uv, pai'ticulièrement aux gens de la taille de M. de Louvois, (pii 
étoit fort gros. Mais, après être resté au lit pendairt une (piinzaine 
de jours, les chirurgiens vinrent à bout de le guérir. 

Ppu d(^ jours après, le Roi donna le gouvernement du château 
frompette à du Repaire ', l'un des lieutenants de ses gardes du 
corps, un des plus braves et des meilleurs offlciers qu'il eût 
dans les troupes, et tout le inonde disoit ipie, quand il viendroit 
une guerre, le Roi auroit le regret qu'il ne fût plus à la tète de 
ses gardes, car il étoit encore en état de bien servir, et le Roi 
auroit pu lui donner (juclque récompense qui ne l'eût pas em- 
pêché de demeurer toujours dans le service. Le plus ancien des 
enseignes de la compagnie de Luxembourg, dont il étoit, eut sa 
lieutenance , et le Roi donna l'enseigne au gros ' Gassion, 
mtîstre de camp de cavalerie, frère aîné du chevalier de Gassion, 
qui étoit déjà dans la même compagnie. 

18 janvier. — Le 18 de janvier, l'on tit à Versailles dans la 
<Miapelle du Roi la cérémonie du baptême des trois princes, en- 
fants de Mgr le Dauphin. Li' Roi fut le parrain de M. le duc de 
Bourgogne et le nomma.Louis, et Madame fut la marraine. Ce 
hit Monsieur qui fut parrain de M. le duc d'Anjou, qu'il nomma 
Philippe ', et la petite Mademoiselle, sa fille, fut la marraine. 
M. le duc de Chartres fut i)arrain de M. le duc de Rerry et lui 
donna le nom de Charles '; et la grande Mademoiselle fut la 

1. Très honnête gontilhomuie du pays «le Limousin, qui avoit épousé 
une nièce de M. Le Bailleul . président au mortior du parlement de 
Paris. 

2. Sa grosse taille lui avoit fait donner ce sobriquet, pour le distinguer 
di' sou frère le chevalier. 

Il étoit honnête gentilhomme de Béarn et petit-neveu du maréchal de 
Gassion. On disoit quil u'étoit pas trop content de remploi qu'on lui 
■donnoit, mais on ne lui en demanda pas son avis. 

;3. Parce que Monsieur s'appelait aussi Philippe. 

i. Parce qui- le Roi voulut qu'il s'appelât ainsi, et que, comme M. le 
duc de Chartres s'appelait aussi Philippe, il ne pouvoit pas lui donner son 
nom, qui auroit été le même que celui de M. le duc d'Anjou. 



•li MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

marraine '. Les cérémonies leur fiircnl siipijléécs par M. révoque 
dOiléans -, premier aumônier du Roi, revêtu de ses liajjits pon- 
tilicaux et ayant la mitre en télé. Il n'y eut (|ue cela d'extraor- 
diiiaii'e dans cette cérémonie. (|iii du reste lut loutt» semblable à 
ce que l'on fait pour tous les autres enfants en pareille occasion, 
à la réserve qu'elle se fil en meilleure compagnie, car on n"a 
guère vu la cour plus grosse (pTelIe Tétoit ce jour-là, et le Roi, 
([uittanl lui-mélne le deuil pour marque de réjouissance, voulut 
aussi que toute la cour le quittât. Le soir, il y eut dans le grand 
appartement de Sa Majesté un très grand bal où les hommes et 
les femmes furent magnituiuement parés, et où Mme la Dau- 
pliine dansa, quoiqu'il y eût si peu de temps qu'elle eût eu une 
fausse couche; mais c'étoit un jour d'une trop grande gloire 
pour elle, pour ne pas faire quelque chose d'extraordinaire. 

Quelques jours après, le Roi alla à Marly, où il passa trois 
jours, donnant chaque jour de nouveaux divertissements à ceux 
auxquels il voulut bien permettre de l'accompagner \ pendant 
(pi'à Paris on continuoit de chanter tons les jours de nouveaux 
Te Detnn pour sa convalescence. 

On sut, à son retour à Versailles, ([ue If maivclial de Schou- 
berg, qui s'étoit embarqué en Portugal sur un vaisseau de 
guerre hoUandois, étant arrivé à l'embouchure du Texel \ le 
capitaine de ce vaisseau ne voulut pas y entrer que tous les vais- 
seaux marchands qu'il escortoit n'y fussent entrés avant lui. 
mais que le dernier nétoit pas encore entré, quand il vint un 
gros temps qui, ayant chassé le vaisseau au large, le jeta enfin 
en très mauvais état sur les côtes d'Angleterre. Le maréchal, 
voyant (lu'il faudroit beaucoup de temps pour remettre ce vais- 
seau en état de repasser en Hollande, prit le parti d'aller ;i 
Londres voir le roi d'Angleterre, qui le reçut fort honnélemenl. 



1. C'étoit une chose ridicule de voir Mile de Montpeusier, qui étoit une 
di's plus grandes femmes du royaume, tcnii- un enfant avec le petit duc 
de Chartres; mais, dans les maisons royales, tout se règle par la di.guité. 

■2. Car on ondoie toujours les enfants des rois aussitôt qu'ils sont nés, et 
ce sont les grands ou les premiers aumôniers qui les baptisent. 

;î. C'étoit une grande grâce d'obtenir la permission d'y aller en ce temps- 
là, et peu de gens osoient la demander, car il n'y avoit encore presque 
point de logements bâtis. 

4. C'est un détroit par lequel il faiil [lasser de nécessité pour venir 
aborder à Amsterdam. 



JANVIER 1687 13 

On siil aussi (luo le prince Ciiarles, son fils, avoit pris un 
lésiiment de dragons dans les troupes d'un [)rince d'Allemagne 
(|ui n'tHoit pas dans les intérêts de la France ' et que, sur cette 
nouvelle, le Roi lui avoit ôfc'' sa pension et avoit donn('' son régi- 
ment de cavalerie. 

Sa Majesté donna aussi dans le mémo lemps l'abbaye de Lire 
€n Normandie, qui étoit vacante par la mort du chevalier de 
Gremonville, à M. lévèque de Nîmes -, lequel, par son grand âge, 
ne pouvant plus administrer son diocèse, avoit consenti d'en 
remettre la démission au Roi. 

Peu de jours après. Sa Majesté envoya quéiir M. le président 
de Fourcy, prévôt des marchands de la ville de Paris, et lui dit 
que, a} ant résolu d'aller le 30 de janvier remercier Dieu à Notre- 
Dame de Paris de la santé qu'il lui avoit accordée, elle vouloit 
aussi le même jour faire l'honneur aux Parisiens d'aller dîner à 
leur hôtel de \iUe; et sur ce que le prévôt des marchands, après 
lui avoir rendu de très humbles grâces, la supplia de vouloir 
donc oi'donner à ses officiers d'aller lui préparer son dîner, le 
Roi lui répondit qu'il se lioit bien à la fidélité de sa bonne ville 
de Paris; et qu'elle lui feroit apprêter à manger par qui elle le 
jugeroit h propos, grande marque de confiance ^ qui charma 
tous 1rs Parisiens et (|ui leur gagna le CdHir de toutes manièi'es, 
mais qu'ils avoient l)ien méritée par l'empressement qu'ils avoient 
eu à faire prier Dieu pour sa santé et à le remercie)' pour sa 
convalescence ! 

Cela auroit été là une grande occasion à M. le duc de Créqui, 
gouverneur de Paris, pour se faire valoir en faisant bien les 
honneurs de son gouvernement; mais le pauvre homme étoit 
encore plus malade ([u'à son ordinaire; il n'avoit presque plus 
aucune cspéiance de guérison. 

On apprit alors la mort du ministre Claude, le plus célèbre de 

1. 11 n'étoit pas raisonnable que le lloi iluuiiàt une pension et de l'em- 
ploi à nn homme qui ?c mettoit au service d'un prince qui étoit mal 
iuteutiouné pour ses intérêts, quoiqu'alors il n'eût pas d'ennemis déclarés; 
iiuiis c'étolt dommai^e de perdre le comte Charles, qui étoit un très palant 
homme et qui ne quittoit le terrain de France qu'à regret. 

2. Il étoit de la famille des Séguier. 

'.). C'étoit à la vérité une grande niarque de confiance, mais qui n'étoit 
qu'apparente, car le Roi savoit bien que le prévôt des marchands ne 
manqueroit pas de prendre les officiers de sa bouche poui' hii ajiprèter à 
dîner, et cependant cela charma les Parisiens. 



'14 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tous les ministres fi-ançois de son temps, et qui avoit Ijeaucoiip 
LH'i'it pour la défense de sa mauvaise religion, mais qui n'étoil 
jamais sorti du respect qu'il devait au Koi, comme avoit fait le 
ministre Jurieu ' : et tant (Vautres (|ui aiu'oient méiité d'être 
pendus à cause de leur ins(»l('nc('. 

30 janvier. — Le ;^)0 de jamirr, le Koi. voulant exécuter la 
l»arolc qu'il avoit donnée à sa lionne ville de Paris d"aller dîner 
en son hôtel de ville, il alla entendre la messe à Notre-Dame, 
pour remercier Dieu de la santé qu'il lui nvoit reudue, et il y alla 
sans cérémonie; il y avoit seulement quelques compaunies des 
gardes fran(;oises et suisses (|ui gardoient les avenues pour em- 
pêcher la foule incroyahle de peuple qui s'empressoil i)Oui- voir 
le Roi, et les dedans de l'église étoient gardés par les gardes du 
corps et les Cent-Suisses de la garde. Le Roi n'entendit ([u'une 
hasse messe, pendant laquelle la musique de Notre-Dame chanta 
un motet. 

De Notre-Dame, le Roi alla à l'hôtel de ville, passant sur le 
pont de Notre-Dame, qui étoit tendu et orné comme illauroitpu 
être si le Roi avoit fait son entrée dans Pai'is. Le Roi lit toute la 
marche depuis la porte de la Conférence jusqu'à Notre-Dame, et 
depuis Notre-Dame jusqu'à l'hôtel de ville dans son carrosse à 
six chevaux; ainsi il marcha sans cérémonie, n'ayant que ses 
gardes du corps à cheval derrière son carrosse. Dans la place de 
la Grève, (pii est devant l'hôtel de ville, étoient en haie quelques 
compagnies des gardes suisses et francoises. Le Roi , poui- 
témoigner la confiance qu'il avoit en la lîdélilé des Ijourgeois de 
Paris, n'avoit pas voulu que ce fussent ses ofticiers qui lui ajjprè- 
tassent à manger, comme M. de Fourcy, prévôt des marchands, 
l'en avoit prié; mais M. de Fourcy très prudemment ' n'avoit pas 
laissé de prier M. le Prince de les lui prêter pour préparer le 
dîner du Roi, le([uel fut ensuite servi par des officiers de la ville. 

Aussitôt (pie le Roi fut entré dans la ,salle de l'hôtel de ville, 
il se mit à tahle, et on lui servit à manger; le repas fui 1res lua- 
gnitique, et voici les noms des }»ersonnes (jui eureni riioimeni- 
de manger avec Sa Majesté ^ : 

\. G'éloit le plus insolent coquin qui ait jamais existé et qui s'iMoit 
déchaîné fort mal à propos contre le lloi. Il étoit ministre à Sedan. 

2. 11 aiu-oit fallu qu'il eût été bien imprudent pour en user autrement. 

3. Le lloi maiif-eoit ordinairement avec les personnes de sa maison, c'est- 



HO JANVIER 1687 15 

Le Roi. 

Monseigneur. 

Mme la Daiipliine. 

^lonsieur. 

Madame. 

M. le dur de C.liarlres. 

Maderaoiscllt'. 

Mlle de MonlpiMisier. 

Mme la Grand»' Diicliesse. 

Mme de Guise. 

M. le Prince. 

Mme la Princesse. 

31. le Duc. 

Mme la princesse de Conli. 

M. le duc du Maine. 

M. le comte de Toulouse. 

Il manquoit de la famille royale : 

Mme la Duchesse, (jui étoil encoi'e trop marquée de la petite 
vérole, et M. le prince de Conli, auquel ilétoitvenu un érésypèle 
sur l'œil d'un coup qu'il s'étoit donné contre une colonne en 
allant la nuit pour faire donner un hahil de masque à Mon- 
seigneur. 

Mme la duchesse d'Arpajon '. 

Mme la mai-échale de Rochefort -, 

3Inie la duchesse de Ventadour ^. 

Mme de Durasfort \ 

Mme de Souhise ". 



à-dire les tils de roi et les petites-filles de roi ; mais, dans les repas de 
cérémonie, les princes et princesses du sang y mangeoient aussi avec plu- 
sieurs dames de couditinu, et ce droit n'avoit été accordé aux princes du 
:<ang que depuis très peu de temps. 

1. D;ime d'Jiouneur de Mme la Dauphinc; ; elle étoit de la maison de 
Beiivnm, et une îles plus belles et plus vertueuses dames de son temps. 

2. Première dame d'atour de .Mme la Dauphine; elle étoit de la maison 
de Laval, sa mère, qui étoit veuve du marquis de Coislin, ayant épousé 
en secondes noces un gentilhomme delà maison de Laval ; ainsi elle étoil 
sœur de mère de M. le duc de Coislin et de ses frères. 

;j. Dame d'honneur de .Madame: elle étoit seconde fille de la maréchale 
de La .Mothe, gouvernante des entants de France, et une très belle l'eunne. 

4. Dame d'atour de Madame, quoirpi'elle fût encore filhî.Ello étoit sœur des 
maréchaux de Duras et de Lorge, et avoit été huguenote comme eux. 

ij. Une des plus belles et des ]i!us vertueuses feumies de son tenÉ]is; 



16 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES . 

Mme la diicliosse de La Ferté Sénccteri'c '. 

Mme la princesse de Tingrie ^ 

3lmp la comtesse de Saiiil-Géran '. 

Mme In comtesse de Gramonl •*. 

Mme la marijuise de Bellefonds '. 

Mme la duchesse de Clievi-euse *■'. 

Mme la duchesse de Beauvilliers ". • 

Mme la duchesse de Mortemarl **. 

Mme la duchesse d'Uzès ^ 

Mme la marquise de Beringhen "'. 

elle étûit sœur du duc de Uohau, lequel n'i-toit pas de la uiuison deUohau, 
mais de celle de Chabot, sa mère, qui étoit héritière de la maison de 
Uohan, ayant épousé par amour un M. de Chabot. 
Ils avoient tous été iiuguenots. 

1. Troisième tille de la maréchale de La Mothe. 

2. So'ur de .Mme la duchesse de Luxembonri; ; elle avoit été dame du 
palais. 

3. C'étoit une demoiselle de Normandie qui s'appeloit Mlle de Monfré- 
ville, laquelle avoit épousé le comte de Saint-Gérau, auquel ses parents 
avoi(mt disputé si longtemps qu'il fiât fils du maréchal de Saiut-liéran ; 
mais il avoit gagné contre eux son procès au parlement de Paris. 

Klle étoit proche parente du maréchal de Bellefonds. 

4. C'étoit une Anglaise que le chevalier de Gramont avoit épousée par 
amour, et qui étoit fort bien faite et fort spirituelle. 

."j. Fille de M. le duc .Mazarin, et parente par sa mère de MM. les princes 
de Conti, de MM. les princes de la maison de Savoie établis en France, 
de Mil. de Vendôme et de MM. de Bouillon; elle n'étoit pus à beau- 
coup près si belle que sa mère. 

Elle avoit épousé le fils unique du maréchal de Bellefonds, qui avoit la 
survivance de la charge de premier écuyer de Mme la Dauphiue, et elle 
lui avoit apporté en mariage la capitainerie du château de Vincennes. 

6. Fille aînée de feu M. Colbert et femme de grande vertu; son mari 
étoit fils aiué du premier lit de M. le duc de Luynes et lieutenant des 
chcvau-légers de la garde du Roi. 

7. Seconde fille de M. Colbert, l't qui avoit beaucoup d'i'sprit et de 
vertu . 

8. Troisième fille di> .M. Colbert qui avoit épousé le fils de M. le maré- 
chal duc de Vivonne, général des galères de France. 

!). Fille unique de M. le duc de Montausier. 

10. Fille aînée de ]\I. le duc d'Auniont de sou premier lit avec la lillr 
aînée de feu M. le chancelier Le Tellier, sœur de M. de Louvois. 

Elle avoit épousé le marquis de Beringhen, qui étoit venu en survivance 
de son père dans la charge de premier écuyer de la petite écurie du roi, 
et c'étoit lui qui la faisoit seul, car sou père, qui étoit chevalier de l'Or- 
dre, fit bien voir qu'il étoit le plus sage homme de son temps en se reti- 
rant pour songer à mourir, aussitôt qu'il vit son fils bien étaldi, et qu'il le 
connut capable de se soutenir de lui-même, ce (ju'il pouvoit faire i)lus 
facilement qu'un autre, ayant la protection de son (uicle >I. ih) Louvois, 
qui avoit beaucoup d'amitié pour lui. 



30 JANVIER 1687 17 



Mme crArmagnac '. 

Mlle (l'Armagnar -. 

Mme la mai(jiiise de Sourches •'. 

Mme la princesse irHarcourt '•. 

;\Ime la duchesse de Villeroy '. 

Mme de Loiivois ''. 

Mme de Croissy '. 

Mlle de Biron \ 

Mlle de La Force '••. 

Mlle de Gramont '". 

Mlle de Séméac ". 



1. Fille du défuut maréchal de Villeroy, la plu;^ belle' et la plus spiri- 
tuelle femme de son temps ; il n'y avoit poiut d'homme eu Frauce qui fût 
de meilleur conseil qu'elle, et il y avoit bien paru aux affaires de son 
mari, qui étoit fils de M. le comte d'Harcourt de la maison de Lorraine, 
car il avoit obtenu du Roi pour sou fils aîné le comte de Brionne les sur- 
vivances de la charge de grand écuyer de Frauce et du gouvernement 
d'Anjou qu'il avoit. 

2. Sa seconde fille, l'aînée étant mariée en Portugal au comte de Cada- 
val, qui étoit de la maison royale et premier ministre. 

Celle-ci étoit encore une enfant, mais elle avoit l'esprit formé et étoit 
une des plus jolies et des plus piquantes personnes de sou temps. 

;}. Femme du grand prévôt de Sourches; elle étoit de lillustre maison 
de Montsoreau de Chambe. 

4. Femme du prince d'Harcourt de la maison de Lorraine, et fille du 
défuut comte de Braucas, qui étoit frère du duc de Villars, et qui avoit été 
chevalier d'honneur de la Reine, mère du Roi. 

5. Elle avoit été fort aimable, mais une très solide piété avoit succédé à 
sa beauté, qui avoit passé de bonne heure. Elle étoit une des principales 
amies de .Mme de Mainteuon, et .Mme de Chevreuse, qui sembloit partager 
l'amitié de cette favorite, en étoit redevable à Mme la princesse d'Harcourt, 
qui lui avoit procuré sa connaissance. 

6. Sœur de M. le duc de Brissac. 

7. Elle étoit héritière de la maison de Souvré, et une des femmes du 
monde de la meilleure mine. 

8. Femme de .M. de Croissv, secrétaire d'État des étrangers, frère de feu 
M. Colbert. 

Elle étoit de basse naissance, mais de bon esprit. 

9. Fille d'honneur de .Mme la Dauphine et la doyeune de hi chambre, 
dont apparemment elle s'ennuyoit fort. 

Sa mère étoit sœur du défunt duc de Brissac et de ia maréchale de La 
Meilleraye, et avoit été une des plus belles femmes de son temps, mais le 
chagrin l'avoit fait mourir. 

lu. Fille d'honneur de Mme la Dauphiue, fille du duc de La Force, et 
convertie depuis peu. 

11. Fille du comte de Gramont, ci-devant le chevalier <le (iramout, et de 
cette Anglaise dont on vient de parler. Elle étoit lille d'honneur de 
Mme la Dauphine. 

H. — 2 



18 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOIRCIIES 

Mlle (le Montmorency '. 

Mlle (le Bellefonds '-. 

Mlle (le Cliùteautiers =*. 

Mlle (le Clisson '*. 

Mlle de Simiane •'. 

Mme de Bury ". 

Mme de Sainte-Mesme ". 

Il y avoit encore les lilles de Mlle de Monlpensicr. (jui (!'(oiejil 
Mlle de Bréval ^ et Mlle du Cambout % mais malheureusemenl 
il ne se trouva pas de place pour elles, et elles furent oltli.uèes 
avec assez de cliagi'in d'aller dîner dans une autre chambre. Le 
Roi, — M. le duc de Cr(!'qi]i, gouverneur de Paris, étant malade, 
— ('^toit servi par le prév(jt des marchands, Mme la Dauphine 
(;ar Mme de Fourcy '", Monseigneur et les antres princes et 
dames par les procui-eurs du Roi, greftier, échevins et conseiliei's 



1. Elle étoit d'une braoche de .Montmorency établie en Arloi?, et cétoit 
elle que iM. le duc de Valentinois avoit voulu épouser par amour, quoi- 
qu'elle ne fût nullement belle; elle étoit fille d'honneur de Muie la l);ni- 
phiuo. 

2. Fille aînée du maréchal de Bellefonds; elle ctoit fille d'honneur de 
Mme la Dauphine et très vertueuse. 

:î. Fille d'honneur de Madame ; elle étoit belle et de bonne mine, et, 
quoique mille gens eussent été amoureux d'elle, elle avoit toujours eu une 
conduite admirable. Cétoit une demoiselle de BourffOiine en tirant vers 
I^ von . 

V. Damoiselle de Poitou dont la mère étoit de la maison de Sourdis. 
Elle étoit nièce à la mode de Bretagne du grand prévôt de Sourches et 
vivoit dans une grande piété ; elle étoit fille d'honneur de Madame. 

.'). Elle étoit de la même maison que le marquis de (tordes, fort laide, 
mais avec beaucoup d'esprit ; elle étoit fille d'honneur de Madame. 

fi. Dame d'honneur de Mme la princesse de Conti. Elle étoit de la 
maison d'Aiguebonne eu Dauphine ; sou mari étoit de Rostaiug ; c'étoif 
une très vertueuse personne. 

7. Son mari, le comte de Sainte-Mesme, étoit premier écuyer de défunti' 
.Madame douairière d'Orléans, veuve de feu M. le duc d'Orléans, oncle du 
Roi ; et d avoit servi autrefois à la tête d'un régiment d'infanterie avr< 
réputation. Depuis que Mme la grande duchesse, qui étoit l'ainée des filh- 
de feu .M. le duc d'Orléans de son second lit avec la sœur du défunt duc 
de Lorraine, eut quitté son mari pour venir en France et que le Roi lui 
eut permis de demeurer à l'abbaye de .Montmartre ])roche Paris, il lui 
donna pour chefs de sa maison .AI. et .Mme de Sainte-.Mesme, qui avoieiii 
de tout temps été de la maison de .Madame, sa mère. 

8. Fille du frère aîné de .M. l'Archevêque de Paris, qui étoit d(^ la maison 
de Chanvallon. 

9. Demoiselle de Bretagne de la même maison que M. le duc de Coisliii. 

10. Fille aînée de M. hi chancelier de Boucherai de son premier lit. 



30 JANVIER 1687 19 

<lt' la \illt' (le Paris. Tous les services liiit'iil égalemcnl magni- 
liques ei furent servis fort à propos, ti, (piaud le Roi fut sorti. 
nii pilla le fruit suivant la coutume. 

Pendant (jue le Roi dîna, on servit un grand nombre de tables 
[Ntur les gens de sa suite, et cependant la ville faisoit jeter des 
pains à tout le peuple et couler des fontaines de vin en dillërenls 
«Midroits. Quand le Roi eut dînc\ il passa dans la chambre (jui 
porte son nom et se montra par la fenêtre au peuple, (pii lit de 
grandes acclamations, lesquelles redoublèrent encore quand il 
.jela quelques poignées de louis d'or. 

Le Roi, pour témoigner sa l)onne volonté à la ville de Paris, 
consentit aussi que l'on ôtât de l'hôtel de ville certaine statue, 
iju'il y a\oi( fait mettre après les guerres civiles comme un mo- 
nument de sa révolte contre lui. 

Après le dîner, Sa Majesté remonta en carrosse, et, ayant 
passé par la place des Victoires, pour y voii- la statue que lui 
avoit érigée le maréchal duc de La Feuillade, dont elle fut très 
satisfaite, elle s'en retourna à Versailles, suivie des autres cai-- 
rosses pleins de dames, comme elle étoit venue. 

Il devoil y avoii' le soir un grand bal à riiôtel de ville, après 
un grand- feu d'artifice; mais la joie de cette fête fut troublée 
pour M. de Fourcy, car madame sa femme, étant retournée chez 
elle, tomba en apoplexie ', et il s'en fallut foi't peu qu'elle n'en 
mourut; mais on connut qu'elle étoit grosse de six mois, quoi- 
<prclle fût fort âgée ', et au bout de quelque temps elle accou- 
eha d'un enfant mort. 

On ne peut pas s'imaginer la joie des Parisiens de revoir N' 
Roi en bonne santé dans leur ville, et ce jour-là toutes les bou- 
li(iues furent fermées comme en un jour de fête. 



1. Eutr.' les Imi» de sa sœur du dernier lit, .Mme de Harlay, et de sa tille, 
qui navoit que douze ans, de sorte que si le marquis de Cayeu, fils cadet 
du marquis de (Jamaclies, leur parent, n'éloit arrivé, elle seroit peut-être 
morte entre leurs mains sans secours, car elles étoient tellement étonnées 
qu'elles ne savoient ce qu'elles faisoicnt, et, comme elle étoit fort grosse, 
elles ne la pouvoient relever. 

-. Klle paroissoit au moins cinquante ans. 



20 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

FÉVUIEII KhST 

Peu (le jours après, le marquis de Blancliefoi'l ', second iW^ 
(lu maréclial de CKmjuî, fut à rexlrémité d'une lluxion sur la 
poitrine, et son père, cjui se portoit très bien, tomba malade 
tout d'un coup d'une grosse lièvre, jointe à beaucoup d'acci- 
dents qui firent appréhender pour sa vie. 

Cependant le Roi étoit allé à Marly, où il (b»iinoit â sa cour 
des divertissements qui se renouveloient tous lt\s jours. 

Dans le même temps, le Parlement qui vouloil faire un Te 
Deiim. solennel au palais, pour la convalescence du Roi, vint 
priei' M. le Chancelier de vouloir bien choisir une occasion si 
favorable poui' venir prendre sa place à la Grande Chambre '. 
M. le Chancelier leur accorda ce qu'ils demand oient, et sa ré- 
ception se fit de cette manière. Il partit de chez lui dans son 
carrosse, ayant devant lui deux exempts et douze gardes de la 
prévôté de l'Hôtel, qui marchèrent avec lui à pied jusqu'au Pa- 
lais. Il avoit dans son carrosse quelques maîtres des re(|uêtes et 
conseillers d'honneur ; il étoit suivi par trois ou quatre autres 
carrosses. Quand il fut arrivé au pied du degré de la Sainte- 
Chapelle, il monta, ayant toujours le même cortège devant lui, 
et entra dans la Sainte-Chapelle, où, ayant été quelque temps, on 
lui vint dire que la cour étoit prête à le recevoir. 

Il se mit donc en marche, ayant toujours devant lui les offi- 
ciers et gardes de la prévôté de l'Hôtel \ Quand il entra dans la 
grande salle, le doyen laïque et le doyen d'église de la Grande 
Chambre, qui l'altendoient sur la porte du parquet aux huis- 
siers \ commencèrent à marcher au devant de lui à pas comptés. 

1. G'étoit un jeune garçon très aimable de sa personne, qui étoit revcuii 
depuis peu du siège de Bude, où il avoit très bien fait son devoir. 

2. MiM. les chanceliers d'Aligre et Le Tellier ne s'j^ étoient pas fait rece- 
voir, le premier à cause de son grand Age, le second parce ([u'uu chan- 
celier ministre est au-dessus de bien des choses. 

^. Il avoit prétendu que le graud prévôt devoit se trouver au pied du 
degré de la Sainte-Chapelle pour le recevoir et le conduire jusqu'à l.i 
(irande Chambre, et il y en avoit même un exemple; mais le grand prévôt. 
y ayant fait entrer le Roi, s'en tira habilement et en fut quitte poui 
envoyer ses deux exempts et douze gardes chez .M. le Chancelier poui 
l'accompagner au Palais. 

■i. C'est un petit endroit i[ui est entre la grande salle du Palais et la 
(irandi' ('.lianibre. 



FÉVRIER 1687 ±[ 

lie sorlo qu'ils le joiîrninMit au milii'u df la salle où (''loil autre- 
lois It' graud cerf. Là, ils lui lireul les couipliuients de la cour, 
et, quand il y eut répondu, il marcha vers la Grande Chambre 
entre les deux doyens. Les officiers et gardes de la prévôté 
iiallèrent pas plus loin que le parquet des huissiers et se mi- 
rent en haie des deux côtés de la porte. Ensuite il entra dans la 
Grande Chambre. La cour se leva et se découvrit quand il entra, 
et il alla prendre sa place au-dessus du premier président. Après 
cela, le premier président lui lit sa harangue, dans laquelle il 
demeura tout court, et, quoiqu'il fût iiomme de bon esprit, il ne 
put jamais se remettre -. M. le Chancelier harangua ensuite et lit 
un très beau discours, après lequel il ordonna qu'on assemblât 
les chambres; ce (jui ayant été fait, il alla à la buvette, où il 
changea d"habit, prenant la robe rouge avec laquelle il revint à 
la Grande Chambre, où il reprit sa place, et ensuite il marcha 
en corps avec le Parlement, ayant le premier président à sa 
gauche, et alla assister au Te Deum ({ui fut chanté en musiquf 
dans la gi-ande salle du Palais. 

Le Te Deum étant lini, M. le Chancelier, précédé seulement 
des deux gardes de la prévôté de l'Hôtel, qui sont ordinairement 
avec lui, s'en alla dîner chez M. le premier président, lequel fil 
encore une seconde faute, s'étant mis à la petite table pour faire 
rtionneur de sa maison au lieu de manger avec M. le Chancelier, 
mais son premier accident fut cause du second '. 

Dans le même temps, le Roi commanda dix-huit compagnies 
de son régiment des gardes franroises, et six de son régiment 
des gardes suisses, pour marcher le 10 du mois de mars vers la 
Flandre, ce qui faisoit raisonner les courtisans, les uns tirant de 
cela des conséquences assurées d'une guerre prochaine, les au- 
tres soutenant que les gardes n'alloient que pour relever les 
régiments qui venoient pour travailler à la rivière d'Eure. 

1. Autrot'ois, la r^iille du Palais ii'étuit converti- (im; iFime seule voûte, et, 
vers le inilieu, il y uvoit un -iraïul cerf de pierre do taille : mais la voûte 
étoit si large (ju'elle manqua, et l'on fut obligé d"ea faire deux qui étoient 
soutenues au milieu par un rang de piliers, qui se trouvoiont justenaent à 
l'endroit du graud cerf. 

2. Il avoit tort, car il devoit railler le premier de ce manque de mémoire, 
sa réputation étant d'ailleurs assez bien établie pour que cela ne pût lui 
faire aucun tort, 

■i. La tète lui avoit tourné, et il fut longtemps qu'il n'en pouvoil re- 
venir. 



22 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Kii m temps-l;i, le cardinal nonce du Pape eut une grande 
(juerelle avec M. de Croissy. Un jour d"audience ordinaire, tous 
les amltassadeurs ôtant au uiatiu chez M. de Croissy à Versailles, 
et l'aisonnant des choses qui faisoi(;nt alors tout le sujet de leurs 
conversations, c'est-à-dire des (h'Muêlés qui étoient entre le Roi, 
l'Empereur et les autres princes, M. de Croissy, prenant la parole, 
dit (pie pour les terminer entièrement il n'y avoit qu'à convertir 
la trêve eu une bonne paix. Le cardinal nonce, qui étoit parfai- 
lemeiil bien intenlioniu'' pour la]»ai\ entre les princes chrétiens, 
dit qu"etTectivement c'étoit le vêrilalde moyen pour rétablir la 
tranquillité dans l'Europe, et (pi'il ne douloit pas que le Pape ne 
s'employât avec joie pour faire l'éussii- un moyen si efficace. 
M. de Croissy le prit au mot et lui demanda si le Pape voudroif 
bien s'en mêler. Sur quoi le nonce lui répliqua qu'il s'en mêle- 
loil assurément. M. de Croissy, fort satisfait, en alla faire sa cour 
au Roi, qui regarda cela comme une chose faite, et le bi'uil 
courut partout que le Pape avoit fait proposer au Roi de con- 
vertir la trêve en pnix: mais on fut bien surpris quand le car- 
dinal nonce déclai-a que le Pape ne vouloit pas entrer dans cette 
négociation. M. de Croissy s'en prit au cardinal, disant (|u'il lui 
avoit proposé la chose comme certaine; le cardinal, de son côté, 
prolesta (ju'il n'avoit jamais proposé la chose que sous le bon 
plaisir du Pape; et ce fut ce qui causa une si grosse querelle 
entre eux, parce qu'ils ne purent jamais convenir de leurs faits. 

4 février. — Le 4 de février, le maréchal de Créqui mourut 
après avoir été malade seulement quatre jours; grande perte 
pour sa famille, qui demeuroit dans un pitoyable état, l'ainé de 
ses enfants étant exilé, et le second extrêmement malade ; mais 
h\ perle n'étoit pas moins grande pour le royaume, n'y ayant 
pres(|ueplus persoinie ipii fût capable de connuander les armées 
en chef depuis que le maréchal de Schônberg s'étoil retiré. 

On disoil aussi que le marquis de Créqui éloil fori malade à 
Turin, mais cette nouvelle ne se trouva pas véiilahle, et l'on sut 
que le marquis étoit allé passeï- le carnaval à Venise \ avec 
M. le duc de Savoie '. 

1. liraïui mauqne de jugement à lui liniunie disiiracié d'aller chercher 
des divertissemeal?, au lieu de téinoi^nier au lloi par une vie retirée la 
douleur qu'il avoit de lui avoir déplu. 

■2. Le voyage de M. le duc de Savoie à Venise lit assez de Lruil. Ses 



7 FÉVRIER 1687 23 

7 février. — Le 7 de février, le Roi revint de Marly; et alors 
il rouroit de grands bruits de guerre, chacun voulant que le Roi 
allai assiéger Pliiiipslioui'g et le luser, pour forcer TP^mpereur à 
lui accorder ce qu'il demandoit et à se séparer de lu ligue. 

Peu de jours après, on eut la nouvelle de la mort du duc 
irKslrées. anibassadeui' à Rome. Les médecins avoienl arrêté les 
liiimeiii's (jui lui tomljoient sur les jambes, et ce fut ce qui le lit 
mourir subitement. Mais cette nouvelle de Rome fut accompa- 
gnée d'une seconde, (|ui étoit que le Pape vouloil absolumenl 
ôter au Roi les immunités, comme il les avoil ôtées à l'Empereur 
t't au roi d'Espagne; ces immunités étoient que le quartier des 
ambassadeurs des tètes couronnées étoit un asile inviolable où 
Ton [louvoit se retirer en sûreté, quelque mauvaise affaire que 
Ton pût avoir; le Pape, prétendant que cette immunité autorisoit 
un très grand nombre de crimes, l'ôta d'abord au roi d'Espagne 
et à l'Empereur, qui y consentirent ; mais le Roi n'étoit pas si 
facile à gouverner, et il en parla au cardinal nonce avec une 
force qui lui lit bien connoitre que Sa Majesté ne vouloit pas 
céder les droits de sa couronne. Cependant le Pape s'y opiniâtra, 
et tout le monde croyoit que cela étoit capable d'attirer de 
grandes affaires. 

Le même jour qu'on eut la nouvelle de la mort du duc d'Es- 
Irées, on trouva la duchesse d'Estrées, sa belle-mère, morte dans 
son lit, ce qui ne fut pas fort surprenant, car elle avoit déjà eu 
une violente attaque d'apoplexie, dont elle avoit été près de 
deux ans sans se pouvoir remettre. Elle étoit sceur du défunt 
marquis de Manicamp, et, comme la première femme de M. le 
maréchal d'Estrées étoit sa parente, elle la tenoit auprès d'elle ; 
mais, quand elle fut moi'te, le maréchal d'Estrées, qui avoit 
iiualre-vingt-cinq ou six ans, l'épousa et n'en eut pas d'en- 
tants. 

Peu de jours après mourut aussi M. le duc de Créqui, pair de 
l''rance, premier gentilhomme de la chambre du Roi, chevalier 
de ses ordres et gouverneur de Paris. Plusieurs seigneurs de 
la cour demandèrent ce gouvernement ; mais M. le duc de Ges- 



iiiinistres firent tout ce qu'ils purent pour reii euipêcher, mais il ne laissa 
|>.is d'y aller contre leur sentiment, et l'on disoit même qu'eu passant à 
-Milan il avoit conféré avec M. de 1-os Balbazès, qui y étoit venu tout 
exprès. 



24 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOUHCHES 

vres fui lo plus lieureux, et le Roi le lui donna le lendemain 
matin ', aussi bien que le justaucorps hlru à brevet qu'avoit 
aussi feu M. le duc de Créqui. 

A peu i)rès dans le même temps mourut aussi Mme de Cliaul- 
nes, abbesse de l'Abbaye aux Bois, (pii est à Paris dans le (|uar- 
lier Saint-Germain. 

Ce fut alors que M. le duc de Gramont demanda au Roi 
l'agrémenl pour marier son fils unitpie, le comte de Guiche, ipii 
n'avoit que seize ans, avec la tille ainùe de M. le duc de NoaiUes, 
qui n'en avoit que quinze, et Sa Majesté, n'ayant pas eu de peine 
à raccoi'der, trouva bon qu'en même temps M. le duc de Gra- 
mont remît à son lils son régiment d'infanterie. Depuis, il arriva 
({uelques difficultés pour l'exécution de ce mariage, et on le crut 
rompu pendant quelque temps: mais les deux pères, qui en 
avoient envie, le renouèrent, et il fut célébi'é avec une particula- 
rité bien extraordinaire, (pii fut que Mme la duchesse de Noailles 
accoucha la même nuit des noces de sa 1111e dans le même ap- 
partement du château de Versailles. 

En ce temps-là tinil le grand jeu du Roi au reversi, et on n'en 
savoit pas la raison, parce qu'il devoit durer jusiju'à la Mi- 
Garême; mais on sut le lendemain que M. Dangeau, portant 
depuis longtemps une fistule, avoit été tellement pressé de ce 
mal, que les chirurgiens lui avoient assuré qu'il y alloit de sa vie 
s'il ne se faisoit faire au plus tôt la grande opération, et que, 
comme il étoit un des principaux acteurs du jeu, le Roi avoit 
mieux aimé le rompre ((ue de mettre un autre homme à sa 
place. 

15 février. — Vers le 15 de février, Mme la duchesse 
Sforza ' arriva à la cour, après être restée à Rome quelques 
années après la mort de son mari. Il y avoit des gens qui la trou- 
\oient encore belle; mais la vérité étoit que; qnoi(|u'elle lut 
encore assez jeune, sa beauté étoit inliniment diminuée. 

En ce temps-là mourut M. l'archevêque de Tours, dont lesprit 

1. Il l'avoit demandé le jnur d'auparavaiil au Jîoi, ijiii lui avoit ré])Oudu 
aR<((z siil)iteineiit, et l'on ue ci'oyoit pas eu ce temps-là qu'il fût fort bieu 
à la cour ; mais il y a auprès def; priunes des retours où Ton ne couuoil 
rien. 

2. Seconde lille de Mme d(> Tliiauj^e, scKur de .Mme de Moutespau, qui 
u'avoit jamais été si belle que Ahuc de Nevers, sa sœur. Elle fut mariée eu 
Halle à uu vieux duc Sforza, qui mourut peu daunées après. 



51 FÉVRIER 1687 2o 

ot le corps (HoionI ilepnis longtemps alVaihlis par iino apoplexie 
(juoiqifil ne lût pas Tort vieux. Avant que (Tèlre évè(iue, il s\ap- 
peloit l'abbé Amelot et étoit conseiller au parlement de Paris, 
où il avoif servi avec réputation. 

21 février. — Le 21 février, le cardinal nonce eut une au- 
dience extraordinaire du Roi, de laquelle Sa Majesté sortit avec 
un visage fort enllamraé, et, comme il étoit le prince du monde 
qui se possédoit le plus, il ne fut pas difficile aux courtisans de 
juger que le nonce lui avoit fait des propositions (pii lui avoient 
été désagréables. Le même jour, le Roi alla à Marly pour y 
passer deux jours, et, comme il vouloit que toute la cour y fût 
ù ses dépens, il défendit à tout le monde d'y tenir table, aug- 
mentant à cet clfct le nondjre des siennes pour nourrir les 
courtisans. 

Ce fut dans ce temps-là que Ton apprit que Timmunité avoit 
été etVectivement violée à Rome, le Pape ayant fait arrêter un 
bomme au milieu du quartier de l'ambassadeur. On disoit aussi 
que le cardinal d'Estrées s'étoit retiré de Rome à cette occasion, 
et l'on ajoutoit que la cour n'étoit pas contente de lui, ni du dé- 
funt duc d'Estrées, son frère. Mais il étoit impossible qu'on ne 
fût pas content du cardinal d'Estrées, qui avoit si bien servi la 
France, et, s'il avoit été véritaiile qu'on eût voulu le rappeler, ce 
n'eût été que par mi effet de politique pour adoucir l'esprit du 
Pape, auquel il s'étoit rendu odieux par la bauteur et la fermeté 
avec laquelle il avoit soutenu les intérêts du Roi. Aussi ces bruits 
ne se trouvèrent pas véritables, non plus que celui qui avoit 
'•ouru que le cardinal nonce se reliroit. 

L'ambassade de Rome étoit un grand poste, et foit bonorable ; 
mais il convenoit à fort peu de gens, cai- la plus grande part des 
grands seigneurs étoient absolument ruinés et dans l'impossi- 
bilité de faire la dépense convenable à cet emploi, et ceux ({ui 
avoient assez de bien pour la pouvoir faire avoient en France de 
trop gros établissements pour n'en vouJoii- pas jouir. C'est ce 
qui donna occasion au marquis de Lavardin '. (pii avoit toute sa 



\. Geiitillinuime ilo boinii' uiiiisoii du pay> «lu .Maine, dont ses prédéces- 
seurs avoient eu le fiouvcruement, et ses oncles i'évèché. II avuit été colo- 
nel du réjiiment de Navarre et du régiment royal de la ninrinc tout à la 
fois, ayant acheté le premier et M. Colbert lui ayant fait donner le second, 
lorsqu'il se mit en tête de faire lever des régiments d'infanterie pour 



26 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

vi(î eu leiivic d'être ambassadeur, de faire proposer au Roi de 
jeter les yeux sur lui, à condition néanmoins qu'il lui donnât un 
bi'cvet de duc. 

Le Roi rejeta cette proposition, et, 31. de havardin s'étant res- 
treint à demander qu'on le fît chevalier de l'ordre du Saint-Es- 
prit, il ne fut pas plus lieureiix sur cette proposition que sur la 
premièie. Comme il se vit engagé dans un pas où il étoit difli- 
cile de reculer, il proposa qu'au moins on lui donnât un brevet 
de retenue de 200 000 francs sur sa lieutenancc générale de 
Bretagne, mais il fut encore refusé; et les courtisans, (pii sont 
grands raisonneurs sur les affaires d'autrui, disoient (ju'il se 
seroit bien passé de vouloir être anibassadeui-, cpie cela n'aug- 
menteroit l'ien ni à sa dignité ni à sa fortune, et (pi'il se i-uine- 
roit infailliblement; que d'ailleurs il n'avoit pas pris le chemin 
qu'il falloit pour y i-éussir, que le Roi ne vouloit jamais (pi'on 
marcliandàl avec lui, et que, de (juehiue manière que la chose se 
tournât, l'atfaire ne pouvoitêtre que très mauvaise pour lui, car, 
s'il alloit en ambassade à Rome, il étoit ruiné par la dépense 
(pi'il falloit faire, et, s'il n'y alloit pas, c'étoit un homme perdu 
à la cour. 

Le bruit couroit en ce temps-là (jne le Roi a\oit eu (pndque 
refroidissement poui' Mme de Maintenon, et même qu'elle avoil 
beaucoup pleuré à cette occasion, et cette nouvelle n'étoit pas 
tout i\ fait mal fondée, mais cette petite mésintelligence ne servit 
qu'à réchauffer davantage l'amitié du Roi pour elle, et elle parut 
depuis avec plus de crédit (jue jamais. 

Dans le même temps, M. le duc île Noailles, (|ui toute sa vie 
avoit été créature de Mme de Montespan, eut une assez forte que- 
relle avec elle, (jui avoit peut-être des fondements plus éloignés, 
mais dont le prétexte paroissoit être la loterie, car elle si' plai- 
gnoit avec assez d"aigreur qne personne ne pouvoit plus nicttir 
son argent à la loteiieque pai' la permission de M. de Noailles '. 

niettri' daus? les vaisseaux du lîoi, lesquels ne dépcudisseut, pas du secré- 
laire d'Etat de la guerre; mais M, de Louvois rompit hieutôt tous ses 
desseins, et les réfjiments vinrent servir sur terre sur le même pied qur 
les autres troupes. M. de Lavardin avoit aussi acheté la lieutenaace géné- 
rale de Bretagne, et il auroit Lien pu avec cet emploi se tenir en repos. Il 
étoit honnête homme et avoit de l'esprit et du cœur. 

1. Il est vrai qu'on ne pouvoit approcher de la loterie que par le canal 
de M. de Noailles et du major des gardes du corps, mais il falloit qu'il v 



3 MARS 1687 27 

(|iii s'en ôloit rendu onlièrcment le maître. Ce fut dans ce temps- 
là ([lie le Roi ordonna qu'on fermât la loterie, dont le fond auroit 
été bientôt à des millions, tant tout le monde étoit déchaîné 
pour y mettre son argent. 

En même temps, le Roi alla à Marly, où il la fit tirer, tous les 
uens qui s'y trouvèrent ayant eu chacun leur fonction. Deux 
it)iii-s après (pi'elle eut été tirée, on sut (pi'un nommé Tranche- 
l>ain et (juatre autres marchands de Paris avaii'iit eu le gros loi, 
ipii étoit de cinquante mille livres, et que, étant allés le (piérir à 
.Alarly, le Roi leui- avoit donné de ses gardes pour les escorter 
jus([u"à Paris. 

Vers la fin du mois de février, le Roi donna une pension de 
quatre mille livres à Boisseuil, gentilhomme du Limousin, qui, 
avant été d'ahortl page de sa grande écurie, fut ensuite écuycr 
de M. le Grand, qui lui procura une commission d'écuyer pour 
avoir soin des coureurs, qu'il avoit établis depuis peu dans la 
grande écurie du Roi ', au(iuel Boisseuil se rendit si agréable pai- 
le choix des chevaux qu'il faisoit que le Roi ne croyoit pas qu'un 
autre que Boisseuil pût lui choisir des chevaux à son gré. 

En ce temps, M. Dangeau fut obligé de se faire faire encoi-e 
un grand nombre d'incisions, et l'on commença à douter qu'il se 
tirât heureusement d'un mal si considérable. 

MARS U)S7. 

3 mars. — Er o mars, on reçut une grande et importanli' 
nouvelle, ([iii lui (|ui' l'Empereur fil dire au Roi par M, de Loli- 

efil quelque mystère, là-dessous, puisque Mme de Monlespan se brouilloit 
]>our si peu de chose avec le duc de Noailles, qui avoit toujours été attaché 
à elle comme uu domestique et auquel elle avoit procuré de si grands biens. 
1. Autrefois, il n'y avoit de coureurs, c'est-à-dire de chevaux à courte 
queue, que daus la petite écurie du Roi, dans laquelle il n'y avoit jamais 
lie rhevaux à longue ([ueue, si ce n'est quelques chevaux de carrosse, et 
tuus les chevaux à longue queue étoient clans la grande écurie. Un jour, il 
|irit fantaisie à M. de Beringhen le père d'avoir ([uelques chevaux d'Es- 
pagne à longue queue, mais il s'en repentit bien depuis; car M. le Grand 
jirétendit aussitôt avoir droit d'avoir des coureuis. La chose étant venue 
n.n jugement du Roi, il leur permit aux uns et aux autres d'avoir ce qu'ils 
voudroient, et bientùt après il fit un fond à la grande écurie pour des cou- 
reurs ; qu'il montoit plus souvent (jue ceux de la petite écurie, parce qu'il 
les Irouvoit meilleurs, et il n'en fut que mieux servi par la jalousie que 
l'êla fil naître entre les deux écuries. 



28 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

cowilz, son oiivoyé extraordinaire, qu'il voiiloit enlretenir fidèle- 
inenl la tirve t\\ù avoil été laite entre rEmpii'c et la France, et 
qu'il (lonnoif une parole positive de ne rien faiie (|ui pût y con- 
li-evenir. 

Peu dejours après, on lit dans fé.dise deNotiv-Dame df Paris 
un magnilique sei-vice pour feu M. le Prince, où Ton n'épargna 
rien de tout ce qui pouvoit rendre ce spectacle aussi beau que 
peut rétro un spectacle aussi lugubre que celui-là. Ce fut 
M. Tévéque de Meau\ qui y prononça Foraison funèbre, et il 
auroit eu Tapplaudissement de tout le monde s'il ne s'étoit pas 
un peu trop étendu sur un parallèle qu'il fit de feu M. le Prince 
et de M. de Turenne '. Les parents de M. le Prince, tant du côté 
des hommes que des femmes, y assistèrent en grand manteau el, 
les dames en mante de deuil. Le Parlement el les autres cours 
supéiieures ■ s'y trouvèrent aussi en corps: mais il arriva deu\ 
dilTicultés qui donnèrent du chagrin à M. le Prince : la première 
fui (pie le Parlement, ayant eu ordi'e i)ai' une lettre de cachet de 
venir au service en robe l'ouge ^ représenta au Roi qu'il ne venoit 
jamais en cet habit à aucun service (qu'aux services des rois et 
des reines, et en même temps le Roi donna un contre-ordre; le 
.second fut que M. le Prince ayant fait semer de Heurs de lis 
d'or le drap qui étoit sur la représentation, Mimsieur, qm en 
hil averti et qui étoit extrêmement jaloux des prérogatives de 
son rang, s'en plaignit au Roi, lui disant que c'étoit une chose 
(|ui appartenoit seulement aux rois, et que même les frères de 
rois ne dévoient avoir (jue trois rangs de Heurs de lis. Le Roi ne 
sut cela que la veille du service \ et M. le Prince, ayant été 
obligé d'aller prendre son oi'dre à .Versailles sur ce sujet et de 



1. Effeotivemeat il uéloit pas île ])on sens de compnrer M. le Prince à 
.M. df Tiiri'niip, car toutes comparaisons sont odieuses, et les princes par- 
ticulièrement naimant pas qu'on les compare à personne, outre ([ue cela 
diniinuoiten quelque manière la gloire de .M. le Prince de lui égaler M. de 
Turenne. 

■2 Autrefois on les appeloit cours souveraines, mais le lini leur avoit ôtè 
ce nom et vouloit qu'on les appelât seulement cours supérieures, parce 
<]u't'lles s'éttiient attribue autrefois trop de pouvoir. 

;i. Cela se lit par la i'aute d'un commis de .M. de Seignelay, cpii signa 
sans voir ce que son commis lui présenta. 

4. Soit que Monsieur attendît exprès à la V(Mlle pour faire plus de dépit 
à M. le Prince, qu'il n'aiinoit pas trop, soit qu'il u'iui eût pas eu la nou- 
velle plus tôt. 



MARS 1687 29 

faire changer si ltnis((iiemont ce (ju'il avoil fait faire avec bcau- 
coiip de soin, en enl un t'xirènie ilépiU quil témoigna sculemenl 
en se faisant attendre plus d'une grosse heure et demie, quoiqu'il 
lïil tout prtH dans l' Archevêché * : ce qui offensa beaucoup le 
l'ai'lenient,qui ne put s'empêcher d'en témoigner du chagrin. Ce 
l'ut 31. le Prince (pii mena le deuil, et après lui M. le duc et 
M. le pi'ince de Conti avec leurs grands manteaux, dont on ne se 
sert qu'en ces sortes d'occasions '. Et les cérémonies furent (ai- 
les par M. de Blainville, grand maître des cérémonies de France, 
-M. de Sainctot ', son lieutenant, et Martinet, aide des cérémo- 
nies, lesquels avoient des manteaux pareils à ceux des princes 
(lu sang, à la réserve (pie ceux des princes avoient des queues 
prodigieusement longues, dont chacune éloit portée par deux 
de leurs principaux officiers. 

En ce temps-là, le Roi donna au marquis de Charost la survi- 
vance de la heutenance générale de Picardie, dont M. le duc de 
Charost, son père, étoit titulaire, et le Roi accompagna même 
ce présent de beaucoup de louanges qu'il donna au marquis, les- 
quelles étoient assurément ti-ès bien fondées, n'y ayant pas à la 
cour un jeune homme d'un plus grand mérite que lui \ 

Le Roi donna aussi trois mille livres de pension au marquis 
de Malause, neveu de M. de Duras, lequel s'étoit depuis longtemps 
converti à la religion catholique et avoit un régiment d'infanterie. 

Quelques jours après, le jeune Villacerf ', qui depuis quelques 
années étoit capitaine de chevau-légers, acheta un régiment de 
cavalerie, et le marquis de Rochefort " acheta de M. de Refuge, 

1. Qui étoit tout tendu de noir de haut eu bas^ et d'où il devoit partir en 
cérémonie avec .M. le Duc t'I M. le prince de Conti. 

•2. Les grands manteaux ont de certains coqueluchons ou chaperons 
fort larges qui couvrent la tète et qui fout une figure fort bizarre. 

'.i. Très honnête homme, et très habile dans le fait des cérémonies, sur 
le(juel il avoit même beaucoup écrit. 

4. Ce n'étoit pas beaucoup dire, car les jeunes gens de ce temps-là 
étaient de grands fous et de grauds fripons ; mais assurément le marquis 
de Charost avoit beaucoup d'esprit, de mérite et de piété. 

•j. Fils aîné de Villacerf, qui avoit été premièrement commis de M. Le 
Tellier, secrétaire d'État, ensuite premier maître d'hôtel de la Reine, et 
alors inspecteur général des bâtimeuts du Roi. 

Ce jeune homme avoit été abbé et quitta la soutane après la bataille de 
Saint-Omer, où son frère aîné fut tué ; ils étoient l'un et l'autre capitaines 
de cavalerie dans le régiment de Tilladet. 

6. Fils unique de la maréchale de Rochefort, jeune homme de belle espé- 
rance. 



:-J0 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

gouverneur do Cîharlcmont, le régiment (riufanlcrie de Buiirhuii- 
nois, à la charge néanmoins de servir (|iicl(|iie temps dans les 
rnons(|ne(aires du Roi, qui n'accordoit fii ce temps-là aucun 
emploi aux jeunes gens de sa cour qu'ils n eussent passé par ses 
mousquetaires. 

10 mars. — Vei's If 10 de mars, le cardinal nonce eut uuf 
audience du Roi et lui apporta ini bref qui paroissoil fort avan- 
tageux touchant la rupture de la ligue et l'entretien de la trêve; 
mais il couroit en Holland(^ nne lettre imprimée qu'on disoit 
<Hre de TEmpereur, par laquelle il se déchainoit entièrement 
contre le Roi, ce qui ne convenoit guère à sa dernière lettre, ni 
il ce (|iie le Pape mandoit par son href. 

Peu de jours après, M. des Marets, capitaine au régiment des 
gardes, neveu! de feu M. Colbert, ayant résolu de se retirer par 
dévotion, quoiqu'il fût jeune et bien fait, vendit sa compagnie 
à M. Bignon ', lieutenant dans le même régiment, et cpii étoit 
lils de M. Bignon, conseiller d'Etat. M. de Champigny, aussi capi- 
taine aux gardes, ayant acheté le gouvernement de Béthune de 
Mme la maréchale de Créqui, à laquelle le Roi en avoit laissé la 
disposition. veniUt pareillement sa compagnie :i M. de Canillac, 
gentilhomme d'Auvergne, quiétoit aussi lieutenant au régiment 
des gardes. 

15 mars. — Le 15 de mars, le Roi commença à monter à 
cheval, et ce fut une grande joie pour lui ' et pour tous ses ser- 
viteurs, qui ne pouvoient en avoir trop de celle conlirmation de 
sa santé; mais, le même join\ Monsieur eut une violente lièM'C 
(pii eut d'assez grandes suites. 

Quelques jours après, Mme de Menesserre, gouvernante des 
tilles de Madame, tomba dans une apoplexie qui avoit un effet 
bien extraordinaire : car, sans avoir de connoissance, elle rioit 
continuellement, ce qui donna aux courtisans, peu charitahles de 
leur naturel, occasion de fau'e bien des mauvaises plaisanteries. 

Cependant le mal de M. de Dangeau ne prenoit pas un bon 
chemin; et, comme sa plaie paroissoit fort mauvaise, on fut 
obligé de lui faire encore plusieurs incisions. 



1. (rôtoit uu garçon fort sage, luai^ ([ni u'avoit point vn di^ guerre, mi 
<iui en avoit vu très peu. 

2. Il y avoit longteuipfi qu'il soupirait aprèscela,carc"éfoit un grand diver- 
tissement ou un grand amusement pour lui de pouvoir aller tireren volant. 



MARS 1687 31 

Mme lii princesse (rHairouil eut aussi une extrême afiliclion, 
<\ir le petit comte de Monllaur, son tils aîné, s'étanl cassé la tète 
' ontre une fenêtre, et ayant dissimulé le coup qu'il s'étoit donné, 
on fui obligé de le trépaner en trois endroits dilTérents en vinirl- 
ijuati'e heures, et. comme c'étoit un elIVoyable mal pour un en- 
tant de sept ou liiiil ans '. il lui [iliisieurs fois sur le point d'en 
iiKMii'ir, mais enlin la force de la jeunesse le sauva. 

Dans le même temps, le Roi donna au marquis d"0 la charge 
<le major de la marine, que le chevalier d'Arvaux avoit quittée 
pour être capitaine de vaisseau, et certainement le Roi fit un bon 
choix, car le marquis d"0 étoit un des plus honnêtes gentils- 
hommes, et des mieux faits qu'il y eût en France. Le Roi accorda 
quel([ues jours après à Mme la princesse de Fûrstenberg les 
honneurs du Louvre, qu'elle n'avoit possédés qu'une seule fois 
au commencement de son mariage, et peut-être que c'étoit une 
des clauses du contrat de vente qu'elle faisoit de sa terre de 
Grognoles, que le Roi achetoit 360 000 livres pour Mme de 
Maintenon. ipie cette terre accommodoit extrêmement, parce 
«lu'cUe étoit à une lieue de la sienne. 

En ce temps-là, M. de Cauraartin, conseiller d'Etat ordinaire, 
mourut d'une apoplexie, dont il avoit eu déjà une attaipie (piel- 
qucs années auparavant; et le Roi donna en même temps à 
M. deBagnols, intendant en Flandre, la place de conseiller d'Etat 
semestre, qui devoit vaquer par la promotion qu'il feroit d'un 
des conseillers d'Etat semestres à la place de conseiller d'Etat 
ordinaire -. 

On vit aussi peu de jours après mourir M. l'évêque de Toul, 
frère de M. Fieux, maitre des requêtes; M. le marquis de Poigny, 
ci-devant guidon des gendarmes du Roi, et le vieux M. de Belle- 
garde, de la maison de Gondrin, qui avoit près de quatre-vingt- 
dix ans. Il avoit hérité de feu M. le duc de Bellcgarde, grand 
écuyer de France, et il portoit toujours le manteau ducal à son 
carrosse, mais il demeuroit à la porte du Louvre. Il espéra long- 
temps par la faveur de Mme de Montespan, dont le mari étoit 

1. Il y avoit encore nue cliose l)ien jilns extraordinaire, c"est qu'il avoit 
été déjà trépané nne fois pour nne seniblaljlf l'iiose à Tàge de trois ans. 

2. C'était une chose extraordinaire que de donner ce qui u'étoit pas 
encore vacant; mais le Roi le pouvoit faire, puisqu'il savoil qu'il ne don- 
noit la place de conseiller il'État ordinaire qu'à un consi'iller d'État se- 
mestre. 



82 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

son neveu, (l'obtenir ([iron le leroil duc el pau': uuiis l'apparence 
est (|u'ellese morjua toujours de lui, car, si fUc a\oil bien voulu 
employer son crédit, le Uoi ne lui auroit pas assurément refusé 
celte grâce. 

Ce fut à peu près dans le même temps que les chirurgiens, 
ayant jugé à propos de faire encore de grandes incisions à M. de 
Dangeau, lui coupèrent quelques vaisseaux qui jetèrent une si 
grande quantité de sang ({u'il tomba plusieurs fois en foiblessc, 
et que tout le monde crut qu'il n'en reviendroit pas, parce (lu'on 
n'osoit plus le panser, de peur que l'hémorragie recommençât et 
([u'elle ne l'emportât tout d'un coup. Les courtisans crurent si 
bien que c'étoit un homme mort qu'il y en eut plusieurs fjui 
demandèrent sa charge au Roi, dont la sincère piété éclata alors, 
car il déclara (ju'il reconnoissoit devoir sa santé aux prières 
([u'on avoit faites pour lui, et que, sans un secours de cette 
nature, il se seroit trouvé où Dangeau se trouvoit alors, lequel 
néanmoins au bout de deux jours commença de se mieux porter 
et se tira d'affaire dans la suite. 

Cependant la maladie de Monsieur continuoit. et ses accès de 
lièvre augmentoient avec de grands vomissements, ce (|uidonnoit 
de terribles alarmes à tous ses officiers. 

Dans ce temps-là mourut le célèbre Jean-Baptiste Lully, le 
plus illustre musicien de son temps, et l'instituteur des opéras 
en France. On disoit (lu'il étoit mort dans les sentiments d'une 
sincère pénitence, merveilleuse grâce de Dieu après l'étrange 
vie qu'il avait menée. 

Il arriva en ce temps-là une grande affaire entre les maîtres 
des requêtes et les avocats du parlement de Pai'is, à l'occasion 
de ce que je vais dire : M. le raaniuis de Vins, sous-lieutenant 
des mousquetaires du Roi, qui avoit épousé la sonu* de M. Lavo- 
cal, maître des requêtes, avoit un procès au Grand Conseil contre 
MM. de Montrevel. M. Lavocat plaida lui-même la cause de son 
beau-frère; mais M. Ferrary, avocat de MM. de Montrevel, com- 
mença sa réplique par dire que, dans le plaidoyer de M. Lavocat, 
il n'y avoit que deux choses, ipii éloient de l'ignorance dans le 
droit et de la fausseté dans le fait; ensuite il plaida violemment 
et emporta ce qu'il prétendoit. Peu de jours après, M. Lavocat, 
([ui étoit le doyen de son quartiei-, tenant l'audience aux requêtes 
de riiùtel. Ferrary se présenta poui' plaider une cause qui étoit 



15 MARS 1687 33 

aiirùlt"', mais M. Lavocal dil à riiuissier d'appeler une autre 
cause ; Ferrary se leva et demanda pourquoi on lui faisoit injus- 
tice, disant que, sa cause étant la premiriv au nJle, on ne pou- 
voit pas en faire appeler une autre quand son rang étoit venu. 
M. Lavocat, sans s'échaufler, dit à l'huissier d'appeler la cause 
qui suivoit celle de Ferrary, mais cet avocat fit un grand bruit 
et entra même au delà du barreau. M. Lavocat, ayant commnni- 
(\ué la chose à ses confrères, tint ferme et ne voulut pas donner 
l'audience à Ferrary, lequel cabala avec ses confrères, et, par 
l'assistance d'un nommé df Vaux -, obligea tous les avocats à se 
nnirer de la chambre des nMpiètes de l'Hôtel, disant hautement 
(|u'il ne falloit plus y venir plaider, puisqu'on les y traitoit de 
cette maiiièi-e. En nièmn temps, les maîtres des requêtes consul- 
tèrent ce qu'ils avoient à faire et décrétèrent des prises de corps 
(;onlrt' les avocats; et les avocats, qui en furent avertis, présen- 
tèrent requête à la Grande Chambre, qui ordonna que les maîtres 
des requêtes diroient les i-aisons qui les avoient obligés à en 
user ainsi, sans néanmoins donner de défenses. Cette affaire fit 
grand bruit et fut portée à M. le Chancelier, qui en donna avis 
au Roi. lequel ordonna que toutes choses demeureroient en sur- 
séance jusqu'à tant qu'il eût jugé la chose, et que cependant les 
avocats iroient plaider aux requêtes de l'Hôtel à l'ordinaire. 
Di^puis, après avoir mûrement examiné la chose, le Roi ordonna 
que Ferrary, de Vaux et quelques autres avocats ayant leur 
bâtonnier à leur tête ^ iroient faire des excuses à M. Lavocat en 
sa maison, et qu'ils viendroient aussi à la chambre des requêtes 
(|p l'Hôtel, où ils feroient une espèce de satisfaction; mais on 
ménagea en faveur des avocats, dont lo corps étoit considérable, 
iju'ayant commencé à dire : « qu'ils étoient venus pour deman- 
der , >' les maîtres des re(iuêtes les interromproient. avani 

qu'ils eussent eu le temps de prononcer le mot d'excuse ou de 
pardon, ce qui fut exécuté hnimis (pie Ferrary, étant tombé 
malade, ne put pas s'y trouver. 

1. On faisoit un rùlt? de toutes le? causes qui étoic-ut à plaider, et le pié- 
sideut n'eu faisoit pas plaider d'autres au jour qui étoit destiné pour le 
rôle. Mais il y avoit aussi des jours qu'il d<!stinoit pour les audiences qu'il 
vouloit donner de faveur. 

2. Il auroit bien mérité qu'on l'envoyât faire pénitence à Quim|tt'r-Co- 
rentin, car c'étuit proprement une rébellion qu'il faisoit. 

'.i. Le bâtonnier est comme le syndic, '''est-à-dire le chef de la commu- 
nauté des avocats. 

II. — 3 



34 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Vers la fin du mois de mars. Monsieur fut extraordinairemoni 
mal, et l'on crut même une nuit qu'il alloit mourir; mais on 
connut dans la suite que la grande foiblesse qu'il eut alors ne 
venoit que de ce qu'on avoil ('[(' trop longlemps sans lui donner 
de nourriture. 

29 mars. — Le 29 demars, qui étoit le jour i\\\ samedi sainl. 
le Roi lit ses dévolions avec une piété exemplaire. Ensuite il 
toucha un très grand nombi'e de malades des écrouelles en la 
manière accoutumée, et l'après-dînée, s'étant enfermé avec le 
V. de La Chaise, il distrihua Ions les bénéfices qui éloient va- 
cants. Il donna Févêché de Toul à l'abbé de Bissy ', fils de 
>1. de Bissy, lieutenant général commandant en Lorraine, une ab- 
baye au fils de Fagon ", ci-devant premier médecin de la Reine, 
et aloi-s médecin (\e<. enfants de France; une à Tabbé Chamil- 
lard, frère de Chamillard, moîlre des requêtes; une à Dandin '. 
cliapelain de M. le duc du Maine ; une au frèie du comte de 
hniy, enseigne des gai'des du corps, sur la démission de Tabbé 
du Montai ^ son beau-t'rère, et une au lils du marquis de Co- 
gners •'. Pour Farchevéché de Toiu's, il le réservn pour une autre 
(listi'ibulion. 

En ce temps-là, M. le duc de Chartres et Mademoiselle, enfants 
de Monsieur, frère du Roi, furent assez considérablement ma- 
lades, mais leur mal n'eut pas de suites fâcheuses. 

Peu de jours après, le Roi nomma M. de Lavardin i)oui' Fam- 
bassade de Rome, et Fon sut que Sa Majesté lui accordoit cin- 
( niante mille écus de brevet de retenue sur sa lieutenance géné- 



1. C'était un garfjou très sage et très vertueux, quoique fort jeune. 

2. Il étoit liomnie d'esprit et de mérite dans sa prul'essinn, mais grand 
iMinemi du premier médecin du Roi. 

;i. Pauvre prêtre que quelques domestiques de .Muic de Montespan 
avoient fourré chez M. le duc du Miiue. quand on couiuKiuça à faire s.i 
uiaison, luais il était hou homme et h(nnm(' de bien. (;t méritoit bien 
cette petite ahhiiye. 

4. Ce jeune homme ayant deux belles abbayes, il se uiit l'amour en tète; 
<'t, voulant se marier, il remit ses abbayes au Roi ; mais son père obtint 
deux choses : l'une fut une des abbayes pcun* le frère de Druy. son gendre. 
et l'autre fut de faire enfermer son iils à Saiul-Lazare. mais il étoit trop 
laiii, car il étoit marié à une fille de qualité. 

•). Il n'éloit pas malheureux, ayant obtenu en un an de tenqis uuc 
l»ension de mille écus pour lui, une de deux mille livres pour sou fil- 
ainé, une de mille livres jiour sa fille, et une abbaye de huit ou dix 
uiille livres de rerde pdur son second fds. 



10 AVRIL 1687 35 

lale de Bretagne. Cette somme étoit précisément ce qu'il falloit 
qu'il onipruntâl pour la dépense de la première année de son 
ambassade, car il ne pouvoit s'empéciier de dépenser d'abord 
cent mille écus : le Roi en donnoit vingt mille pour l'ameuble- 
ment, et vingt-quatre mille pour les appointements ordinaires: 
;iiissi il lui en falloit encoi'e cinqiiante-si\ mille, et on lui donnoit 
un brevet de retenue de cinquante mille. 

A peu près dans le même temps, le maïquis de Verderonne. 
(ilTicier dans la petite gendarmerie, se maria avec Mlle d'Au- 
rourl, demoiselle de Picardie qui avoit trois cent mille livres de 
hien. 

M. Le Camus, maîlic des re(|uètes, (ils du premier président 
de la cour des aides de Paris, épousa la IHle de Langlols', rece- 
veur des consignations des requêtes du palais, qui eut aussi cent 
mille écus, en mariage ; et M. Millet, lieutenant de roi d'Aunis, 
ci-devant sous-gouverncnr de Mgr le Dauphin, épousa Mme la 
iiiai'ijiiise d'Avaray -, qui avoit eu déjà deux maris, comme il 
avoil déjà t'u une femme. 



AVRIL 1687. 

10 avril. — Vers le 10 du mois d'avril, M. de Maisons, pré- 
sident au mortier du parlement de Paris, eut une très grande 
maladie dans son château de Maisons, près de Saint-Germain-en- 
Laye; mais enfin il s'en tira heureusement, avec la joie de tout 
le monde, qui rendoit justice à son mérite et qui le regardoil 
comme le seul du Parlement (pii piit dignement remphr la place 
de premier président quand elle viendrait à vaquer. 

Le Roi donna, dans le même temps, l'Abbaye aux Bois à 
Mme de Montcavrel, sœur de .M. le marcpiis de Mailly, à laquelle 
sa sœur eut toute l'obligation de ce beau présent que le Roi lui fil. 

1. Ou disDÏt dans l'aris qu'il lalloit que M. Le Cauius, premier président 
do la cour des aides, fût bien mal dous ses affaires, de faire épouser à sou 
fils aiué la fille d'un homme, dont la fortune ne faisoit que de naître et 
dont le nom ne convenoit guère avec celui du cardinal Le Camus. 

2. Elle étoit femme de condition et s'appdoit en son nom Montbas ; 
elle étoit de bonne famille de Touraine ou dAnj<m ; elle avait épousé en 
liremières noces le marquis de Neuchèze, frère ducommandaut do Neuctièze. 
qui avoit été vice amiral, et eu secondes noces le marquis d'Avaray, gen- 
tdhomme de Poitou qui étoit extrêmement vieux. 



36 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Il y cul alors une affaire qui lit gratid bi'uit à la cour et dans 
l'aris : Mme de Vassé, seconde lille de M. le maréchal d'Hu- 
mièi'es, étant veuve de son premier mari qui mourut sur le vais- 
seau du marquis de Preuilly *, son oncle, conçut de l'inclination 
pour le martpiis de Surville, second lils du comte de Montignac*, 
(pii étoit colonel du régiment d'infanterie de M. le comte de Tou- 
louse, ci-de\nnt premier écnyer de la Reine. Il ne fut pas ingrat 
des bontés (prellc eut pour lui. et, comme des gens qui s'aiment 
et (pii sont liljresont Itientùt cimclu leurs affaires, ils se donnè- 
rent la foi du mariage; mais, appréhendant de ne pouvoir pas 
obtenir le consentement de leui's parents, ils s'allèrent marier 
dans un village de la vallée de Montmorency, sans faire publier 
de bans, ni sans faire de contrat de mariage; ensuite ils couchè- 
rent ensemble, et la dame, étant de\(Miue grosse, dissimula sa 
grossesse jusqu'à ce que, se voyant prête d'accoucher, elle fît dire 
la chose au maréchal, son père, et à la maréchale, sa mère, qui 
furent olïensés de ce procédé; d'autre côté, le comte de Monti- 
gnac déclara qu'il ne Aouloit pasvoir son fils, puisqu'il avoit fait 
un mariage sans sa participation; et, quelque cliose qu'on pùl 
lui dire là-dessus, il répondit toujours que 3Ime de Vassé avoit 
fait beaucoup d'honneur à son fils; qu'il ne songeoit pas à faire 
casser le mariage, comme il auroit pu le faire, mais qu'il ne ver- 
roit jamais son fils, ayant neuf autres enfants, auxquels il ne 
vouloit pas donner un si mauvais exemple. Cette raison étoit 
plausible ; mais tout le monde voyoit que sa véritable raison étoil 
que, ayant beaucoup d'enfants, il étoit bien aise de ne rien 
donner à celui-là i)oui' avoir de quoi donner au\ auties. 

Peu de jours après, le Roi déclara qu'il partiroit le l*"' du mois 
de mai pour aller à Luxembourg, ce qui fil bien raisonner les 
politiques, car les uns disoient que l'on vouloit attaquer Philips- 
liouig et le raser; les autres, que le Roi vouloit donner jalousie 
à l'Empereur, et aux princes d'Allemagne pour les obliger à se 
départir de la ligue et à lui donner au plus tôt satisfaction sur tout 
ce qu'il leur demandoit; mais les autres, qui raisonnoient plus 

1. Frère do M. le maréflial d'Hiimii-res, qui t'^tuit lieutenant ffénéral <lf?^ 
armées navales du roi. 

2. Honnête et brave f><'ntilhomnic, et fort riche depuis la mort de sou 
IVère aîné, le marquis de Hautct'ort, chevalier de l'Ordre et premier écuyer 
de la Reine. 



AVRIL 1687 37 

solidement, assuroient que le Roi ne vouloil faire ce voyage que 
pour montrer à toute l'Europe que sa santé étoit extrêmement 
rétablie et pour voir en chemin faisant la plus belle de toutes 
ses conquêtes, pour la sûreté de laquelle il avoil fait des dé- 
penses exli-aordinaires. 

Il courut un Itruit en temps-là que, pour des débauches qui 
s'étoient faites pendant la semaine sainte, le Roi avoit exilé 
plusieurs personnes de qualité, et Ton nommoit le duc de La 
Ferté à la tête de cette troupe, mais dans la suite la cliose ne se 
trouva pas véritable. 

Quelques jours après, le Roi fit le marquis d'O gouverneur de 
M. le comte de Toulouse, amiral de France : grande marque du 
mérite de ce gentilhomme, auquel le Roi conlioit la conduite de 
son (ils, quoiqu'il n'eût pas plus de vingt-six ans. Mais sa sagesse 
éloil assez connue de tout le monde pour qu'il ne se trouvât per- 
sonne qui désapprouvât le choix que le Roi avoit fait. 

En ce temps-là mourut Mme de Colbert, qui n'avoit été que 
trois jours malade et avoit perdu la connoissance dès le pre- 
mier jour de sa maladie. Il y eut une circonslance fort extraor- 
dinaire dans sa mort : elle étoit en pleine santé et devoit partir 
deux jours après pour aller visiter quelques-unes de ses terres ; 
cependant il lui vint en pensée de faire son testament, et elle 
envoya quérir son notaire, auquel elle découvrit son sentiment ; 
mais, le notaire lui ayant dit qu'elle auroit toujours assez de 
lemps pour cela, elle insista et écrivit son testament de sa propre 
main, instituant M. de Seignelay son principal héritier et don- 
nant à chacun de ses autres enfants ce qu'elle jugea à propos de 
lui donner. Quand elle fut venue au chapitre de ses domestiques, 
elle en fit un brouillon, mais à peine l'eut-elle achevé qu elle 
commença à se trouver mal, et, comme elle croyoit que ce ne 
seroit rien, elle remit ce brouillon dans son testament, dans le 
dessein de le transcrire ensuite après ce (lu'elle avoit déjà 
écrit; mais, son mal augmentant, elle mit le tout dans le tiroir 
de la table sur laquelle elle écrivoit, et, comme elle avoit un 
grand frisson, elle se fit faire du feu et se mit au lit, mais deux 
heures après le transport au cerveau se forma, et elle mourut le 
iiuatrième jour. 

Peu de jours après, M. le duc du Maine eut la rougeole à 
Versailles, mais il fut bientôt guéri de cette maladie. 



38 MÉMOIRES Di: MAUQUIS DE SOURCHES 

Ce lui en ce temps-là (jue le Roi lit M. Rouillé conseiller 
d'Etat ordinaire en la place de feu M. de Caumartin, et ce fut 
une extrême joie pour lui, parce (|u"il ;ivoit déjà eu le cbaj^rin 
de voir passer devant lui quel(|uos-niis de ses confièies qui 
avoient moins d'ancienneté (|u"il non a\(»il. 

A peu près dans le même temps, M. !•■ duc de Gesvres fit son 
entrée à Paris comme gouverneur de celte ville, c'est-à-dire (ju'ii 
alla se faire recevoir au Parlement, d'où il alla dîner à l'hôtel de 
ville et revint ensuite chez lui en cet ordre : un officier vêtu 
de rouge avec des galons d'argent, qui portoit un bâton de com- 
mandement', marchoit à pied à la tête de vingt-quatre Suisses, 
vêtus des livrées de M. le duc de Gesvres; ensuite venoit sou 
carrosse, dans lequel il étoit avec quelques gentilshommes ri 
qui étoit suivi de deux auti-es de ses carrosses, après lesquels 
marchoient quatre officiei's de ses gardes à cheval, vêtus de 
justaucorps rouges à galons d'or, suivis de cinquante gardes à 
pied, dont les justaucorps étoienl d'écarlate avec un gros galon 
d'argent, et les revers des manches de velours vert avec un galon 
semblable. Les bandoulières éloiënl couvertes de deux galons 
d'argent, au milieu desquels étoit une bande de velours vert. 

En ce temps-là, il y avoit une grande (piantilé de maladies 
dans Paris, et l'on ne parloit que de gens qui éloient morts ou 
à l'exli-émilé. On vit mouiir en peu de jours M. le comte de 
Carrouge *, fds de M. le comte de Tillières ^; Mlle de Lamoi- 
gnon \ sœur du défunt premier président du parlement de Paris; 
Mme de Monllouet ', dont le mari mourut étant premier écuyei" 
de la gi-ande écurie du Roi, et Mme de Lauzun, mère de M. de 
Lauzun qui avoit été capitaine des gardes du corps et (jui avoit 
pensé *^ épouser Mademoiselle. 

1. Il t'toit iuoiiï qu'un particulier eût un officier de ses Suisses qui portât 
le bâton noir avec les deux bouts d'ivoire, et peut-être que le Roi ne 
l'auroit pus trouvé bon s'il l'avoit su, 

2. Très honnête gentilhomme et très homme de bien. 

3. Vieux seigneur de Normandie qui avoit toujours eu un magnitiijue 
•'quipage de chasse. 

i. Vieille fille qui s'étoit rendue fameuse par sa piété, et par sa charité 
pour les pauvres; le Roi avoit de très grands égards pour elle. 

•j. Elle s'appeloit, étant fille de la feue Reine, mère du Roi, .Mlle de 
Tt'mhrime ; son mari étoit second fils de feu M. de RuUiou, surintendant 
des finances. H se tua en tombant de cheval auprès dWth, dans le temps 
•pie le Roi le faisoit fortifier. 

6. S'il ne lavoit pas épousée, comme beaucoup de gens l'assuroient. 



19 AVRIL 1687 39 

On (lisoit alors que le roi d'AnglcleiTo avoil accordé la liberté 
lie religion dans ses étais, grande noLivt.'lle pour la religion ca- 
tholique, qui étoit depuis tant d'années non seulement défendue, 
mais persécutée dans ce royaume! 

19 avril. — Le 19 avril, le Roi alla à Maintenon, où il 
séjourna deu\ jours entiers, pendant lesquels il vit toutes les 
lioupes qu'il avoit fait venir pour travailler à la rivière d'Eure, 
lesquelles étoient en bien plus grand nombre que l'année précé- 
<lt'nte. Il visita aussi les travaux (jui étoient faits et ceux qui 
restoient à faire; et, comme il y avoit fait mener du canon, on 
y vit une espèce de spectacle militaire qui approchoit en quelque 
manière d'une guerre véritable. Ce fut là qu'il trouva bon que 
M. le duc d'Uzès donnât son régiment d'infanterie à M. le comte 
de Crussol, son 111s, qui étoit dans sa seconde compagnie de 
mousipietaires depuis quelque temps. 

Au retour du voyage de Maintenon, le Roi nomma M. Morand ', 
tpii étoit maître des requêtes et intendant en Provence, pour 
4''lre premier président au parlement de Toulouse, cette charge 
^Hant vacante depuis (juelque temps par la mort d'un M. Fieubel, 
parent du conseiller du même nom, et, comme sa famille avoit 
•un brevet de retenue de cinquante mille écus sur cette charge, 
,1e Roi se chargea de les payer en trois années et en assigna le 
fond sur les Etats de Languedoc. 

Ce fut aussi quehjues jours après (jue le Roi créa une troi- 
sième charge 'd'intendant de ses finances qu'il donna à M. de 
Pontcliartrain, premier présideut du parlement de Rretagne, 
auquel cette grâce fut procurée par les bons offices de M. le con- 
tiôleur général, son intime ami -, peut-être au grand regret de 



1 . Il y avoit lougteinps qu'il servoil en qualité d'intendant, et l'on étoit 
;fort content de lui. 

Sou père étoit maître des requêtes honoraire et avoit été aussi lorl 
.lonf,'teujps intendant. 

2. 11 n'y a pa.s de doute que c'étoitun terrible revers pour M. de Souzy, 
SdU frère : car, étant le premier inleudant et étant chargé de toutes les 
affaires de ccmliauce, c'étoit une marque de détiauce de M le contrôleur 
i^énéral de créer un troisième intendant du géuie de M. de Pontcharlrain. 
et ruiner tout(!s les espérances que M. de Souzy pouvoit avoir de suc- 
';éder un jour à M. le contrôleur général ; car il étoit certain que, si M. de 
Pontchartrain n'avait pas phis d'esprit que .M. de Souzy, au moins il étoit 
plus laborieux que lui, et c'est beaucoup dans les linances. On disoil 
d'ailleurs cpie M. le contrôleur général n'étoit pas content de son frèrf. 



U) MK.MUIHES I)i: .MAUQUIS DE SOUHGHES 

SU Tajnille, qui Jie pou\oil voir sans chagrin un étranger onlroi 
avec eux dans les iinances, et un étranger qui, par son grand 
esprit, étoit capable de les supplanter tous tpiand ils y pense- 
roient le moins. 

Cependant le Pape sOpiiiiiilroii toujours contre rininiunilé, et 
la l'cine de Suède, croyant rengager dans ses intérêts et obtenir 
de lui (luelques grâces qu'elle lui dcmandoit, non seulement re- 
nonça pour elle-même à ce droit, mais écrivit une lettre au Roi 
par laquelle elle essayoit de lui persuader d'y renoncer aussi 
sur l'exemple qu'elle lui en avuit donné; mais cela ne servit qu"à 
oITenser encore davantage le Roi, qui avoit grande raison de se 
clio(|uer de ce que la reine de Suède, et par sa dignité et par 
sa personne, osât faire quelque comparaison avec lui '. Dans la 
suite, elle porta le cbàtiment de ce qu'elle avoit fait et fut la 
première à vouloir rentrer dans les di'oits de l'immunité, car le 
Pape, lui ayant refusé Icjut ce qu'elle demandoit et ayant envoyé 
les sbires arrêter un homme au milieu de son quartier, elle 
envoya le reprendre à main armée dans un lieu (jui étoit foi1 
éloigné des bornes de son quartier. Au reste, ce droit d'immunité 
n'étoit aucunement une usurpation fondée sui' des prétentions 
cliimériques; c'était une chose établie pour de bonnes raisons, 
et que les papes eux-mêmes avoient accordée à la France pour 
emjjêcher les désordres continuels qui arrivoient dans Rome. 
Les Espagnols, (|ui étoienl maîtres du royaume de Xaples et du 
duché de Milan, tenoient ainsi presque toute l'Ralie et étoient 
toujours les plus forts dans Rome, et les François, perpétuels 
objets de leur indignation et de leur aversion, ne manquoient ja- 
mais d'être insultés par eux et par les Allemands, et les Italiens 
qui se joignoient avec eux; de sorte que les papes furent obligés 
de faire un asile du (piarlier des ambassadeurs de France, aliii 
(|ue les François pussent avoir un lieu de sûreté contre les entre- 
prises de leurs ennemis, et ensuite l'Empereur, le l'oi d'Espagne 
et les autres têtes couronnées se firent accorder le même droit. 

Peu de jours après, Mme la Duchesse, qui devoit être du 



i|ui ne témoiguoit jias assez de modération, ayaul entrepris une maison 
d'une magnificence itrodigieuse, un an après son entrée dans les finances. 
1. En effet, c'étoU une belle reine de carte, pour vouloir faire compa- 
raison avec le Roi, car elle n'avoit plus de couronne, et celh; qu'elle avoit 
quittée ne valoit pas une bonne province de France. 



27 AVFtiL Ui«T 44 

\oya}?e avec le lioi, tomba malade; un cuiiiiiit bieiUôl que son 
mal n\Hoit autre chose ([ue la rougeole, et l'on ne douta pas que 
cela ne lui ôtàt le plaisir de suivre le Roi. 

On sut aussi que le maréchal de Bellefonds avoit la lièvre en 
sa maison de Ilsle-Marie en Basse-Normandie, et son mal eut 
depuis d'assez longues suites. 

27 avril. — Le îll d'avril, le Roi déclara qu'il avoit différé 
son voyage pour Luxembourg jusiiu au 10 de mai, et presque 
tout le monde crut {|ue cétoit pour donner à Mme la Duchesse 
le temps de se guérir '. 

En ce temps-là, Mme la marquise d'Aulin. tille de M. le duc 
dL'zès, accoucha d'une tille à Versailles ; et le marquis deNoailles -, 
mestre de camp de cavalerie, épousa Mlle Rouillé, fille du con- 
seiller d'Etat, qui lui appoi'ta cent mille écus, sans ce qu'elle 
[louvoit encore espérer après la mort du père et de la mère ". 

Il vint alors une nouvelle qui fit bien connoitre le motif que h- 
Koi avoit eu de difiérer son voyage; ce fut celle de la maladie du 
roi d'Espagne, (lui fut confirmée par un second courrier, qui 
Mjouta que ce prince étoit malade dangereusement. Cétoit la 
[ilus grande affaire qu'il y eût dans l'Europe, et, si le roi d'Es- 
pagne fût mort, on y aui'oit bientôt ^u le feu de tous les côtés, 
le Roi voulant avec raison mettre Mgr le Dauphin en possession 
de ce qui lui appartenoit légitimement \ et l'Empereur préten- 
dant, avec l'appui des ennemis de la France, avoir la meilleure 
[lurt de la succession '. Celte nouvelle fit couiir le bruit que le 
voyage étoit rompu, mais il ne faut pas toujours compter sur les 
liruits (jue sèment les courtisans, qui raisonnent très souvent à 
leur fantaisie, mais bien dilTéremment de ce (jue pensent les rois. 

1. Cétoit plutôt (jui' le Roi savoit le mal du roi d'Kspagne et qu"il tii 
vouloit attendre révénement. 

2. Troisième frère du duc deNoailles; c'étoit un fort honnête gentilliomme. 
.3. M. et .Mme Houllié avoient deux millions de bien, à ce que l'on disoit, 

et ils avoient trois tilles et deux garçons, dont l'un avoit été assez mal- 
lieureux pour être condamné à perdre la tête. 

i. Il ny avoit pas de doute que, si le roi d'Espagne fût mort, tous ses 
états, ou du moins la plus grande partie, aurolent appartenu légitirae- 
luent à Mgr le Dauphin, qui étoit fils de sa sœur aînée, car la' renoncia- 
tion qu'elle avoit faite, par son contrat de mariage, ne pouvoit avoir de 
lieu, puisque les Espagnols n'avoieut pas payé les huit cent mille écus 
diir de dot qu'ils lui avoient promis, moyennant laquelle somme elle avoit 
[iromis de renoncer. 

■ >. C'étoit des prétentions, mais il n'y avoit point de justice. 



42 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOIJRCHES 



MAI 1687. 

La première nouvelle du mois de mai fui que le Roi choisit 
M. de La Faluère ', ancien président de la (jualrièmc chamlur 
des entjuêles du parlement de Paris, pour i-eiuplir la place dr 
premier président du parlement de Bretagne eu donnant vingl 
mille écus à M. de Pontcliarlraiu, qui avoit sui" cette cliarge 
un brevet de retenue de pareille somme ; et dans la vérité 
le Roi ne pouvoit pas faire un meilleur choix; car M. de La 
Faluère avoit toutes les qualités requises pour être à la tête 
d'une compagnie aussi illustre que celle-l;i. 

Sa Majesté donna, dans le même temps, une pension de douze 
inilh^ livres à Mme la comtesse de Soissons la jeune, (\m en avoil 
un extrême besoin ". 

Ce fut aussi en ce temps-là que M. le chevalier d'Auvergne, 
qui étoit liis de M. le comte d'Auvergne, qui étoit frère de 
M. le duc de Bouillon et colonel général de la cavalerie, eut un 
mal bien extraordinaire, qui fut un abcès au côté qu'on fui 
obligé d'ouvrir par dehors; et ce jeune seigneur soull'rit celte 
opération avec une fermeté sans égale. 

Il vint aloi's des nouvelles certaines de la convalescence du roi 
d'Espagne, et l'on dit en môme temps que le voyage étoit assuré 
pour le 10 du même mois. En effet, M. de Louvois, qui devoit 
quitter le Roi à Luxembourg pour aller visiter les places du Pa\s- 
Bas et de la Franche-Comté, voulant profiter du temps, partit 
poui- faire cette visite dans le dessein de rejoindre le Roi à 
Luxembourg. 

Le Roi donnoit cependant à Marly mille plaisirs à ses courti- 
.sans, suivant sa bonne coutume; mais M. le prince d'Isenghien '\ 

i. Il étoit originaire de Touraiue et s'étoit acquitté de la charge de pré- 
sident des requêtes du parlement de Paris avec une merveiUeusc réputa- 
tion d'intégrité. 

2. Son mari et elle ne vivoient que du peu de bien qu'elle avoit, et des 
vingt mille livres de pension que le Roi leur avoit données quand ils si- 
marièrent. 

3. Seigueui- Flamand, tils du défunt prince do .Masmim; qui étoit mort 
<lans le service des Espagnols, 



MAI 1687 43 

gendre de M. le maréchal d'HiimiLM-cs, tomba malade à Versailles 
d'une lièvi-e continue avec une pleurésie qui le mit en vingt- 
quatre heures à rcxtrémité. 

Peu de jours après, M. Vcniero ', ambassadeur de Venise 
auprès du Roi, eut son audience de congé avec les cérémonies 
or(hnaires. c'est-à-dire que le Roi le fit chevaUer de Saint-Michel 
.1 hii donna son épée et son baudrier. 

Au retour du Roi à Versailles, qui fut dans le même temps, le 
prince d'Isenghien mourut fort regretté de sa famille et de tous 
ceux (|ui le connaissoient, élaiil un très honnête homme et de 
très bonnes UKeurs. 

On sut alors que le Roi avoit nommé M. le marquis de Luzi- 
gnan ' pour aller à Vienne, en (|ualité d'envoyé extraordinaire, 
relevei- M. tie LaVauguyon, ([ue de grandes incommodités ohli- 
geoient de revenir en France. 

On sut aussi que l'université de Paris avoit entin accepté le 
€0llège des Quatre-Nations, (|ue le définit cardinal Mazarin avoit 
fdiidé par son testament, et que le duc Mazarin, son héritier ^ 
avoit fait bâtir vis-à-vis du Louvre à Paris, à condition qu'on y 
enseigncroit gratis à tous les François, Allemands, Italiens et 
Anglois qui voudroient y venir étudier. Il y avoit de quoi s'éton- 
ner que l'université ne l'eût accepté plus tôt; mais ceux qui la 
composoient disoient qu'ils n'avoient déjà que trop de collèges, 
et ils ne l'auroient jamais accepté sans la jalousie qu'ils eurent 
contre les Jésuites, qui oll'roient avec empressement de s'en 
charger, car l'affaire étoit bonne, et ce collège avoit soixante mille 
livies de rente*. 

1. C'étoit un homme qui sétoit conduit dans son ambassade avec beau- 
^;oup de ?ages«o et d'honnêteté. 

2. Il se disoit de l'illustre maison de Luzignau mais il y avoit bien des 
gens qui croyoient qu'il n'en étoit pas; peut être aussi que ceux qui 
croyoient eu être mieux issus que lui n'en étoient point du tout, et la 
plupart des courtisans croyoient que cette maison étoit éteinte. 

D'aUleurs c'étoit un très beau et très honnête g(!ntiUiommc, qui avoit 
très bien servi dans les armées , mais que peu de gens croyoient capal)lt' 
de l'emploi ampiel on Ut deslinoit. 

3. Le cardinal Mazarin avoit fait le duc de La Meilleraye, grand maître 
de l'artaierie de France, qui étoit iils du maréchnl de La Meilleraye, son 
héritier universel, en lui faisant épouser la quatrième de ses nièces, nom- 
mée Hoitense Mancini, la plus belle femme de son temps. 

V. Ce revenu étoit en abbayes que le Roi y avoit annexées; mais il y 
■avoit de grands procès qui les pouvoiciit beau'^oup diminuer. 



\\ MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Ou sut alors une nouvelle quilil beaucoup de hniil, (|ui fut que 
le Roi avoit elioisi six conseillers d'Etat et si\ maîtres des re- 
quêtes sous eux pour aller examiner dans les provinces tout ce 
{{u'il y auroit à faire pour le soulagement des peuples; pour em- 
pêcher qu'on ne levât les droits du Roi à si grands frais, et peut- 
être pour essayer de trouver les expédients d'acheter toutes les 
sahnes du royaume poiii- mettre le roi en état de vendre le sel, 
comme on vend le blé, et, par ce moyen, abolir entièrement la 
gabelle, ce qui auroit été une excellente invention*, parce que le 
Roi n'auroit plus eu besoin de personne pour empêcher de 
vendre du faux sel, que les peuples n'auroienl pas été obligés 
d'en prendre sans en avoir besoin, comme ils faisoient depuis 
longtemps; et que les revenus du Roi auioient augmenté au lieu 
de diminuer. 

Mais, outre ces fonctions, on croyoit (|ue ces messieurs étoienl 
proprement des inspecteurs (pie le Roi envoyoit au-dessus des 
intendants, pour s'instruire à fond des déportements de ceux 
(jiii l'étoient encore et de ceux qui Favoient été. Les conseillers 
d'Etat étoient MM. Voysin ', de Poniereu ■', de Marillac ', de 
Ribeyre% d'Aguesseau <■• et l'abbé Le Peletier''. Les maîtres des 



1. On avoit cherché cetti' invention phisieurs fois, mais on y avoit tou- 
jours trouvé des obstacles épouvantables, qui avoient empêché cfeu 
venir à bout. 

2. Il étoit conseiller d'Etat ordinaire et avait été autrefois intendant en 
Champagne et prévcM des marchands. 

Il étoit un des plus riches hommes de Paris et n'avoit qu'une fille, tju'il 
avoit mariée à M. de Lamoignon, avocat général du parlement de Paris, 
le fils unique qu'il avoit étant mort il y avoit quelque temps. 

3. 11 étoit conseiller d'Etat ordinaire et avoit aussi été longtemps inten 
dant et prévôt des marchands. 

4. Dans la suite, il se trouva qu'il n'y eut qu'un commissaire, et ce fut 
M. de Marillac qui fut réformé; il avoit été intendai^t en Poitou, etc'avoil 
été lui qui avoit donné les premiers coups contre les huguenots. Son 
frère étoit conseiller d'Etat ordinaire ; et, étant devenu aveugle, il 
demanda par grâce au Roi de faire son fils conseiller d'Etat en sa place 
ce qu'il lui accorda. 

3. Conseiller d'Etat ordinaire, cpii avoil été maître des requêtes et inten- 
dant, et avoit toujours eu beaucoup de réputation dans le conseil. 

Il étoit originaire d'Auvergne et gendre du premier président de 
Novion. 

ti. Conseiller d'État semestre ci-devant, maître des requêtes, président 
au grand Conseil, et intendant en Languedoc ; homme de méchante mine, 
mais d'une probité reconnue. 

7. Second frère de .M. le contrôleur général, qui l'avoit l'ait tirer de 



10 MAI 1687 45 

requête:^ (Moienl MM. d'Oi-mcssoii ', Voysiii -, d"Aljlèges \ fie 
Vertluiiiiori % (rArgoiiges •' cl de Puniereu '"'. 

La dernière nouvelle avant le départ du Roi fut que Mme la 
Dauphino était grosse, mais elle n'étoit pas assez bien confirmée 
pour ([u'on pùl la regarder comme une cjiose cerlaiiie. 

On sut aussi que le Roi avoit choisi pour intendant \le Pro- 
vence, à la place de M. Moi-and, M. Le Bret, intendant de Lyon- 
nois, au lieu duquel il avoit nommé M. de BéruUe, intendant en 
Auvergne, à la place duquel il avoit choisi M. de Vaubour, in- 
Icndant en Béarn, et que, pour aller relever ce dernier, il avoit 
nommé M. Feydeau du Plessis, maître des requêtes. 

10 mai. — Le iO du mois de mai le Roi, partant de Versailles 
pour aller à Luxembourg passa au travers de Paris, contre son 
ordinaire ", et alla dîner à Bondy et de là coucher à Claye, où 

conseiller de la grande chambre du parlement de Pari?; pour le faire con- 
seiller d'Etat semestre. 

11 étoil homme d'esprit et habile dans son métier, ferme et qui résis- 
toit souvent aux amis de son frère le contrôleur général. 

i. Fils du célèbre M. d'Oimessou, qui, ayant été choisi pour être rappor- 
teur de M. Fouquet, surintendant des finances, quand on lui fit son 
procès, se rendit inflexible à toutes les semonces de M. Colbert et, par 
ce moyen, ruina sa fortune, mais s'acquit en même temps une réputation 
immortelle de probité. 

Il avoit eu un autre fils qui se nomnioit M. d'Amboilles, lequel étoit 
aussi homme de mérite et mourut intendant à Lyon. 

2. Il étoit neveu du conseiller d'État, et un des plus habiles Ijinumes du 
conseil pour son âge. 

Son père mourut maître des requêtes et intendant en Touraine. 

3. Il étoit de la famille de Maupeou et beau-frère de M. de Ménars, iuten- 
<.lant à la généralité de Paris, Iccjuel étoit frère de feu M. Colbert; on 
l'avoit nommé au commencement comme devant aller en cette commis- 
sion, mais on s'étoit trompé, et ce fut M. de Chamillard qui y alla en sa 
place. 

i. Il étoit petit-iils du défunt chancelier d'Aligre ; son père étoit maître 
lies requêtes, et sa mère avuit épousé en secondes noces le défunt maré- 
chal d'Estrades. 

II étoit homme desprit et agréable de sa personne, mais il n'alla pas 
l'U cette commission, parce que M. de Marillac n'y alla pas et qu'il y devoil 
aller avec lui. 

o. D'Argouges de llannes, pour le distinguer de d'Ai'gouges, couseilli-r 
d'État, qui n'étoit pas de si bonne maison, à beaucoup près. 

Celui-ci étoit homme sage, et M. le contrôleur général l'avoit choisi 
comme tel pour épouser sa fille aînée. 

ti. Fils du conseiller d'État ; il avoit beaucoup d'esprit et faisoit son pos- 
sible pour en avoir autant que son père. 

7. Le Roi affectoit ordinairenient de prendre le détour dune lieue pour 
lie pas passer dans Paris ; mais, cette fois-là, il voulut bien donner à cette 
villn la satisfaction de la lui voir travi^rser d'un bout à l'autre. 



'^6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES 

Monspiuneiir le rcjoiiiiiii, après avoir couru ft pris un loup dans 
la foi'èl (le Livry. Le Roi avoil dans son carrosse Mme la Du- 
chesse, Mme la princesse de Conti, Mme de Maintenon, Mme la 
princesse d'Harcourl et Mme de Chevreuse , sans compter 
Monseigneur, qui rentra dans le carrosse la troisième journée. 
Dans un second carrosse éloienl : Mme la comtesse de Gi'amont, 
Mme de Croissy. Mme de Mornay ', Mme de Moreuil ^ et Mme de 
Bury. On sut le soir àClaye que Monsieur était retombé malade, 
et le Roi dépêcha un de ses gentilshommes oixlinaires pour en 
savoir des nouvelles. 

11 mai. — Le 11, le Roi vint diner à son château de Mon- 
ceaux, que Ton faisoit raccommoder assez lentement '. Ce fut là 
(|ue son gentilhomme ordinaire vint lui apporter des nouvelles 
de la santé de Monsieur, qui avoit eu un très grand et très 
violent accès de hèvre. Après le dîner, le Roi monta à cheval et 
vint en chassant coucher à La Fcrté-sous-Jouariv \ où Monsei- 
gneur éloit arrivé devant lui, après avoir couru et pris un cerf 
dans les buissons voisins de la forêt de Monceaux avec les chiens 
de M. le chevalier de Lorraine. Ce soir-là. Ir Roi commença à 
jouer au trente et quarante, et continua de même pendant toni 
le l'esté de son voyage. 

12 mai. — Le 1:2, le Roi vint dîner à Tlsle •' et coucher à 
Monlmirail, grande terre qui appartenoit à M. de Louvois, et > 
vint encore en chassant pendant toute l'après-dînée, et en y arri- 
vant il apprit la mort de M. révê(pie d'Amiens, qui avoit autre- 
fois pai'u à la cour en habit de cordelier '', prêchant avec assez 

1. Belle-tille de M. de Moutclievreuil, et eu nette i[ualité favorite de 
.Mme de .Maiuleuoii. 

Elle étoit fille de feu M. de Couibouiii, frère ilu feu marquis de Coëlquen. 

2. Elle avoit été autrefois fille de défunte Madame, et ensuite de la 
Reine, sous le nom de Mlle de Dampicrre, et elle étoit alors dame d'hon- 
neur de Mme la Duchesse. C'étoit une bonne femme, et qui avoit beau- 
coup d'esprit. 

;{. Pendant que M. Colbert étoit surintendant des bâtiments, il avoil 
laissé ruiner cette maison royale, et M. de Louvois la faisoit raccommoder 
peu à peu, et avec raison, car elle en valoit liieu la peine. 

4. Château et petite ville qui appartiennent à M. le comte de Roye. 

.'). Grosse ferme qui appartient aux religieux Célestins. 

6. Il s'appelait le P. Faure et prêclioit bien pour son temps ; mais, sur 
la fin de sa vie, il fit de très mauvais sermons, soit par manque d'exer- 
cice, soit que le goût eût changé. (Voy. sur le rôle du P. Faure pendant 
la Fronde notre ouvrage Soiivoiirs du rrfjne de Louis XIV. — Note du 
comte de Cosnac.) 



15 MAI 1687 47 

lie rôj)!! talion. Ce lui pour cria (luoii lo ii( évôriuo de Glaiidève, 
cl ciisuile, s\''lanl fourré dans les inlrigues du temps des 
guerres civiles, il trouva moyen de se faire donner Tévêché 
dWmitMis. qu'il .ffouvorna jusqu'à Tâge de (|uatre-vinfïts ans. 

13 mai. — Le 18, le Roi séjourna à Monlmirail, et raprès-dînée 
il alla chasser avec ses oiseaux et tirer en volant. Ce fut ce jour- 
là ([u'on apprit (|ue le maréchal de Schonherp' avoit été ciioisi 
par léleçleur de Biandebouru pouièlre .trénéral de .ses armées ', 
qu'il l'avoit fait en même temps gouverneur de Prusse avec 
quarante mille écus d'appointements. 

On eut aussi nouvelle (jue M. de L'Estang -, mestrc de camp' 
lie cavalerie qui avoit fait abjuration de la religion calviniste, 
sétoit sauvé du royaume pour n'être pas obligé à faire profes- 
sion de la religion catholique, et l'on croyoit même qu'il avoit 
|iris service en Allemagne. 

On apprit aussi que Monsieur se ti'ouvoil plus mal, ayant eu 
uu accès de fièvre de trente- deux heures , et que Mlle de 
Simiane, fdle d'honneur de Madame, étoit morte en trois jours 
de temps d'une lièvre continue avec un transport au cerveau. 
Mme la princesse d'Harcourt fut plus heureuse, car, ayant eu 
en chemin deux accès de fièvre tierce, elle prit du quinquina qui 
la guérit entièrement, dès la première fois qu'elle en eût pris. 

14 15 mai. — Le 14, le Roi vint dîner à Fromentières et 
cducher à Vertus. Le 15. le Roi dîna à Rierges et vint coucher à 
( '.huions, où il trouva en arrivant dans l'évêché Mme la duchesse 
douairière de Noailles, qui y faisoit sa résidence ordinaire avec 
son fils, qui en étoit évêque ^ Le Roi lui fit toutes les honnêtetés 
imaginables, (ju'eile méritoit bien, et par sa vertu, et parles 
longs services qu'elle avoit rendus à la Reine sa mère, en qua- 
lité de dame d'atour. Ce fut à Châlons qu'on .sut que M. le prince 
ilr Monaco étoit extrêmement malade d'une grande lièvre avec 

1. 11 n'en pouvoit pas choisir dans l'Europe uu meilleur, et c'étoit une 
■■\trème perte que la France faisoit, dont peut-t*tre elle se devoit bien 
iiliercevuir un jour. 

2. Celdit uu rrarfoudi' I*ari?, d'une famille de partisans qui s"ai)i»cloieut 
liambouillct, mais il avoit du ca:'ur et de l'esprit, et avoit été élevé de la 
main de .M. de Turi'uuo, ayant été officier de la garde jusqu'à sa mort. 

La démarche qu"il fit après avoir donné sa parole fut désapprouvée de 
tout le moudi'. 

:{. Chose fort cxtraordiuaire : il étoit aussi directeur de la duchesse de 
Noailles, sa mère. 



48 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

une (liixion sur la iioitiinc, el (jiif Mme Aneelin ', nourrice du 
Roi, c'ioil aussi extrèmomenl malade. 

16 mai. — Le 16, le Roi vint dîner à Rellay -; el, après avoir 
chassé toute l'après-dînée, il vint coucher à Sainte-Menehould. 
où Ton sut (ju'il avoit résolu de racourcir son voyage d"un jour, 
prétendant ne séjourner que deux jours à Luxemhourg, afin dr 
passer à Chàlons la Fête-Dieu, ce qu'il faisoit parce qu'il y avoii 
dans cette ville un grand nomhre de nouveaux convertis, aux- 
quels il étoit hien aise de donner un si grand exemple. 

On y apprit aussi la mort de Mlle de Jarnac ', fdle d'honneur 
de Mme la Daupiiine, laquelle étoit languissante depuis loni' 
temps. 

17 mai. — Ij' 17, h' Roi vint dîner à Yricourt, où il jugea la 
dispute qui étoit entre M. le comte de Bissy '*, qui commandoil 
dans loule la Loriaine el les Evccliés, et M. le marquis de Vau- 
becourt , lieutenant général de Verdunois et du pays Messin, 
l'un et l'autre prétendant avoir le commandement à Verdun et 
y recevoir les ordres du Roi, lequel décida en faveur de M. de 
Vaubecourl, parce (ju'il étoit officier en (lire et que l'autre 
n'avoîl qu'une commission. Le même jour, qui étoit la veille de 
la Pentecôte, le Roi vint coucher à V^erdun. où il fut gardé par 
le régiment de Soissonnois, dont M. le duc de Valentinois ■' éloil 
colonel; et, ce soir-là même, on appril (pic Mme la Dauphine 
s'étoit blessée. 

18 mai. — Le 18, le Roi lit ses dévotions dans l'église cathé- 
drale, et ensuite il toucha les malades des écrouelles, dont b' 
duc de Noailles avoit fait venir la plus grande partie à Chàlons. 

Après cela, ayant pris une demi-heure [)our (piitter son 

1. Cï'toit iim- iiaiivre paysanne du village de Muntessun, proche de Saint- 
<iermain-cn-Laye, laquelle fut la seule qui pût surmonter la peine qu'il v 
avoit à nourrir h'. Roi, parce qu'il uiangeoit le bout des lettons de touti'> 
SCS nourrices. 

2. Ferme toute seule au milieu des plaines de Champagne, laquelh 
appartient à M. de Thuisy, maître des requêtes.' 

o. So?ur du comte di' Jarnac, lieutenant général pour le Roi en Angon- 
mois ; elle n'étoit pas belle, mais elle étoit fille de grande vertu. 

i. Gentilhomme de Dourgognc, qui par sa valeur et ses longs services 
dans la cavalerie étoit devenu lieutenant général des armées du Roi. 

"i. Fils aîné de M. le prince de Monaco et de la liilr aînée de feu M. le 
maréchal de Gramont. 

Ou croyoit que M. de Louvois avoit dessein dr lui donner sa seconde 
fille quand elle seroit en âge. 



18 MAI 1687 49 

hal)it àmnntoan, il roviiil ;i la même c'trliso entondre la .t^rand'- 
mcsse qui y lui ct'lébfée pontillcalciueiil par ' 31. révoque el 
chantée par la musique, qui étoit assez bonne pour celle d'une 
calliédralc. Au sortir du dîner, le Roi y alla encore entendre les 
vêpres, (jui furent diantées de même et où 31. l'évètiue olïlcia aussi. 
Après les vêpres, Sa Majesté s'enferma avec le P. de La 
Chaise, son confesseur, et distribua les bénéfices qui éloient 
vacants, à la réserve de Tabbaye de Blaye, qu'il garda in petto. 
Le Roi donna doncrévéché d'Amiens à M. l'abbé de Brou ', l'un 
de ses aumôniers, très honnête homme et grand prédicateur : et 
il n> eut personne qui ne fût ravi d'un si bon choix, hormis 
ceux qui y prétendoient. Il donna aussi rarchevèché de Tours à 
M. l'évêque de Clermont •', qui s'appeloit auparavant l'abbé de 
Saint-Georges et étoit comte de Lyon; et l'évêché de Clermonl 
à 3L l'abbé de Champigny de Sarron, frère de celui qui avoit 
été capitaine aux gardes. Il donna en même temps une abbaye 
au frère de M. de La Chétardie \ brigadier et inspecteur d'in- 
fanterie, et commandant à Brisach ; une autre à 31. l'abbé d"An- 
(ecourt "% ci-devant aumônier de la Reine; et une autre au fils 
dun nommé Pinson, avocat au Parlement, qui avoit écrit sur les 
matières bénéficiales. Le Roi donna aussi plusieurs autres petits 
bénéfices, et, entre autres, un canonicat de3Iontpellier auneveu 
de Faure ^ premier maréchal des logis de sa première compagnie 
de mousquetaires. 

1. Fils do t'eu M. le comte de Bétliuue, chevalier des ordres du Roi et 
chevalier d'honneur de la Reine, et de Mme de Béthune, qui étoit sa dame 
d'atour. 

Ils avoient encore pour cnt'auts : .M. le comte de Béthune ; M. l'évêque 
du Puy ; M. le marquis de Béthune, chevalier de l'Ordre, et beau-frère du 
roi de Pologne; M. le comte de Béthune, chef d'escadre des armées 
navales du roi, et .M. de Béthuue-Chabris, mcstre de camp de cavalerie; 
et pour sœur Mme la comtesse de Rouville, laquelle, étant veuve, demeu- 
roit avec .M. l'évêque de Verdun, et maugca tous les soirs avec le Roi 
pendant ([u'il fut à Verdun. 

2. Frère de M. Feydeau de Brou, maître des requêtes et intendant à Rouen. 

3. Il étoit intime ami du P. de La Chaise. 

4. Gentilhomme de Poitou qui avoit toujours servi daus l'infanterie de 
feu .M. le Prince. 11 étoit borgne, mais homme d'esprit, et par là avoit 
trouvé moyen de se mettre bien dans l'esprit de M. de Louvois. 

5. C'étoit le fils d'un marchand de lu rue Saint-Denis qui avoit de l'es- 
prit et qui avoit acheté une charge d'aumônier chez la Reine, laquelle il 
n'avoil possédée ([ue fort peu de temps. 

li. Brave homme, mais d'un étage à np demander pas de plus grands 
bénéfices. 



80 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SÛURCIIES 

Api'L's celle (listribution, dont le détail ne fut bien connu quo 
le lendemain au malin *, le Roi alla faire le tour de la place, 
pour la fortification de laquelle il avoit fait de grandes dépenses -, 
et il vil sur la contrescarpe le l'égimcnt de Soissonnois, qu'il 
trouva aussi jjeau et aussi adroit qu'auroit pu être un bataillon 
de campagne \ Sa Majesté vit aussi dans la citadelle un bataillon 
du l'égimenl des vaisseaux composé seulement de neuf compa- 
gnies, mais qui étoit assez beau et fort adroit. 

19 mai. — Le 19, le Roi vint dîner àEstain, où il avoit aussi 
concile, parce qu'il n'y avoii que trois lieues de Verdun à cette 
petite ville, qui appartenoit autrefois en propre au duc de Lor- 
raine, et que la journée de Verdun à Longwy auroit été trop 
longue pour les équipages de la cour. Ce fut là que Mlle de 
Sanzay, lille d'iionneur de Mme la princesse de Conti, tomba ma- 
lade de la rougeole, et ce ne fut pas sans un grand danger de 
sa vie qu'on la ramena à Verdun. 

20 mai. —Le 20, le Roi vint dîner à Spincourl el coucher 
à Longwy, place qu'il avoit fait bâtir tout à neuf auparavant 
qu'il eût fait la conquête de Luxembourg el qui paroissoil alors 
fort inutile '*. Peu de temps après qu'il y fut arrivé, il alla en 
faire le tour par dedans et par debors; ensuite de quoi il vint 
voir le régiment d'Angoumois •', qui étoit en bataille sur la 
place et qui avoit l'honneur de le garder; il avoit pour colonel 
M. de Toiiy, ci-devant lieutenant-colonel du régiment de Poitou'', 



1. Le P. delà Chaise voulut avoir le plaii^ir de donner le premier ces 
bonnes nouvelles à tous les heureux. 

2. Il est vrai que c'étoit une chose surprenante que Fou eût néffligé si 
longtemps cette place, qui étoit une des plus importantes du royaume, et 
que les ennemis avoient pensé iireudre deux ou trois fois. 

3. Quoiqu'il semblât destiné pour la garnison, néanmoins, comme M. de 
Louvois étoit des amis de AI. de Valentinois, il lui avoit choisi de très 
bonnes compagnies du régiment Dauphin pour composer son régiment. 

4. Elle l'avoit toujours été; uon pas qu'il ne fut nécessaire d'avoir une 
place en ce pays-là quand le Roi n'avoit pas encore fait la conquête de 
Luxembourg; mais, puisqu'on envouloit faire la dépense, il falloit choisir 
une situation plus heureuse, car il n'en manquoit pas im ce pays- là. 

.'). C'étoit un de ces petits régiments que le Roi avoit formé des batail- 
lons de garnison, et qu'il trouva assez beau. 

G. Ci-devant le régiment du Rlessis-Praslin, qui avoit appartenu à .M. le 
maréchal du Plessis et ensuite à M. le chevalier du Plessis, qui s'appel.i 
depuis le comte du Plessis et le duc de Choiseul, lequel vendit ce régi- 
ment à .M. de Bivilie, fils aîné de M. de Guénégaud, autrefois trésorier dr 
l'épargni", d alors on lui donna le nom de régiment de Poitou, parce (|ur 



22 MAI 1687 51 

des soins duquel il fut tirs content. Après cela, il vint voir la 
compagnie de gentilshommes qui étoit en garnison à Longwy 
et fut surpris de les voir si bien faits et si adroits à faire l'exer- 
cice. Ce fut là que M. de Seignelay, qui iHoit allé visiter les 
places maritimes de la Manche, rejoignit la cour. 

21 mai. — Le 21, le Roi vint dîner à Niderkerschen, autre- 
ment Basse-Charache, et coucher à Lu\eml)Ourg, où il trouva 
toute la noblesse du duché assemblée poiu' le recevoir, laquelle 
lui fut présentée par 31. de Boufders, gouverneur de la ville de 
Luxembourg et commandant dans la province. En même temps 
le conseil souverain *, et tous les autres corps de la ville vinrent 
aussi lui rendre leurs respects; et il y trouva presque tous les 
gouverneurs et officiers des places de cette frontière à quarante 
lieues aux environs. 

Le môme soir, le Roi monta à cheval et alla faire le tour de 
la place en dedans, et presque la moitié du tour de toutes les 
fortifications en dehors, et il fut surpris de la grandeur de sa 
conquête et de la situation extraordinaire de cette place -. 

22 mai. — Le 22 au matin, le roi donna audience aux en- 
voyés extraordinaires de l'électeur de Mayence, de celui de 
Trêves et du duc de Juliers^; ensuite de quoi il alla entendre la 
messe à l'église des Jésuites, après laquelle il vint voir un plan 
de la ville de Luxembourg en relief, qui étoit une chose très 
curieuse, et où Von voyoit tout d'une vue cette place, la plus 
belle, la plus grande et la plus extraordinaire qui fût jamais. 
Après son dîner, le Roi vit sui- la contrescarpe le troisième 
bataillon du régiment de Piémont, qui avoit l'honneur de le 
garder, à la tête duquel étoit M. le marquis de Rebé \ son 

le lloi ùtûit alors autant qu'il pouvoit aux réfjinieuts les noms des gentils- 
hommes qu'ils portoient pour leur donner des noms de provinces. 

1. C'étoil une chambre composée de gentilsiiommes et de gens de 
robe, laquelle étoit souveraine en matières criminelles, mais l'appel en 
ressortissait au parlement de Metz en matières civiles. 

2. On ne peut point se Timaginc'r à moins que de l'avoir vue, et elle 
mérite que l'on parte de bien loin pour l'aller voir, principalement depuis 
que le Roi y eut fait la dépense qu'il lit pour la t'ortilier, 

3. Fils aiué du prince Palatin du llbin, qui s'appeloit auparavant le duc 
de Maubourg, et qui avoit donné ses étals à son fils depuis qu'il étoit 
parvenu à Télectorat. 

4. Gentilhomme de Languedoc qui avoit épousé la fille de M. de Mou 
clar, gentilhomme catalan qui étoit lieutenant général des armées du Roi 
et cominaudaiil pour Sa Majesté en Alsace. * 



52 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

colonel ; celui de Provence, qui éloil commandé par Ma.uny ', frèif 
de Langiée, et celui de Condé, à la [vie (hKjuel M. le Prince If 
salua de la pi(iue, sans que cela donnât de la jalousie au mar- 
quis de Nesle, qui y étoit aussi en (jualité de colonel^ Le Roi 
lu! très content de ces trois bataillons, cl ensuite il alla faire le 
tour des fortitlcations, qu'il navoit |ias eu le temi)s de voir le 
joui' d'auparavant. 

Le même soir, M. le comte de Toulouse, amiial de France, 
tomba malade de la rougeole; et, comme il étoit exlrêmeme]il 
cher au Roi, il résolut de demeurer deux jours de plus à Luxem- 
bourg, pour voir ce qui arriveroit de cette maladie. 

^Ime de Moreuil tomba aussi malade le même jour a^ ec tous les 
accidents non seulement de la rougeole, mais delà petite vérole; 
cependant son mal n'eut pas de fâcheuses suites. 

23 mai. — Le 23 au nuitin, le Roi donna audience à M. le comte 
Kfnlinand de Fiirsteniicrg " et à M. Dukrr '*, envoyé extraordinaii'e 
de l'électeur de Cologne; et peu d'heures après M. le cardinal de 
Fïirstenherg arriva aussi à la cour et fut très hien reçu du Roi. 

Sa Majesté alla ensuite à la messe à l'église des Récollets, 
après laquelle elle alla voir un plan en relief du lieu où elle 
vouloit faire construire tout à neuf une place à vingt lieues de 
Luxembourg entre Trêves et Cologne dans un lieu nouvellement 
réuni h sa couronne. C'éloit une hauteur environnée de ti'ois 
côtés de la rivière de Meuse et dont le quatrième côté étoit un 
rocher inaccessible. Au pied de cette hauteur étoit le village de 
Traben, vis-à-vis duquel — la Meuse entre deux — étoit le château 
Trarback, situé sur une grande roche. Après avoir vu ce plan, le 
Roi résolut absolument de faire fortilicr ce poste, qui devoit 
faire trembler toute l'Allemagne % et il donna en elTet tous le> 

1. Groïi f^ari'ou qui avoit été capilainc tic (lriii,^ons et qui se poussoil 
par le jeu, comme uvoit fait f^ou frère. 

2. Les princes du saug étoient colonels de leurs réf^iments de cavalerie ■ 
et d'infanterie, et ils avoieut sous eux des colonels lieutenants. 

3. C'étoit le même qui uvoit été colonel d'infanterie en France, ayant eu 
une partie du réffinient de M. le cardinal de t^ursteuberg, son oncle. , 

Il étoit alors premier ministre de .M. de Cologne. 

4. Il avoit été longtemps envoyé ordinaire de M. de Cologne auprès du ' 
Hoi et étoit homme d'esprit. 

5. Effectivement ce poste étoit au milieu des terres des trois électeurs 
ecclésiastiques, et du palatin du Rhin ; il touclioit aux terres du Brande- 
bourg et des HoUandois et étoit derrière celles des Espagnols. 



MAI 1687 53 

ordres pour y faire marcher des troupes, et toutes les choses 
nécessaires pour faii'c en peu do temps une place de consé- 
quence. 

On disoit alors que les Turcs ayant, le 7 d'avril, levé le siège 
(It^ Sing en Dalmalie, le général Cornaro , qui marchoit à eux à 
la lète de l'armée des Vénitiens, prévoyant qu'ils seraient obligés 
d'abandonner leur entreprise, avoit donné ordre aux Morla- 
([ues ' de se saisir des passages par où les inlidèles dévoient se 
retirer, alin de les tailler en pièces dans leur retraite, ce qui 
avoit réussi comme il Tavoit prémétlilé. 

On disoit aussi ({ue le roi d'Angleterre avoit donné aux 
Jésuites le quartier de la Savoie, et qu'ils y alloient bientôt ou- 
vrir un collège où ils recevroient les écoliers catholiques et pro- 
testants, (juils enseigneroient gratis, avec liberté aux protestants 
de se retirer quand on feroit dans le collège quelque fonction de 
la religion catlioli(|ue. 

On disoit aussi i[ue M. Scheelstrate, sous-bibliothécaire du Va- 
tican, avoit écrit - contre la coutume qu'on avoit prise en France 
depuis quelques années d'élire pour grands vicaires des chapi- 
tres sede rncunte ceux que le Roi avoit nommés pour évé([ues, 
ce qu'il prétendait être directement contraire aux anciens ca- 
nons et à la pratique de l'Église primitive. 

Ce fut en ce temps là-rpie l'on eut nouvelle de la mort di' Mme la 
comtesse de Sourdis, (jui se nonunoit autrefois Mlle d'Avaray, 
et (jue le chevalier de Sourdis avoit épousée par amour, (juit- 
lant pour faire ce mariage une abbaye fort considérable. 

On sut aussi qu'on avoit arrêté à Lyon un prêtre qui venoit de 
liume et (ju'on soupçonnoit d'être de la secte des quiélistes', 
nouvelle hérésie qui avoit commencé depuis quelque temps en 
Italie. 

1. Pfuiples de Dalmatie dont ils liabiteat les monlagues faisant conti- 
uuL'Uemcnt la guerre aux Turcs, lesquels, malgré toute leur puissance, 
n'avoient pu jamais les subjuguer. 

2. Ou disoit même que son livre étoit extrêmement fort, mais ou voyuil 
bien qu'il étoit fait par l'ordre du Pape, lequel, ne voulant point donner 
de bulles aux évoques que le Iloi noinmoit, vouloit encore leur ùter l'au- 
torité que les chapitres leur douuoient. 

:>. C'étoient des gens qui souteuoient qu'il falloit toujours être eu con- 
templation et laisser aller le monde comme il voudroit, sans se mêler en 
aucune manière des choses extérieures, et détruisant jiar là toutes les 
■n'uvres de charité, ils introduisaient une damnable fainéantise. 



54 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On flisoit en ce lenips-là qu'il y avoit une négociation fort vive 
entre la France et la Pologne, qui rouloit apparemment sur les 
affaires de l'Empei-eur et des Turcs, et il ôtoit certain que le roi 
de Pologne auroil pu faire plus qu'il n'avoit fait dans la dernière 
campagne, si le marquis de Bélliune ne l'en avoit pas empêché '. 

On disoit aussi que Févêque de Prenzlau, qui accompagnoit à 
Rome les ambassadeurs de Moscovie, devoit presser fortement le 
Pape pour accorder le chapeau de cardinal à M. révé(iue de 
Beauvais-. 

Comme le Pape avoit fait un bref pour abroger entièrement 
limmunité, M. de Lavardin fut obligé de faire une réforme de 
ses domesticiues, prévoyant qu'il ne partirait pas sitôt pour son 
aml)assade de Rome. 

24 mai. — Le 24 de mai, le Roi lit le tour entier de la circon- 
vallation de Luxembourg, qui étoit de huit bonnes lieues de 
France, les hauteurs, les ruisseaux et les défdés rendant la com- 
munication très diflicile. 

Ce fut ce jour-là qu'on apprit que M. le chevalier d'Auvergne 
éloit à l'extrémité. 

On sut aussi que les Moscovites, avec une armée qu'on pré- 
tendoit être de cinq cent cinquante mille hommes ^ étoient en- 
trés dans le pays des petits Tartares, et que comme ils préten- 
doient les en chasser sans qu'il en restât un seul, ils menoient 
avec eux douze mille familles pour repeupler le pays. 

On apprit aussi que le roi et la reine de Pologne venoieni sur 
la frontière de Silésie, où la Reine devoit prendre des eaux, et 
que le roi ne devoit pas aller à l'armée cette campagne \ 

On disoit aussi un accident extraordinaire arrivé à Venise, 
([ui étoit que le père de M. Nani, qui avoit été nommé pour 



1. Il ii'étoit pas de l'avantage de la Frauce que les Turcs fussent poussés 
eu même temps par l'Empereur et par le roi do Pologne ; mais aussi ce 
prince se déshonoroit par cette complaisance et perdoit les occasions de 
regagner tout ce que ses prédécesseurs avoiont perdu, lesquelles il ne 
devoit peut-être jamais retrouver. 

2. C'étoit par l'ordre du roi de Pologne, pour faire plaisir à la France; 
mais il n'y avoit guère d'apparence que cette négociation réussît tant que 
le Pape vivroit. 

3. Le nombre étoit bien excessif, mais ils comiitent en ce pays-là les 
femmes, les enfants et les goujats. 

4. Grande marque qu'il ne vouloil encore rien entreprendre pendant 
cette campagne. 



28 MAI 4687 55 

venir anibassadour en France, voyant son (Ils embarqué dans une 
affaire dont il ne pouvoit sortir sans se ruiner, s'éloil précipité 
du liant de sa maison, et ([ue son fils, après cet accident, avoit 
supplié la républi(pn^ de l'exempter de cette ambassade, ce 
(|u'un lui avoit accordé. 

25 mai. — Le 25, le Roi se reposa et se contenta de se pro- 
mener (juelque temps à pied sur les remparts, ensuite de quoi 
il donna le soir douze mille écus d'argent comptant à M. de 
Vauban, marécbal de camp et cbef de ses ingénieurs, bîijuel par 
sa valeur, son intelligence et son application, méritoit toutes les 
grâces que le Roi lui pouvoit faire. 

26 mai. — Le 2(5, le Roi partit de Luxembourg, et ayant dîné 
àScbouwiller, il vint coucber à Longwy, où il vit encore la com- 
pagnie de cadets et leur fit faire l'exercice; ensuite de quoi il 
résolut d'en tirer cent de cbacune des neuf compagnies (pi'il 
entretenoit en diverses places pour les faire sous-lieutenants 
dans son infanterie; mais en même temps il éteignit ces cent 
|)laces de cadets dans cbaque compagnie, où il voulut qu'il n'y 
eût plus à l'avenir que trois cent cinquante gentilsbommes, au 
lieu de quatre cent cinquante qu'il y en avoit auparavant. 

Ce fut à Longwy que l'on apprit que M. Millet, lieutenant de 
i-oi du pays d'Aunis, s'en retournant à La Rocbelle avec sa 
nouvelle épouse, étoit tombé par malheur dans une ancienne 
glacière, où il avoit resté longtemps fort blessé, sans qu'on pût 
savoir ce qu'il étoit devenu ; mais (pi'entln on l'en avoit i-eliré, 
et qu'on espéroit qu'il se lireroit beurtîusement de cette alTaire. 

27 mai. — Le 27, le Roi partit de Longwy, et, comme Mme de 
Mainti'Hon se trouva incommodée, elle ne marcha pas avec le 
Roi, mais dans une calèche séparée, et ce fut alors pour la pre- 
mière fois que le Roi lui donna un de ses écuyers et quebjues- 
iins de ses gardes pour l'accompagner. En partant de Longwy ' le 
l'ioi vint dîner à Pierieponl et coucber à Estain, après avoir 
(basse une bonne partie de l'après-dînôe. 

28 mai. — Le 28, il vint dîner à Verdun, où il devoil cou- 

1. 11 eu avoit autrefois donné à Mme la duchesse de La Yallière, à 
Mme (le Montespan et à Mme la duchesse de Fontanges, chacune p(nidaat le 
temps de sa faveur. Il n'en avait pas encore donné à Mme de Maiulcuou. 
et, selon les apparences, il ne lui eu donna ce jour-là qu'à cause qu'on 
Iraversoit un pays nouveau conquis et plein de bois; mais les courtisans 
ne laissèrent pas de le bien remarquer. 



V)Q MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

cher, et il y vit, des fenûtres de lY'vêchô où il lo.ueoil, Tinonda- 
tion qu'il avoit fait faire pour voir FciTet des écluses qu'on avoil 
construites depuis quelques années dans cette place. 

Ce fut ce jour-là qu'on eut nonvello que la répul)li(|ne dr 
Venise avoit nommé à la place de M. Nani un 31. Cornaro de San 
Paolo, et que le généralissime Morosini, après avoir passé 
i 'hiver à Napoli di Romani, drvoit venir asscmhltM' son armée 
navale à Zante, "où les galères du Pape, de Malte cl de Florence 
le dévoient venir joindre, aussi hien ((ue trois millf cinq cents 
liommes des troupes de Brunswick. On disoit aussi que les Hol- 
landois avoient pris dans les hides Mazulipatan et que les 
Mores et les Portugois qui étoienl à Siam avoient fait une cons- 
piration contre M. Constant et le chevalier de Forbin, mais que 
les complices ayant été découverts avoient été sévèrement punis. 
On ajoutoit que les corsaires de Salé avoient pris trois tartanes 
de Provence et un vaisseau du Havre, et (|u"ils les avoient 
menés à Alger; que les Algériens, contre les traités de paix, 
avoient acheté les marchandises de ces vaisseaux, et ([ue pour 
les équipages les corsaires étoient allés les vendi'e à ïétouan, 
qui est dans les états du roi de Maroc; que Mezzomorto, (jui étoit 
roi ou dey d'Alger, en avoit été fait pacha, ayant fait élire poui" 
dey en sa place son secrétaire; mais (jue ce nouveau roi se trou- 
veroit apparemment fort embarrassé, puisque, s'il ne réparoit pas 
l'infi'aclion ([u'il venoit de faii-e à la paix, il s'exposoit à voir bien- 
tôt sa ville brûlée et son état ruiné. On croyoit aussi que le roi 
de Maroc n'étoit pas dans un moindre embarras et (ju'il n'avoitpas 
envie de soutenir l'insolence de ses sujets les corsaii'cs de Salé et 
([ue le vice-consul de Fi'ance, ([ui demeuroit à Télouan, avoit en- 
voyé son tils à Marseille avec le projet d'un nouveau traité de [»ai\. 

On ajoutoit eni^ore ijue M. le duc de Mortcmart devoil bientôt 
partir de Toulon avec sept vaisseaux, et (|u'il seroit joint par 
(luehjues autres qu'on devoit armer en ponant pour aller vers 
Cadix voir si dans l'embarquement qu'on y faisoit pour les Indes 
occidentales, les Espagnols observoienl i-eligieiisement les choses 
dont ils éloicnt convenus avec la Fi-ance, el (jifil i)ourroit bien 
aussi aller visiter les corsaires d'Alger ou ceux de Salé. 

29 mai. — Le 29, qui étoit le jour de la Fête-Dieu, le Roi 
assista à la procession du Sainl-Sacrement, (jue M. révèipie de 
Verdun porta en personne, et après cela le Roi entendit la 



1" JUIN 1687 o7 

grancrmosso, qiril célébra ponlilicalonn'iU, el raprès-dînée. il 
enteiulil aussi les vêpres, où ce pivhit ullicia île iiiêine. 

30 mai. — Le 30, le Roi \iiil dîner à Braisant et coiicher à 
Sainte-Menelioukl, où Ton apprit ((ue le roi de P(dogne avoit été 
dans un e\tièuie danger de périr, les ipiatre premiers chevaux 
de son carrosse ayant enfoncé sous un pont et le carrosse ayant, 
même versé, de manière que M. de Bélliune. (fui étoit dedans 
avec lui, s'éloit blessé assez considérablement à la jambe. 

On disoit aussi que les Anglais vouloient bâtir une forteresse 
dans les Indes orientales, dans une île qui est à l'embouchure 
de la rivière du Gange, pour empêcher les vaisseaux des autres 
nations d'y entrer et d'en sortir. 

On assuroit aussi (jue M. le duc de Mortemart étoit parti dès 
le 21 avec sept vaisseaux de guerre pour aller à Cadix, et que 
les corsaires de Salé et d'Alger, appréhendant avec raison d'être 
châtiés aussi sévèrement que l'avoient été les Génois, vouloient 
réparer ce qu'ils avoient fait depuis peu au préjudice des traités. 

On disoit encore ([ue le Roi faisoit faire un pont de bateaux 
sur le Rhône entre Beaucaire i et Tarascon, qu'il alloit faire tra- 
vailler à réparer les arènes de Nîmes ^ et le pont du Gard ^ 
et à rendre le canal de Languedoc '" navigable en tout temps, 
et à construire (juatre forts pour contenir les huguenots et les 
faux convertis des Cévennes dans leur devoir'. 

31 mai. — Le 31 de mai, le Roi vint dîner à la ferme de 
Bella\ t'I coucher à Châlons. 



JUIN 1687. 

le' juin. — Le l"^-" de juin, étant venu dîner à Biergcs, il vint 
coucher à Vertus, où 3L Tévêque de Châlons officia au salut du 

1. Ville do Languedoc, où se tient une foire célèbre tous les ans, et par 
conséquent ce pont devoit être d'une grande utilité ; mais Tcau du iihône 
étoit bien rapide pour que cela pût réussir. 

2.Resled"un célèbre arapliithéàtreque les Romains y avoient lait bâtir. 

3. Merveilleux pont à trois étages, l'un desquels étoit un aqueduc; il 
avoit été bâti par les Romains. 

4. C'étoit le Roi qui l'avoit fait creuser pour faire la cnmmunication de 
rOcéan avec la mer Méditerranée. 

0. Cela étoit assez nécessaire pnur ce temps là, mni> dans la suite cela 
pouvoit faire de mauvais effets. 



88- MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Sainl-Sacroment, comme il avoit déjà fail ;ï Chùlons et à Sainte- 
Meneliould, et M. le duc de Noailles, son frère, eut le soin d'y 
fournir une musique la moins mauvaise qu'il lui fut possible'. 

2 juin. — Le 2 de juin, le Roi vint dîner à Eloges, grosse 
maison de noblesse, dont le seigneur éloit retiré chez lui depuis 
longtemps et l'avoit extrêmement bien accommodée. Il y vivoil 
dans tous les exercices d'une piété régulière avec sa feuinie, qui 
étolt de la maison deRouville-; son frère, nommé M. d'Anglure, 
un des plus braves hommes de son temps, qui avoit été longtemps 
capitaine au régiment des gaides; et Mlle d'Etoges, leur sœur, 
n'y en ayant aucun qui dégénérât de la vertu de ses proches. 

Ce fut à Etoges que Mme la princesse de Conti fut attaquée 
d'un grand mal de gorge, de cieur et de tête, ce qui fit appréhen- 
der (|u'elle n'eût la rougeole, avec d'autant plus de raison que 
Mlle de Hautefort^ l'une de ses filles d'honneur, qui étoit conti- 
nuellement auprès d'elle, en étoit tombée malade le même jour. 

3 juin. — Le même jour, le Roi vint coucher à Montmirail, 
et, comme il y devoit naturellement séjourner le lendemain, on 
fit saigner Mme la princesse de Conti ; et, quelques heures après 
la saignée, les médecins assurèrent que son mal ne seroit rien, 
et ainsi le Roi donna les ordi-es pour partir le lendemain et aller 
coucher à La Ferté-sous-Jouarre; mais le soir les choses chan- 
gèrent, et, tout le monde croyant que le mal de la princesse étoit 
la rougeole, le Roi ordonna à Mgr le Dauphin, qui passoit les 
journées entières auprès d'elle ^, de partir le lendemain pour 
Versailles, ce qu'il fit, ayant envoyé des relais de chevaux; et il 
y ari'iva à trois heures après midi, après avoir été de La Ferté- 
sous-Jouarre à Paris sur un même cheval. 

Cependant le Roi resta à Montmirail, et l'on ne savoit s'il n'} 
séjourneroit pas plus longtemps, car le mal de la princesse sr 
déclara, et les médecins dirent hautement que c'éloitla rougeole, 
mais (pi'elle n'éloil pas dangereuse. 

1. Il se piquoit de se counoîtro, en musique et donuoil 1res souvent des 
musiciens au Roi. 
'2. Sou ptM'e étoit gouverneur d'Ardres eu iîoulounois. 

3. Son père s'appeloit .M. de Saiut-Cbamaus et se disoit de la maison de 
Hautefort, mais MM.de Ilautetoii ne le reconnoissoient pas pour leur parent. 

4. 1! est vrai qu'il avoit pour elle toute la leudresse imaiiiuablc, et c'étoit 
une cliose très dangereuse pour lui, qui n'avoit point eu la rougeole, d'être 
toujiMu-s au chevet du lit d'une sœur qu'il aimoit tant. 



7 JUIN 1687 59 

4 juin. — Le soir du 4 df juin. If Roi ordonna que M. de 
Loiivdis le vînt t'veiller le lendemain à quatre heures du matin 
pour lui (lire en (|uel état les médecins auroienl trouvé la prin- 
cesse, ce (|ui ayant été exécuté, et les médecins assurant (|u'il 
n"\ avoit point de danger, le Roi résolut de partir, et le lit elïec- 
livemciit. après avoir assisté à la procession du Saint-Sacre- 
ment ', car c'étoit le jour de la petite Fête-Dieu. 

5, 6 juin. — En partant de Montmirail le 5, il vint diner à 
Vieu\-3Iaisons, château qui apparlenoit <à M. Jac(iuier ^ con- 
seiller au Parlement ; et, de là, il vint coucher à La Ferté-sous- 
Jouarre, où il entendit le salut, M. l'évêque de Meaux y officiant. 
De la Ferté-sous-Jouarre, il vint dîner à Monceaux et coucher à 
Claye, où il trouva Bonneuil, écuyer ordinaire de Mme la Dau- 
l)hine, qui vint lui faire des compliments de sa part. Il y apprit 
aussi que 3Ime la princesse de Conti se portoit mieux, et que 
M. le comte de Toulouse avoit couché à Montmirail le soir d'au- 
paravant, de sorte qu'il suivoit le Roi à une journée près. 

Ce fut là que l'on sut que M. l'archevêque de Paris avoit été 
si mal d'une fièvre continue avec des redouhlements qu'on l'avoit 
gardé pour mort pendant une nuit toute entière, le quinquina, 
qui guérissoit tous les autres, ayant pensé le faire mourir, parce 
i|u'il en avoit trop pris. 

7 juin. — Le 7 de juin, le Roi vint dîner au château de Livi-y, 
(jui appartenoit à son premier maître d'hôtel, et il y trouva Mon- 
seigneur, qui étoit venu à cheval au devant de lui avec M. le 
prince de Conti et quelques autres jeunes seigneurs qui le sui- 
voient ordinairement. Le Roi fit l'honneur à la bonne Mme San- 
guin, mère de M. de Livry, à Mme de Livry ^ sa femme, et à 
Mlle de Sourdis\ (pii demeuroit avec Mme Sanguin, de les faire 
manger à sa table. Après dîner, le Roi vint passer sur le rempart 
de Paris et fit tant de diligence qu'il arriva sur les trois heures 
après midi à son château de Vei'sailles, où Mme la Dauphine 
étoit encore un peu indisposée de sa fausse couche. 



1. II ue manquoit aucune occasion de témoigner sa piété. 

2. Fils de Jacquier, partisan qui avoit eu si longtemps lo marclié des 
vivres de l'armée et qui s'étoit acquitté de cette commission avec tant de 
vigilance pour le service du Roi sans s'y être enrichi. 

■i. Fille de M. le duc de Saint-Aiiiuaa. 

l. Sœur du défunt comte de Sourdis, chef d'escadre. 



60 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

On (lisoil alors que le Pape a\oll l'ail mettre à riiiqnisition 
deux Jésuites accusés de favoriser riiérésie quiélislc, cl que le 
corps des Jésuites les avoil aliaiidonnés, quoiqu'ordinairement 
ils prissent la défense des membres de leur société, mais ils 
savoient bien (piand il falloit plier, et (pi'alors le temps ne leur 
étoil pas favorable, le Pai)e témoignant pai'toul beaucoup d'aver- 
sion pour eux. La pi'emièi'e nouvelle (|u"on sut après le retour 
du Roi lut (pie Sa Majesté avoit donné cent mille livres d'argent 
comptant à M. d'Aquin, son premiei' médecin, quatre-vingt 
mille livres à Fagon, ci-devant premier médecin de la Reine, 
cent cinquante mille livres à Félix, son premier cliirurgien, et 
quarante mille à Ressière ', chirurgien de Paris, qui avoit tou- 
jours été présent lorsque Félix Favoit pansé : beaux présents 
pour ces messieurs, mais dont on croyoit ({u'ils avoient Fassu- 
rance avant que le Roi partît pour Luxembourg. Les courtisans 
ne les virent pas sans envie, et ne s'en consolèrent qne parce 
qu'ils les regardoient comme des marques très certaines de la 
parfaite guérison du Roi. 

On parloit beaucoup alors d'une lettre-circulaire que M. le 
cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, avoit écrite à tous les 
curés de son diocèse, dans laquelle il désa})prouvoil ouverte- 
ment la manière avec la(pu:'lle on avoit obligé les huguenots de 
se convertir, entrepi'ise bien hardie à un seul évèque de fronder 
tout ce que le Roi avoit fait, el (lui avoit si glorieusement réussi 
pour le bien de l'Eglise. 

Le cardinal nonce demanda vers ce temps-là une audience, 
mais le Roi le remit à un autre temps, marque évidente du mé- 
contentement qu'il a\oil de la cour de Rome; aussi disoil-on que 
M. de Lavardin, sachant (pi'il ne partiroit pas pour ce pays-là, 
avoit congédié la plupart de ses domestiques. 

Peu de jours après, le fds unique du président de Rriou - 
■épousa ^llle de La Force % qui avoil autrefois été auprès de 

1. Il ('-tdil le plus liiibilc cbirurf^ieu de Pari.? cl navoit pas été imitih' 
au Roi dans sa maladie pour les conseils qu'il avoil donnés à Félix. 

2. C'était un liDUime d'une lamille de robe assez nouvelle qni étoit pré- 
sident à la cour des aides de Paris el fort riche. 

:i. Parente de .M. le duc de La Force, qni s'éloit convertie, il y avuil dix 
nu douze ans. 

Elle avoit manqué déjà deux ou trois niaria{,'es cnnsidéiabies, et i)eut- 
êtrc celni-là n'éloit-il pas plus assuré que tes autres. 



JUIN 1687 61 

Mme Je Guise et (jiii tHoil de même maison que M. le duc de 
La Force. On disoil qu'il y avoit (juelqucs raan(iues de forma- 
lité dans leur mariage ', mais il avoit vingl-cinq ans, et une fdle 
de cette (jualité ne manqiK^ Jamais de protecteurs; aussi le pré- 
sident de Briou, étant venu demander justice au Roi, Sa Majesté 
lui l'épondit qu'elle ne la refusoil à personne, mais que, quand 
un Immmt' de vingt-cinq ans avoit épousé une fdle d'une qualité 
aussi distinguée que l'étoit 3111e de La Force, le plus sage éloit 
(le laisser aller les choses dans la douceur. Cependant le prési- 
dent ne laissa pas de pousser son lils au Châtelet; et, sur une 
ordonnance mal fond('M', il le lit enlevtn"; mais, la cause ayant 
été plaidée, le lils fut mis en liberté, sauf à lui à réitérer les 
formalités ilu mariage, et le père lui (it signiller une exhé- 
rédation. 

Peu de jours auparavant, Mme la présidente deLaCoste, mèi'c 
(le défunte Mlle de Simiane, avoit aussi épousé le jeune Langal- 
lerie, mestre de camp de cavalerie, dont l'âge étoil assez peu 
liroporlionné au sien. Ce fut en ce temps-là que le marquis de 
Saint-Hérem, capitaine de Fontainebleau, fut à l'extrémité d'une 
espèce d'apoplexie -, et que M. le duc de Saint-Aignan tomba 
malade d'un»^ fièvre double tierce continue, laquelle, avec l'émé- 
lique qui lui lut donné pai' les médecins, peut-être assez mal à 
propos, au liru du (piinijuina, le conduisit en peu de joui's au 
lombt'au avec le regnd de beaucoup de gens, carc'éloil l'homme 
(lu monde le plus civil, qui n'avoit jamais fait de mal à personne, 
et qui avoit toujours fait profession d'obliger les honnêtes gens ^ 

Le lendemain de sa mort, le Roi donna à son gendre, M. de 
Livry, son justaucorps à brevet. 31. le comte de Brionne, aucpiel 
le Roi l'avoit en quelque manière promis, vint le lui deman- 
der; mais le Roi, en lui disant qu'il l'avoit déjà donné, l'assura 
en même temps qu'il lui donneroit le premier qui viendroit à 
va(iucr. 

On disoil alors ([ue les choses éloicnl changées, et que 31. de 

1. II n'y avoit eu que deux bans publiés, et ils avoient été mariés, malgré 
l'oppositiDn, par un pivtro qui n'avoit pas le pouvtjir de le faire. 

2. C'étoit plut(jt une espèce île léthargie qui le renduit incapable de 
tout. 

3. Hormis à lui-mi'uic et à sa famille, car il avnit iiianjj:é deux ou trois 
fuis tout son bi»m, malgré les liienlaits (Considérables du Roi, et sou der- 
nier mariage n'avoit pas été avantageux à sa maison. 



Q^2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

Lavardin parliroit l)ienlôl pour Roino; cependant il ne pai-aissoil 
point que le Pape eût changé de sentiments, ce qui faisoit douter 
de celte nouvelle. 

20 juin. — Le ^0 de juin, Mme de Dangeau accoucha d'un 
lils, grande joie pour son époux, qui voyoit ainsi assurer à son 
nom la grande fortune qu'il avoit faite. 

Vers la On du mois de juin, le Roi donna quatre mille livres 
de pension à M. le marquis do Longueval, gentilhomme de Pi- 
cardie, (pii commandoit depuis longtemps le régiment de dra- 
gons de Mgr le Dauphin et (|ui méritoit les hienfaits du Roi par 
la grande application ({u'il avoit eue dans le service depuis plus 
de vingt-trois ans. 



JUILLET 1GS7. 

!«• juillet. — Le 1" du mois de juillet, le Roi alla à Marly, 
où, ayant séjourné trois jours entiers, il revint le quatrième ù 
son château de Versailles. 

On sut à son retour que Mme de Dangeau avoit une fort 
grande lièvre, et, sa maladie continuant on commença dans la 
suite à ci'oire quelle mourroit, mais entin la jeunesse la lira 
d'affaire. 

Quelques jours après, on eut nouvelle ipie M. d'Aubeville, 
envoyé extraordinaire du Roi auprès de la république de Gênes, 
y étoit mort de maladie; il fut regretté de tous ceux qui le con- 
noissoient, ayant toujours mené la vie d'un honnête homme, 
sans que son mérite et sa proche parenté avec M. de Louvois lui 
eussent jamais attiré aucun bienfait de la cour. 

8 juillet. —Vers le 8 de juillet, on déclara le mariage du 
chevalier de Mailly avec Mlle de Sainte-Hermine \ parente de 
Mme de Maintenon, nouvelle convertie. Le Roi lui donnoit cent 
mille livres d'argent comptant et faisoit le chevaliei- de Mailly 
menin de Monseigneur, avec six mille livres de pension; et If 
maniuis de Mailly donnoit à son lils en le mariant douze mille 
livres de rente et lui en assuroit aut;inl ajjrès sa mort et celle 

1. C'cloii ime damnisclle de J'oilou, petite, mais belle de visage, et 
<l"uut! luiuieui' fort douce. 



JUILLET 1687 63 

de sa femmo '. Il n'y eut porsonno (|ni ne rcLiaidàl celte fortune 
présente comme un grand établissement pour le chevalier de 
Mailly, sans compter les suites que pouvoit avoir une alliance 
avec Mme de Maintcnon pour un homme aussi bien fait (jue lui 
et qui avoit autant d'esprit, de cteur et dainhition ({u'il en 
avoit. 

On sut aussi en même temps que le marquis d'Harcourt ', fds 
aîné du premier lit du marquis de Beuvron, lieutenant général 
pour le Roi en haute Normandie, épousoit Mlle de Genhs, (|ui 
étoit tille de la seconde femme de M. de Beuvron ^ 

Il couroit alors un petit manifeste du roi d'Angleterre contre 
les Hollandois, qui étoit proprement le discours (]ue Tenvoyé 
d'Angleterre avoit fait aux États généraux sur la restitution de 
Bantam, place que les Hollandois avoient usurpée dans les Indes 
orientales sur les Anglais ; et Ton ne doutoit point que Ton ne vît 
dans peu de temps une rupture ouverte entre ces deux nations, 
dans laquelle la France et le Danemark dévoient, selon les appa- 
rences, prendre le parti de l'Angleterre, le Roi étant depuis si 
longtemps ami du roi d'Angleterre, et le second lils du roi de 
Danemark ayant épousé une de ses lilles *. 

Peu de jours après mourut h Paris M. Auvry, ancien évèque 
de Coutances ', ci-devant maître de chambre du défunt cardinal 
Mazarin, qui laissoit par sa mort quelques beaux bénéfices va- 
cants à la nomination du Roi, et entre autres la trésorerie de 
la Sainte-CliapcUe de Paris, qui valoit plus de dix mille livres 
de rente. 



1. Ou ne coniprenoit pas commeul il pouvoit taire pouc assurer 24 000 li- 
vres de reute à sou cadet, car on ne le croyoit pas si riche qu'il vouloit 
paraître. 

2. Geutilhomme de bon esprit qui étoit inspecteur d'infanterie. 

:{. La troisième fille du maréchal de Fabert , qui avoit épousé le 
marquis de Genlis La Tour, colonel du régiment de la Couronne, duquel 
elle n'eut qu'une fille, et, quelques années après qu'il fût mort, elle 
épousa le mar([uis de Beuvron, qui avoit plus de cinquante-cinq ans, du- 
quel elle eut des enfants, et elle donna sa fille à son fils aîné du pre- 
mier lit. 

4. Le prince d'Orange en avoit épousé l'aînée, mais il étoit ennemi mortel 
du roi, sou beau-père, parce qu'il avoit voulu lui ravir la couronne. 

0. Homme île médiocre naissance, de l'aris. (Après son retour de son 
secouil exil, en 16o3, le cardinal .>Lazarin, s'étant installé au Louvre, avait 
établi Claude Auvry comme une sorte de conservateur et de gardien dans 
son palais de la rue de Richelieu. — Note du comte de Cosnac.) 



64 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On apprit aussi que M. Tarchevêque de Toulouse ' étoit mort 
en se faisant tailler de la pierre. 

A peu près dans le même temps mourut aussi ;i Paris M. le 
mar(iuis de Laval ', lieutenant de roi du pays de la Marclie, qui 
n'a\oit que trente et un ans; il avoit épousé Mlle de La Molle- 
Fénelon, qui lui avoit apporté cette lieutenance de l'oi en ma- 
riage sans son autre hien ■'. 

M. Févêque de Péi'igueux, qui avoit été autrefois rélèln'e pai' 
ses prédications étant père de TOratoire et s'appelanl le 1*. Le 
Boux \ mourut aussi à Paris quelques jours après. 

15 juillet. — Vers le 15 de Juillet, on apprit qu'il étoil arrivé 
un grand accident à Saint-Malo : le tonnerre, y étant tombé sui' 
le clocher de l'église cathédrale, y avoit tué un homme qui son- 
noit les cloches, d'où, descendant dans l'éghse, il avoit encore 
tué un des meilleurs chantres, et ensuite, étant venu sur l'autel, 
avoit fait quelques tours autour du prêtre qui venoit de con- 
sommer riiostie et avoit renversé le calice, de sorte que le sang 
de Notre-Seigneur éloit tombé en partie sur l'autel, en partie à 
terre et en partie sur le bras du prêtre, qui s'étoit évanoui de 
frayeur; (ju'ensuite le même tonnerre étoit allé à un autre autel, 
où le prêtre, iiui y disoit la messe, n'avoit pas encore communié, 
et qu'il avoit mis l'hostie en cent pièces et renversé pareille- 
ment le sang précieux (pii étoit dans le calice. Les huguenots 
mal con\ertis triomphoient de cet accident et commencoient à 
dire hautement que c'éloit là un commencement de l'accomplis- 
sement de leurs prophéties. 

Peu de jours après, le Roi jugea le différend qui étoit entre 
ses premiers gentilshommes de la chambre au sujet de la pré- 
séance et des prérogatives d'honneur : M. le duc de Saint-Aigijan 
étant mort, et M. le duc de Beauvillicrs son tils, qui étoit survi- 
vancier depuis très longtemps, devtMiant titulaire, il prétendit 

1. De la maison de Carjjou, frère de feu M. rarchevôqiio de Sens. 

2. Il n'étoit pas de la maismi de Laval, mais de celle de .Montmoreucy ; 
mais un de ses aïeux avoit épuusé une liéritièrf cadette de Laval, à con- 
dition d'eu porter le nom et les armes. 

:\. Son père l'avoit, qui, étant très brave et ayant été j,a'and duelliste, se 
mit dans une grande dévotion et fut cause que le Roi fît le fameux édit 
contre les duels. 

4. Homme de médiocre naissance, n'étaul pas niéuic de la famille des 
Le Boux de Paris. 



JUILLET 1687 65 

que, comme iHanl survivancier et qii'il avoit exercé la charge en 
l'absence de M. son père, avant (jue M. le duc d'Aumont', qui se 
trouvoit alors l'ancien, M. le duc de Gesvrcs ', et M. le duc dr 
La Ti'émoïlle ^ fussent premiers t>entilsliommes de la chambre. 
il devoit reprendre son rang d'ancienneté, et non seulement les 
précéder en toutes les cérémonies, mais même servir le Roi à 
leur exclusion toutes les fois que le premier gentilhomme de la 
clunnbre en année ne se trouveroit pas auprès du roi. Ses pré- 
tentions lui furent contestées par les trois autres, qui alléguoient 
entre autres choses que ce qu'il demandoil pour la préférence 
du service n"avoit jamais été, et que ([uand les capitaines des 
gardes '' éloient obligés de s'absenter, ils donnoient du consen- 
tement du Roi le bâton à tel de leui's camarades qu'ils vouloienl 
choisir. M. de Reauvilliers, de son côté, disoit que, la chose 
étant tombée en dispute entre les premiers valets de chambre du 
roi •', Sa Majesté avoit décidé en faveur de M. Bontemps, comme 
II' i)Uis ancien. La dispute s'échaulïant insensiblement, chacun de 
ces messieurs parla de son droit au Roi, qui leur dit de régler la 
chose entre eux le mieux qu'ils pourroient. Cet expédient étoit 
bon pour le Roi ", mais non pas pour eux, car ils ne se seroient 
jamais accordés ensemble ; mais M. de Reauvilliers, ayant fait 
assembler ses confrères, leur dit que M. de Louvois étoit beau- 
frère de M. le duc d'Aumont, et ({ue M. de Seignelay étoit le sien, 
et leur demanda s'ils vouloient l)ien leur en remettre le juge- 
ment. Ils n'avoient garde de désavouer deux ministres ; ainsi on 
s'en remit à leur décision ; mais ils ne voulurent pas s'en char- 
ger, et ils promirent seulement d'éclaircir la chose entre eux et 
d'en faire le rapport au Roi; ce qui ayant été fait, Sa Majesté 
jugea en faveur de M. de Reauvilliers, ordonnant qu'à l'avenir 
il auroit la préséance sur ses camarades, et qu'il le serviroit 
comme l'ancien à leur exclusion, voulant qu'à l'avenir l'ancien 
titulaire eût cette prérogative. 

1. Il vendit sa charge de capituhie des gardes et acheta celle de pre- 
mier gentilhomme de la chambre. 

2. 11 fit la mèmt! chose. 

3. Il eut la survivance de M. le duc de Créqui, sou beau-père. 

4. Us alléguoieul l'exemple des officiers le.^ plus approchaut d'eux eu 
dignité. 

5. Il alléguoit l'exemple des premiers officiers de la chambre après lui. 

6. Parce qu'il se déchurgeoit d'une affaire. 



1)6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

On sut alors qiriin seigneur napolitain, sujet du roi d'Espagne, 
qui avoit autrefois eu une affaire criminelle à Rome, y étant 
venu pour y voir deux de ses sœurs, le Pape Tavoit fait arrêter 
et avoit ordonné qu'on lui fit incessamment son procès; mais 
<|uc le vice-roi de Naples, en ayant été averti, avoit fait prendre 
douze des sujets du Pape et lui avoit envoyé dire que, s'il faisoit 
couper la tète à son prisonnier, il feroit faire le même traitement 
aux douze qu'il avoit fait arrêter, et qu'autant que Sa Sainteté 
feroit pendre d'hommes sujets du roi d'Espagne, autant il feroit 
pendre de douzaines d'hommes sujets de Sa Sainteté. J)e sorte 
que l'Espagne se trouva hientôt aussi brouillée avec le Pape que 
l'étoit la France. 

20 juillet. — Vers le 20 de juillet, Mme de Maintenon ent 
une grande attaque de colique qui l'ohligca de se faire saigner 
brusquement, et comme les gens qui sont dans la faveur sont 
plus considérables que les autres, leurs moindres maux fai- 
sant appréhender leui"samis i)oui' eux et doiniant de l'espérance 
à leurs ennemis, on coramençoit déjà, parmi les coui-tisaiis, à 
raisonner de ce (pii arriveroit si elle venoit à mourir; mais sa 
prompte convalescence les lit taire aussitôt qu'ils eurent ouvert 
la bouche. 

Dans le même temps, il couroit un fâcheux liriiit pour le mar- 
<|uis (le Nogaret, llls du marquis de Calvisson, lieutenant géné- 
ral pour le Roi en Languedoc. Ce jeune seigneur, qui ne man- 
(|uoit pas d'esprit, avoit au commencement eu beaucoup de part 
«lans les bonnes grâces de Monseigneur; mais il y avoit déjà 
quelque temps qu'il en étoit déchu, soit (jue ce fût par sa faute, 
ou que le parti de M. de Vendôme, dans lequel il étoit engagé. 
eût succombé sous le parti de M. de Mai'san et des Lorrains. 
Il s'étoit attaché d'amitié auprès de M. le Duc, (jui témoignoit ne 
pouvoir vivre sans lui, mais il n'avoil pas paru (pie le Roi eùl 
cet attachement agréable. On disoit tlonc (|ue M. de Nogarel 
avoit été accusé auprès de Monseigiunn- davoir fait des chan- 
sons sur lui, sur Mme la })rincesse de Conti et sur ses lilles; cl 
(]ue Monseigneur, passant dans son carrosse par la cour de Ver- 
sailles, et aperc(3vant M. de Nogaret. avoit dit : « Voilà un liommc 
auquel je ferois donner cent coups de bâton sans la considération 
(jur j'ai pour M. le Duc, qui a de l'amitié pour lui! » et (|ue, 
qurli|u"iin lui ayant repi-ésenté qu'un semblable trailenient ne 



±2 JUll.LKT 1(5S7 67 

soroil pciit-ètre pas agréable au Roi, Monsoitinour auroil ré- 
l)ondii que, quand il lauroit lail, il étoit assuré que le Roi n'y 
auroit pas trouvé à redire. Si cela étoil vrai, il ne restoit plus 
quiiu parti à prendre pour M. de Nogaret, qui étoit celui de s"en 
aller en Hongrie et de ne revoir jamais Monseigneur, dont lliu- 
nieur honnête et douce n'avoit jamais été jusqu'à menacer un 
lioHinie de condition de coups de bâton. D'autres conloient la 
chose (.l'une numière dilïérente et disoient que Monseigneur, 
passant par la cour dans sa calèche avec Madame et M. le duc 
du Maine, (lui alloient avec lui courre le cerf à Saint-Léger ', et 
ayant aperçu M. de Xogaret, avoit dit seulement comme parlant 
historiquement : « Voilà un homme qui a bien pensé avoir des 
coups de bâton! » Mais, de quelque manière que la chose fût, 
elle étoit toujours très désagréable pour M. de Nogaret. 

Ce fut aussi alors que le Roi jugea un grand procès entre 
M. le duc d'Elbeuf, chef de la maison de Lorraine en France, et 
les princes ses cadets, et la chose fut jugée tout d'une voix en 
laveur de M. d'Elbeuf, qui y gagna vingt mille livres de rentes. 

21 juillet. —Le 21 de juillet, comme le Roi étoit àMarly, où 
il avoit couché la nuit précédente, on eut la nouvelle de la mort 
de M. le comte de Monlauban -, lieutenant général des armées 
du Roi, et lieutenant général pour Sa Majesté en Franche-Comté, 
qui fut universellement regretté, étant un des plus anciens et 
des plus braves officiers du royaume, et un des hommes du 
monde de la meilleure mine. 

22 juillet. — Le lendemain, le Roi, étant à Versailles, donna 
la lieutenance de roi de Franche-Comté à M. le marquis de 
Renly ^ maréchal de camp de ses armées, et ce choi\ fut géné- 
ralement approuvé, M. de Renty étant d'une naissance illustre *, 
et méritant depuis longtemps par ses services la récompense 
qu'il obtenoit alors ■'. 

Le même jour, le Roi donna aussi le gouvernement de Lor- 
raine et celui de Luxembourg joints ensemble à M. le marquis 

1. Forêt où étoit iilord le li.vras du Roi, à six lieues de Versailles. 

2. Gentilhomme de Daupliiué ; on disoit (iuil avoit soixante et seize aus. 
.3. l'ils unique du célèbre .Al. de Renty, qui étoit mort en odeur de sain- 
teté. 

l. De l'illustre maison de Croy, des Pays-Bas. 

5. Il est vrai qu'on lavoit fait lan^niir très longtemps, faisant mêuie 
passer devant lui des gens qui ne le valoient pas. 



G8 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

de Boiinicrs, ce qui donna un extrême chagrin aux marécliaux 
de Franco ' qui n'avoient point de gouvernement; mais le Roi 
ne regardoit pas toujours à la dignité, et M. de Boufllers, outre 
son mérite personnel, avoit la protection de Mme de Maintonon, 
et c'étoit tout en ce temps-là. 

Le Roi donna en même temps le gouvernement de la place de 
Luxemijourg et la lieutenance générale de la province à M. de 
Catinal, gouverneur de Gasal, et le gouvernement de Casai à 
M. de Crenan ^, brigadier et inspecteur d'infanterie. 

Ce fut encore lemèmojour ({ue le marquis d'Ogliani, ambas- 
sadeur du duc de Savoie, eut sa première audience du Roi à 
Versailles, à laquelle il fat conduit à l'ordinaire par un maré- 
chal de France, qui fut M. le maréchal d'Humières. 

En ce temps-là, le Roi faisoit faire un bâtiment dans son petit 
parc de Versailles, en un lieu qui se nomraoitTrianon, où il y avoit 
eu autrefois un autre petit bâtiment d'une grande propreté, 
mais il l'avoit fait abatln^ pour en faire faire un plus grand, afin, 
disoit-il, d'y pouvoir donner quelquefois des fêtes ^ et des 
divertissements. Et comme l'année étoit fort avancée quand il 
avoit commencé cet édifice, et qu'il le vouloit voir achever aupa- 
ravant l'hiver, il le prcssoit avec beaucoup d'activité et alloit 
même souvent y passer les après-dînées sous une tente, où il 
travailloit à ses affaires avec M. de Louvois et jetoit de temps en 
temps les yeux sur l'ouvrage pour le faire avancer. 

On sut en ce temps-là que le duc de Lorraine, ayant attaqué le 
fort (|ui étoit à la tête du pont d'Essek * avec les troupes de 
l'Empei-eur, l'avoit emporté assez facilement et avoit rompu une 
grande partie du pont. On disoit aussi que l'électeur de Ravière 



1. MM. de Bellefouds, de Luxembourg et de Lorge, qui naturellemenl 
dévoient uvoir ce gouvernement par préférence h M. <le Bouffleis, qui étoil 
encore à l'Académie quand ils étoient déjà ofiiciers généraux. 

2. Il étoit brave gentilhomme et officier appli(iaé, mais personne ue le 
croyoit à portée de prétendre à un poste comme cehii de Cazal. 

3. C'étoit le prétexte, mais on croyoit qu'il faisoit faire ce bâtiment 
pour se retirer davantage, et c'étoit ce ([ue les courtisans appréhendoient 
mortellement. 

4. Le pont d'Essek étoit une longue chaussée qui Iraversoit de grands 
marais que le Drave fait en cet endroit-là, et il y a des ponts d'intervalh's 
en intervalles pour traverser des courants d'eau. Ce fut la plupart de ces 
ponts que le duc de Lorraine fit rompre après avoir forcé le retrauche- 
meul t|iii étoit à la tête du ponl. 



JUILLET I()S7 69 

étoit de rautrc côté tic la rivière du Dravc avec ses troupes pro- 
pi-es et sept ou huit régiments de celles de l'Empereur com- 
mandés par le colonel Eysseler ', lequel avoit battu un corps de 
(juatre mille Tarlares qui s'étoit avancé. Sur cette nouvelle, ceux 
(|ui se mêloicnt de raisonner disoient que M. de Bavière avoit 
fort mal fait de ne pas suivre le conseil de M. de Lorraine % (jui 
lui avoit représenté qu'il hasardoit trop de marcher avec huit ou 
neuf mille hommes du côté des Tuits, dont on ne savoit pas 
encore bien la force, mais (pii néanmoins étoient certainement 
plus forts ((ue lui, puisiiu'il y en avoit un corps de vingt mille 
sous Essek, sans compter les Tartares, lesquels pouvoicnt venir 
tomber sur lui à tous moments avec un corps de vingt mille 
chevaux, et mettre son armée en un très grand danger, parce 
([u'elle marciioit dans un pays tout ouvert et qu'elle ne pouvoit 
avoir aucun secours de l'armée de l'Empereur, de laquelle elle 
étoit séparée par le Brave, qui est une fort grosse rivière. Il est 
vrai (jue M. le duc de Lorraine faisoit couler son pont de ba- 
teaux: tout le long de ce lleuve ; mais, comme un pont de bateaux 
ne se dresse pas en un moment, il est certain que M. de Bavière 
auroit été battu avant ({ue M. de Lorraine eût eu le temps de 
venir à son secours. On parloit aussi fort diversement des forces 
de l'Empire et de celles des Turcs, et la plupart croyoient que 
les Turcs étoient à cette campagne fort supérieurs aux chrétiens, 
ce qui paraissoit d'autant plus vraisemblable que, la campagne 
étant à demi-passée, on ne voyoit pas encore que les chrétiens 
eussent fait aucune entreprise; mais dans la vérité tout cela étoit 
fort incertain, et les nouvelles qui viennent de si loin sont tou- 
jours fort altérées. 

Quelques jours après, on parloit k la cour d'un démêlé entre 
les maréchaux de France et les chevaliers de l'ordre du Saint- 
Espi-it. M. le comte de Polignac, chevalier de l'ordre, avoit eu 
un (h'mêlé avec M. le maniuis de Nérestang ', et les maréchaux 

1. Cétoit un soldat de lortuue, mais fort ])rave homme et lion officier, 
qui avoit autrefois servi en rjualité de capitaine de cavalerie dans les 
troupes de feu M. le ['rince, du temps qu"il étoit avec les Espagnols. 

2. Il n avoit garde de se gouverner par ses conseils, car il y avoit 
entre eux trop de jalousie, et il alfcctoit de commander une armée sépa- 
rée, mais cela étoit Lien dangereux, et pour lui (;t pour la ciirétienté, et il 
avoit encore bien du rluMiiiu à faire pour égaler la gloire de .M. de Lor- 
raine. 

3. Il étoit ci-devaul -rand maître de l..rdre de Saint-Lazare; mais le 



70 MÉMOIEIES DU MARQUIS DE SOURCllES 

de France, on ayani eu avis, leur avoient envoyé des ordres 
pour leur faii-e défense (l(^- passci- aux voies de fait, dans lesquels 
oi'dres ils ne donnoienl à M. de Polit;nac que le titre de Sieur. 
Les ciievaliers de l'Ordre s'offensèrent de cela, et représentèrent 
au Roi que les maréchaux de France ne traitoient de Sieur qu(î 
les gentilshommes qui n'éloient pas titrés, et qu'ils n'avoient pas 
accoutumé de Irniler de cette manière les chevaliers de l'Ordre. 
Ce fui M. de Vai'des qui porta la parole au Roi ', lequel remit la 
décision de la chose après qu'il auroit entendu les raisons de 
part et d'autre, mais le public disoit tout haut que les maréchaux 
(h? France n'avoient pas raison. 

Dans le même temps, M. de Jarzé ', colonel d'un régiment 
d'infanterie, épousa une Mlle de Goury, tille d'un maître des 
comptes de Paris, de laquelle il devoit avoir un jour cinq cent 
mille livres, et tout le monde fut fort aise de sa bonne fortune, 
parce (pi'il étoit très honnête gentilhomme. 

26 juillet. — Le :26 de juillet, le Boi alla coucher à Mainte- 
non, où il faisoit continuer de travailler pour amener la rivière 
d'Eure à VersaUles. 

27 juillet. — Le 27, il vit ses troupes en bataille, c'est-à- 
dire trente-six bataillons et six escadrons de dragons : et le 
même jour il leur lit faire trois décharges demousqueterie, étant 
sur l'aqueduc de terre à cheval avec Monseigneur, Mme la Du- 
chesse, Mme la princesse de Conti et les lîlles d'honneur de ces 
deux princesses, et toute la cour. 

28 juillet. — Le lendemain, il alla voir avec la mênuî suite 
tous les travaux de terre (fu'on faisoit dans la plaine pour con- 

Roi, dans le dessein de donner les commauderies qui dépeudoieut de cet 
ordre aux officiers estropiés de ses troupes, Uii donna quelque récompense 
et se fit grand maître de cet ordre, dout il fit M. de Louvois administra- 
teur général. 

1. Ils ne pouvoiont pas mettre leur alTaire en de meilleures mains, car 
il est certain qu'il iiy avoit pas d'homme en France qui eiit plus d'esprit 
et de mérite i[u'eu avoit M. de Vardes, et, dans le iKimlire de ceux qui 
aspiroient à être gouverneur de M. le duc de Bourgogne, il étoit prescjue 
le seul qui eût toutes les qualités requises pour un si grand emploi. 

2. C'étoit un gentilhomme d'Anjou dont I»; grand-père, pendant la mino- 
rité du Roi. fut nommé capitaine des gardes du corps à la place de M. de 
Cliaudenier. qui fut disgracié, et il en fil même les fonctions pendant 
(piel(|ue temps; mais étant devenu amoureux do la Reine, mère du Roi, 
el i(.| amour lui ayant fait faire des extravagances, il fut exilé, et la 
charge fut donnée au nua^iuis de Noailles, (pii depuis devint duc et pair. 



4 AOUT 1687 71 

duirc la rivit'rc, et il alla jusqu'à l'endroit où elle étoit déjà 
arrivée, lequel éloit environ à deux itonnos lieues de Main- 
tenon. 

29 juillet. — Le troisième joui', il alla voir l'aqueduc de 
pierre ijui traverse le fond de Maintenon et duffuel on commen- 
çoit à faire le.s voûtes. De là, il alla voiries régiments de dragons 
de la Reine ' et de Languedoc ', et ensuite il alla voir tirer des 
coups de canon au blanc par ses cannoniers, et aussi tirer des 
bombes par l'école des genlilsbomnies qu'il entreteuoit exprès. 
Ensuite il vint voir Grogneule, ([ui étoit la terre qu'il avoit 
achetée depuis peu à Mme de Maintenon trois cent soixante 
millp livres, et revint à Maintenon par un tonnerre et une pluie 
effroyaliies. 

30 juillet. — Le 30, il repartit de Maintenon pour venir à 
Versailles dans le dessein de souper avec les dames à Trianon ; 
mais il vint une pluie si forte et si continuelle qu'il fut obligé de 
s'en revenir au château et d'y faire rapporter son souper. 



AOUT 1687. 

La première nouvelle du mois d'août fut celle qu'on eut de la 
mort de Mme la duchesse de Modène, qui étoit mère de la reine 
d'Angleterre et propre sœur de défunte Mme la princesse de 
Conti. car elle étoit Tdle do feu Mme Marlinozzi, sœur du défunt 
cardinal Mazarin, et elle iiavoil pas vécu avec moins de vertu 
que sa mère et que sa S(eui-. 

4 août. — Le 4 d'août, les gardes du corps, gendarmes el 
chevau-légers de la garde, les deux compagnies de mousque- 
taires du Roi et celle de ses grenadiers à cheval vinrent camper 
à Achères', comme ils avoient fait l'année précédente, car le Roi 

1 . Le colouel de ce régimeut étoit le petit chevalier de Miirsay, neveu 
de Mme de Maintenou, pour lequel le Roi avoit acheté ce régimeut. 

2. Le colonel de ce régiment étoit un goutilhonunc do Languedoc, qui 
s'appeloit le chevalier de Gauges et avoit été longtemps capitaine d'infan- 
terie dans le régiment de Piémont. 

3. Village au bout de la forêt de Saiut-(iormain-en-Laye, qui étoit le 
même lieu où les troupes de la maison du lloi étoiont campées rannée 
d'auparavant. 



m MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

avoit [tris le train de faire camper tous les ans sa cavalerie *, el 
il en avoil alors (rois corps, ({iii étoient campés, Fun sur la 
Saône, sous les ordres de M. de Boiifflers, l'autre sur la Sarre, 
sous les ordres de M. de Bulonde -, et Tauti-e en Flandre, sous les 
ordres de M. de Montbron ^ 

On sut en ce temps-là que le marrpiis de Cogalludo, ambassa- 
deur du roi d'Espagne à Rome, avoit eu ordre de son maître de 
renoncei' entièrement aux droits de l'immunité que le Pape avoit 
restreints à son seul palais, et que Sa Sainteté, en exécution de 
cela, avoit envoyé son barigel et les sl)ires faire trois tours 
autour de ce palais pour maniuer le droit qu'ils avoient de venir 
dans le quartier des ambassadeurs. 

A peu près dans le même temps mourut à Paris Mlle de Ville- 
roy, fdle aînée de M. le duc de Villeroy *, laquelle étoit une per- 
sonne 1res bien faite ; mais cette maison avoit de quoi se consoler, 
car ils en avoient encore deux autres el trois garçons. 

M. de Saint-Laurent ^, précepteur de M. le duc de Cbartres, 
bomme d'une grande piété et de beaucoup de savoir, mourut 
aussi à Vei'sailles en quatre beures de temps, et ce fut une 
extrême perte pour ce jeune prince, dont tout le monde n'at- 
tribuait la conservation qu'aux soins non pareils de ce pré- 
cepteur, qui d'ailleurs, et par lui-même et par l'amitié que ce 
prince avoil pour lui, étoil plus capable qu'bomme du monde de 
le former solidement dans la vertu. Le même jour, 4 d'août, le 
Roi, qui devoit aller voir arriver ses troupes au camp et de là 
couclier à Marly,. se trouva mal d'une colique qui l'obligea de 
rester au lit pendant tout le jour, mais ce mal n'eut pas de 
suites, et il alla dès le lendemain coucber à Marly. 

Peu de joui-s après mourut le P. d'Ui'fé, prêtre de l'Oraloire, 



1. Soit pour les t(!uir eu quelque manière eu luileiue de j.;;uerre, soit 
parce qu'il en coûtoit moins pour faire subsister eu été sa cavalerie. 

2. Maréchal de camp qui avoit autrefois servi en I^ortugal sous M. de 
Scliouberg. 

3. Lieutenant général des armées du Roi, lieutenant de roi d'Artois, et 
gouverneur d'Arras, qui avoit été colonel du régiment du Roi et capitaine- 
lieutenant de sa seconde compagnie de mousquetaires. 

4. Elle u'étoit pas l'aînée, car l'aînée étoit carmélite à Pontoise, non 
sans soupçon d'avoir été un peu forcée par le feu maréchal de Villeroy à 
PC faire religieuse. 

'■'). C'étoit un homme de Paris d'une médiocre naissance, mais (|ui avoil 
beaucoup de mérite dans sa profession. 



AOUT 1687 73 

frère du maniiiis dTiic qui tHoil m.'nin tic Monsci,i2:nf'ur, et 
lequel il tlésliérita par son testament, (luoique pendant sa vie il 
lui eût témoigné toute sorte d'amitié, en donnant la meilleure 
partie d<' son bien à la congrégation de l'Oratoire, dont il avoit 
été visiteur général. 

Ce fut eu ce temps-là que M. le duc de Beauvilliers vendit son 
régiment de cavalerie à M. le prince de Rohan, qui y étoit capi- 
taine ; et il y avoit longtemps (jue Ton savoit que ce traité étoit 
fait entre M. de Soubise et M. de Beauvilliers. 

Ce fut aussi dans le même temps que Mme la ducbesse de 
.Mortenuu-t, qui étoit grosse de cinq mois, se blessa et accoucha 
tl'un enfant mort, mais elle fut bientôt guérie de cette incom- 
modité. 

Quelques Jours après, on apprit que M. de Barville *, brigadier 
<'t inspecteur d'infanterie, et lieutenant-colonel du régiment des 
fusilliers du Roi, étoit mort d'une colique néphrétique, et tout 
le monde convenoit que le Roi avoit perdu en lui un sujet très 
capable, par son cteur, par son esprit et par son application de 
lui rendre des services très considérables. Sa Majesté donna la 
place d'inspecteur au marquis de Gandelus, colonel de son régi- 
ment des vaisseaux, ipii étoit second fds de M. le duc de Gesvres, 
leijut'l à la vérité étoit jeune, mais avoit toujours eu beaucoup 
d'application à son métier. 

On sut aussi à peu près en ce temps-là que M. le duc de Lor- 
raine et M. l'électeur de Bavière, ayant joint leurs forces ensem- 
ble, étoient allés attaquer le camp des Turcs, qui étoient retran- 
chés sous Essek, mais qu'ils avoient été repoussés et qu'ils 
s'étoient retirés avec quebiue perte, ce qui paraissoit d'autant 
plus considérable que pour réussir contre les Turcs il ne faut 
jamais leur donner occasion de prendre courage. On eut aussi 
nouvelle que ces intidèles avoient jeté un convoi de 4000 cha- 
riots dans Kaminiec, et que les Polonois n'avoient eu nouvelle 
de leur marche que quatre jours après qu'ils avoient été entrés 
dans la place, négligence d'autant plus grande de leur part ipic 
les Turcs étoient obligés de pailir de quarante lieues de Kami- 
niec pour y venir jeter du secours. 

1. Gentilhomme de Beauce qui avoit autrefois été page de feu M. le 
.comte de Soissons, Eugène de Savoie, et qui étoit poussé par son seul 
mérite. 



74 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

12 août. — Le 1:2 (raoùl, le Roi donna la première audience 
aux ambassadeurs moscovites dans son grand appartement ', où 
il les reçut assis sur son ti'ône d'ai'gcnt en la manière accou- 
tumée. Ils lui parlèrml au nom de leiii's maîtres les deux czars, 
et de la princesse, leur sœur, qui gouvernoit conjointement avec 
eux et qui avoit même la plus grande autorité. Après l'audience, 
on leur donna à dîner en poisson, parce (piMls ètoient alors dans 
un de leurs carêmes, et on les ramena à Paris dans les carrosses 
(lu Roi, comme on les avoit amenés. 

Le même jour, le Roi étant allé voir ses troupes au camp 
d'Achères et leur ayant fait faire (pielques décliarges, le cheval 
sur lequel il étoit, prenant de raclion, prit son poitrail avec les 
dents et passa la mâchoire de dessus si avant qu'il ne pouvoit 
la retirer, ce qui l'ayant elTarouclié. il se mit à tourner d'un 
mouvement fort rapide, de sorte que le Roi, appréhendant qu'il 
ne s'al)attît, se jeta à terre; par hasard il se trouva dans cet 
endroit-là un jeune garçon de Rayonne nommé Fennelon, lequel, 
étant tout nouveau débarqué de son pays, éloit venu par curiosité 
pour voir les troupes; celui-ci s'étant trouvé le plus près du Roi, 
cpiand il se jeta de cheval, le soutint ou du moins se mit dans le 
devoir de le soutenir; ce (pie le Roi ayant vu, il le remei'cia fort 
honnêtement, et lui ayant demandé (|ui il étoit, il lui ordonna de 
le suivre à Marly, où il alloit coucher et où il lui lit donner deux 
cents pistoles pour sa bonne volonté, et lui permit d'entrer dans 
ses mousquetaires, comme il le lui demanda. 

On sut le lendemain que le marquis d'Amfre ville, chef d'es- 
cadre des vaisseaux du Roi, avoit pris un vaisseau d'Alger, qui 
étoit chargé de beaucoup de prisi^s ((u'il avoit faites, et entre 
autres de i)Oudre d'or pour ([uatre-vingt mille livres. On sut 
aussi que d'autres vaisseaux françois (pii éloient à l'entrée du 
port d'Alger y avoient vu encore entrer un autre vaisseau qui 
avoit fait de grandes prises; mais que, comme ils n'avoient pas 
encore les ordres de prendre tous les vaisseaux d'Alger (pi'ils 

1. Ils arrivèreul à l)iml<erque sans avoir fait avertir do leiu- venue, et 
furent les plus liouuêles et les plus doux du monde jus(iu'à ce qu'on les 
eut reconnus pour ambassadeurs; mais, dès le moment qu'ils furent recon- 
nus, ils firent cent incidi'nts et chicanes ; jus([ue-là même qu'ils ne vou- 
lurent point parler au Roi. qu'il n'ùlât son chapeau toutes les fois qu'ils 
pronom-oient les noms (1rs czars, leurs maîtres, ce qu'il eut bien de l;i 
l)i'ine i'i faire. 



io AOUT 1687 7& 

rencontreroionl ', ils avoicnt laisse^ entrer celui-là librement 
dans le port. 

13 août. — Le l.'i d'août, le Roi lit venir ses (|natre com- 
pagnies des liardes du corps sur une pelouse qui est au-dessus 
de Marly, où il les vit d'abord à pied en bataille % et ensuivi il 
les vit dùfiler de même par quatre; après cela, il les vit en 
bataille à cbeval; et, les avant l'ait défder devant lui un à lui, il 
(Ui fut extrêmement satisfait '. 

C.r fut alors (pie Ion eui la nouvelle de la mort du marquis de 
Mirepoix, gouverneur du pays de Foix et père de celui qui 
l'ioit enseigne de la première compagnie de mousquetaires du 
roi '. 11 y eut beaucoup de gens qui demandèrent son gouverne- 
ment; mais il semble qu'il y avoit de la cruauté à le demander 
au préjudice d'un lils qui èloil lionnète bomme.etdans le service. 

On appi-it aussi la mort de 31. le commandeur d"Humières, 
frère de 31. le maréchal du même nom, lequel étoit mort subi- 
tement à 3Ialte, au grand regret de la religion, qui le regar- 
doit comme un de ceux qui étoient plus dignes d'être grands 
maîtres, et même le grand maître qui étoit alors ayant été assez 
mal, et les chevaliers l'ayant cru mort, ils s'étoient assemblés, et 
M. le chevalier d"Humières, de vingt et une voix, s'étoit trouvé 
en avoii- seize. 

15 août. — Le l'i du mois d'août, c'est-à-dire le jour de 
l'Assomption de la Vierge, le Roi lit ses dévotions et toucha les 
malades des écrouelles, et, l'après-dînée, il lit une distribution 
des bénéfices qui vaquoient. Il donna donc l'archevêché de Tou- 
louse à M. l'évêque de Montauban ■, qui éloit frère de M. de 

1. Les Alfjérions avoient la paix avec la France ; mais, comme des pirates 
out de la peine à s'empi'clier de voler, ils ne laissoieut pas du prendre de 
temps en temps des vaisseaux francois, et, les plaintes que le Roi en fit 
faire à leur dey n'ayant pu les contenir, le Roi crut qu'il n'y avoit d'autre 
remède que celui de la force et envoya ordre aux commandants de ses 
armées navales de prend r-e les vaisseaux d'Alger partout où ils les rcu- 
contreroient. 

2. Quoiqu'il y eût [iMmii eux des gens très bien faits, néanmoins ils 
u'avoient point bonne mine à pied ; mais en récompense, à cheval, ils 
avoient l'air des meilleures troupes du monde. 

■i. Il avoit bien raison de l'être, car tous les commandants de brigades 
s'étoient épuisés pour achet<'r de bons chevaux. 

l. Il étoit lui-même alors extrêmement mala<le à Poissy. 

•"'. Il passoit pour êtri- honnête houiuie dans sa ])rofessiou comme il 
l'avoit été autrefois dans celle de conseiller du Parlement. 



76 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGllES 

Villacoif cl. (le M. de Saint-Pouange, el avoit été autrefois con- 
seiller au parlement de Paris. Pour l'évêché de Montaubaii. 
on disoit que le Roi lavoit donné à M. Févèque de Lombez ', qui 
se nommoit ci-devant dom Cosme et étoit général des Feuillnids, 
mais que, comme il en avoit déjà refusé un autre, on ne vouluil 
déclarer sa promotion, ni celle de son successeur à Tévêché de 
Lombez, ([u'après qu'on auroit eu son consentement. Le Roi 
sépara aussi révécbé de Mmes, parce que, depuis la réunion des 
huguenots, il étoil trop grand poiii' (pi'un seul é\é(|iie put l'ii 
avoir le soin ; et il choisit Âlais pour le siège épiscopal du dé- 
nn^mbrement de ce diocèse, doiuiant ce nouvel évêché à M. de 
Saulx \ missionnaire du diocèse de Poitiers, et celui de Nîmes à 
.M. (h' Lavaur ^ ci-devant M. l'abbé Fléchier, aumônier ordinaire de 
Mme la Dauphine. Pour l'évêché de Lavaur, Sa Majesté le donna 
à M. de Mailly 'f, prieur conventuel de l'abbaye de Saint-Victor 
à Pai-is. qui étoit frère du comte de Mailly, lequel avoit depuis 
peu épousé Mlle de Sainte-Hermine, parentedeMme de Mainlenon. 
Le Roi donna aussi l'abbaye de Gimont à ftL l'évéque de 
Québec % ci-devant M. de Saint-Vallier, abbé de Saint-Vallier; 
<'elle du Mas-d'Azil, à un frère de l'Estrade \ enseigne de ses 
'SAvdes du coi'ps ; celle de Saint-Crespin, à M. de Magny ', ar- 

1. C'avoit été un grand iirédicatrnr, et c'était >in 1res bon év(M[ne, ce 
qu'il avoit liien marqué en refusant plusieurs^fois des évèchés d'un ]i1up 
grand revenu que le sien. 

:>. C'étoit un gentilhoninic de Poitou, parent de feu iM. l'arclievèque de 
Paris dePérélixe, lequel étoit docteur delà maison de Sorhonne, et s'étoit em- 
ployé depuis très longtemps dans les missions sans venir jamais à la cour. 

.']" Il ne gagnoit rien à cela que beaucoup de fatigues, mais il étoit bien 
glorieux pour lui qu'on le crût plus propi'e à gouverm'r le diocèse où il y 
avoit le plus à travailler. 

i. C'étoit un bomnie de mérite, et il y avoit bien paru, [tuisqu'à l'âge di 
vingt et sept ans il avoit été choisi pour être prieur de l'abbaye de Saint- 
Victor, mais il n'auroit peut-être jamais été évèque si sou frère ii'eùl 
i'pousé une parente de Mme de .Maintenon. 

5. 11 en avoit bien besoin, car son évêclié ne valoit aucun revenu, cl 
lui donner une abbaye u'étoit autre chose qu'eu donner le revenu aux 
pauvres, vu le ])0U usage qu'il en faisoit. 

('.. C'étoit un garçon qui avoit commencé d'abord par être simjdc garde 
du corps et étoit devenu enseigne après avoir passé par les degrés de 
sous-brigadier, de brigadier etd'exenqit. 

Il étoit honnête homme et avoit beaucoup de valeur. 

~. 11 s'étoit fort employé dans les conversions des huguenots, et comme 
faillie de lîrezé, son confrère, avoit déjà eu une abbaye pour le même 
sujet. Il- Roi jugea ((u'il étoit raisoimable de lui donuer aussi celle-là. 



-15 AOUT 1687 77 

rliiiliacro de Chartres; la tivsororio de la SaiiUe-Clia|i('ll<' de 
Paris, à M. Tabbé Fieiiriot, beau-frère de M. le conlrùleiir géné- 
ral ; labbaye des Clairets, à Mme de Valenray, nièce de M. le duc 
de Luxembourg, et une autre, auprès de Troyes, à Mme de Lau- 
banb'uioni, religieuse de rAbbaye-au-Bois de Paris. 

Il y avoit alors une affaire qui faisoit grand bruit, qui éloit un 
procès qui venoit (b^ commencer entre M. le maréchal duc de 
Luxeifiboiirg, capitaine des gardes du corps du Roi, et M. le 
Prince. Ce maréchal, qui avoit toute sa vie servi sous feu M. le 
Prince \ ayant eu assez de considération pour lui pour ne lui 
vouloir pas faire donner un exploit et n'ayant pas eu les mêmes 
égards pour M. son fils, la plupart des gens disoient que M. de 
Luxembourg redemandait à M. le Prince Chantilly, et tout le 
reste de la succession de feu M. le duc de Montmorency -; mais 
ceux qui savoient mieux le fond de cette affaire assuroient qu'il 
lui redemandoit seulement la dot d'une de ses grand'mères, 
(|u'il prétendoit n'avoir pas été payée par M. de Montmorency. 

On disoit aussi, en ce temps-là, que le Roi avoit donné un 
arrêt de son conseil de finance, par lequel il condamnoit M. d'Har- 
rouys% trésorier général des Etats de Bretagne, à lui restituer tous 
les deniers (pie la province avoit donnés depuis quelques années 
par gralilication à ipiclques particuliers "', sans la permission 
expresse de Sa Majesté, sauf à M. d'Harrouys d'avoir son recours 
contre ceux qui avoient reçu ces deniers; ce qui étoit propre- 
ment le vouloir ruiner de fond en comble, la plupart de ceux 

1 . Il se dépêcha de lui faire donner cet exploit, prétendant qu'il ne 
nianquoit plus que fort peu de temps pour que la prescription fût acquise 
à .M. le i'riiice. 

■2. Ci'liii ipii fut pris eu Languedoc les armes à la main contre le roi 
Louis XIII, lequel lui fit trancher la tête, et comme M. le Prince, père du 
grand prim-e de Condé, dernier mort, avoit épousé la sœur unique de ce. 
duc de Montmorency, il demanda so confiscation au Roi, qui la lui accorda, 
et ce fut ainsi que la maison de Condé devint fort riche, car M. le Prince, 
qui eut cette confiscation, n'avoit de son côté que dix mille livres de rente. 

3. C'étoit un homme qui avoit un très gran 1 crédit en Bretagne, où il 
exerçoit ses fonctions depuis un temps très considérable, et qui d'ailleurs 
éloit honnête homme. 

4, C'étoit vouloir l'abîmer entièrement, car, comme les Etats de Bretagne 
avoient fait jusqu'alors de grandes liliéralités à un grand nombre de parti- 
culiers, ne prévoyant pas qu'un jour le Roi y trouveroit à redire, et que 
ces geos-là avoient mangé cet argent, étoicnt morts pour la plupart ou 
étoieut devenus insolvables, le recours, qu'on lui donnoit contre eux, étoit 
une chimère. 



78 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

<|ni avoient reçu ces gratifications étant absolument insolvables. 

A peu près dans le môme temps, Monsieui", frère du Roi, 
envoya M. deMennevillelle, maîtn^ des reqiuMes, ([ui étoit secré- 
taire de ses commandements, tiouvei- M. de Roisl'ranc, ci-devani 
trésorier de sa maison et alors son chancelier, avec ordre de lui 
redemander les sceaux de sa part et de lui défendre de se trou- 
Acr jamais devant lui sans une i)ermission expresse. Boisfranc 
reçut cet ordre sans s'émouvoir, i-cmit les sceaux enti'e les mains 
de Mennevillette, et lui répoiulit ([ne pour le reste il verroit à 
jtrendre des mesui'es. Mais cette conduite de Monsieur faisoil 
bien voir que ceux qui le gpuvernoient ' avoient jiu'é la perte de 
Boisfranc, auquel d'ailleurs le Roi, à la sollicitation de Mon- 
sieur, avoit donné des commissaires ' ])oai' lui faire rendre ses 
comptes à la rigueur. 

17 août. — Le 17 (Taoril, le prévôt des marchands de Paris ^ 
cl les autres ofliciers de la ville vinrent apporter au Roi le scru- 
tin poui' l'élection des nouveaux échevins, et M. de Baye, maître 
des requêtes, qui avoit été élu scrutateur \ porta la parole dans 
un discours au Roi qui fut suivi des applaudissements de tout le 
monde, sans qu'on pût les attribuer à l'envie (|u'on avoit de 
faire plaisir à M. de Villacerf, son oncle, et à 31. le président 
Larclier ', son père, puisqu'il étoit véritable que, depuis dix ans, 
personne n'avoit parlé au Roi en si peu de mots, ni avec tant 
d'élo(iuence que lui. 

Deux jours après, le Roi donna au marquis de Miiepoix, ensei- 
gne de ses mousquetaires, le gouvernement du pays de Foix, qui 



1. Le chevalier de Lorraine, qui le gouvernoit toujours et qui, en cetli' 
atl'aire, outre son inclination, pouvoit encore être poussé j)ar Béchameil. 
(Voy. sur l'influence du duc de Lorraine et sur le i-ôle de Boisfranc dan- 
la maison de ^Monsieur les Mémoit'es de Daniel de Cnsnac — Note A\\ 
comte de Cosnac.) 

2. C'étoit ]\1 . Pussort qui en étoit le chef. 

.'i. M. de Fourcy , ci-devant président eu la Iroisième chambre de^ 
enquêtes du parlement de Paris, et gendre de .M. le Chancelier. 

1. C'étoit une fonction de peu d'utilité pour la ville et pour celui qui !.i 
l'aisoit, parce qu'elle ne duroit que le jour qu'on recevoit les scrutins de 
ceux qui dévoient donner leurs voix itour l'élection des nouveaux éche- 
vins; mais elle donnoit le moyeu à des jeunes gens de se faire connoitre 
au Hoi et au public en faisant quelque beau discours qui leur attirât de la 
léjuitation. 

•). Il étoit présidi'ut on la chambn; des compti'S di; Paris ; et sa so'ui' 
avilit épousé M. de Villacerf. 



2!2 AOUT 1(')»T 79 

ôtoit vacant pai- la mort de feu son père, et il n'y cul personne, 
à la réserve des prétendants, (|ui ne fiU bien aise de la justice 
que le Roi lui avoit rendue. 

Ce fut alors qu'on eut nouvelle d'un grand combat qu'il y avoit 
eu en Hongrie entre les chrétiens et les Turcs. Le duc de Lor- 
raine, ayant passé le Drave et s'étant joint avec l'électeur de 
Bavière, s'étoit approché du camp des Turcs retranchés sous 
Essek en dessein de les y forcer, mais ils avoient fait un si grand 
feu de canon qu'ils avoient obligé l'armée chrétienne de se 
retirer après quelque perte. Ce mauvais succès, ayant fait prendre 
le parti aux généraux chrétiens de repasser la rivièi'e, le grand 
visir les laissa faire paisiblement ' ; mais, ayant vu que plus de la 
moitié de l'armée étoit passée, il vint fondre sur le reste avec 
tant de furie qu'il y en eut plus de 2000 tués sur la place. On 
disoit cependant ({ue celanavoil pas empêché que les Impériaux 
n'eussent mis le siège devant Siget, mais il n'y avoit guère 
d'apparence que cette nouvelle fût véritable. 

Quelques jours après, l'envoyé d'Angleterre vint donner part 
au Roi de la mort de Mme la duchesse de Modène, et en même 
temps Sa Majesté nomma M. de Torsy, fils de M. de Croissy, 
secrétaire d'Etat, pour aller faire compliment de sa part au roi 
d'Anglelrrre, qui étoit gendre de cette piincesse. 

22 août. — Le 22 d'août, le Roi donna l'évêché de Montau- 
ban à M. l'abbé de Nesmond -, cousin germain de M. de Nes- 
mond, président au mortier du parlement de Paris, qui avoit 
déjà un frère évêque de Bayeux. 

Ce fut alors qu'il vint à la cour une agréable nouvelle, et bien 
(iilTérente de celle qui avoit couru quehiues jours auparavant du 



1. On ne comprenoit pas qu'un aussi prand homme que M. de Lorraine 
eût entrepris de passer une rivière comme le Drave devant une armée 
aussi forte que la sienne, sans prendre des mesures assez justes pour ne 
pas laisser battre son arrière-f^ardc dans son passage, et cétoit ce qui 
obligeoit certaines gens à douter de cette nouvelle ; mais, comme on est 
plus porté à croire le mal que le bien, et qu'en France on n'auroit pas été 
fâché que rarraée impériale eût eu quelque mauvais succès, le plus grand 
nombre l'emporta, et cette nouvelle passa pour constante. 

2. Il n'éLoit que cousin issu de germain de M. de Nesmond, président 
au mortier du parlement de Paris, dont le grand-père avoit quitté Bor- 
deaux pour se venir faire maître des requêtes, et avoit laissé un frère qui 
avoit eu un fils, duijuel étoit venu cet abbé de Nesmond, et un frère qu'il 
avoit, qui étoit encore président au mortier au parlement de Bordeaux. 



80- MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCUES 

désavantage qu'avoil eu Tarmôe impériale contre les Turcs; car 
on apprit par des lettres de Ratisbonnc qu'il yavoit effectivement 
eu un .iiraïul combat entre les chrétiens et les infidèles en deçà 
du Drave, mais que les Turcs y avoient été battus et y avoient 
fait nne perte très considérable. Cette nouvelle, (ju'on avoit quel- 
que peine à croire, fut coutirmée le lendemain par un officier 
de M. de Bavière qui avoit été au combat et que ce prince 
envoyoit au roi d'Espagne pour lui donner part de ce grand 
succès. On sut donc par lui que le grand visir n'avoit fait aucune 
entreprise contre l'armée chrétienne, lorsqu'elle s'étoit retirée 
(le devant Essek ' ; mais qu'il lui avoit laissé passer le Drave 
sans l'inquiéter en aucune manière; qu'après qu'elle avoit été 
passée, il s'étoit venu camper sur le bord du fleuve; (pi'il y avoit 
ensuite fait un pont, sur lequel ayant fait passer son armée, il 
l'avoit campée de l'autre côté de la rivière; que les généraux 
chrétiens (|ui avoient mis (juebiue temps auparavant cin(i ou six 
cents hommes dans une petite ville de ces quai-tiers-là pour 
assui'er leur convoi, jugeant bien que s'ils s'en éloignoient, 
comme ils avoient envie de le faire, les infidèles ne manque- 
roient pas de les y venir assiéger, et que ce seroient autant 
d'hommes perdus, avoient pris la résolution d'aller raser cette 
petite place qui leur étoit inutile et d'en retirer la garnison; que 
pour cet effet, après avoir marché deux ou trois jours en avant, 
ils étoient revenus h peu près sur leurs pas, et qu'ainsi ils avoient 
été obligés de prêter le liane à l'armée des Turcs -'; que le grand 
visir, voulant i)rofiter de cette marche irrégulière des chrétiens, 
avoit détaché six mille hommes qu'il avoit envoyés attaquer la 
tête de l'armée de M. le duc de Lorraine, qui marchoit à Favant- 
garde, et que cependant il avoit marché avec tout le reste de 
son armée contre M. de Bavièi'e, (pii faisoit l'arrière-garde; que 
les six mille hommes détachés avoient chargé à la pointe du 
jour les premières troupes de M. de Lorraine, et que cependant 
le grand visir avoit attaqué M. de Bavière 3, (pii mai'choit plus de 

1. Grande faute au grand visir, car, s'il avoit eu à attaquer l'armée 
impériale, il auroit dû l'attaquer au passage du Drave. 

2. Cette démarche étoit bien dangereuse, et elle pensa coûter aux cliré- 
tieus une défaite tout eutière. 

•l G'étoit là encore une chose tout à fait contre l'ordre ; mais, selon les 
apparences, elle provenoit de la mauvaise intelligence qui existoit entre 
M. rélect(;ur de Bavière et M. le duc de Lorraine. 



22 AOUT 1687 81 

lieux lieues den'ière les troui»es de rEmpereur: que les troupes 
de M. de Lorraine, commandées par le t^-éurral Diiniiwald, avoienl, 
après un lùger combat, battu et dissipé les si\ mille hommes 
détachés, mais que du côté de M. de Bavière il y avoit eu de 
plus urandes affaires; que ce prince, ayant vu venir à lui les 
inlitièles, s'étoit mis en bataille devant eux et avoit envoyé un 
aide de camp à toute bride avertir M. le duc de Lorraine ipi'il 
étoit attaqué par un corps beaucoup plus fort que le sien, et le 
prier de lui envoyer au plus tôt du secours; que'cependant les 
Turcs étoient venus à la charge contre lui, et que, malgré tous ses 
( iTorts, ils avoient battu sa première ligne, qui avoit eu bien de 
la peine à se venir rallier derrière sa seconde ' : qu'il avoit ensuili' 
uiené sa seconde ligne à la charge avec tant de vigueur qu'elle 
avoit repoussé les Turcs et même qu'elle les avoit ébranlés ; que 
dans ce moment M. le prince de Commercy, que M. le duc de 
Lorraine avoit envoyé avec un secours de quatre mille chevaux, 
étoit venu joindre M. de Bavière, et qu'ils avoient ensemble fait 
une si furieuse charge aux infidèles qu'ils n'avoient pu leur 
résister; que les spahis avoient pris la fuite, et qu'ainsi les 
janissaires étoient demeurés à la merci des chrétiens, qui en 
avoient tué neuf à dix mille sur la place, et, poussant leur vic- 
htire, avoient poursuivi b' grand visii- jusque dans son cami) (pii 
étoit sur le bord du Drave, et avoient liié un grand nombre de 
ses gens au passage de la rivière, et s'étoient rendus maîtres de 
tous les équipages de l'armée et de tout le canon ; de telle sorte 
(|ue M. le duc de Bavière écrivoit au roi d'Espagne de la tente 
du grand visir. Dans ce combat, M. de Bavière fut légèrement 
blessé à la main -, mais M. de Commercy l'eçut un coup de llèche 



1. On ne comprend pas comment la première ligne put passer derrière 
la seconde, car, pour faire ce mouvement, il faut qu'il y ait des intervalles 
entre les bataillons et les escadron?;, autrement une ligne qui fuit renverse 
celle qui est derrière elle ; et il est certain que depuis quelques aimées, 
dans toutes les occasions où les Allemands avoient comljattu les Tnrcs, 
ils n'avoient laissé aucun intervalle entre les bataillons et les escadrons 
que pour passer seulement un cavalier de front, l'expérience leur ayant 
appris que cet ordre de bataille étoit meilleur contre les Turcs, parce 
qu'il empêchoit (ju'ils ne pussent prendre les bataillons et les escadrons 
en liane, comme ils faisoient toujours eu se débandant par petites troupes 
quand ils trouvoient des intervalles entre les bataillons et les escadrons. 

2. Il y fit très bien de sa personne et en eut tout l'hounenr, à la réserve 
de M. de Commercy, qui le partafiea avec lui. 

M. — 6 



8^ MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

dans le corps, dont il fut blessé considérablement. M. Télecteur 
de Bavière trouva dans les tentes du grand visir six cent mille 
écus d'argent monnoyé, (pi'il distribua sur-lc-cbamp à toutes les 
Iroupes qui avoient été au combat ', se contentant d'acbeter les 
plus beaux sabrés et les plus beaux clievaux qui se purent 
trouver parmi ceux qu'on avoit pris sur les ennemis. 

Cette grande nouvelle fut suivie d'une autre, qui n'étoit guère 
plus avantageuse pour les Turcs : ce fut celle de la défaite de ces 
inlidèles en Morée par Tarmée des Vénitiens, laquelle, après 
avoir battu le Séraskier, avoit encore pris Palras et Lépante, de 
sorte que, de toutes les places de la Morée, il ne restoit plus aux 
Turcs que Corintbe seule, (ju'on ne doutoit pas (lue les Vénitiens 
n'allassent bient(M assiéger. 

La dernière nouvelle du mois d'août fut le présent de quarante 
mille livres d'argent comptant que le Roi lit à Mme la prin- 
cesse de Mecklenbourg^ sœur de M. le maréchal duc de Luxem- 
bourg, son capitaine des gardes. 



SEPTEMBRE 1687 

Le commencement du mois de septembre fut mar(jué par un 
million de maladies qui atta((uèrent les personnes de tout âge, 
de tout sexe et de toute condition; et elles commencèrent à la 
coui- par M. le duc de Clievreuse, Mme sa femme et M. le mar- 
quis de Châteauneuf, secrétaire d'Etat, M .le duc de BeauviUiers, 
M. le maréchal d'Humières, et M. le marquis de Louvois. 
G'étoient des fièvres quartes, tierces, doubles lierces, et même 
continues, qui affoibUssoient extraordinairement ceux qu'elles 
attaquoient, mais elles ne faisoient pas mourir beaucoup de gens. 

1. Cette libéralité partoit d'une jinuide âme, et, outre la réputatiou qnr 
CM prince vouloit se donner, elle étoit bonne à attirer grand nombre d"Ai- 
lemands dans ses troupes, cette nation se jetant toujours où il y a le plus 
à gagner ; mais peut-être qu'il auroit aussi bien fait de ne donner que 
cent mille écus à ses troupes et de garder le reste pour l'aire des revurs 
et de nouvelles levées, car il n'avoit pas plus d'argent qu'il lui en falloil. 

2. Il falloit qu'elle eût rendu (pielquc service secret au Roi du côté de 
rAllemagne, car il ne paraissoit pas que, par elle-même ni par .AI. de 
Luxembourg, sou frère, elle fût à portée; de recevoir de; semblables gratifi 
cations. 



3 SEPTEMBRE 1687 83 

ot, de ceux que Ton vient de nommer, M. de Louvois fut celui 
(|iii eut lo plus (lo peine à uiii'rii". parce (pi'il étoil extivinoment 

Ivpl.M. 

3 septembre. — Depuis la pi'emière audience que les ambas- 
sadriiis niuscovites avoient eue du Roi, ils avoient eu de grandes 
tiiliulations à essuyer au sujet des mai'chandises qu'ils avoient ap- 
portées pour les débiter, car les am])assadeurs et les généraux 
d'armée de ce pays-là se mêlent tous également du commerce et 
sont d'honorables marchands. Les fermiers du Roi s'étoient 
plaints de la (juantité de marchandises que ceux-ci avoient ap- 
portées, et qu'ils prétendoient vendre sans payer de droits, à 
cause de leur qualité d'ambassadeurs, et ils demandoient au Roi 
des diminutions très considérables sur le prix de leurs fermes'. 
On lit donc dire aux Moscovites qu'on ne prétendoit pas (lu'ils ven- 
(hssent leurs marchandises sans payer de droits, et ils furent ex- 
trêmement offensés. La négociation s'échauffa de part et d'autre, 
et enlin le Roi envoya un exempt de la prévôté de l'hôtel saisir 
toutes les marchandises des ambassadeurs Moscovites qui lo- 
geoient à Paris, à l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, où 
le Roi les défroyoit selon la coutume. Comme l'ordre fut donné 
sans restriction à cet oflîcier, il l'exécuta aussi à la lettre, et sans 
réserve, car il saisit jusqu'aux coffres qui étoientdans les propres 
chambres des ambassadeurs. Ils souffrirent cela avec beaucoup 
(limiKilience, et il y en eut un qui tira un poignard pour en frap- 
per cet oflicier, qui ne s'en étonna guère, et un autre (jui lui jeta 
un sac d'argent à la tête, croyant que tout ce qu'il lui avoit fait 
n'étoit (|ue pour tirer de l'argent de lui. Le naturel farouche de; 
cette nation, aigrie par les traitements (|u'ils avoient reçus, leur 
lit (llie plusieurs choses qui déplurent au Roi quand elles lui 
furent rapportées, et enfin il leur fit dire ({u'il ne leur donneroit 
point d'audience de congé, et qu'au lieu de les faire conduire en 
Espagne, où ils vouloient aller, il les feroit mener à la première 
ville des Pays-Ras espagnols, où ils seroient libres de prendre 
tel parti qu'ils voudroient; mais ils firent tant d'instances, et re- 
présentèrent si bien qu'ils n'avoient pu s'empêcher detémoignev 

1. Ils demandoient trois ou quatre cent mille francs, et cela étoit très 
ridicule, car les marchandises des Moscovites ne valoient pas en tout le 
quart de ce que les fermiers demandoient pour leurs droits, et on se seroit 
bii'u passé de faire une semblable querelle à des ambassadeurs. 



84 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(]uelques ressentiments des traitements qu'on leur avoit faits ', 
({u'enlin le Roi entra dans leurs raisons, leur donna leur au- 
diences de congé, le 3 septendu'O, dans son grantl appartement ;i 
Versailles, avec les cérémonies accoutumées, et les envoya en 
Espagne après leur avoir donné une lettre pour leur maître et 
leur avoir fait les présents ordinaires. 

Peu de jours après, le Roi donna au fils aîné du mai'ipiis de 
Bissy -, lieutenant général pour Sa Majesté en Lorraine, la sur- 
vivance du gouvernement d'Auxonne, dont son père étoit titu- 
laire, et une pension de quinze cents livres à son second lils-', et 
il n'en falloit pas moins quf cela poui' le consoler ^ en quelque 
sorte de voir le gouvernement de Lorraine entre les mains de 
M. de Boufllers, qui étoit à peine à l'académie que M. de Bissy 
étoit déjà maréchal de camp. 

Ce fut après, en ce temps-là, ((U(3 la lièvre (juittaM. de Louvois 
à force de prendre du quinquina de toutes les manières, et que 
M. le duc de Beauvilliers, M. et Mme de Chevrcuse, et M. le ma- 
réchal d'Humières entrèrent en convalescence. 

Dans ce même temps, Mme la Dauphine dépêcha Soleysel ', 
l'un de ses écuyers, qui étoit aussi gentilhomme onhnaire du 
Roi, pour aller faire compliment à M. l'électeur de Bavière, son 
frère, sur la victoire qu'il avoit remportée contre les Turcs : agréa- 
lîle commission pour un simple écuyer, dans une conjoncture 
aussi heureuse que celle-là. 

6 septembre. — Le 6 de septcmhre, le Roi déclara qu'il iroit à 
Fontainehleau le ;;! d'octohre; et que, en attendant, il iroit passer 
(juelque temps à Marly. Cependant les maladies continuoient à 
faire du désordre dans la cour, et M. le Duc, M. le prince de 

1. Il .iiiioit fallu qu'ils eussent été ladres jKiar ne pas sentir un alîrout 
i-onuni' celui qu'on leur avoit fait, et, si dans ([uel(|uc pays étranger ou eu j 
eût fait la centième partie au moindre ambassadeur de France, le Roi j 
anroit déclaré la guerre au prince qui lui auroit fait ce traitement • 

2. Il avoit autrefois été enseigne des gendarmes d'Anjou, mais il s'étoit j 
re'tiré du service. ,' 

•"J. Il étoit encore actuellement capitaine de cavalerie. 

'k La consolation étoit un peu légère pour un homme du mérite et du 
service d(! M. d(; Bissy. 

:j. Gentilhomme deLyonnois, duul h- iière, ([ui avoit longtemps enseigne 
à monter à cheval à Paris, s'étoit nnidu célèbre par un livre qu'il avoit 
conqiosé sur les maladies des chevaux. 

Celui-ci avoit été écuyer de feu .M. le [irince di' Cuiiti. 



6 SEPTEMBRE 1687 85 

Soubise, M. le prince de Tingry, Mme la duchesse de Bracciano *, 
Mme de Louvois -, 3Ime de Moniay ' et Mme de Bellefonds 
tombèrent malades en huit ou dix jours de temps. 

Ce fut alors que le Roi donna à M. le contrôleur général ^ deux 
cent mille livres d'argent comptant pour achever de payer la 
charge de président au mortier du parlement de Paris, qu'il 
avoit achetée de la succession de feu 31. le président le Coi- 
gneux. 

Peu de jours après, M. de Lamarie ^, premier écuyer de M. le 
Prince, mourut de maladie à Paris, et M. de Saint-VaUier, M. le 
marcpiis d'O '^ et Mlle de La Force ' tombèrent malades à Marly, 
Mme di' Noailles, Mme de Palières *^ et Mme de Venel ° à Ver- 
sailles, M. de Boufflers et M. le marquis de Coislin '" à Paris, et 
M. de Vendôme en son château d'Anet, où il éloit resté depuis 

1. Elle étoit fille de feu M. le duc de ^'oirmoutier, et avolt épousé eii 
premières noces M. le comte de Chalais, lequel s'étant battu en duel avec 
le jeuue Noirmoutier, son beau-frère, Flamarens, et le chevalier d'Autin, 
contre les deux La Frette, Argenlieii et le chevalier de Saint-Aiguan, ils 
furent tous obligés de sortir de France, et M. de Chalais alla servir en 
Espagne contre le Portugal ; mais, cette guerre ayant été terminée par une 
paix, il fut obligé d'aller prendre service à Venise, où il mourut. 

Sa femme, qui étoit une des plus aimables femmes du monde, étoit avec 
lui quand il mourut à Venise, d'où elle passa ensuite à Rome, et là un 
très grand seigneur nommé M. le duc de Bracciano devint amoureux 
d'elle et l'épousa. Elle n'en eut point d'enfants et, après sa mort, par la 
permission du Roi , elle revint en France, où elle eut les honneurs du 
Louvre, parce que son mari étoit de la maison des Ursins, et elle alloit de 
temps en temps faire quelque séjour en Italie, où son mari lui avoit 
donué de grands biens. 

2. Elle étoit héritière de la maison de Souvré, et une femme d'une très 
grande mine. 

3. Fille de la maison de Coëtquen qui avoit épousé le tils aîné de M. de 
Montchevreuil. 

i. Il ne pouvoit pas se plaindre que le Roi ne lui fit pas souvent des 
présents, car, depuis qu'il étoit dans le ministère, il ue s'étoit pas passé 
une année où il ne lui en eut fait quelqu'un très considérable. 

;j. Gentilliomme d'Auvergne ou de Limousin qui se disoit de la maison 
de Chabannes. C'étoit son fils qui avoit épousé la bâtarde du président Per- 
rault, ci-devant intendant de ^L le Prince, qui avoit passé au commence- 
ment pour un si grand parti, et dont il avoit eu enfin plus de cinq cent 
mille livres. 

6. Gouverneur de M. le comte de Toulouse. 

"l. Fille d'honneur de Mme la Dauphine. 

8. Sous-gouvernante de M. le duc d'Anjou. 

Elle l'avoit été aussi de feu M. le duc d'Anjou, troisième Mis du Roi. 

0. Sous-gouvernante de M. le duc de Bourgogne. 

10. Fils aîné de M. le duc de Coislin. 



86 MÉMOIRES DU MARQUIS DU SOURCIIES 

que MtiT le Dauphin en tHoit parti, après y avoir eu pendant riii(| 
ou six jours tous les plaisirs (ju'on peut avoir à la campaiiiie, 
outre deux petits opéras composés par deux des enfants de dé- 
funt Lully, lesquels avoient extraordinairement bien réussi. 

On eut en môme temps nouvelle que les Vénitiens avoient pris 
Corinthe, qui étoit la seule place qui restât aux Turcs dans la 
Morée, et que les habitants de Constantinople, épouvantés par 
le voisinage de leurs ennemis, filoient peu à peu vers TÂsie pour 
se mettre en sûreté. 

Ce fut alors qu'il arriva un événement assez bizarre : Le Roi 
avoit donné des pendants d'oreilles, de la valeur de cinquante 
mille livres, h la jeune comtesse de Mailly, parente de Mme de 
Maintenon, le lendemain de ses noces, outre cent mille livres 
dargent comptant qu'il lui avoit données en mariage. Un jour 
(jue cette jeune personne étoit chez Mme de Maintenon, et 
que son mari étoit à Anet avec Monseigneur, on lui vola ces 
pierreries dans son appartement, et outre cela deux mille écus 
d'argent comptant qu'elle y avoit. Un vol si considérable fit un 
grand bruit à la cour; on fit mettre presque tous les domesti( pies 
de la comtesse en prison, et l'on fit toutes les perquisitions ima- 
ginables, mais tout cela ne fit revenir ni les pierreries ni l'argent 
volé. Cependant, à l'heure qu'on y pensoit le moins, on vint dire 
à la comtesse de Mailly, qu'il y avoit à la poste un paquet pour 
elle, et qu'on ne vouloit le donner à personne qu'à elle-même 
en main propre. Soit que celte précaution lui donnât quelque 
pressentiment, soit que d'ailleurs elle se doutât de quelque chose, 
elle s'y en alla sur-le-champ, et on lui mit entre les mains un 
petit paijuet de papier fort sale, dans lequel elle retrouva ses 
pendants d'oreilles au même état où le Roi les lui avoit donnés. 
Sa joie fut grande, et elle se consola en quelque manière d'avoir 
perdu ses deux mille écus, qu'on ne lui rendit pas, peut-être 
parce (jue l'argent, qu'on ne reconnoit pas, est plus aisé à cacher 
que des pierreries qui se reconnaissent facilement. 

Le Roi donna en même temps un brevet de l'e tenue de cin- 
quante mille écus à M. de Rouffiers sur sa charge de colonel 
général de dragons, et c"éloit toujoui's une petite assurance pom- 
ses créanciers, qui étoient en grand nond)re, et pour des charges 
.bien plus considérables (jue celle-là. 

Ce fut dans \o même temps que M. le maréchal duc de Luxem- 



16 SEPTEMBRE 1687 87 

bourg perdit avec dépens, et tout d'une voix, le procès qu'il 
avoit contre M. le Prince, et il se trouvoit assez de gens qui 
disoient tout haut qu'il avoit grand tort d'avoir entrepris un pro- 
cès de cette nature sans être assuré qu'il pût au moins être 
défendu, mais il assuroit que son procès étoit très bon pour lui, 
et que, sans les friponneries qu'un procureur de M. le Prince lui 
avoit faites, il rauroiliufailiiblemenL gagné; car il pi'étendoil (lue 
le procureur de M. le Prince étoit venu chez son procureur dans 
un temps où il étoit assuré de ne le point trouver, et, (|u"ayant 
demandé à un jeune clerc de lui donner communication de quel- 
<|ues pièces du sac de M. de Luxembourg et ce clerc ayant eu 
assez de facilité pour lui permettre de chercber dans le sac, il 
avoit pris une pièce ipii étoit la seule sur laquelle M. de Luxem- 
bourg fondoit son droit pour rompre une prescription qui lui 
étoit alléguée par M. le Prince, et qu'il s'en étoit enfui avec cette 
pièce qu'on n'avoit jamais pu retrouver depuis. D'autre côté, les 
gens de M. le Prince assuroient que toute cette bistoire n'étoit 
(|u'une fiction, et cependant tout cela faisoit un grand bruit à 
Paris, 

16 septembre. — Le 16 de septembre, M. de Louvois, qui 
n'avoit pus encore paru à la cour depuis sa maladie, vint à Ver- 
sailles conférer avec le Roi touchant les bâtiments de Trianon, 
Sa Majesté étant extrêmement en colère contre les entrepreneurs, 
qui avoient l'ait tout le contraire de ses intentions. Mais pendant 
cette conférence, qui dura jusqu'à quatre heures après midi, le 
Roi sentit un grand frisson, la fièvre le prit eiïectivement d'une 
assez grande force, et ce premier accès lui dura jusque sur les 
deux heures du matin. On fut longtemps à chercher des méde- 
cins, mais on n'en put trouver que bien tard, parce i|ue 
M. d'Aquin, pi'emier médecin du Roi, étoit allé à Paris, et (pie 
tous les autres de la cour étoient employés en divers endroits, où 
il ne fut pas possible de les déterrer. 

Le même jour, on ne laissa pas de le voir à l'heure de son 
lever, et il tint conseil, quoiqu'il eût un extrême mal de tête. Le 
soir, on crut qu'il n'auroil point de lièvre, parce que son accès 
retarda de deux lieures, mais enfin elle vint sur les six heures 
du soir, et il l'eut à peu près de la même force que le premier 
accès, ce qui l'obhgea à prendre du quinquina, qui ne l'empêcha 
pas d'avoir un troisième accès le 18, parce qu'il revomissoit ce 



88 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

roniculc, ([iii ne pouvoil par conséqiionl, lui faire son effet loiil 
cnlier; mais, comme il continua toujours d'en prendre, Taccès 
([u'il devoit avoir le 19 manqua, et la lièvre ne lui revint plus. 

19 septembre. — Le 19, Mme la duchesse de Beauvilliers 
accoucha de sa huitième tille, n'ayant encore eu aucun garçon; 
grande mortilication pour M. le duc de Beauvilliers, dans Télé- 
vation où il se trouvoit, d'être i-éduit à appréhender avec raison 
de ne laisser point d'enfants qui pussent succéder à une partie 
de ses grands emplois ! 

Le môme jour, la fièvre piit aussi à M. le duc de Bourgogne, 
et on connut les jours suivants qu'elle étoit double tierce. 

Ce fut dans le même temps que le Boi donna une pension de 
deux mille écus à M. le chevalier de Chaumont ', qui la méritoit 
hien par ses services, et qui d'ailleurs en avoil très grand 
besoin. 

On disoit dans le même temps que Mme de Saint-Géran étoit 
chassée de la cour, mais on l'avoit iléjà dit tant de fois, que 
personne ne vouloit plus ajouter foi à cette nouvelle. 

On avoit aussi appris de Vicinie que l'Empereur y avoit fait 
couronnei' son lils l'archiduc roi de Hongrie -, et que l'armée 
impériale marchoit du côté de Témesvar, appai-cmment dans le 
dessein d'ciilreprendre quelque siège. 

20 septembre. — Le 20, le Boi se trouva assez foible en se 
faisant raser, el ce fut peut-être ce qui l'empêcha d'aller à Marly, 
comme il l'avoit prémédité. 

En ce temps-là, le prince deBohan, lils ahié de M. deSoubise, 
revint de son régiment avec la fièvre double tierce, et il en eut 
douze accès fort violents. 

Ce fut aussi dans le même temps (|ue M. le Prince donna la 
charge de son premier écuyer, qui étoit vacante par la mort de 
Lamarie, k M. Sanguin ^ qui étoit alors son capitaine des gardes^ 
après l'avoir été de feu monsieur son père. 

23 septembre. — Le 23, la lièvre prit aussi à 3L le duc 

\. C'éloil le même qui avoit fait le voyage tïv Siani. 

2. 11 pouvoit alors être courouué roi de Jtoiiyiii' à hnii titre, car l'Hiu- 
pereur l'avoit presque toute reconquise. 

■i. Il ^îtoit de même famille que M. di' Livry, premier maître dliôtel du 
Uoi, dont le père s'étoit appelé jusqu'à la mort M. Sanguin, comme tous 
ses pères, fjui de tout temps étoieut dans l;i maison du Uoi; ils éloient d'uni' 
famille de robe de Paris. 



26 SEPTEMBRE 1687 89 

(rAn.joii. (le sorte que 3Ime la Daiipliiiie fut dans de gi'andes 
inquii'ttides, voyant ses deux fds aînés nialadrs tout à la fois;mais 
i|uel(jii(' instance que le Roi, dont la santé alloit toujours de 
mieux en mieux, pût lui faire, pour trouver bon qu'on donnât 
(lu (juinquina à M. le duc de Bourgogne, elle n'y voulut jamais 
consentir ', dans la crainte où elle étoit que cela ne fit sur lui 
qnel(|ii(^s mauvaises impressions pour l'avenir. 

On \iiil en ce temps-là dire au Roi - qu'il y avoil un inand 
nombre de malades à Fontainebleau, ce qui l'obligea d'y envoyer 
dQ<, médecins pour savoir si la cliose étoit véritable, et il balan- 
çoit déjà s'il feroit ce voyage, quand les médecins revinrent et 
lui rapjiortèrent qu'à la vérité il y avoit eu beaucoup de malades 
à Fontainebleau, mais qu'il n'y en avoit presque plus, ce qui lui lit 
prendre la résolution d'y aller le 2 d'octobre, comme il se Tétoit 
proposé depuis longtemps; et dans le fond, quelques malades 
qu'il y eût à Fontainebleau, l'air y étoit toujours meilleur qu'à 
Versailles, où il étoit de tout temps très mauvais; mais, particu- 
lièrement cette année-là, il sembloit qu'il fût empesté, y ayant eu 
jusqu'à douze cents malades dans les deux bataillons du i"égi- 
ment du Roi (jui y éloient campés pour travailler. Il y avoit 
aussi plus de vingt mille malades dans les trente-six bataillons 
qui tra\ailloient à la ri\ière d'Euro, ce ({ui obligea le Roi, malgré 
l'envie qu'il avoit d'avancer ces travaux, de se déterminer à les 
renvoyer dans leurs garnisons au 1«'" octobre ^ et leur départ fut 
encore avancé de quelques jours par les pluies continuelles qu'il 
faisoit en ce temps-là. 

26 septembre. — Le 26, M. le duc de Bourgogne et M. le 
(lue (lAnjou commencèrent à se mieux porter, et l'on disoit 
|tubli(|uement que M. de Sainl-Vallier avoit enlin conclu le mar- 
clié de la vente de sa charge de capitaine des gardes de la porte 
du Roi '' avec le frère du P. de La Chaise, confesseur de Sa 

1. Dans ces sortes de clioses,'c'est révéneinent qui décide si l'on a bleu 
ou mal fait ; car, si M. le duc de Bourgogne avoit guéri de sa fièvre sans 
quinquina, on auroit dit que Mme la Dauphiue avoit parfaitement l)iea 
fait, et, s'il lui en étoit arrivé quelque accident, on s'en seroit pris à Mme la 
Daupliine. 

2. Ce fut M. de Saint-Hércm, capitaine de Fontaineltleau, (jui faisoit en 
cela son devoir. 

3. Il eut bien de la ])t'ine à »'y résoudre, mais il eut peur d'achever de 
perdre ses troupes, qui étoient déjà bien endommagées. 

4. Ce bruit-là courut fortement, mais il ne fut pas sitôt suivi de son effet. 



90 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Majesté, on faveiii- duquel elle lui donnoit cent mille livres d'ar- 
gent conii)tant et un brevet de retenue de deux cent mille livres, 
de sorte iju'il ne hasardoit pas grand'chose du sien en ache- 
tant une charge à laquelle il n'auroit osé élever ses prétentions 
si le Roi n'en avoit fait lui-même la première proposition, car, 
encore qu'il eût déjà acheté la charge de sénéchal de Lyonnois. 
il étoit encore actuellement écuyer de M. rarcliev(Mfiie de 
Lyon '. 

En ce temps-là, il parut à la Cour une espèce de nouveaux | 
draps d'une manufacture de France, et le Roi déclara qu'on lui 
feroit plaisir de n'en porter pas d'autres , c'est-à-dire (]ue ceux 
qui feroient faire des haliits neufs ne les tissent pas faire d'autres 
draps que de ceux-là, permettant néanmoins à chacun de porter 
les habits qu'ils auroient fait faire auparavant. D'abord on se 
laissoit facilement persuader que c'étoit une bonne chose d'éta- 
blir des manufactures en France, et feu M. Colbert, qui en avoit 
été l'auteur pendant son ministère, soutenoit son sentiment par 
des raisons assez plausibles, disant que les Anglais et les Hol- 
landais étoient obligés de nécessité avenir acheter nos vins, nos 
blés, nos eaux-de-vie, et nos grosses toiles pour l'usage des 
vaisseaux; et ([u'ainsi ils nous apportoient un argent considé- 
rable, mais ([u'en même temps ils remportoient le même argent, 
en nous vendant leurs épiceries, leurs draps et leurs autres 
étoiles; qu'en établissant des manufactures en France, on se 
mettoit en état de n'avoir plus besoin des Hollandais et des 
Anglais que pour avoir des épiceries, qu'il falloit tirer d'eux par 
nécessité, et qu'eux, ne pouvant se passer de nos marchandises, 
nous aurions tout leur argent, et ils ne tireroient que très peu 
du nôtre; mais l'expérience avoit fait voir la fausseté de son 
raisonnement, cai' les Hollandais et les Anglais, voyant qu'on 
avoit défendu en France de tirer d'eux aucune de leurs étoffes, 
ne vinrent plus prendre de blés en France et prirent la route 
de Dantzig, où, les ayant trouvés à beaucoup meilleur marché, 
ils ne vinrent plus en acheter en France. Hs prirent les mêmes 
mesures pour les toiles des vaisseaux, et ils trouvèrent moyen 
d'en établir des manufactures en Allemagne, qui ôtèrent encore 



1. En vérité, cela étoit bien mince pour occuper une charge, qui étoit 
alors la dernière des grandeurs delà maison du Roi. 



:2 OCTOBRE 1687 91 

ce commerce à la France. Enlin ils se passèrent autant qu'il leur 
fut possible de nos vins et de nos eaux-dc-vic, faisant ce com- 
nierce le long du Rhin. Ainsi Ton vit que, au lieu d'avoir tout 
Iriii- ai'Lient, il man(pia tout d'un coup à la Fi'ance par la rupture 
(lu coinnierce, et l'on connut, mais trop (ai'd, que les habiles 
ministres savent perdre quehpie cliose pour gagner davantage; 
<iu'il y a )nen de la dilTérencc entre gouverner la maison d'un 
particulier ' et gouverner un grand État, et (|ue la véritable et 
saine politique est de se régler sur la conduite de Dieu, (pii a 
donné à de certains pays des choses qui ne se trouvent i)oint 
dans les autres provinces, afin que le besoin qu'un pays a des 
biens de l'autre entretienne par nécessité la liaison et l'union 
entre les hommes. 

Alors on vit revenir à la cour Mme de Montespan, laquelle n'y 
avoit point paru depuis le printemps ' ; elle avoit été aux eaux 
de Bourbon, et ensuite elle avoit passé tout l'été à l'abbaye de 
Fontevrault, auprès de madame sa sœur qui en étoit abbesse, et 
avoit résolu d*y rester jusqu'à ce que le Roi vînt à Fontainebleau; 
mais, aussitôt qu'elle eut la nouvelle de la maladie du Roi, elle 
partit en diligence avec Mlle de Blois, qu'elle avoit toujours eue 
auprès d'elle, et se rendit à Versailles en peu de jours. 

Cependant, le mal de M. le duc de Bourgogne étant devenu 
plus fort, Mme la Dauphine consentit qu'on lui donnât du (|uin- 
quina, ([uile guérit absolument, comme une petite saignée avoit 
guéri M, le duc d'Anjou, son frèi-e. M. le duc de Chartres fut 
aussi malade assez considérablement, mais il fut guéri de la 
même manière. 

OCTOBRE 1687 

2 octobre. — Le i2 du mois d'octobre, le Roi partit de Ver- 
sailles el vint coucher à Fontainebleau, dans le dessein d'y rester 

1. M. Colbert n avoit pas été élevé de manière à pouvoir espérer de 
fjouverncr un jour uu grand état ni à en savoir les grandes maximes; 
aus?i se trompa-t-il plusieurs fois, voulant gouverner le royaume comme 
il gouveruoit la maison du cardinal Mazarin, lorsqu'il étoit son intendant, 
et il en cuùta bien cher à la France. 

2. Une si longue absence avoit fait croire à quelques courtisans que 
c'étoit le prélude d'une retraite entière ; mais ils se trompèrent dans leurs 
conjectures, soit que le Roi n'y eût pas pensé, soit que .Mme de Montespan 
eût trouvé le moyen de se raccrocher. 



92 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

.iiisqiraii 12 du mois de novembre, ou pour mieux dire jusqu'au 
temps où on lui faisoit espérer qu'il pourroit avoir un apparte- 
ment habitable à Trianon, ce (pril soubaitoit avec beaucoup 
d'impatience '. 

Il courut alors une nouvelle (pii auroit été fort considérable, 
si elle avoit été bien fondée : c'étoit celle de la mort du roi de 
Pologne; mais on sut peu de jours après qu'elle éloit fausse, 
el que la reine sa femme avoit su si l)icn ménager les esprits de 
ceux ({ui composoient la diète du royaume, qu'ils y avoienl 
doinié séance, contre l'usage ordinaire, au prince Jacques, son 
lils aîné, et (pi'ils étoient venus supplier le roi de vouloir bien 
lui donner le commandement en chef de son armée ^, puisque la 
santé de Sa Majesté ne lui permettoit pas de la venir commande)- 
en personne. Le roi n'eut i)as de peine à leur accorder ce qu'il 
soubaitoit passionnément, et le prince son fils alla se mettre à la 
lête de l'armée, et quelque temps après fit bombarder Kaminiec, 
mais avec peu de succès. 

Ce fut à peu près dans le même temps que le Roi fit M. le 
prince de Tingry duc et paii-, et tout le monde attribua plutôt 
cette grâce au crédit de Mme la ducbesse de Cbevreuse, sa belle- 
mère, qu'à celui de M. le marécbal duc de Luxembourg, son 
l)ère. 

Il y avoit déjà quebiucs mois que M. le duc de Mortemart éloit 
tombé dans une maladie de langueur assez fâcheuse, et cela 
avoit empêché qu'il n'allât commander l'armée navale du 
Roi dans la Méditerranée; son mal augmenta encore au com- 
mencement d'octobre, et, comme les médecins de Paris ne lui 
donnoient qu'un médiocre soulagement et d'assez foibles espé- 
rances pour sa guéri son, il se mit entre les mains d'un certain 
prêtre qui avoit été aumônier de M. l'évêque de Bayeux ^ et ((ui 
avoit guéri depuis peu M. le maréchal de Bellefonds d'une 

i. Il y faisoit travailler avec une dilijicuce prodigieuse; mais les cour- 
tisans apprébeiidoient beaucoup que ce bâtiment fût achevé, s'imagiuant 
(jue, quand il seroit prêt, le Roi seroit encore moins visible qu'à son ordi- 
naire. 

2. C'étoit un faux bruit, car les Polonais sont troji jaloux du commande- 
ment pour le céder même au fils de leur roi, et ce ne fut que par hon- 
neur qu'ils le menèrent avec eux à la guerre ; mais, par pobtique, la reine 
de Pologne faisoit courir ces sortes de bruits. 

:i. Il étoit frère de M. de Nesmond, président au mortier du parlement 
de Paris. 



OCTOBRE 1687 93 

grande maladie, et Von espéroit qu'il le tireroit d'iulriguc, 
pourvu que les iiK^deriiis ne rempôchassent pas d'agir lii)roment 
pour sa gut-risoii. 

Quelques jours après, on sut (jue l'Empereur avoit écrit une 
gi-andu lettre à la diète de Ratisbonne, par laquelle il se plai- 
gnoit fortement du roi de France, faisant connoître que, pendant 
(pie l'armée de l'Empire ètoit au fond de la Hongrie contre les 
infidèles, le Roi se rendoit maître des deux bords du Rliin, for- 
titioit des places de tous côtés dans les terres de l'Empire, et 
entit'prenoit mille choses semblables contre toute la foi des 
traités. Cette lettre faisoit un grand bruit dans l'Europe, 
parce qu'il sembloit que l'Empereur en voulût ameuter tous les 
|)i'inces pour se joindre à lui contre la France, ce qu'il ne pouvoit 
faire sans avoir auparavant fait la paix avec les Ollomans. 

Ce fut en ce temps-là que M. le maréchal de Lorge, capitaine 
des gardes du corps en quartier, tomba malade à Fontainebleau 
d'une espèce de llux de sang qui l'obligea de quitter le bâton, 
lie soi'te que comme M. le maréchal de Luxembourg étoit 
malade à Paris et que M. le maréchal de Duras étoit en ses 
terres de Gascogne, M. le duc de Noailles se trouva à la cour 
seul capitaine des gardes du corps et fut obligé d'y rester pour 
servir auprès du Roi, quoiqu'il fût en même temps obligé de 
parlii- pour aller tenir les Etats de Languedoc; mais le Roi dé- 
[lècha un courrier pour en faire retarder la convocation de quel- 
ques jours, pendant lesquels la lièvre ayant (juilté M. deLuxem- 
boiii'g, il vint à Fontainebleau prendre le bâton auprès du Roi, 
et M. de Noailles partit pour le Languedoc, d'où M. de La 
Trousse étoit arrivé à la cour depuis peu de jours, parce que, 
comme il commandoit en cette province par une commission 
extraordinaire, il ne ponvoil pas s'y trouver avec M. de Noailles, 
qui y commandoit aussi pai' commission en qualité de gouvei'- 
neur, en l'absence et pendant le bas âge de M. le duc du Maine, 
qui en étoit gouverneur titulaire. 

On sut aussi dans le même temps que les Etats de Bretagne, 
ipii se tenoient alors à Saint-Brieuc, avoient accordé au Roi deux 
millions deux cent mille livres et qu'ils avoient nommé M. reve- 
nue de Saint-Brieuc et M. le comte de Gacé pour leurs députés. 
I.e premier, qui étoit frère dumanjuis deCoëllogon et beau-frère 
du manjuis de Cavoye, grand mairchal des logis du Roi, avoit été 



94 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

dépuln par un véritable droit, qui est acquis à tous les évoques 
des villes dans lesquelles se tiennent les Etats de Bretagne, et 
ce sont eux qui ont l'honneur de porter la parole quand les dé- 
putés viennent Jiaranguerle Roi. Pour M. de Gacô, qui étoit frère 
cadet de M. le comte de Matignon et par conséquent beau- 
frère de M. de Seignelay, il n'auroit assurément pas été nommé 
à cette dépulation, parce que les Bretons sont fort jaloux de 
nommer des députés de leur pays; mais comme, en partageant 
avec ses frères, la terre de Matignon, située en Bretagne, lui étoit 
échue, M. de Seignelay, qui savoit bien que les Bretons ne le 
nommeroient pas de leur bon gré, lui procura une lettre de 
cachet du Roi, par laquelle Sa 3Iajesté enjoignoit aux Etats de 
le nommer pour député, chose absolument inouïe jusqu'alors, 
les rois ayant toujours laissé à la noblesse de Bretagne les suf- 
frages libres pour choisir leurs députés. 

On apprit aussi la décadence de la fortune de M. d'Harrouys, 
trésorier des Etats de Bretagne, auquel M. de Fieubet, qui étoit 
l'homme du Roi aux Etats, refusa d'allouer deux cent mille écus 
qu'il avoit payés pour diverses gratifications qui avoient été 
faites par l'ordre des Etats, de sorte que, comme on lui avoit 
encore rayé une somme de cent mille livres sur l'intérêt de son 
argent qu'il s'étoit toujours fait payer par la province, il se trou- 
voit tout d'un coup faire une perte de sept cent mille livres, et il 
n'y avoit point de doute qu'il en scroit ruiné absolument '. 

10 octobre. — Le 10 du mois d'octobre, M. le comte d'Ar- 
magnac, grand écuyer de France, courant le cerf dans la forêt de 
Fontainebleau avec les chiens de M. le chevalier de Lorraine, son 
frère, fit une si grande chute qu'il se cassa le bras droit et se 
froissa tout le corps, de sorte (juc si M. le comte de Marsan, son 
frère, n'avoit pas couru par hasard derrière lui. il auroit été en 
danger de mourir dans la forêt. Cet accident fut à la vérité très 
fâcheux pour lui; mais, comme il n'en eut que le mal et que 
Félix, premier chiruigien du Roi, lui remit le bras parfaitement 
Ijien, ce malheur lui fut en quel(|ue manière avantageux, puis- 
(ju'il fut cause que le Roi lui donna des marques d'une affection 
toute particuhère, ([u'il n'avoit jamais données à personne qu'à 



1. Il avoit toujours eu ua trè^ méchaut ordre daus ses affaires, et 
encori' plus qu'où ue le croyoit alors. 



15 OCTOBRE 1687 9& 

lui, cl (|ue toute la cour lui témoigna à l'envie un empressement 
qui faisoit assez ronnoîtro comltlen il ôtoit aimé et considéré de 
tout le monde. 

On sut à peu près dans ce temps-là que le maniuis de Lavardin, 
allant à son ambassade de Rome, avoit eu une alVaire avec la ville 
de Lyon, prétendant qu'elle ne lui avoit pas rendu les honneurs 
(|uiliii étoient dus; que M. rarclievè(|ue lui en avoit fait faire 
des excuses qu'il n'avoit pas voulu recevoir, et que, M. de La- 
vardin en ayant écrit à la cour pour en demander justice, il en 
avoit reni uni' répi'imande au lieu de ce qu'il souhaitoil. Comme 
il conliuuoit sa roule, on apprit que le Pape s'opiniàlroil à ne le 
vouloir point recevoir et à refuser au Roi les immunités qui lui 
apparlcnoient, ayant même donné un lu'ef par lequel il excom- 
iniinioil ipso facto tous ceux qui voudroient les rétabli)' direc- 
lenieut ou indirectement ', ce qui obligea le Roi de commander 
six ou sept cents cadets de marine ^ ou officiers réformés pour 
aller à Rome avec M. de Lavardin empêcher (pi'on ne violât les 
droits attachés de tous temps à la personne de ses ambassa- 
I leurs. 

Qiu'hjucs jours après, le Roi, à son lever, parla de telle ma- 
nière au sujet du petit nombre qui resloit de chevaliers de ses 
ordres que tout le monde crut, sans en pouvoir douter, qu'il 
avoit envie d'en faire bientôt une promotion, ce qui mit tous les 
piêli'iidantsdans un grand mouvement. 

15 octobre. — Le 15 d'octobre, on eut à la cour la nouvelle 
de la prise d'Esseck et de Valpo, en Hongrie, que le général 
Diinnwald avoit pris sans aucune résistance, parce que les Turcs 
les avoient abandonnés y ayant seulement laissé leurs malades qui 
n'avoient pas eu la force de les suivre ; mais ce qu'il y a d'extraor- 
dinnire fut ([ue les Impériaux trouvèrent dans Esseck une très 
grande (|uanlité ib; loules sortes de munitions, et l'on ne pouvoit 
pas comprendre pourquoi les Turcs avoient abandonné Esseck, 
i|ui étoil lu clef de leurs frontières, principalement dans un temps 
(MÏ les Impériaux n'étoient aucunement en état de rien entre- 



1. C'est-à-dire que sans qu'il fût besoia d'autre fulmination, tous ceux 
iHii préteadoieut soutenir leurs immunités et la France seroient excom- 
muniés. 

'^. Ce nombre étoit d'abord commandé, mais dans la suite on n'y en 
t'uvoya que trois à quatre cents. 



9() MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

prendre. Cependant les Vénitiens avoient assiégé Caslelnovo, 
place de Dalmatie, et les Tnrcs, ayant tenté d'y jeter du secours, 
avoient été battus, de sorte (|ue la fortune les abandonnoit de 
tous côtés, et que l'on ne doutoit plus de leur extrême foiblesse, 
outre qu'on avoil (|uelque nouvelle des grands mouvements ipii 
étoient à Conslantinople. 

Ce fut à peu près dans le même temps que le mar(iuis de 
Montrevel, commissaire général de la cavalerie légère, demanda 
permission au Roi de se défaire de sa charge, et l'on commença 
à nommer ceux qui se mettoient sur les rangs pour en avoir 
l'agrément, entre lesquels les principaux paraissoienl être le mar- 
quis de Noailles ' et le comte du Bourg ■, tous deux mestres de 
camp de cavalerie. 

En ce temps-là mourut d'une mort assez précipitée le mar- 
quis de Clermont-Croisy ^ de l'illustre maison de Tonnerre, car il 
arriva le soir à Fontainebleau, et il étoit mort le lendemain à 
<puitre heures du soir. C-ependant les médecins, après l'avoir fait 
ouvrir, ne trouvèrent aucune cause apparente de sa mort. Il avoit 
autrefois été cornette des chevau-légers de Mgr le Dauphin, et 
le Roi l'avoit choisi pour cet emploi avec une distinction paiticu- 
lière, dans un temps où il composoit cette compagnie de deux 
cents ofliciers réformés et qu'il en donnoit le commandement au 
marquis de La Vallière \ frère de sa maîtresse ; il lui avoit aussi 
donné en même temps une charge d'écuyer pai- quartier, ayant 
alors dessein de remplir ces petites charges de plusieurs cadets 
de bonne maison -^ Depuis, ([uand il créa les menins de Monsei- 
gnein% il nonnna le même M. de Clermontpour être du nombre; 
mais il le remercia de cet honneur pour des raisons que les cour- 
tisans ne purent pas bien comprendre : et, comme il avoil vendu 

1. Il étoit radet des frères de M. le duc de Noailles. (•(Hiitaine des gardes 
du corps du roi. 

2. Gentilhomme de Bourgogne fort bien fait et i(ui avoit eu, à ce que 
l'on croyoit, la protection de M. de Louvois ; et il falloil l'avoir dans cette 
charge, à moins que de vouloir s'exposer à bien des dégoûts. 

.'i. C'étoit un homme dont la vie avoit été assez mêlée de bonheur i-l 
d'infortune, et peut-être qu'il auroit été fort heureux s'il avoit suivi 1, 
fortune dont le Roi lui avoit ouvert le chemin. 

4. C'étoit un graud homme, bien fait et fort bon honnue: mais il mourui 
assez jeune en l'année KlT.'i, d'une fistule au derrière. 

• 1. Cela auroit été beaucou[j mieux, et les charges de gentilhomme ordi- 
uairc et d'écuyer ne devroient jamais être possédées que par des gens de 
condition. 



OCTOBRE 1687 97 

la cornette des clievau-légcrs de Mgr le Dauphin, il ne lui restoit 
pour toutes ciioses quand il mourut que sa charge d'écuyer qui 
tiil demandée par heaucoup de gens, mais particulièrement par 
M. le duc de La Rochefoucauld, ipii, ayant toujours élè des amis 
de feu M. de Clermont, insista fortement auprès du Roi pour 
l'obliger de donner cette petite charge à un des h'ères du 
ilrlimt ', ou à ses créanciers, qui étoient en gi-and iiomhre. 

Quehiucs jours après, on sut que Mme de Monlchevrcuil avoit 
prié le Roi d'agréer la démission de sa charge de gouvernante 
(U'> filles d'honneur de 3Ime la Daupliine, et par là elle donna 
au\ courtisans une grande matière de discourir. Les uns disoient 
que le poste qu'elle occupoit ne convenant guère à la dignité de 
chevalier du Saint-Esprit qu'on ne doutoit point qu'elle n'obtînt 
pour son mari par la faveur de Mme de Maintfnon, elle avoit 
voulu faire ce pas auparavant que le Roi fît une promotion. Les 
autres disoient que c'étoit pour passer plus facilement à la charge 
de dame d'atour de Mme la Daupliine, que Mme de Maintenon 
vouloit faire tomber entre ses mains en lui donnant sa démis- 
sion -. Tout cela ne paraissoit pas sans fondement et pouvoit 
même être fort véritable, car les gens d'esprit, comme étoit 
Mme de Montchevreuil, ont souvent plusieurs vues difïérentes 
dans ce qu'ils font, alin que, si les unes ne réussissent pas, ils 
aient au moins le plaisir de voir réussir les autres. Mais, si c'étoit 
là It's véritables motifs de Mme de Montchevreuil, il est certain 
que la conjoncture qui se présenta lui donna lieu de prendre 
son parti. M. le Duc, ayant, selon la mauvaise coutume des jeunes 
gens, lu un certain livre tout rempli d'ordures, le pi'êta à une 
des tilles de Mme la Daupliine, laquelle, à ce qu'on disoit, le 
prêta à une de ses compagnes, et, celle-ci n'ayant pas eu assez 
de précaution, le livre fut découvert, et porté à Mme de Monf- 

1. Il avoit été capitaine au réf^'iment des f,'ardes et avoit veudu sa 
charge par quelque cllagriu ; mais h' lîoi, qui ne vouloit pas soufTrir qu'où 
s'accoutumât à quitter sou service par chagrin, répondit sèchement à 
M. de La Rochefoucauld, qu'il ne savoit qui étoit ce chevalier de Cler- 
mont dont il lui parloit et qu'il ne le connaissoit pas. 

2. On ne doutoit pas que ce ne fût l'intention de Mme de Maiutiiuon 
et de Mme de JMoutchevreuil, mais Mme la Daupliine s'y opposoit de tout 
son pouvoir, parce qu'elle vouloit l'aire tomber cette place à Mlle de 
Bezzola, l'une de ses femmes de chambre, qu'elle avoit amenée de Ravière 
et qu'elle aimoit tendrement ; et c'étoit ce qui faisoit peu de liaison entre 
elle et Mme de Maintenon. 

H. — 7 



98 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

clievrciiil, laquelle no manqua pas iFeii avertir Mme de Maiiitenon 
et, selon les apparences, concei'la avec elle ce qu'elle avuit à 
(lire au Roi. Sa Majesté étant venue le soir au retoin- de la 
chasse chez Mme de Mainlenon à son ordinaire, Mme de Mont- 
chevreuil lui exposa le fait, lui dit (pi'elle ne [»ouvoit i)lus ré- 
pondre de la conduite de ces tilles, (jui se gouvernoient si mal, 
et le supplia d'agréer la démission de sa charge. Cette conver- 
sation dui'a longtemps, et sur la lin le Roi envoya M. le maréchal 
de Luxembourg, qui avoit alors le bâton de capitaine des gardes 
du corps auprès de lui, chercher Monseigneur cliez Mme la prin- 
cesse de Conti et lui dire de venir lui parler : ce qu'il fit sur-le- 
champ. Après avoir resté quelque temps chez Mme de Maintenon. 
il s'en alla chez Mme la Dauphine, qu'il entretint en particulier 
dans son cabinet, et enfin, après toutes ces allées et venues, 
on sut (pie Mme de Monlclievreuil avoit donné sa démission. 
Mais les courtisans avides de nouveautés, et qui pénètrent, ou 
croient pénétrer dans les mystères les plus cachés, imaginèrent 
encore une troisième raison de la démarclie de Mme de Mont- 
chevreuil, et leur sentiment fut fondé sur ce que le Roi avoit 
envoyé quérir Monseigneur tout exprès. Rs disoient donc que 
Monseigneur étoit depuis quelque temps amoureux de Mlle de la 
Foi'ce, fille d'honneur de Mme la Dauphine, et qu'il ne s'en cachoit 
pas assez pour empêcher les moins clairvoyants de s'en aperce- 
voir; que Mlle de Riron étoit intime amie de Mlle de La Force, et 
que Mme de Montchevreuil, prévoyant l'embarras où elle alloit se 
trouver ayant à répondre au public de la conduite de Mlle de La 
Force et se trouvant exposée à déplaire à Monseigneur ou à Mme 
la Dauphine, et peut-être à tous les deux, elle avoit pris très 
sagement le parti de se défaire de sa charge. On assura donc (jue Ir 
Roi, étant très mal satisfait de la conduite des filles, alloit cass"r 
la chambre entièrement et (pi'il créei-ait des dames du palais de 
Mme la Dauphine pour la suiM-e à la place des lilles d'honneur; 
que pour plaire à Monseigneur il marieroit Mlle de La Force et 
Mlle de Riron, et qu'on rendi-ait les (puilre aulnes à leurs pa- 
rents; mais en véi'ité il sendde (jifou déshonora bien facilement 
tant de filles de qualité, pai-mi lesquelles il s'en trouvoil de fort 
vertueuses, et entre autres Mlle de Rellefonds, à laquelle certai- 
nement tout le public rendit justice en celte occasion. 
R V avoit encore dans le même temps une all'aire qui faisoit 



20 OCTOBRE 1687 99 

bien (lu bruit. M. lo [)\u% étant venu à Paiis, avoil donné à 
dîner à un certain nombre de gens de qualité, (jui étoicnt un 
peu suspects de débauche ; et, après le repas, ils avoient tous 
été ensemble chez la Chevalier, célèbre in... de ce temps-là. Le 
Roi fut averti de celte débauche, et M. le Duc étant i-evenu, il lui 
en fit une vigoureuse réprimande et lui dit (pril chasseroit de 
la cour tous ceux qui avoient été cause (|u'il étoit allé dans ce 
lieu infâme. M. le Duc avoua (|u"il avoit tort, mais il se chargea 
(le toute l'iniquité et protesta au Roi que c'étoit lui qui avoit 
obligé ses amis à y aller, et même qu'ils avoient fait tout leur 
possible pour l'en dissuader ' ; cependant on dit à la cour pendant 
quelques jours que ces gens-là ne nian(|ueroient pas d'être 
chassés. Mais cette alTaire n'eut d'autres suites, sinon qu'on en- 
voya un officier de la prévôté de l'hôtel arrêter la Chevalier et 
la conduire à laRaslille, d'où on la transféra à l'hôpital général - 
pour y demeurer le reste de ses jours. 

Peu de jours après, on apprit que la raison pour laquelle les 
Turcs avoient abandonné Esseck étoit que leur armée s'étoit 
révoltée contre le grand visir, qui avoit été obligé de s'enfuir 
jusqu'à Andrinople, et que son armée avoil marché jusque sous 
Belgrade. On ajoutoit que le Grand Seigneur, mal satisfait de ses 
services, avoit envoyé ordre de l'étrangler; mais, quebju'un de 
ses amis lui ayant depuis représenté qu'il n'y avoit pas eu de sa 
faute dans tous les malheurs qui étoient arrivés depuis peu, il 
avoit (envoyé un contre-ordre, et (|u'on ne savoit pas s'il seroil 
arrivé assez à temps. Cependant on eut nouvelle que les Véni- 
tiens avoient pris Castelnovo, et l'on disoitmême qu'ils s'étoient 
rendus maîtres de toute l'île de Nègrepont et de la forteresse 
qui en est la capitale, mais cette dernière prise n'éloit. pas si 
certaine (jue la première. Il couroit aussi un grand bruit que les 
Turcs vouloient faire la paix, et que pour cet elTet ils donnoient 
toute la Hongrie à l'Empereur. Kaminiec aux Polonais, et Candie 
aux Vénitiens; belle nouvelle si elle avoil été \érilable, mais on 
sut peu de jours après qu'elle n'avoit aucun fondement. 

20 octobre. — Vers le 20 d'octobre, on sut que le Roi alloil 

1. Soit que cela lût vrai on uon, il y avoit toujours de la géuérosité 
dans la coutluite de ce jeune priuce. 

2. Ou y en mit encore depuis un très grand nombre qui faisoient le 
même métier. 



100 MÉ.MOIRKS DU MARQUIS DE SOURGIIES 

foililit'f Landau, parce (jne cYHoil iino villo d'Alsace ', mais c'éloU 
une \\\\t' Impt'riale, cl Ton assiiroil (|iie par le traité de Munster, 
par leipiel l'Empereur avoil cédé l'Alsace au Roi, il en avoit 
excepté toutes les villes impériales -; ce qui ne laissoit pas sujet 
de douter que ce ne fût là un nouveau sujet de plainte que la 
France donnoil à l'Empereur et à toute l'Allemagne; mais les 
mêmes raisons qui appuyoienl la réunion de Strasbourg à la 
couronne étoient invincibles pour la réunion de Landau. 

On murmuroit aussi que la France alloit avoir un grand démêlé 
avec les Suisses, qui avoit pour fondement ce (|ue je vais dire : 
quand la ville de Genève se révolta contre le duc de Savoie, après 
avoir abandonné la religion catholique, elle entraîna avec elle le 
pays de Gc\ et une partie de la Bresse; elle usui'pa aussi en 
même temps tous les bénélices qui se trouvèrent dans les deux 
pays. Dans la suite du temps, les rois de France échangèrent le 
marquisat de Saluées, qu'ils avoient au delà des monts, contre la 
Bresse et le paysdeGex, (pie les ducs de Savoie avoient alors en 
deçà les monts à la bienséance des François, comme le marquisat 
de Saluées étoit aussi à leur bienséance. Par cet échange, tout ce 
<pii dépendoit de la Bresse et du pays de Gex appartenoit aux 
rois de France, comme il avoit appartenu aux ducs de Savoie. Le 
Roi, dont la piété ne pouvoit souffrir que des abbayes et d'autres 
biens ecclésiasli(iues de son royaume fussent entre les mains d'un 
peuple huguenot, lit dire à messieurs de Genève qu'ils eussent 
à lui restituer tous les bénélices qu'ils possédoient dans la Bresse 
et dans le pays de Gex ^ Les cantons suisses pi'otestants, qui 
étoient prolecteurs de la ville de Genève, lui envoyèrent aussitôt 
des ambassadeurs pour le supplier de considérer (]ue (juand le 
roi Henri IV, son grand-père, lit échange du marquisat de Saluées 
contre la Bresse et le pays de Gex, il accorda à la ville de Ge- 
nève à la prière des cantons qu'elle deuieurcroit en paisible i»os- 

1. Il ue for!,ifioit pas toutes les villes d'Alsace, mais celle-là étoit impor- 
tante, pour couvrir la frontière du côté de Pliilii)sbourf;. 

2. Toutes ces villes impériales s"étoient autrefois révoltées contre leurs 
seiyneurs légitimes ; et, eu se faisant républiques, elles s'étoieut appuyer- 
de l'autorité des empereurs, dont elles ri'connaissoient la protection ]i.ir 
quelques légers tributs ; mais, dans le fond, celbîs d'Alsace appartcnoieut 
légilimoment aux seigneurs d'Alsace, lesquels les ayant cédées à la France 
elles lui appartenoieut légitimement. 

:(. On croyait que le P. de la Chaise jioussoit le Koi à cette entreprise, 'l 
il éloil certain ipu' .M. «le Louvois n'aumit pas été d'avis qu'on l'y poussât. 



20 OCTOBRE 1687 101 

-lésion (lo tous los biens ecclosiasiiqnos (|ii'»'lle [tossçdoil alors 
■ lins ces (leii\ pays; (jiie le roi Louis Xlll, son \)èn', avoit eu 
envie lie l'obliger à en faire la restitution, mais que, après s'être 
) lil représenter les traités et avoir écouté les l'eiiiontrances des 

tiitons. il avoit conlirmé la ville de Genève dans la possession 
lie ces biens ecclésiastiques; que même, depuis le règne de Sa 
31,ijesté, elle en avoit encore obtenu de nouvelles confirmations, 
'l qu'elle étoit prête de lui faire voir la vérité de ce ([u'elle 
;nançoit, par les traités qui avoient été faits entre la France et 
les cantons, et par les lettres de Sa Majesté et des rois ses pré- 
décesseurs. Ces raisons paraissoient pressantes, et il étoit dild- 
€ile de se défendre au moins d'entrer en discussion de la vérité 
du fait; mais on se tira dintrigues par répondre aux trois am- 
bassadeurs qui étoicnt venus de la part des cantons protestants, 
qu'on ne les i-econnaissoit point pour aml)assadeurs, parce ([u'ils 
ne venoicnt que de la part d'une partie des cantons, et que, 
quand ils viendroient de la part des treize cantons, on aviseroit 
■ce qu'on auroit à leur répondre. 

Quel(pics jours après, le Roi donna la charge d'écuyer, qui étoit 
vacante par la mortde M. de Clermont,à duMont, écuyer cavalca- 
dour de Monseigneur, lequel apparemment lui procura ce bienfait. 

Ce fut à peu près dans le même temps (pie mourut Mme la 
marquise de Chausseraye, sœur de feu M. le duc de Brissac, de 
Mme la maréchale de La Meillei-aye cl de défunte Mme de 
Eiron. Elle laissoit de deux lits dilTérents M. le marquis de La 
Porte, capitaine de vaisseau, et Mlle de Chausseraye, Mlle d'hon- 
neur de Madame. 

On sut alors (pii' l'armée de l'Empei'eur avoit jiris ses (juar- 
tiers d'hiver dans la Ti-ansylvanie, dont le prince lui avoit livré 
deux de ses plus considérables pour sa sûreté; grande alTaire 
pour rétablir des troupes fatiguées et pour attirer les soldats de 
toute l'Allemagne dans les troupes de l'Empereur, la Transylva- 
nie étant un pays fort gras, où il n'y avoit eu de guerre depuis 
des siècles entiers, et où par conséquent les quartiers d'hiver dé- 
voient être excellents! On ajoutoit i[ue la Moldavie oiïrait douze 
cent mille florins, et que Diinnwald avoit mandé qu'il avoit trouvé 
dans Esseck des vivres et des munitions pour entretenir pendant 
trois ans un corps d'armée considérable, et qu'il s'éloit cru obligé 
de fortifier la ville basse, alin de les conservei*. 



102 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

29 octobre. — Le 29 trocloliro, Mme la Daupliino, voulant 
l'airv ses dévotions la veille de la Toussaint, envoya quéiir le 
P. Freyg, jésuite allemand, son confesseur; mais, comme elle 
raisonnoit avec lui toute seule dans son ral)inet, il commença à 
bégayer, et, MmelaDaupliine lui avant dit (ju'il se trouvoit mal, 
il tomba d'une apoplexie entre ses bras, et même il la fit tombct- 
par sa cliute; elle s'écria de frayeur', et, à son cri, ses femmes 
entrèrent avec l'autre jésuite compagnon de son confesseur, qui 
le lit reporter à sa cbambre, où il mourut la nuit suivante. 

30 octobre. — Le dernier jour doclobre, M. de La Cbaise, 
frère du P. de La Cliaise confesseur du Roi, arriva de Lyon à 
la cour, et le Pioi lui dit en arrivant que son alTairc pour la cbarge 
de capitaine des gardes de la porte étoit lorminée avec M. de 
Saint- Vallier, mais il survint (luelques difficultés qui la firent 
encore traîner pendant quchpif temps. 



XOYEMBUE 10S7 

1er novembre — Le jour de la Toussaint, le Roi lit ses dévo- 
tions et touclia les malades des écrouelles, suivant sa coutume. 
L'après-dînée, il entendit le premier sermon du P. de La Rue, 
jésuite, (|ui devoit prêcher TAvent devant lui, et ensuite il dis- 
ti'ibua les bénéfices quiétoient vacants. Il donna la petite abbaye 
de Livry, proche Pai'is, à l'ancien évèque de Nîmes, le([uel obtint 
en même temps de Sa Majesté ((u"<'lle créât une ])ension de cincf 
cents écus sur ral)l)aye de Lire, qu'elle lui avoit donnée il 
y avoit quelque temps, en faveur de l'abljô de Loyac -, lequel 
l'avoit beaucoup secondé dans les travaux (|u"il avoit eu à sup- 
porter pour la conversion des huguenots : chose très généreuse 
et très louable, et dont on avoit encore vu peu d'exemples, 
hormis en la personne de M. révê(|ue de Chàlons, qui avoit aussi 
obtenu du Roi quil créât sur son évéché une pension pour un 
de ses amis, qui s'appeloit M. de Gaignières et qui étoit un fort 
honnête gentilhomme attaché à Mllo de Guise. Le Roi donna 

1. On eu auroit bien ù moins, et il lui resta des pensées si noires de cet 
accident, qu'au lieu d'aller à confesse, comme elle l'avoit prémédité, elle 
trouva à pro os d'aller à la comédie. 

2 G'étoit un homme de Languedoc qui étoit peu connu à la cour. 



NOVEMBRE 1687 103 

;iii:^si iino autro aM)ayo au lils do M. du Bourg, (fui faisoit la 
I liariic di' maréchal des logis de la cavalerie '. Pour les autres 
liénélices, ils ne valoient pas la peine d'en faire ici le détail. 

II y avdil, peu do jours après, dos gens à la cour (|ui disoieut 
<|iio i'atVairo des llllos do Mme la Daupliine se raccommodoil ; 
mais d'autres assuroient que cela n'étoit pas véritable, que le 
(lossoin du Roi étoit toujours de casser la chambre, (ju'il attcndoit 
soiiltMuonl roccasion de marier Mlles de La Force et de Biron, 
'■I môme que la première épousoit le marquis de La Chastre ^ 
ol la seconde le mar([uis do Bouligneux ^; mais la suite lit voir 
Combien la nouvelle de ces deux mailagos avoil peu de fonde- 
ment, aussi bien que le bruit qui couroit que le marquis de 
Nesles demandoit Mlle de La Force en mariage à condition (jue le 
lloi le fît duc et pair. Ce (jui étoit de certain étoit que le Roi 
avoil donné deux mille écus de pension à Mme de Montchevreuil ; 
mais on avoit tenu la chose secrète. 

A peu près dans le même temps, Mme la marquise d'Ogliani, 
amltassadrice de Savoie, vint à la cour avec Mme la marquise de 
(lliàlillon, sa lîUe, et elle eut tous les honneurs des ambassa- 
(hices, c'est-à-dire ({u'elle s'assit chez Mme la Dauphine et que 
le Roi la baisa, aussi bien que sa fdle. 

On eut alors nouvelle que les vaisseaux du Roi avoicnt encore 
pris un vaisseau d'Alger, et ces fréquentes prises faisoient 
espérer (|ue les Algériens seroient bientôt foiTés à demander la 
paix. 

1 . Il avoit été iKJurri pai-^e du maréchal iriluiuién'.-^, et, étant parvenu à 
être capitaine de clievau-léj,'ers, il avoit eu assez d'esprit pour s'insinuer 
dans l'esprit de* M. de Louvois, qui lui avoit fait faire la charge de maré- 
chal des logis de la cavalerie, et ensuite il l'eu avoit fait inspecteur. 

2. Gentilhomme de qualité et très bien fait: il étoit colonel d'infanterie 
et neveu de la maréchale d'Uuniières ; son père mourut en 1664 à Gigeri, 
place d'Afrique, où le Roi avoit envoyé un corps de troupes pour y faire 
un poste considérable et capable d'empêcher les corsaires de la côte d'Al- 
ger de croiser les mers en sûreté. 

Il avoit mangé tout son bien; mais sa veuve, qui avoit été une des plus 
belles fenuiies de France, et sa belle-mère, nommée Mme de Rozières, con- 
servèrent à son fils au moins dix mille écus de rente. 

Le jeune La Chastre avoit assez d'envie d'épouser Mlle de La Force, mais 
sa grand'mère n'y voulut jamais consentir. 

;!. (îciitilhomme de Uourgogne de grande maison et très riche, mais qui 
déclara (|u'il aimeroit mieux mourir que d'épouser une fille de Mme la 
Dauphine, peut-être par l'amour qu'il avoit pour la belle Mlle de Rare. 

Il étoit aussi colonel d'infanterie. 



-104 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On appfil, peu do jours après, (pie le Roi faisoit raser les 
forliliealioMS de Cliarleville ' et du Mont-Olympe : grande afllio 
tlon pour le marquis de Palaiseau, qui en étoit gouverneur; mais 
offerlivement il y avoil trop de places en France, et, comme le 
Roi on faisoit l)àtir de nouvelles sur la frontière, il étoit fort à 
propos qu'il en fil raser quelques-unes des moins nécessaires au 
dedans de son royaume. 

On disoit quel({ue temps après (pie le lils aîné de M. le con- 
ti'(Meur général, (pii étoit revenu depuis peu dltalie et qui étoit 
conseiller au pai'lement de Pai'is, épousoit au premier jour 
Mlle de Rosembeau ^ grande héritière de Rretagne; mais cette 
alïaire fut rompue i)i'es(pie dans le même temps qu'on la crut 
laite, et elle se renoua et se rompit encore plusieurs fois. 

On sut alors que Tabbé Servien, camérier du Pape, avait eu 
ordre du Roi de sortir de Rome et de venir à une abliaye qu'il 
avoit en France, pour y demeurer tant ([u'il plaii'oit à Sa Majesté, 
et l'on ne doutoil pas (pi'il n'eût obéi à cet ordre, quelque dur 
et quelque rigoureux (ju'il pût être poui' lui dans un temps où il 
pouvoit espérer que le Pape récompenseroit ses sei'vices; mais il 
y avoit longtemps qu'il étoit ennemi du cardinal d'Estrées, et il 
étoit suri)rcnant qu'il eût pu se maintenir tant d'années de suite 
contre un bomme qui étoit cbai-gé à Rome de toutes les affaires 
du Roi. 

La cour apprit aussi en ce temps-là avec étonnement que 
M. (lu Cbarmel •', capitaine des cent gentilshommes à bec-de- 
corbin et lieutenant de roi de TIle-de-Francc, avoit demandé au 
Roi la permission de vendre ses deuv charges et de se retirer 
de la cour, comme il lit peu de temps après, en «e retirant à 
Paris en la maison de l'institution, (|ui est pi'opi-ement le novi- 
ciat des prêtres de l'Oi-atoire, où il avoit résolu de vivre en lial)it 
de séculier jusqu'à tant qu'il plût à Dieu de le mettre dans un 



1. La propriété en apparteuoit à .M. le duc de Maulouo; et, eu la rasant, 
elle devenoit un mauvais village. 

2. Elle étoit bien demoiselle, quoique son père ne fiM. que conseiller, 
et mille Rens Favoient rcclierchée ; mais les irrésolutions de son père 
avoient fait rompre toutes les népociatious. 

:i. ficulilhomme de Champagne qui avoit commencé par être capitaine 
d'infanterie dans le régiment de Mfxr le Dauphin et que le jeu avoit en- 
suite élevé à une plus grande fortune, de sorte qu'il étoit pair et compa- 
gnon avec les plus grands seigneurs de la cour. 



13 NOVEMBRE 1687 lOo 

t'Ial plus parfait. Cela parut d'autant plus surprenant aux courti- 
sans (lu'ils avoient toujours vu M. du Cliarmel dans le plus 
jurand jeu, et dans tout ce ((u'on appelle le grand monde, sans 
(ju"il paiùt (|u'il eût aucun sujet d'en être dt^goùté, comme etTec- 
tivemcnt il ne l'étoit que par un pur mouvement de dévotion. 

Queltjues jours après, on sut que le Pape avoit déclaré M. de 
Lavardin excommunié, parce qu'il venoit pour maintenir à Rome 
les immunités de la France, et ({u'il l'avoit envoyé déclarer aux 
cardinaux, et en même temps leur faire défense de le recon- 
naître pour ambassadeur; ils répondirent (|uMls obéiroient au 
Pape en ne le reconnaissant point pour ambassadeur, mais ils 
supplièrent en même temps Sa Sainteté de ne trouver pas mau- 
vais s'ils ne le regardoicnt pas comme excommunié. Cependant, 
au lieu de marcher droit à Rome, il avoit pris le chemin de Lom- 
bardie, et il tournoit dans les villes d'Italie à petites journées, 
apparemment poui- donnei- au Pape le temps de prendre un bon 
conseil. 

Les Impériaux avoient dans cet entre -temps pris Visgrad et 
toutes les autres places qui étoient entre les rivières du Drave et 
du Save; conquêtes (|ui assuroient extrêmement celle d'Esseck et 
qui ûtoient toute espérance de secours aux places qui restoient 
encore aux Turcs dans la Hongrie. 

11 novembre. — Le 11 de novembre, Mme la Dauphine 
partit de Fontainebleau avec toute sa cour pour venir à Ver- 
sailles; mais le Roi y demeura encore deux jours, pendant les- 
(|uels il dîna et soupa avec quelques-unes des dames, qui étoient 
l'i'stées tout exprès en assez grand nombre à Fontainebleau. 

13 novembre. — Le 13 du même mois, le Roi donna une gra- 
tification de douze mille livres d'argent comptant et une pension 
de mille écus à un certain Persan nommé Roupli, qui étoit de- 
puis longtemps à la cour. Cet hommi' étoil venu il y avoit quel- 
([ues années en France pour y vendre des pierreries; mais un 
fripon de commis de la douane tie Marseille avoit trouvé moyen 
de lui en escroquer pour quatre mille livres et avoit conduit sa 
friponnerie si finement que le pauvre Persan n'avoit pu en avoir 
justice à Marseille. Il vint donc à la cour; et, malgré le support 
(jue les feiniiers du Roi donnèrent à sa partie, les courtisans 
prirent sa défense et parlèrent si souvent de lui à Sa Majesté, 
qu'enfin clic voulut prendre elle-même connaissance de son 



106 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

alTairo. Ouand elhî reiil approfondie elle découvrit la friponnerie 
du commis, qu'elle Ht condamner aux galères, et elle lit rendre 
les quatre mille livres à Roupli, qui fut tellement touché de la 
bonne justice du Roi, qu'en passant par Venise il acheta un 
grand miroii' à bordures toutes de glaces de nouvelle invention 
et l'envoya à Sa Majesté, qui lui en sut très bon gré, aussi bien 
que toute la cour. Quelques années après, il se mit en tête 
d'amener au lloi douze chevaux persans les plus beaux qu'il 
put trouver; mais, dans le voyage, on lui en vola quatre, et il 
en mourut quatre autres, de sorte qu'il n'en put amener (juc 
quatre en bon état à Versailles. Depuis, il fut exposé à mille 
friponneries que lui firent des Arméniens, et enfin le Roi le prit 
tout à fait sous sa protection en lui accordant une gratification 
et une pension, comme l'on vient de dire. 

Le même jour, le Roi vint dîner à Essonne, ayant dans son 
carrosse Monseigneur, Madame, Mme la Duchesse, Mme la prin- 
cesse de Conti, Mme la duchesse de Ventadour, Mme la prin- 
cesse d'Espinoy ', et Mme de Durasfort, et, comme ilavoit grande 
envie de voir Trianon et qu'il avoit l)eaucoup de relais, il se 
sépara de Madame, qui s'en alloit à Paris, et, étant monté dans 
une petite calèche avec Monseigneur, Mme la Duchesse et 
Mme la princesse de Conti, il arriva entre deux et trois iieures 
à Versailles, où il prit aussitôt un autre carrosse pour aller à 
Trianon. 

Quelques jours après, on disoit que M. le duc de Neubourg 
avoit fait alliance avec le Roi; mais cette nouvelle paraissoit pro- 
blématique, car d'un côté c'étoit une chose difficile à croire que 
le beau-frère de l'Empereur eût aliandoniié ses intérêts pour se 
joindre avec la France; et de l'autre la place de Mont-Royal que 
le Roi faisoit alors fortifier, et qui étoit déjà pi'es(iue au cordon, 
étoit au milieu des états de M, le duc de Neuboui'g et le forcoit 
en quebjue manière à être du parti de la France. 

On disoit à peu près en ce temps-là (lue le jeune comte de 
Gossé - épousoit la fille de M. le maréchal d'Eslrées, et que le 

1. Troisième sœur «le M. le duc de llolian, qui éliùt une des femmes du 
royaume qui avoient le meilleur esprit, comme elle l'a voit bien fait voir eu 
faisant revenir dans sa maison jilus de viugt-ciuq mille écus de rente par 
son savoir-faire. 

2. C'étoit un cadet de la maison de lîrissac, dont le père éloit chevalier 
de l'ordre du Saint-Esprit. 



22 NOVEMBRE 1687 107 

comte (le Tonnerre, premier genlil homme de la cliamlire de 
Monsieur, t^pousoil Mlle de Mennevillelte. sœur d'un des secré- 
taires des commandements de ce prince, laquelle étoit bien faite 
t'I rort iiclii'. 

22 novembre. — Le ±2 de novembre, Mme de Nevet, sous- 
gouvernaiitc df 'SI. b> duc de Bourgogne, mourut subitement 
dans le château de Versailles; mais son grand âge lit (jue peu 
do gens furent étonnés de sa mort. 

On apprit alors que l'armée des Vénitiens avoit pris Athènes, 
laquelle place à la vérité n'étoit pas forte et que Ton considé- 
roit presque seulement par son ancienne l'éputation, mais ([ui 
avoit néanmoins un assez bon château, et qui faisoit voir que les 
Vénitiens étoient entièrement maîtres de la Morée, puisqu'ils 
poussoient leurs conquêtes dans la terre ferme. On assuroit 
aussi que l'on avoit reçu une lettre de Belgrade, par laquelle on 
mandoit que les restes de l'armée des Turcs, qui composoient 
encore un corps de 20 000 hommes, après s'être révoltés contre 
le grand visir, avoienl élu un aga pour leur général, mais que 
cet oflicier, s'étant de tout temps trouvé fidèle au Grand Sei- 
gneur, ce prince lui avoit écrit des lettres, par lesquelles il le 
confirmoit dans le poste où l'armée l'avoit élevé et, lui témoi- 
gnant la conliancf qu'il avoit dans sa fidélité, lui donnoil des 
ordres pour la conservation de la frontière; que cet aga s'étoit 
trouvé fort cml)arrassé entre le Grand Seigneur et les troupes, 
et (pie, ne sachant {}ucl parti prendre, il avoit fait assembler les 
principaux chefs de l'armée, auxquels il avoit lu les lettres du 
Grand Seigneur, et leur avoit dit qu'il vouloitêtre toujours fidèle 
à son maître, (jue s'ils vouloicnt qu'il se servît de l'autorité qu'ils 
lui avoient donnée sur eux pour travailler à la conservation de la 
frontière, il seroitravi de leur commander, mais, que s'ils s'opi- 
niâtroient à la révolte, il aimoit mieux mourir par leurs mains 
que de trahir son maître, et mourir par ses ordres; que les chefs 
de l'armée lui avoient répondu qu'ils ne l'avoient point choisi 
pour général afin ((u'il défendît la frontière, de la conservation 
de laiiuellt' ils ne se soucioiiMil aucunement, ni pour qu'il fût 
fidèle au Grand St-igneur, dont la mauvaise conduite éloit cause 
de toutes les pertes que l'empire Ottoman venoit de faire, mais 
qu'ils vouloient (ju'il les menât à Constantinople pour y faire 
péril' le Grand Seigneur, la sultane, le grand visir, lemuphli, et 



108 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

tous les miiiisli'cs de la Perle ; (lu'en elîet ils ravoieiU forcé de 
se mcllre à leur tête, et (jue le même jour que la lettre avoit été 
écrite, ils avoient marché vers Conslantinople. 

Quelifiies jours après, on vil enfin terminer raiïaire de M. de 
Saint-Vallicr avec M. de La Chaise, qui lui donna pour sa charge 
trois cent quatre mille livres d'argent comptant ' et une honne 
caution pour les cent mille qui resloient. 

A peu près dans le même temps, le Roi donna au lils aîné de 
M. le contrôleur général la survivance de sa charge de président 
au mortier du parlement de Paris , où il fut reçu avec de 
grandes démonstrations de joie '. 

Quelques jours après, on disoit que le prince Louis de Bade, 
premier ministre de l'Empereur et grand ennemi du duc de Loi'- 
raine, était disgracié, et, i)our preuve de cela, on assuroit qu'il 
venoit à la diette de P»atishonne, n'y ayant pas d'apparence 
qu'un premier ministre de l'Empereur se chargeât d'un pareil 
«miploi sans être disgracié. 

A la fin du mois de novemhre, on sut ([ue le Pape avoit 
envoyé ordre à la plupart des troupes qu'il avoit dispersées 
-dans ses états de s'assemhler au plus tôt à Rome, appréhendant 
assurément le nomhre d'officiers que M. de Lavardin menoit 
avec lui ; que Sa Sainteté avoit aussi ordonné aux barons ro- 
mains de lever quelques troupes, et que l'ambassadeur d'Espagne 
en faisoit venir de Naples sous prétexte de défendre son palais. 

On sut alors que le Roi avoit donné ordre pour qu'on arrêtât 
M. d'Harrouys, et que l'on saisît tous ses papiers; mauvaise 
affaire pour ceux qui avoient eu de grandes liaisons avec lui ''. 

On sut aussi que le manpiis de Nesle avoit déclaré son ma- 
dage avec Mlle de Coligny; (pie le marquis de Mailly, son père, 
après s'être plaint ({uelque temps de ce (ju'il étolt destiné à voir 
son fils aîné se marier contre son gré '', étoit néanmoins allé voir 

1. C'étoit une furieuse l'ortune pour nu tiomme comme Uii, mais le crédit 
du P. de La Chaise étoit si grand à Paris, que son fivre auroit trouvé deux 
cent mille écus s"il eu avoit eu besoin. 

2. Outre les acclamations qui suivent ordinairement les enfants dt>s 
ministres, il est certain que celui-là s'étoit acquis nue bonne réputation 
dans le Parlement. 

.'!. On croyoit que cela pouvoit faire un irrand tort à M. le duc de 
Chaulnes. 

4. Parce qu'il avoit iléjà voulu épouser deux ou trois personnes contre 
•son f!ré. 



2-2 NOVEMBUE 1687 109 

sa helle-lille, mais que Mme de Mailly avoil juié qu'elle ne lui 
pardoiineroit jamais '. 

Cet cxcnqtle de lldélité fui suivi diiii aulir liien dilVérent, car 
le jeune 31. de Biron, qui avoit épousé 3111e de La Force contre le 
consentement de son père, ayant été enlevé de Paris pendant le 
voyage du Roi à Fontainebleau, et enfermé depuis ce temps-là 
à Saint-Lazare \ il avoit, pour en sortir, consenti à tout ce ([uc 
son père avoit souhaité de lui, et, sur son consentement ■', on 
avoit cassé au Parlement son mariage, et Ton avoit seulement 
accorilé quatre mille livres de pension à 3111e de La Force. 

t'-e fut à peu près en ce temps-là qu'on eut nouvelle que le 
niar(|uis de Lavardin avoit enfin fait son entrée dans Rome à 
cheval à la tète de 3o0 hommes '' et suivi de la marquise, sa 
femme, avec ses enfants en carrosse, et de tout le reste de son 
Irain, ([ui êf oit exlrêuifîmenl magnifique, sans qu'il trouvât au- 
cune opposition aux portes de la part de ceux: (|ui font payer 
les droits ', ni qu'il parût aucun sbire "^ dans son quartier. Il fut 
aussitôt complimenté par les ministres des princes étrangers 
dans le palais Farnèse ", où logent tous les ambassadeurs de 
France. Le cardinal d'Estrées, (fui l'y attendoit, ayant été ({uel- 
que temps avec lui, s'en alla trouver le Pape, qui étoit au consis- 
toire avec les cardinaux, et. d'abord i|u'il entra, le Pape lui dit 

1. Les femmes fçardcut moius de iiicsure que les hommes, et ccUc-là 
étoit une maîtresse femme et de laquelle presque tout le bien de la mai- 
sou venoit. 

2. Maisou des pères de la Mission où on enfermoit d'ordinaire les fil* 
de famille qui désobéissoieut à leurs parents. 

•i. Il y avoit des gens qui disoieut que ce n'étoit que pour couvrir son 
jeu et refaire ensuite le mariage avec toutes les formalités nécessaires, 
mais il y avoil autant d'apparence de croire que l'ennui de la prison l'avoit 
dégoiité de Mlle <li' La Force. 

t. Cette manière d'entrer dans Home pour un ambassadeur étoit fort 
extraordinaire ; mais il étoit bon qu'il l'utràt de cette manière, de peur 
qu'on ne lui eût fait quelque insulte s'il étoit entré en carrosse. 

■;. Comme il n'étoit pas reconnu pour ambassadeur, les ueus de la 
douane éloient en droi.t de faire visiter ses bardes et de lui en faire payer 
les droits, mais le I*ape n'avoit pas jugé à propos de le faire, non plus que 
de lui faire refuser les portes. 

6. Ce sont les archers du Barigel ou prévôt de Rome ; et Von croyoil 
que aussitôt que M. de Lavardin seroit arrivé, il ne manqueroit pas d'en 
paraître quel((ues-uns dans son quartier, pour faire voir qu'il avoit perdu 
ses immunités; mais le Pape l'avoit aussi défendu. 

7. C'est le palais des ducs de I\arme, que les ambassadeurs de France 
ont accoutumé d'occuper. 



MO MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

<|iril lui (lonnoil rabsoliilioii ; le (iirdiii;!! (rEstrécs lui répondit 
(juMl ne croyait pas avoir rien fait qui roitliueàl à y avoir recours; 
mais Sa Sainteté lui répondit ipreile savoit bien (lu'il en avoit 
besoin et ([uelle la lui donnoit itar cette raison. Voulant lui 
faire entendre par là qu'elle savoit bien qu il venoit de parler 
avec M. deLavardin, qu'elle regardoit comme excommunié '. 

On vit alors Mlle d'Aleyrac, fdle de M. de Grignan de son 
premier mariage", se retirer auprès de Mme laducbesse d'Uzès, 
sa cousine germaine, croyant avoir de grands sujets de se 
[daindre de monsieur son père et de madame sa belle-mère % 
qu'elle accusoit de rompre tous les mariages que Ton propo- 
soit pour elle^; et cela fut cause d'une rupture ouverte entre 
M. et Mme de Grignan, et Mme la ducliesse d'Uzès, et M. le duc 
de Montausier, son père, avec lesquels ils avoient toujours vécu 
en très bonne intelligence. 



DECEMBRE 1687 

Au commencement du mois de décembre, le comte de Ton- 
nerre, premier gentilbomme de la chambre de Monsieur, frère 
unique du Roi, épousa Mlle de Mennevillette, dont le père étoit 
mort secrétaire des commandements de ce prince et qui avoit 
deux frères, l'un maître des requêtes ^ et l'autre capitaine au 
régiment des gardes; elle eut près de cinq cent mille livres en 
mariage. 

Dans le même temps, Mme la i:omtesse de Soissons '"' accoucha 

1 . Parce qa"il étoit à sou é^'iird daus le cas de la bulle d'excoinuiunica- 
tion qu'il venoit de fulminer à l'égard des immunités, et que c'est un 
péché d'avoir aucun commerce avec les excommuniés. 

2. Sa première femme s'appcloit Mlle de Rand^uiillet et étoit sœur ca- 
dette de défunte Mme la duchesse de .Montausier. 

3. M. de tirignan avoit é]iousé eu troisièmes noces Mlle de Sévigné, 
demoiselle de Bretagne aussi aimable de corps que d'esprit. 

4. Sa sceur aiuée s'étoit déjà faite religieuse, et elle croyoit que M. de 
(Irignan vouloit l'obliger à en faire de même. 

.'i. Il étoit aussi secrétaire des cunnuandeinents de Monsieur, frère du 
Rui. 

G. Une des plus belles fennui's de son temps, et que M. le comte de 
Soissons avilit épouséi; jiar amour, malgré toute sa famille, dans le temps 
([u'elle étoit tille d'honm'ur de Madame. 



DÉCEMBRE 1687 111 

(Ftin (ils, ce qui fut une cxtrrjiie joif pour elle et pour le prince, 
son époux, car elle navoit encore ([ue des lilles. 

Quelques jours après on apprit que le Grand Seigneur, voulant 
engager dans ses intérêts le pacha, qui éloit à la tête de l'armée 
révoltée, lui avoit envoyé olîrir la charge de grand visir, mais 
qu'il Tavoit refusée; et qu'il avoit continué sa marche vers Cons- 
tantinople. d'où l'on croyoit que le Grand Seigneur s'en étoit 
enfui vers la mer Noire dans le dessein d'y attendre les troupes 
qu'il avoit en Pologne, auxquelles il avoit envoyé ordre de le 
venir trouver, mais on ne croyait pas (lu'elles y arrivassent assez 
à temps; et, quand même elles y seroient arrivées, on étoit per- 
suadé qu'elles se joindroient à celles des révoltés. On ajoulott 
(jue le grand visir, le muphti, le caïmacan et les autres minis- 
tres du Grand Seigneur avoient pris la fuite chacun de leur 
l'ôté. 

Quelques jours après, on apprit la mort du marquis de Liche, 
autrement appelé le marquis del Carpio, grand d'Espagne et vice- 
roi de Naples, lequel étoit fils du célèbre don Louis de Haro, 
qui avoit été si longtemps premier ministre du défunt roi d'Es- 
pagne Philippe IV, dont il avoit administré les affaires avec une 
si exacte fidélité qu'à sa mort il se trouva avoir cent mille écus 
(le bien moins qu'il n'en avoit lors(iu'il entra dans le minis- 
tère. 

On disoit aussi que M. le chevalier de Carignan, qui éloit le 
cadet des frères de M. le comte de Soissons et qui, ayant passé 
auparavant quelques années en Allemagne avec feu M. le prince 
■de Conti, s'étoit attaché au service de l'Empereur, où il avoit 
acquis beaucoup de réputation, avoit alors le choix d'épouser la 
lille unique du marquis del Carpio ou celle du comte de Velasco, 
connétable de Castille, la moindre desquelles avoit des millions 
de revenu et une quantité prodigieuse de meubles magnifuiues, 
de pierreries et de vaisselle d'argent '. 

Il y avoit alors une affaire, (jui faisoit bien du liriiit dans l'Eu- 
rope. M. le cardinal de Fiirstenberg, évêque de Strasbourg, qui 

1 . Ce petit camard, qui s'étoit vu longtemps déguenillé et se voyant à 
peine tous les mois une pistole d'arj^^ent comptant, se seroit trouvé bien 
étonné de se voir au milieu de ces biens immenses, et il éloit bien heu- 
reux d'avoir quitté la France, où on ne lui auroit jias donné de l'eau à 
boire, et de s'être jeté dans le service de l'Empereur, «ni il trouvoit de si 
îîrands biens. 



112 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

lioiivcrnoil enlièreiueiU Tespril df M. rélectcui' de Cologne ', 
l'avoil engagé à demander un coadjuteur, dans l'espérance de se 
faire élire pour cette éminente dignité; et, pour cet efYet, rassem- 
blée de ceux qui ont droit de faire Félection commençoit à se 
tenir à Cologne. Il était de Fintérêt de la France d'avoir un élec- 
teur de Cologne aussi dévoué à toutes ses volontés que Fétoit le 
cardinal de Fiïrstenberg et aussi opposé qu'il Fétoit à la mai- 
son d'Autriche -, vu que les apparences étoient que, quand 31. de 
Cologne viendroit à mourir, il n"auroit pas de peine à se faire 
encore élire évoque de Munster, puis(iu'il n'avoit tenu qu'à lui df 
l'être, lorsqu'il alla pour faire élire M. l'électeur de Cologne, et 
que tous les chanoines lui otTrirenl de l'élire lui-même: ce qu'il 
ne voulut pas accepter, et parce qu'il yétoit venu pour faire élire 
son maître, et parce que la France, de laquelle il dépendoit abso- 
lument, n'auroit pas été contente de lui s'il s'étoit approprié cet 
évêché (pi'elle vouloit faire avoir à M. l'électeur de Cologne 
pour le mettre dans ses intérêts; d'autre côté, la maison d'Au- 
triche, qui avoit un intérêt sensil)le à ne pas soiitîrir que le car- 
dinal de Fiirstenberg, son ennemi mortel et créature de la 
France, fût électeur de Cologne, évoque de Munster 'et évêque 
de Strasbourg en même temps, faisoit remuer tous les princes 
d'Allemagne, qui étoient de sa faction, pour empêcher cette 
élection, qu'elle appréhendoit si fort; et l'Empereur avoit écrit 
à l'électeur de Bavière pour le prier de venir à Cologne, afin 
d'empêcher M. l'électeur de Cologne, qui étoit son oncle ^ de 
donner son consentement à l'élection du cardinal de Fiirsten- 
berg; mais M. de Bavière, étant jeune, aima mieux, après une 
longue campagne, songer à se divertir qu'à quitter sa cour et 
venir à Cologne traverser cette élection. 

On sut dans le même temps (jue les Impériaux avoient pris en 
Hongrie la ville d'Agam \ qui étoit une des principales de celles 

1. Il étoit de la maison de Bavière et oncle de .M. l'électeur alors 
régnant; c'étoit un bon liounue, bien dévot, mais qui n'eulendoil pas trop 
les affaires de la politique. 

'2. Il n'avoit pas raison de l'aimer, jjuisque l'Empereur, au commeuce- 
nient des dernières guerres, l'avoit l'ait enlever de force dans Cologne et 
l'avoit retenu prisonnier pendant plusieurs année(f, seulement parce qu'il 
savoit son attachement pour la France. 

;{. Il étoit frère de son père. 

i. Elle fut prise plutôt par famine ([ue par force, et les assiégés y souf- 
frirent de piodigieusos extrémités. 



11 DÉCEMBRE 1G8T 113 

(jui restoienl aux Turcs dans la Hongrie; et on espéroil avec 
raison iiue toutes celles qu'ils y avoient encore lomberoient dans 
peu de temps, ne pouvant avoir aucun secours, et par l'état pré- 
sent des affaires des Turcs, et par leur situation naturelle, car 
cllos t'toient enveloppées de toutes les places que l'Empereur 
a\uit conipiises. 

9 décembre. — Le 9 de décembre, il vint à la cour une nou- 
velle qui mit tout le monde dans un grand mouvement : ce fut 
celle de la maladie du roi d'Espagne, qu'on api)rit avoir eu déjà 
quatre jours durant la fièvre continue; et, comme il étoit d'une 
complexion très foible, on ne doutoit pas que, si son mal conti- 
nuoit, il n'en mourût infailliblement, et cette mort auroit mis le 
feu dans toute l'Europe. Le même jour, il partit un très grand 
nombre de courriers de cbez M. de Louvois, et l'on disoit même 
qu'il en étoit parti jusqu'cà vingt-sept, ce qui fit raisonner diffé- 
remment les courtisans : les uns assurant que c'étoit pour faire 
raarcber des troupes en cas que le roi d'Espagne vînt à mourir, 
les autres disant que c'étoit pour la négociation qui se traitoit 
vivement au sujet de l'élection du cardinal de Fiirstenberg. 

11 décembre. — Le 11, on apprit, par un courrier exprès, 
(jue le roi d'Espagne n'avoitplus de fièvre, et cela mit les esprits 
un peu plus en repos. 

Tout le monde croyoit alors fermement qut> la reine d'Angle- 
terre étoit grosse, nouvelle infiniment considérable pour la reli- 
gion, n'y ayant point de doute que, si le roi d'Angleterre avoit eu 
un fils, cela ne lui eût donné beaucoup plus d'autorité dans son 
royaume, et par conséquent qu'il n'y eût travaillé bien plus for- 
tement contre l'iiérésie. Ce qui étoit bien certain étoit ([u'il avoit 
fait publi(iuement le P. Piter, jésuite, qui étoit son confesseur, 
son premier aumônier et en même temps conseiller d'Etat, chose 
également hardie et de bon augure pour les catholiques. 

On sut quelques jours après que la princesse de Carignan étoit 
encore grosse, ce ({ui étoit une mauvaise nouvelle pour M. le 
comte de Soissons, car elle pouvoit être plus heureuse que dans 
sa première grossesse et avoir un garçon, qui éloigneroit encore 
M. le comte de Soissons de la succession du duché de Savoie. 

Ce fut dans le même temps que le marquis de Montrevel, 
commissaire général de la cavalerie, vendit la lieutenance de roi 
de Charolais à son neveu le comte de Montrevel, fils du feu 



114 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

marquis de SaiiU-^Iartin, son fi'èrc aîné et meslrc de. camp de 
cavalerie. 

Le marquis deMontalegre \ lieutenant général en Languedoc, 
vendit aussi sa charge au maripiis de Pcyre -. 

20 décembre.— Vers le i20 de décembre, le Roi donna une 
pension de dix mille livres à M. le duc de Bracciano \ On lui en 
avoit autrefois promis une de vingt mille; mais, (iuoi(iu'ûn lui en 
eût expédié le brevet, il n'en avoit jamais rien touché, et Ton 
croyoit que, si on lui en donnoit alors une plus effective, c'étoit 
pour l'engager plus fortement (|ue jamais dans les intérêts de la 
France envers tous et contre tous, et parce qu'il avoit beaucoup 
de terres autour de Rome, particulièrement aux environs de 
Castro, parce que le Roi avoit résolu d'obliger le Pape à con- 
sentir que le duc de Parme en rcnti'ât en possession. 

Cependant le nonce ne voyoit plus le Roi, et il n'avoit plus de 
commei'ce qu'avec M. de Croissy. 

On parloit aloi's d'une affaire de moindre conséquence, mais 
(|ui ne laissoit pas de faire du bruit : on avoit donné des avis au 
Roi contre un nommé Le Foin, lequel, de notaire de feu M. Col- 
bert, étoit devenu greflier du conseil, trésorier des parties ca- 
suelles du Roi, et un des plus riches hommes de Paris. Comme 
feu M. Colbert servoit de tuteur à M. le comte de Vermandois, 
amiral de France, il s'étoit déchargé du soin de ses atïaires sur 
Le Foin, qui étoit son homme de foi; et depuis on l'accusa d'avoir 
soustrait de grands biens à défunt M. l'amiral; et M. d'Argou- 
ges, conseillei- du conseil royal de hnance, qui pi-enoit soin des 
affaires de Mme la princesse de Conti, héritière de feu mon- 
sieur son frère, eut ordre d'approfondir ce mystère. 



1. Gentilliomme de Laiignedoc qui avoit autrefois servi avec beaucoup 
de réputation dans la cavalerie, mais il étoit devenu fort sourd, et sc^ 
affaires étoieut fort délabrées. 

2. Gentilhomme de Languedoc qui avoit épousé une sanu' du défunt 
marquis de Chàteauneuf-Séuecterre, neveu du défunt maréchal duc de 

même nom. . , , ^ 

3 De la maison des Ursins, qui avoit été de tout temps attachée a la Franc(>. 
(Nous relevons ici un désaccord avec le marquis de Daugeau qui dil 

dans son Journal que cette pension fut accordée à la duchesse sa femnir. 

Celle-ci était de la maison de la Trémoille; elle s'était remariée an duc d.' 

Bracciano après avoir perdu le comte de Clialais, son iiremier mari, en l(i7ii ; 

l'Ile perdit le second en IGftS, et prit alors le titre do princesse des Ursin>, 

le duché de Bracciano ayant été vendu à don Livio Odescalchi, neveu du 

pape Innocent XI. —Note du comte do Cosnac) 



30 DECEMBRE 1687 115 

A peu près dans ce temps-là, M. le maréchal duc de La Feuil- 
lade tomba malade ; mais on le vit reparaître peu de jours après; 
néanmoins, il ne se rétablit pas tout à fait, et, comme il n'avoit 
jamais trois jours de suite de santé parfaite, il commençoit à 
donner ({uelque appréhension à ses amis et quelques légères 
espérances à ceux qui envisageoient sa charge, s'il étoit venu 
à mau(|uer. 

On eut nouvelle qucbjues jours après (juc larchiduc, tlls de 
l'Empereur, avoit été effectivement couronné roi de Hongrie 
avec toute la satisfaction imaginable du côté des sujets natu- 
rels de la maison (rAuti-iehe, mais non pas avec la même joie 
de la part des Hongrois, qui ne pouvoient sans beaucoup de 
chagrin voir leur royaume, qui avoit toujours été électif, devenir 
héréditaire. 

Le mariage de Mlle de Bellefonds, tille d'honneur de Mme la 
Dauphine, avec M. le marquis du Châtelet i, fut alors ouverte- 
ment déclaré, mais il ne s'exécuta que douze ou quinze jours 
après, 

30 décembre. — La veille de Noël, le Roi fit ses dévotions 
et toucha les malades des écrouelles, à son ordinaire, et l'après- 
dîner, il lit l'abbé de Vaubecourt ' son aumônier, à la place de 
labbé de Brou, qu'il avoit ci-devant nommé à l'évêché d'Amiens 
et duquel il avoit acheté cette charge ^ suivant la sainte résolu- 
tion qu'il avoit prise de les acheter toutes, afin d'empêcher 
qu'elles ne fussent vénales à l'avenir '. 11 donna aussi l'évêché de 

1 . Geutilhomme de Lorraine de très firande maison, mais assez mcdio- 
crt-meut riche. 

2. l'Yèro (lu ni;in:]iiis de Vaubecom't, colunt-l et inspecteur d'infanterie. 
C'étoit un Tort honnête gentilhomme et un ecclésiastique de bonnes 
mœurs. 

3. On avoit cru pendant quelque temps que le Roi se lassoit de payer 
toujours vingt-cinq mille écus pour chaque chariie iraumôuier, mais ou 
•connut bien en cette occasion qu'il n'abauduniioil pas ?i facilement ses 
fconnes résolutions. 

4. Effectivement, c'étoit proprement acheter les bénéfices que de per- 
mettre que le? aumôniers aclu-tassent leurs charges, car il y en avoit plu. 
sieurs qui ne les achetoient que pour avoir dans la suite des abbayes ou 
des évéchés ; et le Iloi auroit bien fait de rembourser aussi le fond des 
charges de chapelains et autres petites charges de sa chapelle, parce que 
le même abus s'y trouvoit en petit, comme il se tnmvoit en grand parmi 
les aumôniers, avec cette différence qu'il se faisoit bien plus de ces simo- 
nies mentales dans les petites charges, parce qu'elles étoient en bien plus 
gvainl iinin])re rpie les gr-iindes. 



416 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

R(>nnes, vacant par la mort de >I. de Vaiiloites '. à M. l'alilté 
d'Argouges -, cl une pelile abbaye à un des enfants de Bussy- 
Rabutin •'; ce fut la première grâce qu'il lui lit. depuis qu'il 
Tavoit envoyé en exil pour avoir écrit dc^ choses qui lui 
avoienl été désagréables. 

11 vint alors des nouvelles très considérables de Constant!- 
nople, desquelles il coiu-ut une relation en ces termes : 

(( Depuis le départ du selictar envoyé à l'armée par le Grand 
Seigneur, il sembloit que les troupes commcnçoicnt à s"apaiser 
sur les promesses qu'il leur avoit faites au nom de Sa Hautesse de 
leur payer incessamment la solde qui leur étoit due, de leur 
distribuer par manière de gratification des sommes considéra- 
bles, et de les satisfaire sur toutes leurs demandes. Les confi- 
dents du Grand Seigneur lui avoient persuadé que la conliscation 
des biens du grand visir Soliman, du caïmacan Régeb, du grand 
douanier, du grand trésorier et de plusieurs autres principaux 
officiers, suffiroit pour fournir l'argent nécessaire, et ils l'avoient 
fait résoudre à les sacrifier à la fuieui- de l'armée i)Our ne la 
pas porter aux dernières extrémités (ju'il y avoit sujel de crain- 
dre, depuis que l'on avoit publié dans le camp que Sa Hautesse 
protégeoit le grand visir Soliman et qu'elle étoit contente de sa 
conduite. Cependant les courriers dépêchés presque tous les 
jours de l'armée rapportoient qu'elle s'avançoit vers Constanti- 
nople à petites journées, et qu'il ne paraissoit aucun change- 
ment dans la résolution qu'elle avoit formée de dé[)0ser le Grand 
Seigneur . 

« Le selictar, étant revenu, lui rapporta (fue Siaous Pacha avoit 
reçu le sceau et l'étendard avec une indil'féience affectée, disant 
qu'il n'étoit pas résolu de se charger du poids des affaires de 
l'empire, si Sa Hautesse ne vouloit contribuer à les rétablir on 
retranchant ses dépenses superilues et en [)unissant les minis- 
ti-es, dont l'incapacité, la négligence et l'avarice avoiont cau>r 

1. Il étoit d'uae assez médiucre famille de la ville de Laval ai; pays du 
Maine, et uéaum..ins allié de MM. de Cliavijiiiy et de BricBiie. 

2. Fils de .M. d'Argouges, conseiller dn conseil royal des finances, aiiqii'' 
seul, à ce qu'on disoit, monsieur son fils eut roldigatiou de son élévation. 

3. Gentilhomme de Bourgogne qui avoit été assez longtemps mestre d-' 
camp général de la cavalerie. 

Il avoit beaucoup d'esprit et n'est que trop <Mnnu par le livre qu'il fi', 
qui obligea le Roi à le chasser. 



30 DÉCEMBRE 1687 117 

tant de ilcsordres. Cet avis détermina le Grand Seigneur à tâcher 
de prévenir, s'il étoit possible, les desseins des mutins, en exé- 
( utant la réforme qu'ils vouloieiit l'obliger de faire. Pour ce 
sujet, il assembla le 10 d'octobre un conseil extraordinaire, où 
se trouvèrent le nichandji, ou secrétaire d'Etat, les cadis lesker, 
ou juges des armées de Roumélie et de Natolic, les principaux 
cadis ou juges, et d'autres gens de loi; après avoir déploré en 
termes fort touchants le malheureux état des affaires, il leur 
dit qu'elles avoient été assez florissantes depuis le commence- 
ment de son règne pour ne lui pas attirer de reproches; que de- 
puis les dernières années elles avoient à la vérité changé de face, 
parce que les visirs avoient mal exécuté ses ordres et lui avoient 
déguisé la vérité, mais qu'ils en avoient été punis, et (jull étoit prêt 
défaire la même justice de tous ceux qui avoient manqué à leur 
devoir, de renoncer à l'empire, et même de souffrir la mort, si 
elle pouvoit servir au bien de l'Etat et à rétablir la gloire du 
nom ottoman. On lui conseilla de commencer à retrancher une 
partie des dépenses de sa maison, qui surpassoient de beaucoup 
celles de ses prédécesseurs, montant à plus de neuf millions, 
et de faire savoir cette résolution aux chefs de la milice, et de 
leur offrir de bons quartiers, pour tâcher de les engager à sus- 
pendre leur marche. En exécution de ce conseil, il fit mettre hors 
du sérail mille femmes esclaves (|ui él oient au service des sul- 
tanes, et un grand nombre d'autres officiers inutiles. 

« Il avoit mandé Mustapha Kuproli, beau-frère de Siaous Pacha, 
qui arriva le 13, et on tint un autre conseil, où il se trouva avec 
tous It's grands ofliciers. On y appela (|uatre fameux derviches ou 
religieux pour donner par leur présence plus d'autorité aux déli- 
bérations. Il y fut résolu de faire mourir Soliman, dernier visir. 
Je caïmacan, son kiaïa, le graml douanier, et tous ceux contre les- 
quels les troupes paraissoient le plus animées. Le visir Soliman 
fut étranglé le jour même, après avoir déclaré ses biens et de- 
mandé avec beaucoup d'instance que, selon le vœu qu'il avoit 
iait, tous ses esclaves fussent mis en liberté. Un chiaoux fut dé- 
pêché à l'armée pour y porter sa tête. Le grand douanier, le 
caïmacan, son kiaïa et quelques autres ne furent pas étranglés, 
parce (pi'on l'ésolut de leur donner la torture pour leur faire 
déclarer leurs trésors, et ils découvrirent pour quatre, ou cini] 
cent mille écus d'argent qu'ils avoient détournés. On 'envoya en 



H8- MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

même temps un chiaoux à Rhodes pour apporter la tèle du 
grand visir Ibrahim, qui y éloit relégué depuis deux ans, et, deux 
joui-s après, on dépêcha un courrier pour révoquer cet ordre ; 
mais il étoit déjà exécuté. 

« Le 25, on apprit par deux courriers que Tannée étoit arrivée à 
Andrinople et ([u'elle persistoit dans la résolution de demander 
justice des principaux ofliciers et de se la faire si Ton dilïéroit 
plus longtemps à la contenter; que le tumulle continuoit, et qu'il 
éloit fort augmenté par le hruit qui s'étoit répandu qua le Grand 
Seigneur avoit fait évader le caïmacan et les aulies ofliciers dont 
les troupes demandoient les têtes. Le Grand Seigneur reçut ces 
nouvelles le 26, et le 27, il déposa les deux cadis lesker, le 
kislar aga ou chef des eunuques, le bostandji bachi et le tefler- 
dar ou trésorier, et il fut résolu do les envoyer au camp avec es- 
corte. On les lit partir le 29, et, aussitôt que le tefterdar fut 
arrivé, il fut massacré le premier, et les autres le furent en- 
suite. Un officier des troupes, essayant d'arrêter la fureur des 
soldais en leur représentant (pTil fuUoit les mettre en lieu de 
sûreté pour leur faire rendre compte des finances qu'ils avoient 
administrées, fut aussi massacré. 

« On envoya le même jour à l'armée tout Fargent (jui avoit été 
trouvé dans les maisons du grand visir Soliman, du caïmacan et 
du kia'ia, qui se montoit à environ deux mille bourses. Le Grand 
Seigneur écrivit à Siaous Pacha, nouveau grand visir, de retenir 
les troupes à Andrinople sans les faire marcher vers Gonstanti- 
nople, sous aucun prétexte, jusqu'à nouvel ordre. Mais on reçuÈ 
nouvelle le lendemain que ni la mort des officiers massacrés ni 
la paye qui leur avoit été distribuée ne les avoient point apaisés; 
que les principaux de la milice paraissoient dans la résolution de 
le déposer et de proclamer un de ses frères. Cette nouvelle le 
troubla extraoï'diiiairement, et en même temps il alla, accom- 
pagné de quelques domestiques armés, à l'appartement de ses- 
frères et de ses enfants, en résolution de les tuer, ne trouvant 
pas d'autre moyen de s'assurer l'empire et la vie. Les eunuques 
lui en défendirent l'entrée, suivant Tordre qu'ils en avoient reçu 
en secret de Siaous Pacha, el il en blessa deux. Le kislar aga, ou 
chef des eunuques, s'étant armé avec eux. se mit en défense, et 
il donna avis de ce qui se passoit au bostandji bachi. Il vint aus- 
sitôt avec plusieurs bostandjis, et il conduisit les princes au 



30 DÉCEMBRE 1687 119 

vieux sérail, uiï il établit un corps de gardes pour la sûreté de 
leurs personnes. Le Grand Seigneur, étonné de cette résistance, 
commanda ceux (jui le suivoient d'étrangler le hoslandji. Ils 
ivfusèrent d'obéir, et celui-ci lui déclara (lu'il nr le reconnois- 
soit plus et que, au lieu de vouloir faire mounr les autres, il 
|ionsàt à sauver sa vie, qui dépendoit présentement de son frère 
Soliman. Le Grand Seigneur alors se retira dans son appar- 
ii'menl. où il fut gardé comme prisonnier et il y demeura 
,jiis({u'au 8, sans savoir presque aucune nouvelle de ce qui se 
passoit. 

« Ce jour-là, le nouveau mufti, les deux cadis lesker, étoient 
venus ; le caïmacan, Taga des janissaires, et les cliefs de la 
milice qui étoient venus à Constantinople avec un détachement 
de 1500 hommes, se rendirent de grand matin à la mosquée de 
Sainte-Sophie, où, après la prière, ils présentèrent au mufti une 
requête en forme de consultation pour demander s'il ne falloit 
pas, poLU- le liien de l'empire, élever Soliman sur le trùne et dé- 
poser Mahomet IV. L»^ mufti donna, selon la coutume, la fetva 
ou décision par écrit, conformément à leur requête. Ils allèrent 
aussitôt au vieux sérail, et, sur les huit heures du matin, ils 
proclamèrent Soliman. Le soir, il fut proclamé dans toute la 
ville, dans Galata et dans Péra, aux acclamations du peuple. 

« Mahomet n'apprit sa disgrâce que sur le midi, lorsqu'il de- 
manda ses chevaux pour aller à la promenade. Les eunu(iues lui 
répondirent qu'il falloit demander permission au sultan Soliman, 
son frère, qu'ils en avertirent aussitôt. Il écrivit un ordre de sa 
main contenant (ju'il étoit juste que, comme Mahomet avoit retenu 
ses fi'ères en prison durant quarante ans, il fût enfermé aussi 
longtemps pour faire pénitence de ses péchés. Il donna en même 
temps ordre de l'arrêter. Le nouveau Sultan est âgé d'environ 
(piarante-cinij ans, de belle taille, grand et robuste, et il est en 
haute estime parmi les gens de loi pour la grande connoissance 
qu'il a acquise de toutes les matières de religion, dont il a 
fait une longue étude, ayant presque toujours été appliqué à la 
lecture durant sa longue prison. » 

Vers la (in du mois de décembre, M. d'Harrouys fut enfin mis 
à la Bastille, et l'on sut la déroute générale de ses affaires, ses 
dettes se montant à plus de quatre millions cinq cent mille livres, 
et son bien étant très médiocre, de sorte qu'il y avoit par celte 



120 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

banqnoroule un li-ès gi'and nombre de pauvres familles ruinées. 
,0n donna M. de La Briffe, président au grand conseil et maître 
des requêtes, pour commissaire à M. d'Harrouys afin de lui 
instruire son procès, et il y avoit des gens qui appréhendoient 
que l'issue ne lui fût pas favorable, ce qui faisoit pitié à tout le 
inonde, car il avoit fait plaisir à beaucoup d'honnêtes gens, et 
ce n'étoit que le manque d'ordre qui avoit ruiné ses affaires *. 

Le Roi jugea en même temps l'affaire de Boisfranc, qui avoit 
tant fait de bruit, et le condamna à payer à Monsieur six cent 
soixante-neuf mille livres outre quelques articles qu'il se réserva 
encore à juger. 

Ce fut aussi dans le même temps que Sa Majesté fit dire au 
nonce par M. de Croissy que son intention étoit que Sa Sainteté 
rendît au plus tôt au duc de Parme le duché de Castro, qui avoit 
été autrefois engagé à l'Eglise pour deux millions, déclarant que 
cette somme étoit toute prête pour cet effet, et il n'y avoit per- 
sonne qui ne fût bien persuadé que le Roi avoit fait son traité 
avec M. le duc de Parme pour lui céder ce duché de Castro, qui 
étoit maritime et tout proche de Rome; mais le bruit couroit en 
même temps que le duc de Parme avoit déclaré au Pape qu'il ne 
se souciait pas de rentrer dans le duché de Castro, et que c'étoit 
sans son aveu que la France pressoit Sa Sainteté de le lui resti- 
tuer. Il fit aussi dire au nonce qu'il ne pouvoit plus tenir contre 
les instances que lui faisoit son Parlement de réunir le comtat 
d'Avignon à sa couronne, de laquelle les rois, ses prédécesseurs, 
n'avoient pas été en droit de le démembrer. Cependant, on savoit 
que M. de Lavardin se faisoit journellement apporter les regis- 
tres des banquiers pour examiner les droits qu'ils prenoient, et 
ceux qu'exigeoient les officiers de cour de Rome pour les affaires 
bénéficiâtes, et Ton disoit que le Roi y vouloit apporter quelques 
modérations ^ 

Le premier joui' de l'an, qui approchoit, renouvela le bi"uit de 
la promotion des chevaliers de l'Ordre •* ; mais les mémoires que 

1. Depuis treute-cinq ans qu'il se niêloit lUaifaires de tiuances, ou disoit 
qu'il u'avoit pas compté une seule fois pour couuoître l'état de sesatTaires. 

2. C'étoit un endroit bien touchant pour la cour de llouie, dont les plus 
beaux revenus étoient les droits qu'elli; prenoit sur les bénéfices de 
France. 

3. Parce que le premier jour de Tan et la Pentecôte étoient les deux 
jours auxquels on avoit accoutumé de faire les promotions. 



30 DECEMBRE 1687 121 

los princos et les ducs et pairs avoient donnés au Roi, alin de 
l'ortifier leurs prétentions respectives au sujet de la préséance, 
liient (pie le Roi se dégoûta de celto promotion et ipi'll la remit 
.1 une autre fois. 

On ne sera peut-être pas fâché de voir ces trois mémoires S 
r"est-à-dire celui des princes, qui fut donné le premier, celui des 
ducs et pairs, qui fut donné ensuite, et la répli([ue (pie les 
ducs et pairs firent au mémoire des princes, quand ils eurent 
trouvé le moyen d'en avoir une copie, qui leur fut peut-être 
donnée par Mme de Maintenon de concert avec le Roi. 

Vers la fin de l'année, on disoit que M. le marquis de Flo- 
rensac ^ frère de M. le duc d'Uzès, menin de Monseigneur et 
mestre de camp de cavalerie, épousoit Mlle de Sénecterre ^ petite- 
nièce du défunt mai'éclial de La Ferté, et il commençoit effecti- 
vement à en recevoir les compliments. 

La dernière nouvelle de l'année 1687 fut celle de l'incendie de 
la maison de Villoroy, où il y eut un gros pavillon de brûlé avec 
tous les meubles qui étoient magnifiques, et la perte que fit en 
cette occasion M. le duc de Villeroy alloit bien à cinquante mille 



1. Notre auteur a inséré ces trois mémoires dans le corps même de son 
texte, dont ils coupent le récit; nous les avons rejetés à la lin du volume, 
nù on les trouvera à V Appendice. Voir les numéros I, II, III^ IV. (A. Ber- 
trand . ) 

2. Brave f,'entilhommo, qui d'abord avoit été cornette de la seconde 
compagnie do mousqm'taires du Roi ; ensuite, il avoit été fait mestre de 
camp de cavalerie, et il étoit des plus anciens qui ne fussent pas briga- 
diers, quoiqu'il eût dû l'être assurément par ses services, si on lui eût 
compté pour quelque cbose ceux qu'il avoit rendus dans la compagnie de 
mousquetaires. Il fut nommé des premiers menins de Monseigneurjet s'at- 
tacha à lui avec une assiduité qui méritoit une meilleure fortune. ^^ 

3. Fille unique du défunt marquis de Ghâteauneuf-Séuecterre, qu'on pré- 
tendoit avoir été assassiné par les ordres de son beau-père, de sa mère 
et de son frère le chevalier, lequel étoit encore actuellement en prison 
au For-l'Evêque à Paris pour cette affaire, ce qui donnoit bien des peines 
à lanière de .Mlle de Sénecterre, qui étoit sœur du mart[uis de Longueval, 
colonel du régiment de dragons de Mgr le Dauphin, ïaciuelle avoit été 
fille d'honneui- de la défunte Reine, Marie-Thérèse d'Autriche, car elle 
vouloit venger la mort de son mari, et Mlle de Lestrange, sœur du mal- 
heureux gentilhoumie, secondée de tout le reste de sa famille, faisoit des 
efforts inconcevables pour sauver la vie de son frère le chevalier. Elle 
avoit trouvé moyen d'engager dans ses intérêts M. le duc de Noailles et 
même Mme la princesse de Conti, lesquels la servoieut non seulement de 
leur crédit et de leurs avis, mais détouruoienl même ceux qui auroient 
pu solliciter pour sa belle-sœur. 



122 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

écus ', ce qui ne lui servit pas à lui faire faire avec joie le 
voyage de Lyon, où il alloil alors pour les affaires de cette 
ville, dont il étoit gouverneur -. 

1 . 11 u'étoit pas heureux, car l'année précédente une grêle et un vent 
prodigieux lui uvoieut encore fait perdre plus de vingt-cinq mille écus à 
sa terre d'Alincourt eu Vexin. 

2. Il y avoit beaucoup de rentes créées sur lliôtel de ville de Lyon; mais 
cette ville s'étoit trouvée tellement endettée par la uiauvoise administra- 
tion des gens qui s"étoient mêlés de ses affaires, qu'elle avoit été toute 
prête de faire banqueroute, et elle l'auroit fait effectivement, si le Roi par 
sa bonté ne l'avoit soutenue. On s'en preuoit à M. l'archevêque de Lyon, 
qui gouvernoit cette ville depuis plus de quarante ans, autant pour le 
temporel que pour le spirituel, car il étoit lieutenant général pour le Roi 
en Lyounois, et feu M. le maréchal duc de Villeroy, sou frère, en avoit été 
gouverneur jusqu'à sa mort, et après lui M. le duc, son fils. Ainsi M. l'ar- 
chevêque avoit une puissance si absolue eu ce pays-là, que les intendants 
même n'y avoieut aucun crédit ; aussi avoit-on laissé dans cette inten- 
dance le bon hnmme M. du Gué, sous-doyen des conseillers d'État, et beau- 
frère de feu M. le chancelier Le Tellier. pendant de longues années, parce 
que c'étoit un bon homme, qui étoit bien aise de ne se mêler de rien et 
qui, par là, vivoit très bien avec M. l'archevêque de Lyon. Mais enfin le bon 
hounne M. du (Jué demanda à venir prendre sa place au conseil, et aus- 
sitôt on envoya en sa place M. d'Ormesson, maître de requêtes, qui ne 
manqua pas d'avoir bien des démêlés avec l'archevêque, parce qu'il vou- 
loit se mêler des affaires du Roi comme les autres intendants, et que l'ar- 
chevêque ne le vouloit pas souffrir. M. d'Ormesson mourut de maladie à 
Lj'on, et on envoya en sa place M. de Bercy, aussi maître des requêtes, 
lequel, étant d'un naturel bien plus chaud que M. d'Ormesson, fut en peu 
de jours aux couteaux tirés avec l'archevêque, de manière qu'on fut obligé 
de donner une autre intendance à M. de Bercy, à la place duquel le Roi 
envoya M. Le Bret, qui n'y demeura pas longtemps, parce qu'on l'envoya 
intendant en Provence à la place de M. Morand, et l'on substitua en sa 
place M. de BéruUe. Mais tous ces intendants n'ayant pas pu s'accorder 
avec M. l'archevêque, et les affaires de Lyon allant toujours de plus mal 
en plus mal, le Roi se fâcha et voulut oter absolument à M. l'archevêque 
l'administration des affaires pour la donner à l'intendant. Cependant M. le 
duc de Villeroy vint à la traverse, se jeta aux pieds du Roi, lui représenta 
qu'un intendant ne manqueroit jamais de traiter les choses dans la rigueur, 
et qu'ainsi la ville de Lyon seroit ruinée en peu de temps; au lieu que, si 
Sa Majesté avoit agréable de le charger d'accommoder toutes ces affaires, 
il lui assuroit qu'il y fravailleroit avec tant de soin que la ville de Lyon se 
remettroit en peu d'années. Le Roi y consentit, à condition que le vieil 
archevêque ne se mêleroit plus de rien, et le duc partit en même temps 
] oiir la première fois, se rendit à Lyon et commença à prendre connais- 
sance de toutes les affaires. Son oncle l'archevêque le voulut traiter comnii' 
les intendants, et d'abord il lui répondit avec respect; mais ensuite, voyai il 
(pie sa déférence étoit capable de tout gâter, il lui déclara nelfement le- 
ordres que le Roi lui avoit donnés, et le bon homme, qui avoit plus âr 
quatre-vingts ans, fut obligé de céder, quoiqu'avec peine. Quand l'incendii' 
de Villeroy arriva, M. le duc de Villeroy retournoil à Lyon pour la seconde 
fois, et il y demeura assez longtemps. 



10 JANVIER 1688 123 

JANVIER 1688. 

La première nouvelle de l'année 1688 fut qu'on vit les gens de 
>I. le duc du Maine habillés de la livrée de la Grande Mademoi- 
selle, qui éloit routic avec des galons jaune et bleu, au lieu que 
sa livrée avoit été jusqu'alors Isabelle avec des galons bleu et 
cramoisi. Cela étoit résolu dès que le Roi étoit à Fontainebleau, 
mais on ne l'avoit pas fait éclater, et la plupart des courtisans 
en tiroient une conséquence, ((ui étoit que Mademoiselle lui avoit 
fait une donation de tous ses biens, ou tout au moins qu'elle 
avoit résolu de la lui faire. 

En ce temps-là, on apprit la mort de Mlle de Drouet ', sœur 
de la marquise d'Etampes -, dont le mari étoit alors capitaine 
des gardes de Monsieur après avoir été chevalier d'honneur de 
Madame ; et, comme cette tille qui venoit de mourir n'avoit 
point d'autres frères ni sœurs que Mme d'Etampes, elle lui lais- 
soit une succession de près de cent mille écus. 

On eut quelque temps après des nouvelles de Rome, et l'on 
apprit que le Pape, ayant su que le Roi vouloit lui reprendre 
Avignon et l'obliger à rendre Castro au duc de Parme, avoit 
répondu froidement (|u'on pouvoit encore venir prendre Civita- 
Vecchia ^ et Rome même si l'on vouloit; ([u'il en feroit ouvrir 
les portes, qu'on ne trouveroit dans son Etat aucune troupe, et 
qu'il iroit au-devant de celles du Roi avec sa croix et son bré- 
viaire. Cette réponse étoit beaucoup plus embarrassante que s'il 
se fût emporté à des menaces, ou s'il eût dit ({u'il défendroit 
bien son patrimoine par la force. 

Cependant on assuroit qu'il avoit fait défendre aux cardinaux 
Maldachini et d'Estrées de se trouver à l'avenir aux consistoires. 

10 janvier. — Vers le 10 de janvier, le Roi eut nouvelle que 
le cardinal de Fiirstenberg avoit été enlin élu coadjuteur de Co- 

1. Elle étoit iille du vieux M. de Drouet, qui avoit été si lon{,'teiiii)S i\ 
la tête du réjj;iment des gardes avec M. de Boisseleau, son frère, et leur 
nom étoit encore eu vénération dans co réfj;iujent, où le fils aîné de 
M. de Boisseleau étoit capitaine. C'étoient des yentilshomuies de Soloj^ne, 

2. Femme du marquis d'Etampes capitaine des gardes de Monsieur, 
frère du Roi. 

3. C'est le port presque unique que le Pape ait dans sc^ Etats sur le bord 
opposé à la côte d'Afrique, et où ses galères se tiennent ordinairement. 



-124 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

1 ognc, ayant eu vingt et une voix ' de vingl-(juatre qui compo- 
soienl tout le nombre des électeurs. Le Roi en eut une extrême 
joie, et depuis longtemps il n'en avoit laissé paraître autant qu'il 
en témoigna ce jour-là ; aussi étoit-ce une chose de la dernière 
importance pour la tran(|uillité de son royaume, dont les fron- 
tières devcnoient i)arfaitement assurées par l'étroite union qui 
éloit entre lui et le nouveau coadjuteur. 

15 janvier. — Le 15 de janvier mourut M. de Mesmes, pré- 
sident au mortier du pailement de Paris, prévôt ou maître des 
cérémonies de Tordre du Saint-Esprit. Il avoit prié plusieurs de 
ses amis à souper, et entre autres M. le duc et Mme la duchesse 
de Richelieu -, et M. le duc de La Feuillade •''; mais, quelque 
temps avant qu'on se dût mettre à table, Mme la Présidente sa 
femme * remarqua qu'il faisoit une grimace (|ui lui étoit extraor- 
dinaire, et lui dit (ju'elle croyoit (ju'll contiefaisoit les gens qui 
tomboient en apoplexie : en même temps, il s'alla regarder au 
miroir, et dans le moment il tomba effectivement d'une apoplexie, 
qui ne lui ôta ni le jugement ni la parole, mais dont il mourut néan- 
moins cin(] ou six heures après, laissant une famille extrêmement 
désolée, et par la perte qu'elle venoit de faire et par (|uinze 
cent mille livres de dettes qu'il laissoit en mourant ■'. Comme la 
place de président au mortier du parlement de Paris étoit très 
considérable, les courtisans envisagèrent d'abord tous ceux qui 
pouvoienl y prétendre. Les uns disoient que M. d'Avaux ", frère 
du défunt, qui servoit depuis longtemps avec approbation, et 
qui éloit actuellement ambassadeur pour le Roi en Hollande, 

1. On avoit pris de bonnes mesures pour en être assuré, et il n'y eut 
presque que la voix du Pape et celle de l'Empereur qui furent contraires. 

2. Elle s'appeloit avant son mariage Mlle d'Assigny, et elle étoit d'une 
des plus grandes maisons de Bretagne : r'étoit une femme d'une grande 
vertu. 

3. Il étoit ami intime, du président de Mesmes, et il le fit bien counoitre 
dans la suite, car ce fut lui qui procura la survivance au fils aîné. 

4. Elle étoit fille de M. de La Baziniére, ci-devant un des trois trésoriers 
de l'épargne, lequel étoit dans sa grande splendeur quand il donna sa 
fille au président de Mesmes, mais depuis la chambre de justice l'avoit 
ruiné. 

M. On disoit qu'il s'étoit ruiné à acluder quantité de terres et à ne les 
point payer. 

6. Si l'on u'avoit pas donné la charge au fils, il y auroit eu quelqni" 
raison de la donner au frère, qui Tauroit obtenue assurément, si Mme de 
Montespan avoit été encore en faveur, car c'avoit t^i' elle qui avoit com- 
mencé sa fortune. 



lo JANVIER 1688 125 

méritoit bien de remplir rette place, que le Roi auroit égard à 
si'> services et à la conservation d'une si grande charge dans 
sa famille ', et les vœux du public éloient pour lui, parce qu'il 
èloit honnête homme et que sa prétention étoit légitime. Les 
autres assuroient (|ue le premier président de Novion, se voyant 
vieux, ambitionnoit de remettre dans sa famille une charge de 
président au mortier -; qu'il (piiKeroit sa place, pourvu qu'on 
donnât cette charge au jeune Xovion, maître des re(iuêtes, son 
petit-fils, et que M. de Harlay, procureur général, seroit pre- 
mier président ^ D'ailleurs 31. de Barillon, conseiller d'P^tat ordi- 
naire, amliassadeur en Anglelerrc et intime ami de Mme de 
Maintenon, demandoit la charge de président au mortier; M. de 
Menars *, oncle de M. de Seignelay et intendant de la généralité 
de Paris, y aspii'oit aussi, et MM. Talon = et de Lamoignon ^, 
avocats généraux du parlement de Paris, ofïroient de donner 
tout ce qu'on voudi'oit pour y parvenir; mais la chose fut assez 
longtemps sans être décidée, et l'on envoya un congé à M. d'Avaux 
pour venir en France donner ordre aux affaires délabrées de sa 
famille ', ce qui faisait encore bien espérer pour lui. 

1. Les charge? de présiileut au mortier ne valoient pus les deux quarts 
de ce qu'elles avoient valu autrefois, car le Roi les avoit fixées à trois 
cent cinquante mille livres. Mais elles étoient toujours d'un j^rand poids, 
et, si celle qui vaquoit alors étoit sortie de la famille de M. de Mesmes, 
il auroit été absolument ruiné au lieu que, y demeurant, elle lui auroit 
donné le moyen d'accommoder toutes ses atl'aires. 

2. Il avoit quitté sa charrie de président au mortier, pour être premier 
président, et M. de Croissy en avoit profité ; mais, comme il se voyoit 
vieux, il eût été de bon sens qu'il fit une retraite prudente et qu'ainsi il 
remit une si belle cliarfje dans sa famille. 

3. Apparemment il en avoit beaucoup d'envie, mais il avoit bien des 
ennemis, et d'ailleurs le palais ne le souliaitoit pas pour premier président. 

4. Il étoit frère de feu .Mme Colbert, laquelle, lorsque M. de Croissy fut 
président au mortier, fit tout son possible pour faire tomber cette clîarge 
sur la tête de son frère ; mais M. Colbert, qui vouloit assurer dans sa 
famille un emploi d'une si grande considération, tint ferme contre toutes 
les persécutions de sa fenune et n'en voulut jamais parler au Roi qu'en 
faveur de .M. de Croissy. 

5. Il y avoit longtemps qu'il étoit las d'être avocat général, et, dans la 
vérité, cet emploi est bien ennuyeux pour un homme qui y a acquis beau- 
coup de réputation et qui ne voit pas par où il en peut sortir. 

6. Fils aîné du défunt président de Lamoignon; il devoit être un des 
plus riches hommes de la noblesse, car il avoit épousé la fille unique de 
.M. Voysin, conseiller d'Etat, lequel avoit des biens immenses. 

7. On ne lui donna pas alors son congé, comme ou l'avoit dit, peut-être 
parce qu'il négocioit quelque chose d'important en ce temps-là, ou bien 



126 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On sut dans le même temps ([ue le Roi s"étoil déclaré qu'il ne 
vouloit i)lus que le Pape fùl arbitre entre lui, lErapereur et le 
prince palatin au sujet des prétentions de Madame ', disant que le 
Saint-Père se déclaroit son ennemi el (|ue, par cette raison, il 
lui étoit suspect : ce qui faisoit croire ([ue la France pourroit 
avoir bientôt une guerre contre le prince palatin. D'autre côté, le 
Pape, ayanl appi'is ipie M. de Lavardin avoit communié dans 
Téglise de Saint-Louis ù Rome, avoit interdit cette église et le 
curé qui la gouvernoit alors, prétendant i\ne puisquil avoit 
excommunié M. de Lavardin, ce curé ne devoit pas lui admi- 
nistrer les sacrements; mais, comme il s'excusoit sur ce que 
cette excommunication n'étoit pas notoire à tout le monde et que 
M. de Lavardin n'y étoit pas dénommé, le Pape fit une défense à 
tous prêtres de dire la messe en présence de M. de Lavardin, 
leur enjoignant, s'il entroit dans l'église avant la consécration, de 
sortir de l'autel sans achever la messe ; et, s'il y entroit après la 
consécration, de continuer jusqu'après avoir consommé les es- 
pèces sacramentelles et de n'achever pas le reste de la messe; Sa 
Sainteté lit en même temps publier et aflicher Texcommunica- 
tion de M. de Lavardin, et l'on vit des placards à tous les coins 
(les rues de Rome : ce ([ui obligea M. de Lavardin de faire une 
protestation de nullité de tout ce qui avoit été fait et qu'on pou- 
voit faire contre lui -. 

17 janvier. — Le 17 de janvier, le Roi rompit enlin la 
chamltre des tilles de Mme la Dauphine, comme il avoit eu elïec- 
tivement le dessein de le faire dès Fontainebleau, el comme on 
s'y étoit l)ien attendu particulièrement depuis le mariage de 
Mlle de Bellefonds, car on avoit promis depuis longtemps à 
Mlle del'Isle-Marie, sa sœur, la première place qui seroit vacante 
dans la chambre, et, comme le Roi avoit résolu, depuis les atTaires 
(lui étoient arrivées à Fontainebleau, de ne pas remplacer celles 
iiui en sortiroient, Mme la Dauphine avoit fait venir Mlle de 

(juc le Roi avoit déjà prémédité ce qu'il vonloil faire de la charge de pré- 
sident au uiortier. 

1. Madame préteudoit hériter de (|ueli[ues terres daus le Palatiuat, 
lesfjuelles lui étoieut dévolues par la mort de M. rélecteur, son frère ; car, 
encore que les femmes n'héritent pas en Allemagne des principautés, 
elles ]teuvent néanmoins hériter de quelques fiefs particuliers. 

2. [Nous avons placé ce document à l'Appendice. Voy. le numéro V. — 
Comte de Cosnac] 



17 JANVIER 1688 127 

1 Isle-Marie et lui avoit dit qu'elle étoit bien fâchée que cette 
iïiclieuso distinction tombât sur elle, mais qu'il y avoit des rai- 
s(»ns indispensables itonr ne pas remi)br les places qui vaque- 
I oient dans la chambre, qu'elle ne laissoit pas pour cela d'avoir 
pour elle beaucoup d'estime et d'amitié, et qu'elle pouvoit être as- 
surée qu'elle lui accordcroil toujours sa protection. Les choses 
étant dans cet état, le Roi altcndoit vraisemblablement les occa- 
sions de pouvoir marier celles qui restoient dans la chambre, alin 
de n'être pas obligé de chasser tout à la fois cincj fdles de qualité ; 
mais il arriva une aventure qui lui lit prendre une résolution 
toute contraire. Comme Monseigneur rcgardoit depuis longtemps 
de bon œil Mlle de La Force, on s'éloit imaginé que Mme la Dau- 
phine avoit été en partie cause des résolutions ([ue Ton avoit 
prises à Fontainebleau de rompre la chambre, quoique Mme la 
Dauphine n'y eût contribué en rien et qu'elle se fût contentée de 
ne s'y opposer pas dans le moment que le Roi lui proposa la 
chose; néanmoins, après y avoir fait réilexion, et sur la proposi- 
tion qu'on lui tit de lui donner des dames du palais \ lesquelles, 
n'étant pas de son choix, ne lui auroient peut-être pas été trop 
agréables, elle résolut de faire tous ses elTorts pour conserver 
ses filles, et effectivement elle s'y employa de son mieux auprès 
du Roi. qui ne lui en sut pas trop, bon gré dans les commence- 
ments. Cependant il avoit laissé la chose dans le même état 
jusqu'au mariage de 3Ille de Bellcfonds, et peut-être qu'il auroit 
continué de même jusqu'à la fin; mais on dit que quelques-unes 
des fdles, persistant toujours dans le soupçon qu'elles avoient eu 
contre Mme la Daupiiinc, inspirèrent à Monseigncnr (|uel(|ue 
chagrin contre elle, sur le pied que c'étoit elle qui travailloit 
pour faire rompre la chambre. Monseigneur le témoigna à 
Mme la Dauphine, laipielle devina facilement d'où cela pouvoit 
venir, et, étant outrée de ce qu'au lieu d'avoir de la reconnais- 
sance de ses bons offices elles lui en rendoient de mauvais au- 
près de Monseigneur, elle prit l'occasion que le Roi en venant 
souper entra dans son cabinet avec Monseigneur, et alors elle 
dit au Roi qu'elle le supplioit de témoigner à Monseigneur s'il 
étoit vrai qu'elle le sollicitât continuellement pour rompre la 

1. Apparemment, e'auroit été ^Ime de Mainteuon qui les auroit choisies, 
et elle n'auroit pas manqué de nommer ses amies et ses parentes, qui 
u'auroieut peut-être guère conveim à Mme lu Diuiphine. 



128 MÉMOIKES DU MARQUIS DE SOUUCIIES 

chambre de ses lilles, n"y ayant personne qui pût en savoir 
mieux la vérité que lui, puisque, depuis le retour de Fontaine- 
lileau, elle Tavoit importuné tant de fois en leur faveur. Le Roi 
rendit justice à Mme la Daupliine, ce qui embarrassa beau- 
coup Mgr le Dauphin; mais il le fut encore bien davantage 
(|uand le Roi voulut savoir de lui qui lui avoit persuadé une 
chose si contraire à la vérité; il ne put soutenir la majesté d"un 
aussi grand Roi, ni résister au respect d'un aussi bon père que 
le sien, et il lui avoua franchement que c'étoient quel(|ues-unes 
des fdles qui lui avoient jeté ce soupçon dans Tesprit, et le 
Roi, prenant sur-le-champ ce ton de maître qui lui étoit si 
naturel, dit à Mme la Daupliine que, puisque ces demoiselles 
en avoient usé si mal avec elle, il ne Vouloit pas qu'aucune cou- 
chât cette nuit dans sa maison; de ce moment, la chambre fut 
rompue, et Mgr le Dauphin eut bien de la peine à obtenir du 
Roi qu"n mît Mlle de La Force auprès de Mme la duchesse d'Ar- 
pajon \ jusqu'à ce (ju'on lui eût procuré un mariage. Pour 
Mlle de Riron, elle se retira avec Mme d'Urfé, sa sœur, et ainsi 
elle ne quitta pas la cour entièrement. Mlle de Gramont et 
Mlle de Séméac, fdles de M. le comte de Gramont, se retirèrent 
à Paris chez Mme de Saint-Chaumont -, leur tante; et Ton 
disoit que Mme la Princesse prenoit auprès d'elle Mlle de Mont- 
morency ^ 

Il vint en ce temps-là une fâcheuse nouvelle, qui fut (pie la 
reine d'Angleterre s'étoit blessée ; la chose n'étoit i)ourlant pas 

1. Il u'y avoit rieu de plus honorable pour Mlle de La Force, mais eu 
même temps rien de plus incommode pour Mme et pour Mlle dArpajon, 
qui s'en consolèrent par l'espérance qu'elles eurent que le Roi les en 
déferoit bientôt. 

2. Elle étoit sœur du comte de Gramont et avoit été autrefois gouver- 
nante de iMademoiselle, longtemps avant sou mariage avec le roi d'Es- 
pagne ; mais, par des intrigues ordinaires dans la maison de Monsieur, 
elle avoit été chassée, et ce fut alors que le maréchal duc de Gramont, 
son frère, lors colonel du régiment des gardes, répondit à Monsieur, qui 
lui en parloit, avec une liberté de vieux seigneur : « Monsieur, votre petite 
cour est bien orageuse. >■ [La disgrâce de Mme de Saint-Chaumout eut la 
même origine que celle de l'évêquc de Valence, premier aumônier de 
Monsieur, c'est-à-dire son dévouement à Henriette d'Angleterre, duchesse 
d'Orléans, que son mari sacritiait à la malheureuse influence prise sur lui 
par le chevalier de Lorraine. Voy. les Mémoivs de Daniel de Cosnac. — 
Comte de Cosnac] 

3. Elle étoit parente de M. le Prince et entroit auprès de Mme la Pria- 
cesse sur le pied de parenté. 



îlii, JANVIER 1688 129 

encore certaine, el Ton disoit que le roi d' Angleterre avoit encore 
beaucoup d'espérance de celle grossesse '. 

On appril alors que quelques huguenots, nouveaux convei-lis 
de Languedoc, lesquels y ôtoient revenus après être sortis du 
royaume etavoient ramené (luelques ministres mal inlcnlionnés, 
avoicnt excité (|uelque révolte dans cette province, mais qu «'lie 
avoit été étoulTéc dès sa naissance. 

Ce fut en ce temps-là (lue se lit le mariage de M. de Florensac 
avec Mlle de Sénecterre, et, dans le même temps, le Roi donna 
cinq cents écus de pension à M. le chevalier de Coëtlogon - et à 
M. d'Erlingue % capitaines de vaisseau. 

21 janvier. — Le ^1 de janvier, M. de Gadagne '', ci-devant 
lieutenant général des années du Roi et un des plus braves et 
des meilleurs oftlciers d'infanterie qu'il eût jamais eu, mais qui 
s'étoit retiré chez lui depuis quinze ou seize années, étant venu 
cet hiver à la cour après avoir eu une grande maladie, sa fai- 
blesse le fit tomber dans la cour de marbre, où il se blessa si 
dangereusement à la tète que Ton craignoit beaucoup pour sa 
vie. Comme tout le monde connoissoit son mérite, il n'y avoit 
personne qui ne le plaignît intiniment d'être venu périr si mal- 
heureusement à Versailles, après avoir essuyé tant d'occasions 
dangereuses, et surtout après une retraite de seize années. 

Il avoit couru un bruit quelques jours auparavant que le 
Grand Seigneur s'étoit sauvé de sa prison avec un de ses en- 
fants •', ce qui auroit pu faire une guerre civile dans l'empire 
ottoman. 

22 janvier. — Le :22 de janvier, le procureur général du 
parlement de Paris lit un appel comme d'abus "^ de la bulle du 
Pape portant l'excommunication de M. de Lavardin. 

23 janvier. — Le 23, la Grande Chambre et la Tournelle du 



1. 11 avoit raison, car la reine, sa femme, ne se trouva pas blessée. 

2. Oncle de Mme de Cavoye, mais qui étoit pour le moins aussi jfuine 
qu'elle. 

.3. C'étoit celui qui avoit combattu avec son vaisseau tout seul contre 
toutes les fialères d'Espagne et de Gêues. 

4. Gentilhomme de Provence d'un grand mérite et qui auroit été assu- 
rément maréchal de France, s'il ne s'étoit point retiré ; il ne mourut pas 
4le cette chute. 

5. Cette nouvelle ne se trouva pas véritable. 

6. Le texte de cet appel ne nous a pas paru devoir prendre place ici. 
]Nous l'avons reporté à l'Appeudice. V. le numéro VI. (E. Pontal.) 

II. - 9 



130 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

paiicnieiil de Paris s'étant asseml)lées par ordre du Roi au sujet 
des démêlés de la France avec la cour de Rome, les gens du Roi 
y entrèrent, et M. Talon, avocat général, présenta ses con- 
clusions '. 

29 janvier. — Le 29, M. Le Pelletier, fils aîné de M. le con- 
trôleur général et reçu en survivance de sa charge de présideni 
au mortier, épousa Mlle de Rosambo -, demoiselle de Bretagne, 
qui ôtoit le plus grand parti qu'il y eût en France, puisqu'elle 
devoit avoir un jour (|uatre-vingt mille livres de rente. 

En ce temps-là, les députés des États d'Artois vinrent compli- 
menter le Roi à l'ordinaire, et ce fut M. Févéque d'Arras qui 
porta la parole pour eux ^ 

On sut aussi que l'armée des Turcs, qui s'étoit approchée de 
Constantinople, n'étant pas contente de s'être fait payer toutes 
les sommes qu'elle avoit demandées, avoit enfin pillé cette ville, 
capitale de l'empire ottoman, et que l'ambassadeur de France et 
les ministres des autres princes et républiques de l'Europe avoienl 
été bien heureux de pouvoir s'embarquer sur des vaisseaux avec 
tout ce qui leur appartenoit pour éviter un semblal)lc i)illage. 

En ce temps-là, M. le duc de Chartres fut aussi extrêmement 
malade, mais il se tira encore d'affaire pour cette fois. 

M. le duc de Mortemart, (jui avoit donné de grandes espéran- 
ces de guérison, se trouva aussi dans le même temps beaucoup 
plus mal qu'à son ordinaire \ et il sembloit qu'on n'avoit pas 

1. Voy. les conclusions et TaiTèt à l'appendice, n" VIL (E. Poulal.) — [Ces 
conclusions furent l'objet de deux brochures que possède la Bibliothèque, 
Réfutation du plaidoyer de M. Talon; in-12, 1688, La Haye, A. Troyel, sui 
vaut la copie imprimée à Rome (Lb^'; 3914); et Réflexions su)' le plaidoyer 
de M. Talon, avocat 'général au parlement de Paris, touchant la bulle de 
N. S. Père le Pape Innocent XI, contre les franchises des quartiers de Rome;. 
1688, in-12, Cologne, P. Marteau (Lb" 3915). (A. Bertrand.)] 

2. Ce mariage s'étoit rompu plusieurs fois, et il y avoit bien des gens 
qui croyoient qu'il ne se feroit pas ; mais il réussit enfin, et peut-être ce 
fut par les soins persévérants de JL de Pontchartrain, intendant des 
finances, qui en avoit fait les premières propositions et qui vouloit, à 
quelque prix que ce fût, témoigner sa reconnaissance à ^I. le contrôleur 
général. 

',]. Frère de M. de Sève, premier président au Parlement de Metz et 
grand homme de bien. 

4. Il avoit été obligé de quitter les remèdes de launiônier de M. de 
Baveux et ne savoit plus à qui avoir recours, car son mal augmentoit 
toujours, et il n'avo;t pas voulu se mettre entre les mains du fameux 
Caretli. 






l'^'" FÉVRIER 1688 131 

Itiaucoup d'espérance qu'il pût en revenir, ce qui causoit un 
• Atrème ciiagrin, non seulement à sa famille, mais aussi à tous 
I lUX (lui le connaissoient, parce qu'il s'étoil attiré l'estime gé- 
lurale de tout le monde. 

11 y eut aussi dans le même temps plusieurs docteurs de Sor- 
l'onne et plusieurs prêtres des paroisses de Paris qui furent 
i\ilés, parce qu'ils étoient accusés de favoriser la nouvelle secte 
il. 'S (juiétistes ', et cela faisoit un grand bruit dans Paris. 



FEVRIER 1688. 

1" février. — Le l*^"- jour de février, le Roi donna la charge 
(II' président au mortier du Parlement de Paris, qu'avoit possé- 
<\i'o feu M. le président de Mesmes, à M. de Neufchàtel-, son fds 
liiié. ([iii étoil conseiller du Parlement, à condition qu'il n'en 
[Htiirruil faire les fonctions que quand il auroit trente ans passés ^ 
Tuut le monde croyoit qu"après la bonté du Roi il étoit redevable 
dun si grand bienfait aux bons offices de M. le maréchal de La 
Feuillade, intime ami de feu monsieur son père et qui s'étoit 
fait une alfaire auprès de Sa Majesté d'obtenir cette grâce, qui 
alloit rétablir les affaires délabrées de la maison de Mesmes. 

Ce fut dans le même temps que Mme la marquise de Riron ' 
accoucha d'une fille, «lui fut son premier enfant. 

M. de Fortia devint alors doyen des maîtres des requêtes % 

1. Il y avoit des gens qui disoient que la plupart d'entre eux n'avoieut 
pas soufié à être quiétistes, mais qu'ils avoient parlé trop librement en 
faveur du Pape contre les intérêts du Roi. 

2. C'étuit le nom d'une belle terre qu'il avoit en Champagne, et il n'y 
avoit qu'un an ou deux qu'il étoit conseiller, parce que feu monsieur son 
père, qui ne l'aimoit pas, l'avoit laissé longtemps languir dans la charge de 
substitut du procureur général. 

3. Il falloit avoir trente ans passés pour pouvoir entrer dans les charges 
de présidents des cours souveraines ; la dernière ordonnance que le Roi 
avoit faite le vouloit ainsi ; et l'on ne laissoit pas de dire à Paris que le 
grand banc, c'est-à-dire les présidents au mortier du parlement de Paris, 
étoit à la beauté, c'est-à-dire que le Roi y avoit mis trop de jeunes gens. 

V. Elle étoit fille de feu M. le comte de Nogent, maître de la garde-robe 
du Roi et lieutenant général de ses armées, qui fut tué au passage du Rhin. 

5. Quoiqu'il fût de robe, il étoit homme de qualité et de même maison 
que M.M. de Fils, gentilshommes de Provence. Son affaire ne fut pas sitôt 
couclue. parce qu'il y trouva des traverses. 



132 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

parce que le bonhomme Paget, qui Tétoit depuis quelques an- 
nées, fut obligé de vendre sa cliarge plutôt poui' payer ses créan- 
ciers que par son grand âge, qui l'empêchoit pres(iiic toujours 
de jouir des honneurs de doyen '. 

Mgr le Dauphin avoit, un an auparavant, donné des justau- 
corps bruns brodés d'argent à ceu\ qui avoient l'honneur de 
courre le loup avec lui ; et il avoit étendu cette grâce à plu- 
sieurs autres personnes qui ne le suivoienl jamais à la chasse; 
mais le Roi lui témoigna (ju'il n'avoit pas agréable que tant 
de gens portassent tous les jours ces justaucorps -, ce qui 
obligea Monseigneur d'en faire faire de nouveaux de sa livrée, 
qui furent très magnifiques, et de n'en donner précisément qu'à 
ceux, qui avoient l'honneur de le suivre à la chasse du loup, sans 
qu'ils eussent la liberté de les porter ailleurs qu'à la chasse. 

2 février. — Le !2 de février, M. Duquesne, lieutenant gé- 
néral des armées navales du Roi, mourut su])itement, âgé de plus 
de quatre-vingt-dix ans; et il mourut dans la religion calviniste, 
étant le seul du royaume à qui le Roi eût permis de rester en 
France sans s'être converti. C'étoit alors le plus grand homme 
de mer qui fût dans l'Europe, depuis que Ruyter, amiral de 
Hollande, eût été tué dans la bataille que Duquesne lui donna 
sur les côtes de Sicile. 

Il couroiten ce temps-là un Ijruit d'un grand armement en Hol- 
lande, et l'on disoit que les Etals généraux levoient '25 000 hom- 
mes : ce qui étoit une nouvelle très considérable, car, encore 
que le prétexte de cette levée fût la guerre dont la Hollande 
étoit menacée par les Anglois pour la restitution de Bantam % 
cela ne laissoit pas d'être de grande conséquence pour la France, 
soit ({ue ce fût pour s'opposer au dessein qu'elle pouvoil avoic 
sur le Palatinat, soit qu'elle voulût entrer dans les intérêts du 
roi d'Angleterre, son ami et son allié, comme il y avoit bien 
de l'apparence. 

1. Le doyen des maîtres des requêtes qu'on appeloit le doyen des doyens, 
avoit l'avantage de rapporter au conseil assis et couvert. 

2. Peut-être à cause que cela coutrecarroit en quelque manière les jus- 
taucorps à brevet du Hoi. Monseigneur en donna cette dernière l'ois-l,i 
vingt-quatre. 

:i. Place dans les Indes que les Hollandois avaient usurpée sur les Ani;lois. 
— [Bantam, capitale de l'ancien royaume de liantam, est située dans l'il'; 
de Java, un .Malaisie, à 88 kil. (). de Batavia. — E. l'outal.] 



4 FÉVRIER 1688 " 133 

On sut en ce temps-là que M. de Pertuis ', gouverneur de 
MiMiin, avoit étô obligô de se faire faire en diligence la grande 
I opération, et qu'il n'avoit pas eu le temps d'attendre Jacob, ce 
laineux oliirui'gien de Moas, qu'il avoit envoyé chercher exprès 
et qui avoit fait des cures si exlraoï'dinaires. 

3 février. — Le 3 de février, milord Walgrafi", qui avoil 
l'iiousé une lille naturelle du roi d'Angleterre, vint faire la révé- 
rence au Hdi; sa femme étoit so'ur du duc de Warwick, lequel, 
('tant à Paris avant que son père fût parvenu à la couronne, s'ap- 
pi'loit seulement fils de James, c'est-à-dire fds de Jacques, les 
tils naturels des rois d'Angleterre, et des princes leurs frères, 
n'ayant aucun rang que lorsfjue leurs pères leur en ont donné 
1111 en leur faisant présent de quelque duclié ou de quelque comté. 

On sut alors que le Roi devoit faire baptiser les deux enfants 
(lu roi de Macassar, que le roi de Siam lui avoit envoyés, après 
lis avoir pris à la guerre. Sa Majesté devoit tenir l'aîné sur les 
fonds de baptême avec Mme la Dauphine, et Monseigneur devoit 
tenir le cadet avec Madame; mais, comme ces sortes de cérémo- 
nies se font ordinairement par procureur, le Roi nomma le mar- 
quis de La Salle, maître de sa garde-robe, et Mme la Dauphine 
Mme la maréchale de Rochefort -, sa dame d'atour, pour aller 
faire la cérémonie à leur place. Monseigneur nomma, de son 
côté, M. le comte de Matignon, lieutenant général en Normandie, 
l'un de ses menins, et Madame, du sien, Mme de Durasfort ^ sa 
dame d'atour, pour faire celte fonction. 

4 février. — Le 4 de février, M. de Molondin '*, envoyé 
des treize cantons des Suisses, eut sa première audience du 
Roi dans son cabinet, où il lui rendit la dépêche des can- 
tons, et lui remit entre les mains des mémoires qui contenoient 

1. Il étoit créature de feu .M. de Turenne, dout il avoit été très lonj/- 
tenips capitaine des gardes ; il lui avoit l'obligation d'avoir été fait gou- 
verneur de Courtray, et, quand on rendit cette place aux Espagnols et 
que l'on commença à fortifier Menin, on lui en donna le gouvernement. 

2. Ce fut Mme la duchesse d'Arpajon, dame d'honneur, qui fut nommée, 
laquelle substitua à sa place Mme de Beuvron, sa belle-sœur. 

3. Ce fut Mme la duchesse de Ventadour qui fut nommée, et elle sub- 
stitua on sa place Mme la comtesse de Marcé, sœur de Mme de Grancey. 

4. Il étoit fils d'un autre Molondin, qui avoit été mcstre de camp du régi- 
ment des gardes-suisses, et qui avoit été trois fois ambassadeur en Suisse 
pour le Roi : chose fort extraordinaire, car les rois n'envoient guère un 
liommc ambassadeur de leur part dans son propre pays. 



134 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

apparcmmcnl ce qui faisoit le sujet de son voyage. On ne 
(louloit pas qu'il ne fût venu pour supplier le Roi de ne pas 
donner atteinte à tant de confii'mations, que Sa Majestc^', les rois 
ses prédécesseurs avoient données à la possession de (pielques 
Ijénéfices du pays de Gex, dont les habitants de Genève jouis- 
soient depuis qu'ils avoient embrassé la religion calviniste, et 
qu'ils s'étoient mis sous la protection des Suisses, après s'être 
soustraits à la domination du duc de Savoie. Mais on étoit pei-- 
suadé que le Roi alfectionnoit extrêmement cette atTaire et qu'il 
ne ci-oyoit pas pouvoir en conscience laisseï" entre les mains 
des héréti([ues des bénétices dépendant de sa couronne, comme 
lui ayant été cédés par le duc de Savoie, lorsqu'il céda la 
Bresse et le pays de Gex à la France en échange du marquisat 
de Saluées. 

Le même jour, M. le comte d'Avaux, ambassadeur extraordi- 
naire pour le Roi en Hollande, frère de défunt M. le président 
de Mesmes, tit la révérence au Roi, bien content, comme il le 
paroissoil, de la grâce que Sa Majesté avoit faite à son neveu, 
qu'il aimoit tendrement. 

On sut aussi ipi»' le mariage de Mlle de La Force, ci-devant 
lille d'honneur de Mme la Dauphine, étoit conclu avec le tils 
aîné * de M. le comte du Roure -, lieutenant général poui- le Roi 
en Languedoc et gouverneur du Pont-Saint-Esprit, et qu'en 
l'aveui- de ce mariage le Roi donnoit à ce jeune seigneur les 
survivances des deux charges de son père, cent mille livres 
d'argent comptant, et deux mille écus de pension à la demoi- 
selle, qui de son chef avoit encore quarante mille écus de bien. 
On raisonnoit diversement sur les motifs de ce mariage ^ ; les uns 
attribuoient tous ces avantages au crédit de Mgr le Dauphin; les 
autres disoient ipie le Roi ne lui avoit accordé tout ce qu'il lui 
avoit demandé que pour tirer Mlle de La Force de la cour et 

1 . Jeune homme qui étoit encore dans les mousquetaires du Roi. 

2. C'étoit un homme de condition de Languedoc, lequel avoit eu les 
deux mêmes charges en survivance de son père en épousant .Mlle d'An- 
tigny, fille d'honneur de Madame, confidente de Mme la duchesse de La 
Vallière, lors maîtresse du Roi. 

:]. Le mariage n'étoit pas moins bien pour JL du Roure que pour .Mlle de 
La Force, car, s'il avoit soixante mille livres de rente, c'étoit le plus, et elle 
lui apportoit plus de deux cent mille livres de bien, deux mille écus de 
pension, et les survivances de deux charges qui valoient bien cinq cent 
mille livres. 



7 FÉVRIER 1688 135 

l'ioigner de lui. sous nn prétfxtc honorable, celle qui donnoit 
lant de jalousie à Mme la Daupliine. 

On se disoit à loreille, en ce temps-là, que le Roi n'avoit pas 
l'ié content de la manière dont M. le Chancelier et M. de Ghà- 
leauneuf, secrétaire d'Etat, avoient opiné dans son conseil tou- 
(diant l'affaire du Pape, qu'ils s'éloient un peu embarrassés dans 
leur opinion, et que cela leur avoit fait (|uelque tort dans Tesprit 
du mai Ire. 

7 février. — Le 7 de février, le Roi, voulant i-emplirla place 
de feu M. Duiiuesne, lit M. le comte de Chàtcaurenaud ' lieute- 
nant général de ses années navales, et donna sa place de chef 
d'escadre à M. de Nesmond -. qui étoit le plus ancien de ses capi- 
taines de vaisseau, au moins de ceux qui portoient un nom qui 
fût connu. 

On sut aussi que le Roi avoit ordonné à M. le maréchal d'Es- 
(rées de se tenir prêt pour aller bientôt à la mer, mais on ne 
savoit pas encore de quel côté ce pourroit être ^ 

A peu près dans le même temps, le Roi fit encore une nou- 
velle grâce à M. le manjuis de MontchevreuiK en lui donnant la 
commission de maître particulier ' de la forêt de Saint-Germain, 
dont il étoit déjà capitaine. Cette commission étoit possédée 
depuis longtemps par un nommé Monsoury % auquel le Roi 
donna quatre mille livres de pension pour le dédommager; mais 
cet emploi devoit valoir au moins six mille livres à M. de Mont- 
chevreuil. 

Quel(|ues jours après, le Roi donna trois mille (juati-e cents 
livres de pension à Mlles de Néré et des Essarts, à condition de 
les partager également entre elles, pour les consoler de ce 
qu'elles avoient perdu l'une et l'auti'c leurs emplois de sou.s-gou- 
vernantes des lillcs d'honneur de Mme la Daupliine, et il n'en 
coûta rien au Roi, car il donnoit la même pension à une vieille 

1. Ci-devaut le chevalier de Châleaurenaud, fjientilhomme de Touraiue, 
qui s'étoit marir- eu Hretafjne à Mlle d"Artois. 

2. Cousin germain de M. de Nesmond, président an mortier du ]>arle- 
ment de Paris, et frère de l'abbé de Nesmond, auquel le Roi avoit donné 
ilepuis peu Tévêché de .Montauban. 

3. On disoit que c étoit pour aller contre les Algériens, qui avoient 
encore lait quelque sottise ; mais cela ne laissoit pas d'alarmer toute 
ritalie. 

l. [C'est-à-dire maître des eaux et forêts. — Comte de Cosnac] 
■j. Frère de La Bussière, gentilhomme ordinaire du Roi. 



136 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Mlle de La Chassaigne, qui avoit autrefois été sous-gouvernanle 
(les lllles (le la Reine et qui étoit morte depuis peu. 

On disoit alors que l'Empereur alloit faire bomliarder Albe- 
Royale, qui étoit la principale des places de Hongrie, (pii restoit 
sous l'obéissance des Turcs, et cet expédient n'étoit pas mauvais 
pour la faire rendre, car la garnison, qui ne pouvoit espérer de 
secours et qui d'ailleurs ne pouvoit pas avoir beaucoup de vivres, 
devroit être dans une grande disposition de se rendre quand elle 
verroit de tous côtés le feu dans la ville. On assuroit aussi que 
la femme du comte To'kœly. ci-devant veuve du prince Rakoczy 
de Transylvanie, avoit fait enfin son accommodement avec l'Em- 
pereur, lui avoit rendu le cliàteau de Mongats, qu'elle avoit si 
longtemps et si opiniâtrement défendu; et que les états de Hon- 
grie s'étoient rendus garants auprès d'elle du traité (pie l'Empe- 
reur lui avoit accordé. 

On apprit quelques jours après que l'armée des Turcs, qui 
avoit pillé Constantinople, s'étant, outre cela, fait payer jusqu'à 
un sol de tout ce qu'elle croyoit lui être dû, avoit remarclié vers 
la frontière de Hongrie, après avoir assisté au couronnement du 
Grand Seigneur, qui n'avoit rien eu de la magnificence qu'on 
avoit vue au couronnement des autres sultans. On sut aussi qu'on 
s'étoit extrêmement trompé lorsqu'on avoit dit que l'ambassa- 
deur de France à Constantinople avoit été obligé de se sauvei- 
sur des vaisseaux français pour éviter le pillage de sa maison: 
et que ces troupes révoltées avoient un si grand respect pour lui, 
(pie, pendant tous les troubles, elles avoient toujours détaché des 
compagnies entières pour garder son palais. 

On apprit aussi que le Grand Seigneur faisoit des efforts 
extraordinaires pour lever de l'argent de tous les côtés dans le 
dessein de l'employer à lever de nouvelles troupes. 

En ce temps-là, le fils aîné du roi de Pologne et le duc (k 
Parme faisoient à l'envi des instances pour que le Roi leur 
accordât en mariage Mme la princesse de Conti; mais cette prin 
cesse les refusa toujours opiniàtrénu^nt, et elle avoil assurémeni 
de bonnes raisons, car la fortune du fils du roi de Pologne n'étoit 
pas as.sez bien établie ni assez sûre pour la rendre heureuse; 
et la manière des Raliens avec leurs femmes n'auroit pas con- 
venu à une princesse élevée dans la liberté de la cour de France, 
outre que le duc de Parme étoit fort gros et, par conséquent, 



7 FÉVRIER 1688 137 

l'oit peu aimahle, et que Mgr le Dauphin avoit beaucoup de 
U'iiili'i'ssf pour Mme la princesse de Coiiti, sa Sd'ur, et elle rt'ci- 
pioiiueinent pour lui. 

Quelques jours après, M. le comte d'Avaux, ambassadeur pour 
l(^ Roi en Hollande, prêta le serment de fidélité entre les mains 
de Sa ^lajesté de la chai-ge de prévôt ou grand maître des céré- 
monies de Tordre du Saint-Esprit, dont feu M. le président de 
Mesmes, son frère, lui- avoit procuré la survivance. 

Il y avoit alors une affaire qui faisoit bien du bruit à Paris el 
à hi cour : Un nommé Langladc. natif de Rayonne, ((ui avoit au- 
trefois été page du défunt maréchal de Gramont, étoit venu avec 
sa femme s'établir à Paris depuis quelques années ; et, comme il 
étoit très grand joueur, il faisoit assez bonne figui-e et avoit 
commerce avec un grand nombre de gens de qualité de l'un et 
de l'autre se.ve; par hasard, il se trouva logé dans la même mai- 
son avec un M. le comte de Montgommery, qui étoit Faîne de 
cette maison illustre, mais qui venoit rarement à la cour. Ce 
gentilhomme avoit épousé depuis peu une fille d'une famille de 
robe, ((ui lui avoit apporté quelque bien, et on leur avoit fait 
depuis (jucbjues jours un remboursement de dix ou douze mille 
écus presque tout en or. Comme les gens qui logent dans la 
même maison font aisément connoissance ensemble et prennent 
facilement de la confiance les uns aux autres, M. et Mme de 
Montgommery vivoient en grande amitié avec Langlade et avec 
sa femme, et même, ayant été obligés d'aller faire un tour à la 
campagne, ils laissèrent chez eux les clefs de leur appartement 
t'I le leur recommandèrent comme à des gens qui savoient bien 
le i'(.'mboursemcnt qu'ils avoient reçu depuis peu; mais, quand ils 
revinrent de la campagne, ils trouvèrent qu'on leur avoit volé 
tout leur argent; en môme temps, ils envoyèrent quérir le lieute- 
nant criminel d'Efliat, lequel, ayant vu l'état des choses et se dou- 
lanl (|iif Langladc et sa femme étoient les auteurs de ce vol, les 
til mener prisonniers au Chàtelet avec quehpies-uns de leuft 
(lomesli(|ues et ceux de Montgommery. L'instruction du procès 
dura longtemps à faire, el l'on ne sauroit croire combien de 
gens de considération ' s'employèrent pour sauver Langlade, 



I. Entre autres MM. de la maison de Gramout et tous leur.s amis, qui 
tiroul des efforts extrêmes pour le sauver, quoique le lloi eût dit ((u"il 



138 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ijiii avoit pi'èlè de rai'.aent à bien des gens de la cour. Il prit le 
lieulenuiiL criminel à partie, et, sur cette prise à partie, le Par- 
lement jugea à propos d'évoquer à lui tout le procès. On nomma 
[lour rapporteur M. Le Nain, conseillci' de la Grande Chambre, 
bM|uel, ayant continué rinstruclion et fait le rapport du procès 
à la Tournelle, où présidoit M. le président Mole ', très habile 
homme et très l)Oii juge, la cour ordonna (jne Langlade sei'oit 
appliqué à la ({uestion ordinaire cl extraordinaire, manrntihm 
indiciis, c'est-à-dire se réservant de juger la chose tout de nou- 
veau, en cas qu'il n'avoueroit rien à la question. On différa quel- 
ques jours de la lui donner, à cause du grand froid, pendant 
lequel les médecins assuroient que, si on lui faisoit avaler une si 
grande ijuantité d'eau, il en mourroit infailliblement; mais enfin 
on se lassa d'attendre, et on lui donna la question ordinaire et 
extraordinaire, qu'il souffrit constamment sans rien avouer. 

Le lendemain, il fut jugé définitivement, et fut condamné aux 
galères pour neuf ans, sa femme à un bannissement pour le 
même temps, et l'un et l'autre solidairement à restituer à M. de 
Montgommery tout ce qu'ils lui avoient volé, et en tous les 
dépens du procès. Les courtisans, ignorants des formes de la 
justice et affectionnés d'ailleurs pour Langlade, frondèrent extrê- 
mement cet arrêt, mais tous les gens sages et éclairés l'approu- 
vèrent et le regardèrent comme une grande marque de la bonne 
justice du Parlement; et ils eurent la satisfaction de voir que le 
Roi fut de leur avis. 

En ce temps-là, le Roi nomma M. Voysin de La Noraye -, maître 
des requêtes, pour aller occuper l'intendance de Hainault qui 
étoit vacante parla retraite d'un certain M. l'abbé Fautrier ^, qui 
l'adminisli'oit depuis longtemps. 

s'étounoit conimcut des gens de qualité vouloient solliciter pour un honaiir 
accusé d'avoir volé des gens de condition. 

1. Fils du défunt président de Champlàtreux, et petit-fils du célèbre 
}A. Mole, ])renjier président du parlement de Paris et depuis garde des 
sceaux, qui avoit donné tant de marques de vigueur et de fidélité pour 
le service du Roi pendant les troubles de sa minorité. 

2. 11 étoit neveu de M. Voysin, conseiller d'Etat, et, parmi la jeunesse 
du conseil, il n'y avoit personne qui eût une meilleure réputation que lui. 

•'i. C'étoit un homme de fortune, lequel, étant avocat à Paris et se mêlant 
des affaires de .M. le duc du Lude, grand maître d'artillerie de France, il 
le fit secrétaire de l'artil'erie. Et dans l'emploi, JI. de Louvois, qui eut 
souvent affaire à lui, l'ayant goûté, lui fit donner l'emploi d'intendant eu 
Hainault, ((u'il occupa assez longtemps. 



7 FÉVRIER 1688 139 

Quiiques jours après, M. de Louvois, étant allé voir une 
maison neuve ' que M. Le Pelletier de Souzy avoil fait bâtir à 
Paris, le pied lui manqua; et, après avoir pensé se tuer, il fut 
bien heureux d'en être quitte pour une assez .urande blessure à 
la jambe. 

On sut peu de jours après que le mariage, qui étoit depuis si 
longtemps résolu entre le jeune Besmaux ^ cornette des clie- 
vau-légers de la garde du Roi, et la fille de M. de Villacerf, 
s'alloit enlin accomplir dans peu de jours, comme il le fut effec- 
tivement. 

On sut aussi ipic M. Le Pelletier de Souzy, conseiller d'Etat et 
intendant des tinances, frère de M. le contrôleur général, donnoit 
sa tille en mariage à M. Turgot ^, avocat généi'al des requêtes de 
riiôtel, jeune homme de bonne maison, bien fait et de belle 
espérance et qui, outre cela, avoit plus de quatre-vingt mille livres 
de rente. 

Dans le même temps, le feu pi'it à Paris dans la maison où 
logeoit 3L le maréchal de Bellefonds ; une bonne partie en fut 
brûlée, et il y fit une perte assez considérable. 

Il couroit alors un bruit que le Pape avoit fait faire nn libelle 
pour répondre au plaidoyer de M. Talon ; mais peut-être que les 
gens (|ui en parloient n'étoient pas trop bien informés. 

Peu dt' jours après, le Roi alla faire un voyage de trois jours à 
Marly, pendant lequel il donna une augmentation de mille écus 
lie pension à Mme d'Heudicourt ■'; on disoit aussi que le Roi avoit 
donné vingt-quatre mille livres de pension à M. d'Aubigné % 
frère de Mme de Maiutenon; c'est-cà-dire qu'il avoit changé la 
pension de dix-huit mille li\Tes qu'il avoit sur les fermes de Sa 

1. Cette maison étoit magnifique, ot ce l'ut cotte magnificence qui 
brouilla .M. de Souzy avec M. le contrôleur ffénéral, sou frère 

2. Fils unique de Be?maux, gouverneur de la Bastille, qui avoit été 
autrefois capitaine des gardes du cardinal Mazarin. 

3. Neveu de .M. Turgot de Saint-Clair, maître des requêtes ; ils étoient 
d'une ancienne maison de Normandie. 

4. Elle étoit de l'illustre maison de Pons ; mais, comme elle n'avoit point 
eu de bien, elle avoit été bien heureuse d'épouser .M. d'Heudicourt, qui 
étoit héritier en partie de M. de Noyer, secrétaire d'Etat, et qui en se ma- 
riant -avoit acheté la charge de grand louvetier de France, de M. le 
marquis de Sainte-Hérem ; il étoit aussi mestre de camp de cavalerie. . 

'■>. Cela n'étoit pas étonnant, vu la faveur de Mme de .Maintenon, et il 
en avoit bien fallu d'autres à sou frère, vu la dépense qu'il faisoit. Il étoit 
marié, et n'avoit qu'une fille. 



440 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Majesté en une bonne pension de vingt-quatre mille livres qu il 
lui assura par un bon brevet et de Ijonnes lettres patentes. 

21 février. — Au retour de Marly, qui fut le 21 février. 
Madame, qui portoit depids quelques jours un abcès sous Fais- 
selle droite, prit la résolution de se le faire percer, et etïectivement 
Carrel, son premier chirurgien, lui donna un grand coup de 
lancette et un coup de ciseau dans cet endroit, qui est très sen- 
sn)le : mais cette princesse, qui avoit une fermeté au-dessus de 
son sexe, souffrit cette opération avec une constance admirable 
et n'en garda pas un seul jour le lit. 

Ce fut alors (pron vit courir à Paris un écrit italien en forme 
de libeHe comme pour servir de réponse à la protestation de 
M. de Lavardin, et on y avoit joint une réfutation ([u'on disoit 
être adressée par M. de Croissy, et, comme ces sortes de pièces 
faisoient grand bruit alors dans l'Europe, je les mettrai ici de mot 
à mol '. 

On disoit en ce temps-là (jue la comtesse Tœkœly, ayant été 
obligée de vendre ses meubles pour payer beaucoup de dettes 
qu'elle avoit contractées pendant la défense de Mongats, on avoit 
trouvé parmi les choses qu'elle avoit vendues un portrait du Roi 
enrichi de pierreries, qui avoit été acheté ou retiré par les gens 
de l'Empereur, lequel ne pouvoit pas souhaiter une conviction 
plus manifeste de l'intelligence qui avoit été entre le Roi et 
T(rkœly -. 

23 février. — Le !23 de février, M. de Louvois eut un très 
long. et très violeid accès de lièvre qui commençoit déjà d'in- 
quiéter le Roi ; mais, au bout de vingt-quatre heures, la fièvre 
finit sans avoir recours au quiiupnna, et M. de Rarbezieux, son 
fils, qui eut dans le même temps trois accès de fièvre doublf 
tierce, s'en tira aussi avec la même facilité ; mais il resta à 31. de 
Louvois une blessure à la jambe (ju'il s'étoit faite en tonibanl 
sur une pierre dans la maison neuve que M. Le Pelletier de 
Souzy, intendant des finances, faisoit bâtir à Paris. 

On sut alors que le jeune marquis de Paulmy, qui servoit dans 
le régiment du Roi, comme faisoient en ce temps-là presque tous 

i. [Nous avons renvoyé ce? deux docuaieuts à l'Appendice. V. numéros 
VIII et IX. — Comte de'Cosuae.] 

2. On en étoit déjà assez persuadé, mai? cela donnoit encore matière à 
discourir. 



23 FÉVRIER 1688 141 

les jeunes gens de qualité du royaume, étoil mort de maladie 
en Lorraine, où ce régiment étoit en garnison. 

Il y avoil longtemps que le roi d'Angleterre avoit fait rede- 
mander aux HoUandois les six régiments d'infanterie anglais qui 
éloieiit à leur service depuis plusieurs années; mais, après une 
solennelle délibération, les Etats généraux répondirtMit au 
ministre du roi d'Angleterre qu'ils ne consentiroient point à lui 
l'cndre les soldats anglais qu'ils avoient levés à leurs dépens et 
qui étoient tous mariés dans les provinces unies; que, pour les 
officiers, ils leur doniieroient i)ermission de passer en Ang'le- 
lerre à condition néanmoins qu'ils payeroient auparavant toutes 
leurs dettes, qu'ils faisoient monter à quarante mille livres *. On 
voyoit clairement que c'éloit là un ouvrage du prince d'Orange, 
(jui avoit alors un pouvoir aijsolu dans les Etats généraux -; et 
il y avoit beaucoup d'apparence que cela pourroit attirer une 
liuerre entre l'Angleterre et la Hollande, dans laquelle la France 
ne pourroit peut-être pas s'empêcher de prendre quelque part. 

Vers la fin du mois de février, on sut que l'arrêt du parle- 
ment de Paris, par lequel le Procureur général étoit reçu appe- 
lant comme d'abus de l'excommunication fulminée contre M. de 
Lavardin, avoit été affiché dans Rome par quelques officiers de 
la marine, mais que le lendemain le Pape l'avoit fait arracher de 
tous les endroits, où on en avoit pu trouver. 

Il y avoit longtemps que Sa Sainteté refiisoit au cardinal de 
Fiirsteiiberg les bulles de l'archevêclié de Cologne, dont il avoit 
été élucoadjuteur; et, comme M. l'électeur de Cologne étoit assez 
malade, on trouvoit que cette conjoncture n'étoit pas favorable 
pour M. de Fiirstenberg, parce {jue, si M. de Cologne étoit venu 
alors à manquer, le Pape, qui n'avoit point donné de bulles, 
auroit pu ordonner une autre assemblée pour procéder à une 
nouvelle élection : ce qui auroit certainement engagé dans une 
guerre, parce que la France auroit voulu soutenir l'élection de 
M. de Fiirstenberg et que l'Empereur auroit été dans le parti 
contraire. 

Ce fut dans le même temps que l'on sut que M . le prince 

1. C'étoit vouloir les empêcher de sortir du pays, car ils n'étoient pas 
eu état de payer de si grosses dettes, qu'où grossissoit encore tout exprès 
au-dessus de ce qu'elles étoient effectivement. 

2. A la réserve qu'on ne lui donnoit pas le pouvoir de faire la guerre, 
comme il l'auroit voulu. 



'142 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(rHaiToiirt ', (|ui se Leiioil depuis ([iirhjue temps à Lyon, étoil 
sorti (le France sans permission du Roi, et qull éloit allé à Ve- 
nise, d'où personne ne doutoit qu'il n'eût dessein de passer à 
Vienne pour s'attacher au service de l'Empereur. La princesse -, 
sa femme, qui étoil amie particulière de Mme de Maintenon, en 
fut sensiblement al'tligée, et elle ne put cachei' ses larmes au 
public, le soir qu'elle en apprit la nouvelle au Roi chez Mme la 
Dauphine ; mais le Roi eut la bonté de l'en consoler avec beau- 
coup d'honnêteté. 

En ce temps-là, le marquis de Béthomas, qui n'étoit encore 
qu'exempt des gardes du corps du Roi, mais dont la mère étoil 
sœur de Bonlemps, pi-emier valet de chambre de Sa Majesté, 
épousa Mlle Le Tellier, dont le père avoit été un des fermiers des 
grosses fermes du Roi pendant le dernier bail et qui, n'ayant pu 
réussir à être du nombre des nouveaux fermiers, n'avoit peut- 
être pas été fâché de s'appuyer du crédit de Bontemps ^ pour 
essayer de rentrer dans les affaires. D'ailleurs, l'argent comptant 
qu'il donnoit à sa lllle raccommodoit extrêmement les atfaires du 
marquis de Béthomas, dont toutes les terres se trouvoient alors 
en décret. 

Ce mariage ne fit pas tout à fait tant de bruit (jue celui de 
M. le prince de Conti, qui fut résolu presipie dans le même temps 
avec Mlle de Bourbon, fdle aînée de M. le Prince, lequel médi- 
toit cette affaire depuis longtemps, comme n'en pouvant guère 
faire une meilleure pour sa maison ', ni plus agréable pour ma- 
demoiselle sa fdle '% qui avoit de longtemps beaucoup d'inclina- 
tion pour le prince son cousin. 11 y avoit des gens qui assuroienl 



1. II étoit fils de iM. le comte d Ilarcourl, second frère de M. le due 
d'EIbeuf. C'étoit un prince bien fait, fort adroit, et tjui avoit beaucoup de 
cœur et d'esprit ; mais, comme il aimoit trop son plaisir, il ne mettoit pas 
en usage toutes ses bonnes qualités. 

2. Elle étoit fille aînée du défunt comte de Bracciano, ci-devant chevalier 
d'honneur de la Reiue, mère du Roi, et une personne d'une très grande 
vertu. Elle étoit intime amie de Mme de Maintenon. 

:j. Il étoit assurément considérable, et il méritoit d'en avoir, parce qu'il 
servoit le Roi avec beaucoup d'affection. 

4. Le Roi ne permettoit guère qu'on mariât les princes, ni les princesses 
de son sang, dans les pays étrangers, et ainsi il étoit impossible que .M. le 
Prince trouvât pour mademoiselle sa fille un parti plus avantageux (jue 
M. le prince de Conti, qui étoit jeune, bien fait, et avoit beaucoup de 
mérite. 

•6. Elle étoit fort spirituelle, mais fort laide. 



MARS 1688 143 

que M. le prince de Conti avoit fait toutes les démarches néces- 
saires pour ol)tenir du Roi Mlle de Blois, sa fdle naturelle, mais 
t|ue n'y ayant pu parvenir, il avoit conclu son atTairc avec Mlle de 
iioiiriion '. 



MARS 1688. 

Au commencement du mois de mars, Mlle de Guise commença 
à être si malade ((u'on désespéra de sa vie ; elle avoit porté 
longtemps une gangrène au bras, qu'on avoit toujours arrêtée 
par la force des remèdes ; mais, la nature commençant à manquer, 
les médecins commencèrent aussi à dire qu'il n'y avoit plus de 
remède, et le public commença à raisonner sur sa succession. 

On disoit alors que le roi d'Angleterre vouloit assembler son 
Parlement, et les avis étoient fort partagés sur ce chapitre : les 
uns disoient qu'il couroit risque de renverser tout ce qu'il avoit 
établi et que, quand une fois son Parlement seroit assemblé, il 
ne seroit plus le maître de rien, les gens les plus atïectionnés se 
laissant entraîner par les malintentionnés dans ces sortes d'as- 
semblées. Les autres assuroient que son autorité étoit si bien 
établie en Angleterre qu'il n'y avoit pas un des membres du Par- 
lement qui ne fût entièrement à lui, et qu'ainsi il étoit en état 
lie se servir de la conjoncture pour faire des règlements très 
utiles à la coniirmalion de son autorité et au rétablissement de 
la religion catholique. 

On sut alors que M. Térat -, l'un des secrétaires des comman- 
tloments de Monsieur, frère uni(pie du Roi, avoit acheté la 
charge de chancelier de ce prince de M. deBoisfranc, qui la ven- 
doit pour faire partie de ce qu'il étoit obligé de lui payer. 

On disoit aussi ({ue le Pape vouloit faii-e une assemblée de 
cardinaux pour les consulter sur les démêlés de la France avec 
la cour de Rome, et que l'Empereur avoit écrit une lettre à Sa 
Sainteté pour lui représenter qu'elle ne devoit pas pousser les 
choses trop loin ; (pi'ù la tin tous les souverains connaîtroient que 

1. Il lui auroit été beaucoup plus avantageux d'épouser Mlle île Ulois, et 
il [laraissoit que c'étoit une continuation de disgrâce de n'y avoir pu 
parvenir. 

■2. C'étoit le fils d'un homuic d'affaires. 



144 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Tintùrêt de la France éloilleurvérilable intérêt, et qu'ils seroient 
obligés de prendre son parti; mais cette nouvelle n'éloit pas des 
plus assurées. Il étoit beaucoup plus certain que M. de Lavardin, 
ambassadeur pour le Roi à Rome, étoit extrêmement brouillé 
avec M. le cardinal d'Eslrées : ce qui ne surprenoit aucunement 
les courtisans, lesquels avoienl prévu cette mésintelligence dès 
(|ue M. le manjuis de Lavardin fut nommé pour ambassadeur; 
n'étant pas prati(piable, de rbumcui- dont il étoit, (pi'il ne fùl 
ambassadeur que pour en faire la dépense et pour en avoir le 
nom ', pendant que le cardinal d'Estrées en auroit toutes les 
fonctions et toute la confiance. On assuroit aussi que le cardinal 
Azolini, ennemi mortel du cardinal d'Estrées, avoit cabale les 
autres cardinaux pour les obliger à ménager un accommodement 
entre le Pape et la France, lequel ne passeroit que par le canal 
de M. de Lavardin, sans (|ue le cardinal d'Estrées y pût avoir 
aucune part. On disoit cependant que le Pape avoit envoyé l'arrêt 
du Parlementa l'Inquisition; et on attendoit tous les jours la 
nouvelle qu'elle l'eût condamné à être bn'dé par la main du 
bourreau : ce (pii n'auroit pas fait grand mal ni au Parlement, ni 
à Messieurs les gens du Roi, mais cela n'auroit pas laissé d'être 
désagréable pour la France. 

On parloit aussi beaucoup en ce temps-là de la maladie du roi 
de Pologne, que l'on croyoit être de nature à ne se pouvoir 
jamais guérir. 

3 mars. — Le troisième jour de mars, Mlle de Guise ^ mourut 
en son liôtel à Paris, et bientôt on ne parla plus que de sa suc- 
cession, qui alloit faire des procès immenses; car on sut qu'elle 
avoit fait une donation entre-vifs à M. le marquis de Couvonges, 
seigneur de Lorraine, par laquelle elle lui donnoit généralement 
tous ses biens, et particulièrement le ducbé de Guise, à la ré- 
serve de ceux dont elle vouloit disposer par son testament. El. 
comme il ne paroissoit pas de raisons pour lui faire une si pro- 
digieuse donation, il n'y avoit personne qui doutât que ce m- 
fût un lidéi-commis en faveur d'un des enfants de M. le duc de 



1. Les Italiens avoieut fait une iilaisantorie, quand il arriva à Rome, eu 
faisant pour anagramme sur son nom, Lavardin lira nuda, qui veut dire 
un luth sans cordes, pour faire connaitre qu'il n'avoit que l'apjiarence 
d'ambassadeur et non pas les fonctions. 

2. Agée de soixante-treize ans. 



a MARS iG88 145 

I. (Il raine '. Outre celte donation, il se trouva un testament et 
plusieurs codicilles, qu'elle avoit faits pendant les derniers jours 
de sa vie, par lesquels elle faisoit un grand nombre de legs, 
dont les principaux ùtoient : la duché ^ de Joyeuse à M. le prince 
de Commercy ; pour plus de cinq cent mille livres de terres en 
plusieurs endroits à M. le Grand et à M. le comte de Brionne, 
son lils; cent mille écus à chacune de Mlles de Lillehonne; cent 
quarante mdle livres à Mme la princesse d'Harcourt ; cent cin- 
quante mille livres à l'abbaye de Montmartre, à condition de 
recevoir vingt dames de Lorraine religieuses sans dot ; vingt 
mille livres au P. de La Chaise ^ pour achever sa maison du fau- 
bourg Saint-Antoine; à tous ses domestiques, la continuation 
de leurs pensions et de leurs logements; au Roi, une tapisserie 
et un meuble valant plus de cinq cent mille livres, qu'il ne voulut 
pas accepter; cinquante mille livres à l'hôpital général de Paris, 
dont elle faisoit les directeurs exécuteurs de son testament. 
D'autre côté. Mademoiselle (qui, du chef de Madame, sa mère, 
devoit naturellement hériter de tous les biens qui venoient de la 
maison de Joyeuse) et M. le Prince (qui devoit hériter de tous 
ceux de la maison de Guise du chef de Mme la Princesse, sa 
femme, qui en étoit légitime héritière avec Mme la duchesse 
de Hanovre, sa sœur) s'unirent ensemble pour faire casser la 
donation, le testament et les codicilles, et commencèrent par 
se mettre en possession de tout; on disoitmême que M. le Prince, 
qui avoit cinq cent mille écus d'argent comptant, les employoit 
à payer toutes les dettes pour se mettre au lieu et place des 
créanciers qui le subrogeroient dans leurs hypothèques; mais 
cette alTaire paraissoit encore bien embrouillée, car si la dona- 
tion universelle faite k M. de Couvonges, qui étoit regnicole '' 
et par conséquent capable de l'accepter, se trouvoit en bonne 
forme et insinuée dans le temps ^, comme on disoit ((u'elle le 

1. On croyoit que c'étoit en faveur du second des fds de M. le duc de 
Lorraine. 

2. [Le mot dwlic a été longtemps féminin. (E. Poutal).! 

3. Elle avoit fait des présents à tout le monde pour essayer de mettre 
le Roi dans ses intérêts. 

4. Parce que le Roi avait réuni la Lorraine à sa couronne, car les étran- 
gers ne sont pas parties capables de recevoir des donations. 

5. Par la dernière ordonnance faite par le Roi, aucunes donations faites 
entre-vifs ne pouvoient être bonnes qu'elles n'eussent été insinuées aux 
justices des lieux avant que quatre mois de leur date fussent passés. 

II. — 10 



146 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

pouvoil èlre, puisqu'au joui' de la morl de Mlle de Guise il rcsloit 
encore dix-huit jours des quatre mois prescrits par rordonnancc 
pour insinuer les donations, il étoit presque impossible que 
Mademoiselle et M. le Prince fissent casser cette dojialion, 
étant ainsi revêtue de toutes ses formes. On disoil aussi que Fin- 
telligence de Mademoiselle avec M. le Prince ne dureroit pas 
longtemps, parce que leurs intérêts étoient direclement opposés; 
que, la grande tante de Mademoiselle ayant apporté des biens 
immenses à M. de Guise, il les avoit entièrement dissipés, et 
(pi'ainsi Mademoiselle avoit sur tous les biens de la niiiison de 
Guise une liypulbèque spéciale pour le remploi de la dot de Ma- 
dame, sa grande tante, par le moyen de laquelle elle les absor- 
bei'oit entièrement, en même temps qu'elle emporteroit de son 
cher tous les biens qui venoienl de la maison de Joyeuse. Comme 
cette alïaire étoit d'une grande conséquence et faisoit beaucoup 
de bruit, on (it proposer au Parlement d'y envoyer des commis- 
saires députés i)Our assister à l'inventaire. Le l*arlement répondit 
qu'il n'en envoyoit qu'aux scellés des princes du sang, de sorte 
<|ue le Roi nomma MM. Voysin et de Fieubet, conseillers d'Etat 
ordinaires, pour assister à l'inventaire; mais ils lui tirent si bien 
connaître qu'il accordoit par là plus d'honneur à la maison de 
Lorraine qu'aux princes de son sang, puisque des conseillers 
d'État sont plus que des conseillers au Parlement, que Sa Majesté 
laissa aller les choses dans le cours ordinaire, et ce furent les ofli- 
ciers du Chàtelet qui apposèrent le scellé et (|ui tirent l'invenlaiic 

Peu de jours après, M. le duc du Maine eut quelques accès de 
lièvre, qui furent apparemment des restes du quinquina, ou {\i'> 
effets du trop grand mouvement qu'il se donnoit à couri'e le ctM'f ' : 
mais il fut bientôt guéri et recommença;") chasseràson oi'dinairr. 

On [lai'loit alors à la cour du l'ctour du manjuis de rsogaicl, 
(jue le Roi en avoit éloigné depuis quebiues mois ; et l'on disoil 
([u'û alloit épouser Mlle de Riron, et que, en faveur de ce mariage 
le Roi lui donneroit la survivance de la lieutenance générale dr 
Languedoc, que monsieur son père possédoil depuis longlemiis. 

Ce fut alors que le Roi donna le gouvernement de Rouilloii. 



1. C'étoil une chose ridicule de soiiUVir qu'im iioiniiie de cette foiblcsse 
courut le cerf, comme il faisoit, car s"il fût venu à tomber, il u'uuroit 
jamais manqué de se rompre le col, outre qu'il falloit de nécessité qu'il 
se ruinât la santé en peu de temps. 



10 MARS 1688 147 

qui étoit vacant par la mort d'un vieil oflicier nommé Servigny, 
au gros Guilberville, lieutenant-colonel du régiment de Norman- 
die, qui mériloit bien cet emploi par sa valeur et par ses longs 
services, pendant lesquels il avoit perdu un bras. 

Le Roi étoit alors en son château de Marly, et ce fut là qu'il 
accorda à M. de Louvois le retour de M. de Courtenvaux, son tils 
aîné, qui étoit alors à Venise, avec la survivance de la charge de 
capitaine des Cent-Suisses de sa garde, que possédoit M. le mar- 
quis de Tilladet, son proche parent. Cet exemple étoit extraor- 
dinaire. On n'avoil encore guère vu de parents, qui fussent en 
état de se marier, se dépouiller de la propriété d'une grande 
charge en faveur des collatéraux ; mais il y avoit beaucoup de 
gens qui croyoient que M. de Tilladet avoit dès longtemps re- 
noncé au mariage, outre qu'ils étoient persuadés que le fond de 
celte charge appartenoit à M. de Louvois, qui lui avoit prêté l'ar- 
gent pour l'acheter ; et pour parler plus juste, tant sur le sujet 
<le M. de Courtenvaux que sur celui de M. de Tilladet, il faut 
convenir que les grands ministres comme M. de Louvois ont tant 
d'accès et de crédit auprès de leur maître, et ont les occasions 
de prendre leur temps si favorablement, quMls font réussir les 
choses où il y a le moins d'apparence, et que rien ne leur est im- 
possible; c'est pourquoi un bon courtisan ne s'étonne jamais de les 
voirveniràbout des choses qu'eux-mêmes n'auroient osé espérer'. 

7 mars. — Le 7 de mars, M. du Roure, dont le mariage avoit 
traîné assez longtemps, épousa enfin Mlle de La Force. 

10 mars. — Le 10, Madame n étoit pas encore guérie de son 
abcès, et elle avoit beaucoup soulîert, parce ({u'il avoit fallu lui 
faire de temps en temps de nouvelles incisions ; mais cette prin- 
cesse, qui avoit un cœur de héros, soutint ces douleurs avec un 
courage invincible et ne garda pas le lit un moment pendanl 
cette incommodité. 

Ce fut en ce temps-là que le comte de Guiche, llls aîné du duc 
de Gramont et gendre du duc de Noailles, eut à Versailles la 
lièvre et la rougeole tout à la fois, et que Mme la duchesse de La 
Meilleraye, fille du maréchal duc de Duras, en eut autant ;i 

1. [Cette protestation résigaée contre l'omnipotence des ministres rap- 
prochée de l'indignation du duc de Saint-Simon contre ces parvenus qu'il 
représente comme exploitant leur situation au profil de leur fortune et dt; 
leur famille, fait ressortir la différence du caractère de ces deux auteurs 
4lc Mémoires. — Comte de Cosnac] 



148 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Paris; mais leur convalescence lil Itienlûl cesser l'inquiétude (!<' 
leurs familles. 

12 mars. — Vers le 12 de mars, on sut que le Pape assembloil 
effectivement les cardinaux, mais (|u'il ne les faisoit venir chc/, 
lui ([ue deux à deux, et qu'il tiroit d'eux leurs sentimenl> 
sur les affaires présentes : ce ({u'il pouvoit faire ou dans le des- 
sein de les engager Tun api'ès l'autre dans ses sentiments contiv 
la France, ou bien d'avoir une excuse plausible de faire un ac- 
commodement, s'il voyoit que la plus grande partie du Sacré-Col 
lège fût d'avis de la ménager. 

En ce temps-là, lePioi prit le pai'ti de faire conduire hors de 
son royaume tous les huguenots qui et oient demeurés opiniâtres 
dans leur religion; il les avoit fait mettre d'abord dans des sémi- 
naires ou dans des couvents pour y être instruits ; ensuite, il les 
avoit fait enfermer dans des châteaux et dans des citadelles ; et 
enlin, comme il vit (juc ni la douceur ni la force ne pouvoit les 
convertir, il crut ne pouvoir mieux faire que de les chasser de 
ses états. Mais [)our ceux qui, après avoir fait abjuration, retour- 
noient ensuite à leur hérésie, il les relenoif enfermés en di- 
verses citadelles, pendant qu'il faisoit faire une justice plus 
sévère de ceux qui s'étoient révoltés en Languedoc et en Poitou, 
jusiju'à s'assembler et prendre les armes, ceux de cette dernière 
province ayant même tiré sur M. Foucault, leur intendant. 

15 mars. — Le lo de mars. Mme la Duchesse eut un accès de 
fièvre assez considérable, et le marquis d'O, gouverneur de 
M. le comte de Toulouse, (|ui languissoit depuis assez longtemps, 
retomba aussi dans une grosse lièvre. 

On discouroit alors beaucoup dans le monde de l'invalidité 
des donations de Mlle de Guise, et la plupart des gens auxquels 
elle en avoit fait, commençoient à i)erdrc l'espérance d'en pro- 
fiter; cependant, on en parloit encoi-e dilïéremment, el il y avoit 
des gens qui assuroient (|ue la plupai't des donations entre-vifs 
subsisteroient, mais (|ue le testament et tous les codicilles se- 
roient cassés. 

16 mars. — Le i6 de mars, le Roi reçut la nouvelle de la 
mort du maniuis de Fcu(|uières, conseiller d'Etat d'épée ordi- 
naire et son ambassadeur en Espagne ; il étoit mort en (|uatre 
jours d'une fluxion sur la poitrine, et il ne fut pas seulement 
regretté du Roi et de la cour de France, mais encore du roi 



IG MARS 1688 149 

'lEspagne, de la Reine, de toiito leur odiir, cl du peuple de Ma- 
drid, inanpie iiieonteslai)le de sa sagesse, de son bon esprit et 
dr son mérite en toutes choses ; aussi, n'y avoil-il guère de gen- 
lilliommc au monde dans le((ucl on pût voir rassemblées en- 
M'uible tant de bonnes (pialités, car il avoit beaucoup de 
valeur, de science, d'expérience dans le métier de la guerre, de 
(iiudence dans toute sa conduite, de droiture de cœur et de 
solide piété. Les courtisans ne laissèrent pas pour cela de deman- 
der au Roi le gouvernement de Verdun, qui étoit vacant par sa 
mort; mais le marquis de Femiuières, son lils aîné, colonel d'un 
légiment d'infanterie, et un des braves officiers (pii fût en 
l'rance, étant venu saluer Sa Majesté le même jour, comme elle 
sortoit pour aller à la messe, elle n'attendit pas (juil lui repré- 
sentât ses intérêts, et, après lui avoir fait un compliment sur la 
mort de son père, elle lui donna le gouvernement de Verdun 
sans qu'il le demandât : ce qui étoit une suite des choses agréa- 
bles • que M. de Louvois lui avoit dites deux heures auparavant, 
l'ayant assuré que non seulement il étoit persuadé que le Roi lui 
donneroit le gouvernement de Verdun, mais même qu'il avoit 
dessein de l'avancer dans les dignités de la guerre et de lui 
faire regagner en peu de temps les rangs qu'il avoit perdus, ce 
qu'il entendoit de quantité de brigadiers qu'il avoit fait faire, 
les(iucls éloient moins anciens en service. (|ue M. de Feuquières, 
auquel il faisoit espérer par là de le faire maréchal de camp 
avant eux. 

Le même jour, Monsieur, frère unique du Roi, eut un accès 
de lièvre assez considérable, et dans la suite il se trouva que ce 
fut une lièvre tierce, mais il n'en eut que deux ou trois accès. 

On sut alors que le Pape avoit donné une audience fort favo- 
rable à M. le cardinal d'Estrées, et cela donna quelques espé- 
rances de voir accommoder les affaires avec la cour de Rome, 
mais on se trompa, et cela n'eut pas de suite. 

Quelques jours après, le Roi nomma M. de Rebenac', second 

1. Il ne s'y attondoit guère, car il y avoit longtemps qu'il étoit mal avec 
.M. de Louvois, ce qui lui avoit attiré mille dégoûts dans le service; et 
|>eut-être s'en étoit-il attiré quelques-uns poiu* n'avoir pas voulu plier, 
mais il n'étoit pas d'humeur à le faire, et, dans le fond, le Iloi u'avoit pas 
dans ses troupes d'officier plus capable de le servir que lui. 

2. Il s'appeloit dans sa jeunesse .M. d'Herbonière ; mais JIme de Saint- 
Cliaumont, sa tante, ayant trouvé le moyen de lui l'aire épouser la fille 



150 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

lîls (lo feu M. (le Feuquières, qui cHoil depuis longtemps envoyé 
exlraordinaire du Roi auprès de l'électeur de Brandebourg, poui- 
remplir l'ambassade d'Espagne à la place de monsieur son père, 
et il étoit très capable de cet emploi ; mais on s'étoniioit que le 
Roi eût voulu le rappeler d'auprès M. de Brandebourg, dans 
l'esprit duquel il étoit extrêmement accrédité, aussi bien ([iie dans 
toutes les cours du Nord, ([u'il connaissoil parfaitement. Le Roi 
envoya en sa place M. de Gravel, ([ui étoit son envoyé à Cologne. 

Ce fut aussi à peu près en ce temps-là (pie M. de Fortiii deve- 
nant doyen des maîtres des requêtes par la démission de M. Pa- 
get, ceux qui avoient consigné pour être maîtres des retjuêtes se 
trouvèrent fort intrigués, sacbant que M. le contrôleur général 
vouloit avoir une charge de maître des requêtes pour M. d'Ali- 
gre, conseiller au Parlement, son second gendre, et la chose 
balança pendant quelques jours; mais enfui M. le contrôleur 
général trouva un expédient pour ne faire tort à personne, qui 
fut de laisser la charge de M. Paget au premier consignant, ipii 
étoit M. de La Vie ', ci-devant avocat général de Bordeaux, et de 
trailei'pour M. d'Aligre de la charge de M. de Beaussan % maître 
des requêtes, lequel n'auroit pas vendu sa charge si tôt, parce 
([u'il attendoit d'avoir assez de service pour obtenir des lettres 
de maître des re([uêtes honoraire, que M. le contrôleur général 
lui procura en faveur de cette vente. 

Quelques jours après, le Roi, revenant de Marly et étant à 
chasser avec tous ses équipages de fauconnerie, M. le mai'ijuis 
Desmarets, grand fauconnier de France, tomba malade, si bien 
((ue le Roi lui ordonna de s'en aller à Versailles, où il eut dès lo 
même soir plusieurs accidents qui lirenl appréliender pour sa 
vie; mais les jours suivants il eut un peu de soulagement, et l'on 
commença à croire qu'il- pourroit tomber dans une maladie do 
langueur. 

(lu vicomte de Rebenac, ^entilhomiue de Béaru, qui étoit iiendre de feu 
.M. de Marca, archevêque de l^ari?;. il prit le uom de sa femme par con 
trat de mariage. 

1. Sou père étoit premier président du parlement de Pau, et fut assr> 
malheureux pour être exilé sur la fin de sa vie après avoir très bien ser\ > 
le Roi pendant les guerres civiles. 

. Le fils avoit épousé une sœur du jeune marquis de Feuquières, laquellr 
étoit morte depuis peu, et U étoit homme d'un très bon esprit. 

2. Assez proche parent de JI. de Louvois, et par conséquent dans les 
intérêts de .AI. le contrôleur "éuéral. 



30 MARS 1688 151 

On sut alors ([ue le Pape avoit levé Finterdit de réglise de 
Saint-Louis : ce (|ui donna encore de nouvelles espérances, qui 
ne furent pas mieux, fondées que les précédentes. 

A peu près dans le même temps, M. le marquis de Vardes 
tomba elïectivement malade, après avoir été près d'un mois lan- 
guissant, et même pendant quelques jours on appréhenda qu'il 
n'en nioui'ûl, mais il se mit entre les mains d'un jeune médecin 
lioUaiidois nommé Helvétius ^, qui le tiia d'atfaire. 

29 mars. — Il y avoit longtemps que M. le duc de Mortemarl 
étoit toujours de plus mal en plus mal, et, ne trouvant plus per- 
sonne qui lui donnât du soulagement, il s'étoit enlln mis entre 
les mains de Caretti, qui ne lui avoit pas promis de le guérir, 
mais seulement d'y faire tout son possible. Les premiers jours, 
ses remèdes le soulagèrent un peu, la nature ayant accoutumé 
détre récréée par des remèdes nouveaux ; mais enfin, comme il se 
trouva encore plus pressé, Caretti fut d'avis de lui faire une inci- 
sion à l'endroit de la poitrine où il sentoit son mal, assurant 
(|uil falloit de nécessité qu'il y eût un abcès. Les chirurgiens 
soutinrent le contraire ; mais M. de Mortemart, voyant ((uil 
n'avoit point d'espérance de guérir autrement, voulut absolument 
qu'on lui fît l'opération, et Félix, premier chirurgien du Roi, la 
lui lit le :29 de mars en présence de toute sa famille, sans néan- 
moins ipi'll se trouvât d'abcès à l'endroit où il sentoit la douleur. 
La nuit suivante, il dormit, ce qui ne lui étoit pas arrivé depuis 
trois mois, mais apparemment la perte du sang et la faiblesse 
y eurent la meilleure part. 

30 mars. — Le 30, il fut à l'extrémité, et Ton eut aussi la 
ii(ni\(lli' ([ue Mme de Matignon -, la mère, étoit à l'extrémité en 
Normandie, ce (jui obligea tous ses enfants à l'aller trouver en 
diligence. 



1. 11 étoit fils d'uQ très habile médecin hoUandois qui portoit le même 
nom et qui pouvoit lui avoir laissé quelques bonnes recettes, mjxis celui- 
ci étoit bien jeune pour être habile ; cepeudaut, on ne laissoit pas de 
s'adressef souvent h lui, quand on voyoit que les médecins de la faculté 
de Paris ne réussissoient pas. 

2. Elle s'appeloit en sou nom de Bercy, sœur d'un maître des requêtes; 
elle avoit apporté un très gros liien à son mari, dont elle avoit rétabli 
la maison ruinée par son bon ménage, car elle étoit une des plus habiles 
femmes du royaume. 



152 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 



AVRIL 1G88 

3 avril. — Le 3 d'avril, M. If duc de Mortemart nioiinil à 
raris dans sa maison de la rue Sainte-Avoic, où il s'étoil l'ail 
transporter quel(|iie temps auparavant, ayant jiisqu"aloi-s été 
malade à lliôtel de Colbert. Il fut regretté généralement de tout 
le monde, et sa famille lit en lui une très grande perte, car étant 
général des galères, ayant pour beau-frère M. de Seigneiay, 
secrétaire d'Etat de la marine, et un mérite beaucoup au-dessus 
de son âge, il pouvoit espérer de parvenir aux plus hautes di- 
gnités en peu de temps, puisqu'il y avoit déjà deux ans (inil 
commandoit en chef les armées navales du Roi. 

Dans le même temps, M. le duc du Maine eut encore ([uehpies 
accès de fièvre dont il se tira par le r|uin(]uina à son ordinaire. 

4 avril. — Le 4 d'avril, Monseigneur, duc de Bourgogne, 
eut un accès de fièvre qui fut suivi de plusieurs autres; sa lièvre 
étoit tierce réglée, et Mme la Dauphine ne voulut point qu'on lui 
donnât de quin(|uina. 

Ce fut aussi dans ce temps-là (|ue le mariage du marquis de 
Montgon' avec Mlle d'Heudicourt ^ fut résolu. Le père du mar- 
(|uis de Montgon lui assuroit vingt mille livres de rente, et le Roi 
lui donnoit mille écus de pension; Mlle d'Heudicourt avoit douze 
cents écus d'ai'gent comptant et mille écus de pension (|ut' le 
Roi avoit donnés; il lui en donnoit encore autant par une pen- 
sion nouvelle ; son père lui donnoit dix mille écus, et une lanle 
qu'elle avoit lui assuroit quarante mille livres après sa mort. 

7 avril. — Le 7 d'avril, M. le Duc eut un grand accès de 
fièvre, et on connut en peu de temps qu'elle étoit double tieicc 
continue, ce qui donna beaucoup din(|uiétude à M. le Prince 

En ce temps-là, il venoit des nouvelles de Rome si incertaine 
qu'on ne savoit à quoi s'en tenir, mais on connut dans la suite 
<|ue le Pape ne pouvoit se résoudre à satisfaire la France. 

Ce fut alors (|ue mourut M. de Coye'', lils de M. Rose, secré- 

1. Gentilhomme d'Auvergne qui étoil mestre de camp du régiment lii - 
cuirassiers du Roi. 

2. Fille de M. d'Heudicourt, grand louvetier de France, et mestre il( 
camp d'un régiment de cavalerie. 

3. Il aviiil épon.-^é une tille cadette de M. le président de Baiheul. 



9 AVRIL 1688 153 

taire du cabinet, et reçu en survivance de sa charge; il en eut 
une exlrùme douleur, parce (fu"il élolt son lils unique, quoique 
daillt'urs ils ne lussent pas Iro}» bien ensemble; mais le Roi eut 
soin de le consoler, en lui donnant, sans qu"il le demandât, un 
lirevel de retenue de deux cent mille Uvres, (jui éloit toute la 
valeur de sa charge'. 

3Irae de Fontanues, abbesse de Chelles -, mourut aussi dans le 
même temps, et M. le Duc fut guéri peu de jours après par le 
(|uin(|uina qu'on se pressa de lui donner, parce que sa maladie 
éloit violente. 

M. (le Vendôme eut aussi la lièvre dans le même temps; mais, 
au lieu (|ue les autres, (|u;iiul ils sont malades, viennent de la 
campagne à Paris chercher les médecins, il s"en alla à son châ- 
teau dAnet pour n'avoir pas de médecin, emportant seulement 
avec lui plusieurs bouteilles de quinquina et deux mille pistoles 
que le Roi lui donna pour faire travailler à son jardin et à sa 
maison. 

La hèvre de M. le duc de Bourgogne continuoit toujours sans 
qu'on voulût lui donner de quinquina; mais M. le duc de La 
Trèmoille se pressa d'en prendre pour guérir d'une fièvre 
double tierce qui Favoit attaqué et qui lui étoit d'autant plus 
incommode qu'il servoit alors auprès du Roi son année de 
premier gentilhomme de la chambre; mais son mal fut trop 
violent pour qu'il pût continuer ses services, et M. le duc de 
BeauviUiers servit à sa place, comme le plus ancien de tous ses 
confrères. M. le chevalier de Nogent fut aussi fort malade en ce 
tt'uips-là et eut beaucoup de peine à s'en tirer ; pour M. Des- 
jnarets, son mal ayant augmenté, on commença à désespérer de 
sa vie. 

Quelques jours api'ès, on eut nouvelle d'une grande révolution 
ai'ri\ée à Constaiilinople. L'armée tuniue, qui avoit pillé celte 
grande ville, ne s'en étoit pas éloignée autant qu'on se l'étoit 
imaginé; elle étoit encore aux environs d'Andrinople, agitée de 
divers mouvements intestins. Les agas ou colonels, s'étanl ima- 

L II méritolt bien la grâce que le lloi lui l'aisoit par seslouiis et fidèles 
services; outre que le Roi, lui ayaut déjà donué depuis longtemps la 
survivance de sa charge pour son fils, il étoit en quelque manière de la 
justice qu'il lui en rouservàt le prix par ce brevet de retenue. 

2. Sœur de défunte .Mme lu duchesse de Fontanges, dernière maîtresse 
du lloi. 



154 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

,t),iiu''.s que, quanti quelqu'un des leurs venoil à manquer, ils 
avoient le droit d'en nommei' un autre à sa place, ils en nom- 
mèrent un effectivement à la place d'un des leurs qui étoit moil 
depuis peu. Cette entreprise choqua le grand visir , lequel 
envoya à l'armée l'aga des janissaires avec ordre de faire 
pi'endre secrètement ce nouvel aga, qui avoit été élu par les 
autres, de lui couper la tête et de le jeter dans la rivière. Cet 
ordre ne put être si secret que les autres agas n'en fussent 
avei'tis, et ils firent à l'aga des janissaires le même traitement 
qu'il avoit eu ordre de faii'c à leur camarade. En même temps, 
ils marchèrent à Constantinopleavec une partie de leurs troupes 
et vinrent trouver le grand visir, au((ucl ils Ih'ent de grandes 
plaintes des ordres qu'il avoit donnés contre leur confrère et 
s'emportèrent jus(|u'à le menacer. Le grand visir, qui n'étoit pas 
accoutumé à soulhir de pareilles insolences, mit le sabre à la 
main et en tua deux ou ti-ois sur-le-champ; mais les autres, 
s'étant jetés siu' lui, le massacrèrent et coupèrent son corps en 
mille morceaux. Cette moi't les ayant échautïés, ils prirent la 
l'ésolution de détrôner le nouveau sultan S pour remettre l'n sa 
place son frère Mahomet, et, encouragés par la sultane mère 
Validé et par la sultane l'eine, femme de Mahomet, qui leur 
promettoient un grand nombre de bourses - s'ils venoient à 
bout de leur entreprise, ils allèrent assiéger le sérail. Le 
caïmacan, qui, par la mort du grand visir, se trouvoit le pi-emier 
homme de l'empire, voyant que le Grand Seigneur ne savoit 
(|uelle résolution il devoit prendre, lui conseilla de faire arborer 
If grand étendai'd de Mahomet sur la porte du sérail, ce qui 
lui réussit heureusement : car, en moins de trois heures de 
temps, il s'assembla plus de 80 000 hommes en armes autour du 
séi'ail, prêts à entrepi'endre toutes choses pour la défense du 
Grand Seigneur. Quand il se vit le plus fort, il lit charger li'> 
séditieux, dont on fit un grand cariuTge , et il y eut plii> 
de 200 officiers principaux de tués avec les deux sultanes; 
mais il ne put empêcher (jue, dans ce désordre, on ne mit le 
feu à Constantinople et (pi'il n'y en eût une gi'andc pai'tie de 
bi'ûlée. 

1 . Ils venoient de le nieilro sur le trône et d'en chasser son frère, et il- 
vouloieut Feu chasser pour y remetU'e sou frère. 

2. C'est une manière de com](ter des Turcs. 



17 AVRIL -1688 15o 

17 avril. — Le 17 iravril, (|iii rloil lo jour du samedi saiiil, 
le Roi, que la .uoulle avoil empèriié d'assister à la cén^monie 
de la cène, le jeudi précédent, ne laissa pas d'aller faire ses 
dévotions à la paroisse de Versailles, et ensuite de toucher les 
malades des écrouelles, suivant sa pieuse coutume, sans même 
(|u'il voulût se tenir assis, comme plusieurs personnes prirent 
la liberté de le lui proposer. 

L'après-dîner, il distribua les bénéfices qui étoient vacants ; il 
redonna l'abbaye de Chelles à Mme de Brissac ', qui s'en étoil 
démise autrefois en faveur de Mme de Fontanges, en se réser- 
vant huit mille livres de pension, et il en usa de cette manière, à 
la prière des rehgieuses de cette abbaye, dont les affaires tem- 
porelles étoient en fort mauvais état et s'achevoient de ruiner 
par une si forte pension. Il donna une abbaye à un frère de 
M. d'Aquin, son premier médecin, que personne ne connaissoit 
et (jui étoit chanoino de Saint-Thomas du Louvre de Paris; une 
à M. Félix, évéque de Clialon-sur-Saône, qui lui remettoit la 
trésorerie de la Sainte Chapelle de Vincennes, où le Roi vouloit 
apporter quelque règlement , ayant dessein de réunir à ce 
cliai>itre quelques autres petits bénéfices voisins qui étoient 
tous de nomination royale et n'avoient pas moyen de sub- 
sister; mais ceux qui les composoient y faisoient de l'obstacle 
et avoient envoyé tout exprès un homme au Pape ^ lequel 
avoit bien la mine de ne négliger pas cette occasion de cha- 
griner le Roi. Sa Majesté donna encore une abbaye au frère 
de M. d'Asfeld, brigadier de dragons ; une à M. l'évêque d'Oloron ; 
iiiit^ à Fabbé de Phelypeaux •\ agent du clergé; une au précep- 
l(;ur des enfants de Bontcmps, son premier valet de chambre, 
et quelques autres à des gens de peu de conséquence. 

Ce hit dans le même temps que le Roi permit au marquis 
de Créqui de revenir en France, nuiis non pas de revenir à la 
cour, soulfraiit seulement qu'il vînt demeurer en Bretagne 
dans une terre (lue le défunt maréchal, son père, avoit acquise; 
le Roi avoit aussi, peu de temps auparavant, retiré le mai-quis 



1 . Tante de M. le duc de Brissac et sœur de ]\Imc la maréchale de La 
Moilleraye. 

2. Cela étoit assez insolent, et ils couroient risque de faire un voyage 
à la Bastille. 

3. Cousin de .M. do Châteauueuf, secrétaire d'Etat. 



Iu6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

de Liancourt de sa prison de File d'Oléron et lui avoit permis 
de venir demeurer à Verteuil, terre qui apparlenoit à M. de 
J.a Rociiefoucauld, son père : ce qui faisoil voir que l'esprit du 
Roi s'adoucissoit un peu pour les exilés, car il y avoit déjà 
longtemps que M. le duc de La Rochc-Guyon avoit eu la liberté 
de demeurer à son château de La Roche-Guyon, qui n'est pas 
éloigné de Paris et où il se divertissoit à courre le cerf avec 
une meute que son père, grand veneur de France, n'avoit pas 
eu de peine à lui composer. 

Ce fut aussi dans le même temps que M. de La Chesnaye ', 
grand tranchant de France, éjxtusa Mlle d'Eve, dont il devoit 
avoir au moins cent mille écus; elle n'étoit lille que d un maître 
des comptes de Paris, mais elle étoit parente et alliée de tout 
ce qu'il y avoit de gens de la plus grande qualité à la cour, 
[)ai-ce que sa mère étoit de la maison de Grimault - et nièce 
(le feu M. le comte de Montrevel, chevaliei- des ordres du Roi 
cl son lieutenant général en Bresse et en Charolais. 

19 avril. — Le 19 d'avril, M. le marquis de Courtenvaux, 
lils aine de M. de Louvois, prêta entre les mains du Roi le ser- 
ment de la charge de capitaine des Cent-Suisses, et peu d'heures 
après monsieur son père partit pour aller visiter les forlilica- 
tions de Landau et de Mont-Royal. 

Le même joui-, on sut que le mariage étoit résolu entre M. le 
duc de Valentinois ^ tils aîné de M. le prince de Monaco, et 
Mlle d'Armagnac '*, seconde hlle de M. le Grand; et M. le mar- 
quis Desmarets, grand fauconnier de France, mourut d'une es- 
pèce d'hydropisie de poumon, laissant au Roi une belle cliai-ge 

1. Son père avoit été gentilhomme de la mauclie et gentilhomme ordi- 
naire du Roi, qui avoit toujours eu heaucoup de Lonté pour le père et 
pour le fils. 

2. [La maison de (Jrimaud, plus connue sous le nom de (irimaldi, princes 
de Monaco, a donné son nom à un petit territoire des côtes de la Pro- 
vence qui environne le iiolfe de Grimaud ou de Saint-Tropez, cédé par 
(luillaume I«r, comte de Provence, à Cibalain Grimaldi ({ui en avait cliai^^r 
les Sarasins. Voy. Morori. — Comte de Cosnac. | 

:{. C'étoit un des plus grands partis de France et qui ne manquoit \y.,- 
de mérite dans sa manière; ce fut plutôt lui que monsieur sou père qm 
traita ce mariage, qui du côté du bien ne lui étoit pas fort avantageux, 
mais, en récompense, la princesse étoit la plus jolie personne de s(ui 
temps. 

4. L'aînée étoit mariée au duc île Cadaval, prince du sang du roi dr 
Portuiral. 



21 AVRIL 1G88 457 

ù donner, quoique la famille eût un brevet de retenue de deux 
cent cinquante mille livres à prendre sur celui auquel Sa Majesté 
feroit ce présent. Ce brevet de retenue n'empèclia pas (jue beau- 
coup de gens ne la demandassent à condition de le payer, entre 
autres : M. le duc d'Eslrées qui, depuis quelques années, avoit 
un bel équipage de fauconnerie; M. le comte de Nouant ', sous- 
lit'Utenant des gt-ndarmes du Roi, ipii olïroit sa charge, pourvu 
i|u"oii lui donnât celle de grand fauconnier; M. le marquis de 
Mouy -, qui en oITroit cinq cent mille livres et plus, et quantité 
d'autres. 

20 avril. — Le 20 d'avril, M. V'eniero, ambassadeur de 
V^enise, vint donner part au Roi de ce que M. Morosini % Cjapi- 
lainc général des armées des Vénitiens, avoit été élu doge de 
Venise; c'étoit assurément le plus grand homme qu'ils eussent 
alors, mais il sembloit qu'il étoit peu convenable à l'ancienne 
sagesse de la république de Venise d'avoir donné la première 
place de l'Etat à un homme d'un esprit ferme et entreprenant, 
dont le cœur étoit encore rehaussé par ses dernières vic- 
toires, et qui étoit alors à la tête de toutes les forces de la répu- 
bliiiue. 

On sut le même jour que la princesse, fdlc aînée du duc de 
Savoie, étoit extrêmement malade, et Mme la Dauphine en 
témoigna beaucoup de chagrin, non seulement à cause de la 
grande proximité, mais encore parce que cette princesse, tout 
enfant qu'elle étoit, témoignoit déjà (|u'elle ne pouvoil être 
heureuse si elle n'épousoit M. le duc de Bourgogne. 

21 avril. — Les maladies étoient alors beaucoup en règne. 
M. le duc de Gesvres et M. le duc de Chevreuse avoient été 
atta(|ués de la fièvre, et, le 21 d'avril, Monsieur, frère unique 



1. (it'nlilhuimiit! de Nortuandic, bien fait, liuimOlo homiue, et qui avoit 
bien servi; il était brigadier de cavalerie. 

2. Fils du défunt jiriuce de Ligue des Pays-Has , qui avoit eu une 
suhstitution eu France du marquis do Mouy, l'un de ses oncles; il avoit 
épousé la fille unique du comte Carlo Broglio, gouverneur d'Avesnes et 
lieutenant général des armées du Iloi ; et certainement, il auroit fallu que 
sou beau-père lui eût fait trouver de l'argent si le Roi lui eût accordé 
l'agrément de cette charge. 

:i. Cétoit le premier homme de sa république, et celui qui avoit défendu 
Candie; mais, en ce temps-là, on agita dans le Sénat si on lui feroit 
couper la tête, et il fut assez heureux de s'en tirer, quoiqu'il ne fût pas 
coupable. 



188 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

du Roi, en eut un très grand accès, lequel ne laissa pas d'avoir 
des suites. 

On sut en ce temps-là ({ue le marquis de Meaux ', meslre de 
camp du régiment colonel général de la cavalerie, ayant trouvé 
des paysans qui chassoienl sur sa terre, les avoit désarmés, mais 
(ju'un d'eux, tirant un pistolet de sa poclie, lui en avoit tiré un 
coup dont il Tavoit tué sur-le-champ. 

On sut alors que le Roi avoit donné une pension de deux mille 
livres à M. cVEstoublon -, le plus ancien de ses maîtres d'hôtels, 
((ui étoil un gentilhomme de Provence de très bonne maison, 
mais d'une tournure d'esprit si plaisante et si agréable que, si 
l'on avoit écrit l'histoire de sa vie, 'elle auroit été plus plaisante 
que celle de Ruscon et de Lazarille de Termes \ Il avoit autre- 
fois demandé au Roi un évèché pour un de ses parents, et le 
Roi, le lui ayant accordé, ne fui pas dans la suite satisfait de la 
conduite de cet évéque; aubout de plusieurs années, il demanda 
encore un petit bénétice pour un de ses neveux nommé l'abbé de 
Reaujeu, et, le Roi lui ayant demandé s"il seroit de même humeur 
que celui qu'il avoit fait évéque à sa considération, il lui répondit 
qu'il éloit fort sage et fort homme de bien. Quand le Roi voulut 
faire la distribution des bénéiices le jour du samedi samt, le Père 
de La Chaise nemanciuade lui proposer l'abbé de Reaujeu, pour 
faire plaisir à M. d'Estoublon; mais le Roi, qm étoit alors fort 
difficile en matière bénéficiale, y ht de grandes difficultés, et 
enlin, après avoir bien raisonné sur celte alïaire, il dit au Père de 
La Chaise qu'il aimoil mieux donner à d'Estoublon deux mille 
livres de pension sur son trésor royal que d'accorder un bénétice 
à son neveu, dans le hasard de faire un mauvais choix. D'Estou- 
blon, suivant son caractère, ne s'en vanta à personne ; mais au 
bout de quelques jours, s'étanl approché du Roi, il lui dit ce peu 
de mots : « Sire 1 trouvez-vous bon que je publie vos bienfaits ^ 
me permettez-vous de faire éclater ma reconnaissance? » le Roi 
entendit raUlerie et lui répondit : « Allez chez Seignelay; vous > 
trouverez une ordonnance de deux mille livres, vous n'aurez 

\. Gentilhomme de Picardie, qui uc méritoit pas im si malheureux 

sort. 

2. Il avoit aussi été écuyer de la défuute reine, mère du Roi. 

:i. Deux héros de deu.\. li%Tes espagnols qui sont fameux par Icui:^ 
aventures. 



24-2(i AVRIL 1688 159 

(ju'à la toucher à mon tivsor royal, et après cela je vous permets 
d'en parler ou de tenir la chose secrète, comme vous le jugerez 
à propos. » 

Ce fut aussi dans le même temps que le lloi donna la place de 
conseiller d'Etat d'épée ordinaire, qui vaquoit par la mort de 
M. le marquis de Feuquières, à M. le comte de La Vauguyon, ci- 
devant son ambassadeur en Espagne, et son envoyé extraordi- 
naire auprès de l'Empereur. 

23 avril. — Le :23 d'avril, on fut extrêmement surpris à la 
cour (|uand on vit que le Roi eut un accès de fièvre assez violent, 
et qu'il déclara que c'èloil une lièvre tierce, parce qu'il en avoit 
déjà eu deux accès qu'il avoit cachés, ou, comme il le dit lui- 
même, « escamotés » au public ; dès le soir même après son 
accès, il prit du quinquina, et le lendemain au matin il se fit 
saigner. 

On apprit, en ce temps-là, que les Vénitiens avoient remporté 
une victoire assez considérable sur les Turcs en Dalmatie. Les 
infidèles avoient assemblé un corps de 14 000 hommes apparem- 
ment dans le dessein défaire quelque entreprise; mais, soit que 
la disposition du pays, qui est fort plein de montagnes, empêchât 
un si grand corps de pouvoir marcher ensemble, ou qu'ils 
eussent quelques autres raisons, ils se séparèrent en deux corps 
égaux, et, peu de temps après, les Vénitiens, qui les observoient, 
chargèrent un de ces corps dans sa marche, le défirent et prirent 
tout son équipage. 

Ce fut alors que 3L le maréchal d'Estrées * partit de Paris 
pour aller s'embarquer en Provence, et commander l'armée 
navale du Roi, qui devoit bientôt mettre à la voile, sans qu'on 
sût néanmoins pour quelle entreprise. 

24-26 avril . — Le iJ4 et le ïîo d'avril, 3Ionsieur, frère du Roi, 
hit assez mal, et il commençoit à donner des inquiétudes à ses 
domestiques; mais, comme le Roi n'eut point du tout de fièvre, 
dès le !2o, par le moyen du quinquina, celle de Monsieur commença 
aussi à diminuer le 26 par les remèdes ordinaires de la 
médecine. 

Ce fut en ce temps-là (juc mourut M. de Gassion -, heutenant 

1. Si M. (le Mortemurt ne fût pas mort, il l'auroit souUiffé do celte peine. 

2. Il était neveu du défunt maréchal de Gassion, et par conséquent gen- 
lilbomuie de Béarn. 



460 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

gY'iiéral des armées du Roi et ruii des plus anciens el des plus 
Ijraves ofliciers de ses troupes. Il avoit élr longtemps huguenot, 
ce '|ui avoit beaucoup nui à sa fortune, mais enthi il s'étoit con- 
vcrli à la religion catholique. 

On sut alors (juc M. le man[uis de Souvré, second fds de M. le 
marquis de Louvois. avoit été malade à l'extrémité à Hambourg, 
mais ([uil étoit hors d'afTaires, et ([uMl reviendroit bientôt en 
France. 

On apprit aussi une triste nouvelle, ((ui fut celle d'une grande 
invasion que les Tai'tares avoient faite en Pologne, d'où ils avoient 
emmené plus de 300 000 âmes captives * : grande honte pour le 
roi de Pologne et pour tous les Polonais de demeurer les bras 
croisés depuis tant de temps, et de donner lieu aux invasions de 
leurs ennemis, en laissant ainsi toutes leurs frontières dégarnies! 

Pendant la vacance de la charge de grand fauconnier, tous les 
chefs de vols, rpii éloient sous cette charge, tirent leurs ellorts pour 
se tirer de la subordination et donnèrent des placets au Roi, 
par lesquels ils lui demandèrent de ne dépendre plus à l'avenir 
(pie de Sa Majesté, hormis pour le simple commandement, et de 
leur donner des survivances, ou des brevets de retenue. Le Roi, 
(lui s'étoit assez déclaré dès le lendemain de la mort de M. Des- 
marels pour faire comprendre (ju'il leur vouloit donner une partie 
de ce (lu'ils demandoient, accorda à M. Forget -, qui avoit le vol 
du cabinet, qu'à l'avenir il lui présenteroit la tête des oiseaux 
({u'il prendroit, (juoiqu'il eût jugé peu d'années auparavant le 
contraire en faveur du grand fauconnier. Il donna à 31. de 
Crévilly ^ capitaine du vol pour corneille, la survivance de sa 
charge tout entière; à M. de Rreuillevert \ capitaine du vol pour 
héron, un brevet de retenue de douze mille écus ; à M. de Neu- 

1. C'étoient pour la plupart des eufauts ([ui moururent eu chemin. 

2. C'étoit un gentilhomme de Picardie, frère de M. de Breuillevert, lequel 
ayant eu autrefois le vol pour rivière, Favoit vendu pour acheter le vol 
du cabinet, et y avoit fait pendant plusieurs années des dépenses extraor- 
dinaires sans être payé, ce qui à la lin avoit produit son etlet dans l'esprit 

du Roi. 

3. Il étoit d'une branche de la famille de MM. Dreux, qui étoit établie en 
Touraine. Cette famille étoit connue dans le parlement de Paris et dans 
le grand conseil. 

4. Gentilhomme de Picardie, du côté de Liancourt, qui étoit depuis long- 
temps dans la fauconnerie, des officiers de laquelle il étoit le conseil dans 
toutes leurs affaires, et il n'y avoit pas de doute que ce ne fût lui qui eût 
mené celle-ci. 



24-26 wiUL 1688 161 

ville ', capitaine des vols pour rivière ^ pour lièvre et pour les 
cliamps ^ un brevet de dix mille ccus. et à M. de Vassan *, capi- 
tjiiiie des vols pour milans et lieutenant p;('néral de la grande 
taiiconneric. un brevet de retenue de vingt mille livres, ou pour 
mieux dire il lui ronlirma celui (|u"il avoit obligé feu M. Desmarets 
de lui donner, lorsqu'il aclieta sa cbarge. En même temps, il ac- 
corda à tous les chefs de vol (jue, sur la nomination du gi-and 
fauconnier, il leur feroit expédier des provisions (jui seroient 
signées en commandement et scellées du grand sceau : ce qui 
ne faisoit pas de tort au grand fauconnier et rendoit leurs charges 
plus considérables. 

On apprit alors qu'il y avoit eu un combat entre les officiers du 
régiment du Roi d'infanterie qui étoit campé à Landau; et l'on 
sut (ju"un des capitaines nommé La Barthe avoit été trouvé sur le 
bord du Rhin mort de cinq coups d'épée ; on ajoutoit qu'on soup- 
çonnait le fds de M. de Maulevrier '% lieutenant au même régi- 
ment, de s'être battu contre lui et de l'avoir tué, et on disoit que 
cela étoit arrivé en sortant d'un souper qu'avoit donné M. le 
prince d'Henrichemont ^ capitaine au même régiment; cela faisoit 
beaucoup de bruit, et M. de Maulevrier, dont le fils avoit trois 
coups d'épée, étoit en peine de toutes manières, car la rigueur 
des ordonnances du Roi lui donnoit tout à appréhender; et, lors- 
qu'il en parla au Roi, quoiqu'il eût tout sujet d'être content de 
son honnêtelé, néanmoins il ne lui laissa aucun sujet de douter 
qu'il ne châtiât son lils sévèrement s'il avéroil qu'il eût clïective- 
ment fait un duel. Outre cela, les blessures de son fils, qu'on disoit 
s'être absenté, lui donnoient une légitime inquiétude, et toutes 
ces raisons firent qu'après un résultat de famille, le cheva- 
lier Colbert, colonel du régiment de Champagne, qui étoit aussi 
alors campé à Landau, prit la poste et s'en alla en diligence sur 
les Ueux pour essayer d'étoulTer toutes les preuves, en quoi il 



1. Il s'appeloit en son nom Valot, et étoit fils de feu M. Valot, premier 
médecin du roi; il avoit été longtemps capitaine au régiment des gardes. 

2. C'est-à-dire pour canard. 

3. C'est-à-dire pour la perdrix. 

4. Il étoit de la famille de ces M.M. de Yassan, de Paris, dont il y avoit 
UQ président à la chambre des comptes. 

o. Frère de feu M. Colbert, gouverneur de Tournay et le plus ancien 
lieutenant général des armées du roi. 
6. Fils aîné de AI. le dui; de Sully. 

II. — 11 



162 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

réussit très bien, car celte aiïairc s'évanouit, et, peu de temps 
après, on n'en entendit plus parler. 

30 avril. — Le 80 d'avril, Monseigneur, duc de Bourgogne, 
eut encore la lièvre, et on ne laissa pas de s'obstiner à ne lui pas 
donner de quin(|uina. 

En ce temps-là, M. le comte de Sourdis, ci-devant cbcvalier, 
ijui s'étoit absenté de la cour depuis lamort de madame sa femme, 
y revint, ou pour mieux dire y fut rappelé par M. de Louvois. et 
le Roi lui donna le commandement du corps de cavalerie (|ui 
devoit aller camper au premier jour sur les bords de la rivière 
de Saune. 



MAI 1688 

2 mai. — Le !2 de mai, le Roi, par une générosité sans égale, 
donna au llls de feu M. Desmarels, qui n'avoit encore tiue sept 
ans, la cbarge de grand fauconnier de France, la lieutenance de 
roi de Beauvoisis et la capitainerie de Bcauvais, qui étoient va- 
cantes par la mort de son père. Il est vrai (ju'ii retira entière- 
ment le capitaine du vol du cabinet de sa dépendance, lui accor- 
dant pour l'avenir la faculté de donner des provisions à ses 
officiers et de les faire payer sur les états qu'il arréteroit, qui 
seroient reçus à la Chambre des comptes, ce (jui n'appartenoit 
autrefois qu'au grand fauconnier. D'autre côté, le grand faucon- 
nier étoit obligé de donner huit cents livres par chacun an au 
capitaine du vol du cabinet pour acbeter des oiseaux, et le Roi 
trouva bon (|u il ne lui donnât plus rien. 

On sut alors que le Roi envoyoit encore des commissaires de 
son conseil dans les provinces et qu'il avoit nommé M. de Po- 
mereu, conseiller d'Etal, pour aller en Poitou et en Saintoniie; 
M. Daguesseau, conseiller d'Etat, pour aller en Lyonnais; M. de 
Ribeyre, conseiller d'Etat, pour aller en Anjou, au Maine et ru 
Bretagne; M. d'Argouges de Rennes, maître des requêtes, poiii 
aller en Champagne et dans une partie de la Picardie; et M. dr 
Chamillart, aussi maître des requêtes, pour aller dans le reste de 
la Picardie et dans la Normandie. 

6 mai. — Le 6 de mai, le Roi étant encore à Marly, où il êlni i 
allé depuis ([uatrc jours, on sut que le mariage de Mlle de Biidii 



G MAI 1688 163 

cHoit ronclii avoc M. le marquis de Nogaret, fils unique de M. le 
mani-uis de Calvisson, lieutenant gi''n(''ral pour le Roi en Lan- 
guedoc, et que Sa Majesté donnoil à la demoiselle cent mille 
livres d'argent comptant et six mille de pension; mais la joie de 
ce mariage ne dura pas longtemps, car M. et Mme de Calvisson 
dirent nettement qu'ils n'y consenliroient pas, à moins que le 
Roi ne fît de plus grands avantages à leur fils, comme par 
exemple de lui donner la survivance de la charge de lieutenant 
général de Languedoc ', ou de le faire menin de Monseigneur. 

On sut alors (|iie le courrier (lui étoit allé à Rome chercher la 
dispense de mariage entre M. le prince de Conti et Mlle de 
Bourhon étoit enfin arrivé, après avoir longtemps été arrêté dans 
les chemins par les neiges et les débordements d'eaux, et que le 
Pape avoit accordé cette dispense de la meilleure grâce du 
monde, ayant même demandé au courrier des nouvelles de la 
santé du Roi. 

Peu de jours après, le Roi donna le gouvernement de Mont- 
Royal à M. du Montai ^ lieutenant général de ses armées, qui 
étoit gouverneur de Maubeuge; celui de Maubeuge à M. de 
Gournay '', maréchal de camp, et celui de Landau à M. des 
Bordes *, lieutenant-colonel du régiment de Navarre, brigadier et 
inspecteur d'infanterie, qui s'étoit converti depuis quelques 
années à la religion catholique. 

9 mai. — Le 9 de mai, se firent les noces de M. de Montgon 
avec Mlle d'Heudicourt, après que ce mariage eut été rompu 
diverses fois, jusque-là même que, deux jours avant la noce, on 
croyoit qu'il ne se feroit pas. 

10 mai. — Le 10, tout le monde sut (jue celui de Mlle de 
Biron étoit absolument renoué, et qu'il s'exécuteroit au premier 
jour, aux mêmes conditions qu'il avoit été proposé à Marly, et 

1. On leur avoit proposé d'abord de leur donner la survivance, mais ils 
témoignèrent n'en faire pas de cas, et depuis, quand ils voulurent l'avoir, 
le Roi ne voulut plus la leur donner. 

2 11 avoit servi presque toute sa vie sous feu M. le Prince contre le Roi 
et étoit fort propre à occuper un poste avancé comme le Mont-Royal. 

3. Gentillionime de Lorraine, d'origine champenoise, qui avoit beau- 
coup de valeur, de mérite et de service ; il étoit parvenu par la ca- 
valerie . 

V. Il falloit qu'on fût bien persuadé qu'il fiït sincèrement converti, cai- 
sans cela il n'y auroit pas eu beaucoup de prudence à lui confier une 
place sur le bord du Rhin, d'où il pouvoit donner la main à tous les pro- 
testants d'Allemagne. 



164 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

sans que le Roi fît de nouveaux avantages à M. de Nogaret ^ ce 
qui n'étoit pas trop agréable pour ses parents, qui auroient mieux 
fait de faire les choses de bonne grâce. 

Quelques jours après, on sut que le Roi avoit donné à 
M. d'Heudicourt l'agrément de vendre son régiment de cava- 
lerie, et beaucoup de gens demandèrent permission de l'acheter, 
entre autres M. le duc de La Meillt'i'aye, fils de M. le duc de Maza- 
rin et gendre de M. le duc de Duras; mais on ne lui en accorda 
pas l'agrément, et on le donna au comte d'Hostel -, qui étoit 
depuis longtemps capitaine dans le régiment royal de cava- 
lerie. 

Ce fut aussi dans ce temps-là que M. de Courtenvaux acheta 
de M. de Crenan ^ le régiment d'infanterie de la Reine, et qu'on 
sut que le Roi avoit donné deux mille écns de pension à M. le 
président de Mesmes \ lui continuant ainsi la grâce (ju'il avoit 
longtemps faite à monsieur son père. 

16 mai. — Le 16 de mai, on eut nouvelle que M. l'électeur 
de Rrandebourg étoit mort, et cela pouvoit bien apporter du 
changement dans les affaires du Roi en Allemagne, car on ne 
savoit pas de quelle humeur pourroit être son successeur. 

En ce temps. Monseigneur, duc de Bourgogne, se trouva guéri 
de la fièvre après en avoir eu vingt et un accès, et sans s'être 
servi d'aucuns remèdes extraordinaires. 

Peu de jours après, mourut le marquis de Congis, gouverneur 
du palais des Tuileries % et le Roi donna son gouvernement à 
son frère ^ qui étoit premier capitaine de son régiment des 
gardes. 

Monsieur, frère du Roi, s'en alla en ce temps-là à sa maison 

1. Ou disoit qu'il étoit fort aise de ce mariage, parce qu'il avoit toujours 
peur qu'on ue le renvoyât eu Languedoc. 

2. Geutilliomme de Champague, de la maison de Choiseul, qui avoit 
épousé la fdle unique du marquis de Prasliu, sou proche parent. 

3. Qui commandoit alors à Casai et qui, selou les apparences, n'eut pas 
de peine à convenir du marché de ce régiment avec M. de Louvois. sou 
protecteur. 

4. C'étoit apparemment une continuation des bous offices de M. de La 
Feuillade, car ce jeune homme n'avoit jamais rendu aucun service au Roi: 
mais 1 état de ses affaires faisoit que cette pension lui étoit nécessaire. 

5. Ils avoient de père eu fils le gouvernement des Tuileries, qui ctoieut 
la partie du château du Louvre qui étoit le long du jardin qui porte le 
même nom. 

6. Un brave homme et très aucieu officier. 



U MAI 1688 i65 

île Saint-Cloiid, dans le dessein d'y demeurer six semaines pour 
se remettre de sa maladie. 

Ce fut dans le même temps ipron apprit (|ue M. de Coëtraadeuc ', 
gentillKuiime de Bictagiie, lils d'un conseiller très riche, n'avoit 
pu obtenir ragrément du régiment colonel génùi-al de la cava- 
lerie, dont il avoit traité avec M. le comte d'Auvergne, auquel il 
appartenoit d'en disposer par la mort de M. de Meaux, parce 
que, étant colonel général de la cavalerie, c'étoit un des droits de 
sa charge. 

On sut aussi, à peu près dans le même temps, la mort de 
M. l'évèque de Sarlal, qui étoit un très saint évèque et frère du 
défunt M. le marquis de La Motte Fénelon -, lieutenant de roi du 
pays de la 3Iarche. 

Il couroit aussi un bruit que le Roi avoit taxé les régiments de 
cavalerie à vingt mille livres, mais on ne croyoit pas qu'il eût 
aucun fondement. 

Il y avoit eu un M. le Tourneur, prêtre, qui s'étoit acquis une 
grande réputation par divers livres qu'il avoit composés, et, 
depuis sa mort, on avoit imprimé une traduction du bréviaire, 
qu'il avoit faite; mais M. l'archevêque de Paris, y ayant trouvé 
des choses qui lui avoient paru peu catholiques, l'avoit censuré 
publiquement et en avoit fait afficher la censure par tout Paris ; 
M. l'archevêque de Reims, de son côté, le faisoit distribuer comme 
un très bon livre dans tout son diocèse, et cette diversité de 
sentiments entre des prélats catholiques faisoit un grand bruit 
dans le monde. 

En ce temps, M. le duc de La Meilleraye, voyant qu'il ne pou- 
\oit avoir l'agrément d'un régiment, acheta la compagnie de 
cavalerie du régiment royal que le comte d'Hostel avoit à vendre 
et lui en donna vingt mille livres, qui lui aidèrent à payer 
M. d'Heudicourt. Ce fut aussi dans le même temps que le Roi 
acheta de M. du Charmel sa charge de capitaine des cent gentils- 



1. 11 •'■toit encore dans les mousquetaires du Uoi, mais c'éloit une mau- 
vaise chose de s'accoutumer à être refusé, comme il l'avoit déjà été de 
plusieurs emplois. 

2. Un des plus braves hommes du monde et qui, ayant fait le plus de 
combats, fut des premiers, après sa conversion, à travailler à cet admirable 
ouvrage de l'édit qui défend les duels que le Roi lit ensuite, et qui, ayant 
^té exécuté avec toute l'exactitude possii)le, épargna tant de sang à la 
noblesse de France. 



166 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

hommes à bec-de-corbin , dont il lui donna l(?s vingl-deiix 
mille écus qu'elle lui avoil ('Oûlés ', el en même temps il la 
supprima avec toutes ses dépendances; ce ipii devoit donnci 
rapprôhension de la même chose à M. de Lauzun, qui éloit 
capitaine de Fautrc compagnie de gentilshommes à bec-de- 
corbin. 

En ce temps-là, le Roi donna une pension de mille écus ii 
Mlle de Chausseraye, 1111e d'honneur de Madame, (jui étoil sicur 
du marquis de La Porte d'un second lit, et à (pii un semblable 
bienfait étoit extrêmement nécessaire; aussi croyoit-on quil lui 
avoit été procuré pai' Mme de Maintenon. 

19 mai. — Le 19 de mai, M. le comte de Lobcowits, envoyé ; 
extraordinaire de l'Empereur, vint prendre son audience de 
congé du Roi, et Ton sut (jue son maître envoyoit en France à 
sa place le comte de Serka, gentilhomme de Rohéme, qui avoit 
déjà été employé en diverses cours. 

21 mai. — Le 21, le Roi partit de Versailles pour aller à 
Maintenon voir ses troupes et les travaux qu'elles y faisoienl 
pour amener à Versailles la rivière d'Eure; mais, avant que de 
partir de Versailles, il sut que la fièvre ayant pris à M. de Lou- 
vois à Maintenon, où il étoit allé par avance, il avoit été oldigé 
d'en revenir. Le Roi ne mena à Maintenon avec lui aucunes 
dames que Mme la Duchesse, Mme la princesse de Conti, les 
dames d'honneur et filles de ces deux princesses, !\Ime de Main- 
tenon et ]Mme de Montchevreuil. 

22-24 mai. — Le lendemain que le Roi y fut arrivé, (pii fut le 
samedi, le Roi, après son diner, alla a\ec les dames à cheval voir 
les travaux: le lendemain, il vit son infanterie en bataille, dont 
il fut assez content; le troisième jour, il vit les deux régiments 
de dragons qui y étoient campés, (|ui étoient le colonel général et 
celui de Mgr le Dauphin, qu'il trouva parfaitement beaux, et il 
vit aussi le même jour son régiment de bombardiers -, qui fit 
en sa présence des épreuves de bombes dont il fut satisfait. 

25 mai. — Le 25 de mai, le Roi partit après son dîner pour 

1 . On lui en auroit donné cinquante, si le Roi lui eût donné la liberté de 
lii vendre. 

■2. C'était M. le maréchal d'IIumières, comme grand maître de rartillcrie, 
qui en étoit colonel, et un nommé Vi^ny qui en étoit lieutenant-colonel i 
et qui conduisoit toutes le? balterie? de bombes. 



26-27 MAI 1688 167 

revenir à Versailles, et Monseigneur s'en alla passer deux jours 
il Anet ', d'où il revint à Versailles le 27 au matin. 

Au retour du Roi, on apprit que M. le duc de Gramont avoil 
élt^ fort mal à Paris d'uiu? esquiiiancio, et que M. le Prince avoit 
eu à Dijon deux accès de lièvre tierce, qu'il espéroit de chasser 
bientôt par le quinipiina. 

26-27 mai. — Le lendemain, M. le maréchal d'Hnmières tomba 
malade dune violente coliiiue, dont il avoit de héquentes atta- 
ques depuis quelques années, et l'on ne parloit de tous côtés que 
de gens qui avoient la fièvi-e, du nombre desquels éloienl M. de 
Louvois, M. le duc de Choiseul, M. le Pi-emiec, M. dUrfé, et 
M. le comte de Duras, auquel le Roi donna le 27 une compagnie 
de rhevau-légers qui étoit vacante par la démission de M. de 
Saint-Viance ^ (pn étoit obligé de quitter le service, à cause de ses 
incommodités. On disoit aussi que le comte de Duras feroit an 
camp de la Saône la charge de garçon-major ^ général de la cava- 
lerie, t|ui étoit un emploi de nouvelle impression, et qui n'étoil 
à proprement parler autre chose que servir d'aide de camp à 
M. du Bourg, maréchal des logis de la cavalerie. 

En ce temps-là, M. de Seignelay étoit parti pour aller à Clier- 
bourg visiter les travaux du poit ([uo le Roi y faisoit faire, et M. de 
Louvois étoit toujours à Meudon avec la lièvre tierce, ayant bien 
résolu de ne prendre point de quinquina et d'essayer de se 
guérir par les remèdes ordinaires. M. le contrôleur général avoit 
été aussi incommodé, mais son incommodité n'eut pas de suites. 

On parloit. alors d'une révolte des miquelets de Roussillon \ 
qui ne pouvoit pas être de grande conséquence, la France n'ayant 
pas de guerre avec l'Espagne, et cette nation se révoltant et se 
remettant dans l'obéissance avec une égale légèreté. 

On disoit en ce temps-l.à que la reine d'Angleterre, qui étoit 



1. .Monseigneur couservoit toujours beaucoup (raffection pnur .M. de 
Vendôme, avec lequel il alla alors courre un cerf et un loup. 

2. Frère aîné de M. de Saint-Viance, lieutenant des gardes du corps. 

3. [On trouve dans le dictionnaire de Littré au mol tjarro7i : « Gdrçon- 
major, officier qui faisait le détail du régiment sous le major et l'aide-ma- 
jor. » Littré ne donne d'ailleurs aucun exemple à l'appui de cette définition. 
Cette expression revient plus loin sous la plume du Marquis de Sourches, 
qui a soin d'en fixer ici le sens. — E. Poutal.] 

'i. Ce sont les habitants des monts Pyrénées, lesquels il est très difficile 
daller chercher dans leurs montagnes pour les remettre à la raison. 



168 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

dans son huitième mois de grossesse, tHoit attaquée d'une fii- 
lieuse pei'le de sang, mal très dangereux dans rélal où elh' 
étoit, et pour elle-même, et pour son enfant, qui étoit toute l'es- 
pérance des catlioli(|ues de ce royaume ; mais Dieu sait bien 
achever ses ouvrages, malgré les obstacles les plus invincibles. 
On disoit aussi que la reine douairière d'Angleterre partoit pour 
aller en Portugal voir le roi, son frère, et que toutes les appa- 
rences étoient qu'elle n'en reviendroit pas, car elle n'avoit point 
d'enfants; et, comme elle éloit d'une très grande saint<!té, un 
pays où l'exercice de la religion catholique étoit libre lui convenoit 
bien mieux que T Angleterre. 

On sut, en ce temps-là, que M. le duc de La Meilleraye avoit 
manqué, faute d'argent, le marché qu'il avoit fait avec M. le 
comte d'Hostel de sa compagnie de chevau-légers : car, s'y étant 
embarqué sans consulter sa famille, elle ne voulut l'aider en au- 
cune manière, et d'autant moins que tous ceux qui la composoient 
étoient convaincus qu'il achetait cette compagnie trop cher. Mais 
il avoit de quoi se consoler, car le Roi ayant effectivement taxé 
les régiments de cavalerie à vingt mille livres, et les compagnies 
à dix mille, il y avoit apparence qu'il se verroit bientôt capitaine 
à la moitié de meilleur marché qu'il n'avoit espéré de l'être. 

On parloit aloi's d'un certain formulaire que les huguenots 
avoient dressé en Hollande, et qui pouvoit bien être un ouvrage 
du prince d'Orange ou de quelque ministre par son ordre : par 
ce formulaire, on déclaroit qu'il éloit permis aux huguenots de 
communier dans l'Eglise catholique, à condition qu'ils hssent un 
acte de foi et (ju'ils dissent à Dieu dans leur cœur qu'ils ne 
croyoient pas que l'hostie qu'ils recevoient fût véritablement le 
corps de Notre-Seigneur. Cette invention étoit diabolique, car 
elle tendoit à faire revenir en France, sous prétexte de conver- 
sion, tous les huguenots qui en étoient sortis, lesquels, aussi 
bien que ceux qui avoient fait semblant de se convertir, feroient 
tout l'exercice de la religion catholique et seroient dans le fond 
plus huguenots que jamais, de soite (jue l'hérésie auroit toujours 
en France un corps considérable, (jui sei'oit d'autant plus dange- 
reux ({u'il seroit caché sous le masque d'une réunion apparente '. 



1. Si ce formulaire éloit (laiigereux pour la France, il n'étoit pas d'ail- 
leurs troi) avantageux pour lu religion calviniste, car il ne falloit avoir 



26-27 MM 1688 169 

Qiiol(|iies jours apivs, on apprit (|iio la aai'nison turque d'Alhe 
Royale s'étoil eiiliii rendue aux Impériaux, (jui lenoieut cette ville 
f)loquée depuis si longtemps, et que l'armée chrétienne marchoit 
du côté de Belgrade, apparemment dans le dessein de l'assiéger, 
si elle y trouvoit de la facilité. On disoit aussi que les Vénitiens 
avoieiit pris un vaisseau francois qui portoit des armes aux 
Turcs, et que le Roi, l'ayant désavoué, avoit seulement rede- 
mandé aux Vénitiens les ofliciers qui le commandoient, aban- 
donnant tout le reste à leur discrétion. 

Il couroit alors un libelle dilTamatoire fait contre le roi d'An- 
gleterre, ([ui étoit étrangement injurieux, le traitant de tyran, 
et disant qu'il étoit permis à tout le monde de le tuer; et l'on ne 
doutoit pas que ce ne fût le ministre Jurieu ^ qui en fût l'au- 
teur, peut-être poussé à cela par le prince d'Orange, qui avoit 
toujours ses vues sur la couronne d'Angleterre. 

On commençoit aussi à voir à Paris un écrit fait contre 
M. Talon, au sujet de son plaidoyer contre le Pape, et l'on disoit 
qu'il étoit ti'ès bien fait, et que Sa Sainteté y avoit donné son 
approbation. On ajoutoit qu'elle avoit excommunié M. l'ar- 
clievèque de Toulouse, frère de MM. de Villacerf et de Saint- 
Pouanges, pour avoir quitté son évêché de Montauban et accepté 
l'archevêché de Toulouse, et l'on assuroit que ce prélat, ayant 
vu l'excommunication placardée aux portes de l'église de Tou- 
louse, avoit abandonné ce diocèse et s'étoit retiré sur celui de 
Montauban, ce qui, selon les apparences, ne devoit être guère 
agréable au Roi -. 

Vers la fin de mai, se fit le mariage de M. le comte de Jarnac^, 
lieutenant général pour le Roi en Angoumois, avec Mlle de Gué- 



.]u'iin peu de bon sens pour comprendre qu'il y avoit plus de politique 
que de ivliii;iou dans l'esprit de celui qui l'avoit composé, et cela devoit 
extrêmement dé^zoùter ceux qui étoient huguenots de bonne foi, comme il 
y en avoit eanorc plusieurs qui n'étoient pas demeurés dans leur religion 
par opiniâtreté, mais parce qu'ils étoient persuades qu'elle étoit bonne. 

1 . C'était un ministre de Sedan que le Iloi avoit chassé et qui avoit déjà 
l'ait des libelles fort insolents. 

2. Mais il satisfaisait en cela à sa conscience, et il n'y a point de raison 
qui doive passer par-dessus celle-là. 

'■i. De la maison de Chabot, qui est assurément très bonne; mais son âge 
ni sa personne ne couvenoient guère à Mlle de Guémené, et ce mariage 
fut fait par .M. de Soubise, le plus proche parent de la demoiselle, par cer- 
taines considérations. 



470 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

mené, sœur de M. le prince de Guémené. Comme elle étoil dt- 
la maison de Rohan et qn'elle avoit cent mille écus de bien, elle 
auroit pu trouver un plus grand parti que n'étoit M. de Jarnac, 
lequel n'étoit plus jeune ni aimable, et qui avoit un fds âgé de 
douze ans de son mariage avec Mlle de Créqui ' ; mais M. le duc 
de Roban, son cousin - et cousin de la demoiselle ^, négocia pour 
lui ce mariage avantageux. 

La fièvre avoit repris Monseigneur, duc de Bourgogne, et il 
commencoif à s'en trouver foit affaibli, mais on persistoit à ne 
lui vouloir pas donner du quinipiina. 

Il courait alors un biuit que le nouvel électeur de Brande- 
bourg, faisant prêter à ses officiers serment de le servir envers 
tous et contre tous, le maréchal de Schônberg, qui étoit général 
de ses troupes, faisant aussi le serment, en avoit excepté la 
France : ce ipii avoit tellement déplu à M. de Brandebourg qu'il 
lui avoit sur-le-cbamp ô(é toutes ses charges et ses pensions. 
D'autres disoient que la chose ne s'étoit pas passée de cette 
sorte, et que M. l'électeur, faisant même des excuses à M. do 
Schônberg de ce qu'il ne se trouvoitpas assez riclie pour lui con 
tinuer de si fortes pensions, lui avoit proposé d'aller dans son 
gouvernement de Prusse, dont les appointements étoient assez 
gros pour qu'il y pût vivre magnifiquement : ce qu'il n'auroit pu 
faire si facilement à sa cour. D'autres assuroient qu'il n'y avoil 
pas un mot de vérité à tout cela, mais il paroissoit assez impos- 
sible qu'une semblable nouvelle eût été de tous points inventée. 

30-31 mai. — Vers la fin du mois de mai, M. de Louvois se 
trouva guéri de sa fièvre sans quinquina, mais, le 30, le Roi, qui 
avoit encore caché deux accès de fièvre, en eut un si fort qu'au 
lieu d'aller à Marly, pour quatre jours, comme il l'avoit pi'émé- 
dilé, il se mil au lit et son accès lui dura sept heures. Le lende- 
main, il se fit saigner. 

1. Elle étoit (le la véritable niai?ou de Créqui do Picardie, mais fort pan 
vre. Mlle de IMoDtpensier l'avoit prise auprès d'elle en qualité de lille d'hon 
neur, et, en la mariant à M. de Jarnac, elle lui douna cent mille livres el 
la fit sa dame d'honneur. 

2. Le père de M le duc de Rnlian s'ajijM'loit M de Chabot. Mlle de Ru 
han, la plus aimable personne de sdu Icuijis et liéritiére de cette illustii 
maison, l'avoit épousé par amour; comme elle l'avoit fait duc, il avoit pri^ 
sou nom et ses armes II étoit très pioche parent de M. de .larnac. 

;i. Mlle de Guémené étoit une cadette de la maison de Rohan, el la mêri 
de M. le duc de Rohan eu étoit l'aînée. 



3 JUIN 1688 171 



JUIN 1688. 

l*'" juin. — Le lei- ilc juin, le Roi eut encore un accès qui lui 
dura plus de huit heures, dont le frisson fut de plus de deux 
heures, et ((ui fut suivi d'une très longue sueur. 

Ce fut dans cet entre-temps qu'on sut que M. Amelot de 
Gournay, ambassadeur pour le Roi en Portugal, avoit demandé 
à revenir, et que le Roi avoit choisi pour aller à sa place 
M. d'Esneval, ci-devant conseiller au parlement de Rouen, 
homme très riche ^ et qui avoit épousé une petite-llUe de 
Mme la chancelière de Boucherat. 

2 juin. — Le 2 de juin, M. de Seignelay revint à Versailles de 
son voyage de Cherl)Ourg, et l'on sut que M. le prince d'Har- 
court avoit effectivement pris de l'emploi avec les Vénitiens. 

3 juin. — Le 3, le Roi eut une assez méchante nuit, et son 
accès commença dès les sept heures et demie du matin. 

Ce fut en ce temps-là que mourut M. du Passage, gentilhomme 
du Dauphiné d'un mérite extraordinaire, qui avoit été autrefois 
lieutenant généi'al des armées du Roi et qui, voyant qu'il n'éluit 
pas agréable à M. de Louvois, après la campagne de 1667, au 
lieu de songer à être maréchal de France, comme il méritoit 
inhniment mieux que la plupart de ceux qui le furent ({uelque 
temps après, se retira chez lui et ensuite dans une maison de 
pères de l'Oratoire, sans néanmoins en prendre l'habit, où il ne 
songea depuis qu'à faire son salut. Comme il avoit toujours été 
intime ami du maréchal de Créqui, le{iuel étoit son parent, il 
donna tout son bien au marquis de Blanchefort, son second lils, 
c'est-à-dire vingt-cinq mille livres de rente en fonds de terre, sans 
compter beaucoup de meubles et de vaisselles d'argent. 

Ce fut dans cet entre-temps (jne le jeune comte de Duras fil 
une grande chute de cheval, de laquelle il pensa se tuer, ce qui 
n'étoit pas pour le guérir de la fièvre tierce qu'il avoit toujours, 
aussi bien tpie M. le marquis de Blansac -, son cousin germain, 
qui auroit eu de la peine à s'en tirer sans le quinquina. 

Tous les colonels dont les régiments étoient campés eurent 

1. Mais qui ne s'étoil jamais mt'lé de iiégoniation. 

2. Alors second iils de .M. le comte de l\oye. 



172 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

alors ordi'o d'aller à leni's rt'jiimcnts, aussi bien ceux dont les 
régiments Iravailloicnt à la rivièi'e dEurc que ceux qui Iravail- 
loient à Landau et au Mont-Royal. 

5 juin. — Le 5 de juin, le Roi eut son sixième accès, mais il 
n'eut point de frisson, et, sa fièvre ayant été fort légère, on le 
purgea à la fin de Taccès. M. le Duc recommença aussi d'avoir la 
fièvre double tierce; et, comme les accès en étoient fort longs et 
fort violents, on eut promptement i-ecours au (iain(iuina, qui lui 
arrêta la fièvre sur-le-cbamp. 

En ce temps-là, l'abbé de Fleury ', aumônier du Roi, et le mai- 
quis de Rréauté - furent obligés de se faire faire brusquement la 
grande opération, et tout le monde fut l)ien plus surpris de 
l'abbé Fleury, qui paroissoit avoir un corps très bien disposé, que 
du marquis de Bréauté, qui étoit fort gras et fort plein d'hu- 
meurs. 

Il y avoit alors une alïïiirc qui faisoit grand bruit à la cour. 
On disoit que M. le prince d'Elbeuf s'étoit l)altu en duel contre 
M. le prince Philippe de Savoie, frère de M. le comte de Soissons, 
pour une querelle arrivée au jeu, et qu'il étoit blessé à la cuisse. 
Gomme il étoit capitaine dans le régiment royal de cavalerie, 
lequel alloit camper au premier jour en Flandre, il écrivit à 
M. de Louvois qu'il s'étoit Ijlessé par hasard et qu'il le prioit de 
l'excuser pour quehjues jours; mais le Roi n'entendit point de 
l'aillerie et laissa agir le procureur général du parlement de 
Pai'is, qui avoit demandé pour cette atïaire l'assemblée des cham- 
bres ^ lesquelles ordonnèrent qu'on informeroit de la chose, et 
nommèrent pour conunissaire M. Hervé, doyen du Parlement. 
M. le comte d'Auvergne *, oncle de M. le prince d'Elbeuf, voulut 



1. C'étoit im garçon d'imo famille de Paris, qui avoit du luérito et des 
talents pour le monde. 

2. Gentilhomme de Normandie qui avoit perdu de farauds biens et qui 
étoit retiré à la maison des pères de l'Oratoire, nonnnée riuslitution. depuis 
qu'il avoit perdu son iils unique. 

3. C'est-à-dire la Grande-Cliauihrc et laTournelle, qui sont naturellenieul 
juges des gentilshommes, et particulièremeiil du fait de duel. 

•i. Défunte .Mme la duchesse d'Elbeuf, sernndc femme de M. le duc d'El- 
beuf, de laquelle il avoit eu .M. le prince d'Elbeuf, étnit bile de M. le duc 
de Bouillon, lequel étoit frère aîné du famwix .M. de Tnrenne, et jiar con- 
séquent elle étoit sœur de .M. le duc de Bouillon, grand chambellan de 
France, de M. le comte d'Auvergne, colonel général de la cavalerie, et de 
M. le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France. 



6 JUIN 1688 173 

ilissuatlor \c Roi do l'opinion qu'il avoil do co duel, mais le Roi 
lui répondit sùneusemcnl qu'il pouvoil croire quel chagrin il 
auroil de trouver que M. le prince d'Elheuf enfui coupable, mais 
que, quand ce seroil son propre lils, il ne l'c'pargneroil pas. M. le 
comte d'Auvergne lui protesta que M. le prince d'Elbeulne s'étoit 
pas battu, et qu'il l'en avoit assuré trop positivement avant que 
de partir pour le camp où il étoit allé; mais sur cela le Roi lui 
(lit de lui mander de s'en revenir, et qu'il no vouloil pas qu'un 
homnio (jui étoit en décret de prise de corps se mît à la tête de 
ses troupes. On informa donc, mais il ne se trouva point de preu- 
ves, soit que ce combat fût imaginaire ', soit qu'on eût pris le 
soin d'en détourner les témoins. 

Il couroit alors un bruit que le Pape avoit choisi un neveu, au- 
(piol il voulait donner une autorité absolue dans la cour de Rome ; 
mais il n'y avoit guère d'apparence que cette nouvelle fût véri- 
table, parce qu'elle étoit trop opposée à cette fameuse bulle contre 
lo népotisme, qu'il avoit faite au commencement de son pontilîcat. 

6 juin. — Le 6 do juin, il arriva à la cour une fâcheuse nou- 
velle, (pii fut celle de la mort de M. l'électeur de Cologne, car, 
comme M. le cardinal de Fûrstenberg n'avoit pu obtenir de 
bulles du Papo, et (|u'il n'y avoit pas encore un an ([u'il étoit 
élu, l'ordre étoit que l'on recommençât l'élection, ce qui pouvoit 
causer de grands troubles du côté de l'Allemagne, parce que l'in- 
térêt de la France étoit do l'appuyer, et que les Impériaux et les 
Hollandais dévoient certainement traverser son élection; aussi, ne 
(loutoit-on pas (fue le prince d'Orange ne fît marcher des troupes 
\ors Cologne, et (pie lo Roi n'y fit aussi avancer un corps, ce 
qull lit etïectivement peu do jours après, y ayant fait marcher 
M. de Catinat, gouverneur de Luxembourg, avec 4000 chevaux. 

On sut en ce temps-là (jue M. le duc de Lorraine étoit tombé 
malade, et cela étoit fâcheux au commencement de la campagne 
do Hongrie, d'autant plus que M. l'électeur do Ravière, qui étoit 
mécontent de l'Empereur % ne vouloit pas aller commander 
l'armée. 



1. Les lïiédisauti? a?snroient qu'il y avoit eu uu combat, mais ils disoieut 
que c'étoit contre le jeune marquis de Tliury, neveu do JI. de Beuvron, 
que M. le prince d'Elbcuf s'étoit battu pour une vieille querelle qu'ils 
avoient eue à Strasbourg plusieurs années auparavant. 

2. Parce que l'empereur ne lui avoit pas fait les honneurs qui lui étoient 



174 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

8 juin. — Le 8 de juin, les fiançailles de ^I. le duc de Valenli- 
iiuis avec Mlle d'Armagnac lïu'eiil célébrées à Versailles dans le 
salon de l'appartemenL du Roi par M. révè(iue d'Orléans ', pre- 
mier aumônier de Sa Majesté; mais il arriva à cette occasion une 
grande aiïaire entre M. de Seignelay et M. le Grand : c'est le 
secrétaire d'Etat de la maison du Roi qui présente à Sa Majesté 
les contrats de mariage qu'elle doit signer, et cette coutume 
vient de ce (pie les secrétaires d'Etat avoient autrefois la ([ua- 
lité de notaires et de secrétaires du Roi; cependant, c'est le 
notaire des parties qui dresse les contrats de mariage. Le notaire 
de M. le Grand, en mettant les qualités de Mlle d'Armagnac, 
avoit mis : fille de Monseigneur le comte d'Armagnac, et en par- 
lant de M. le duc de Valentinois il avoit mis aussi : fils de Mon- 
seijineur le prince de Monaco. M. de Seignelay, ayant lu le con- 
trat, se formalisa qu'on leur eût donné le titre de Monseigneur -, 
disant que, ({uand le Roi signoit à un contrat, on ne devoit jamais 
mettre cette qualité (jue pour les princes du sang. M. le Grand 
en fut terriblement scandalisé, disant que M. de Seignelay lui 
avoil fait cet incident à cause d'une ((uerelle qu'ils avoient eue 
quel(|ue temps auparavant pour ({uelques fonctions de leurs 
charges ; mais, M. de Seignelay s'opiniàtrant, il fallut porter la 
cliose devant le Roi, (|ui la décida ' en faveur de M. le Grand et 
(le M. de Monaco \ 

On apprit alors que le roi d'Angleterre, ayant voulu faire pu- 
blier dans tous ses états et particulièrement à Londres la liberté 
de religion en faveur des catholiques, l'archevêque de Cantorbéry. 
à la tête de quatre autres évêques hérétiques, étoit venu se jeter 
à ses pieds, le conjurant de n'exécuter pas ce dessein, et lui 
avoit allégué plusieurs raisons fort séditieuses; mais que le roi. 



ilus, et que lu France Iravailloit de son mieux, quoique sourdement, à le- 
diviser. 

1. Second frère de M. le duc de Coislin, et très honnêti' lionime dans >,i 
profession. 

2. II avoit raison, car on ne le donne pas aux princes du sang. 

■}. Parce qu'on lui en fit voir un exemple dans le contrat de mariage dr 
-Mme la princesse de Cadaval, qui étoit aussi de la maison de Lorrain.' ; 
mais c'étoit une sottise que le notaire avoit faite et à laquelle M. de Pom- 
ponne, lors secrétaire d'Etat, n'avait pas pris garde, parce qu'il étoit en- 
<'ore nouveau dans sa charge. 

i. Cela ne servoit qu'à faire déplaisir aux ducs et pairs, qui étoieut an 
désespoir de ces sortes de distinctions. 



16-17 JUIN 1688 175 

sans s'émouvoir, avoit dit à cesciiK] L'VLM|ues(iuMls étoicntdes re- 
belles et (ju'il sauroit bien les ciiùtier comme ils le méritoicnt et 
se faire obéir. Il résolut effectivement d'en chercher tous les 
moyens, et, pour cet effet, il tint un conseil le même jour, dans 
lequel il lit connaitro à ceux qui le composoient (juil vouloit 
absolument qu'on lui obéit. 

On apprit, en ce (('uq)s-là, qu'il étoit encore arrivé un cruel 
désordre à Constantinople. 11 y avoit un pacha qui s'étoit révolté 
dans l'Asie Mineure ; le Grand Seigneur l'envoya menacer qu'il 
enverroit au premier jour des troupes pour le remettre dans son 
devoir; mais le pacha répondit liérouient ({u"il ifatlendroit pas 
ilu"on le vînt trouver, et qu'il viendroil lui-même à Constanti- 
nople à la tête de ses troupes aussitôt (fu'il auroit pillé la Rou- 
niélie. 11 exécuta la chose comme il l'avoit promis; il pilla cette 
province et vint à Constantinople, où il y eut un sanglant combat 
entre ses troupes et les janissaires et spahis du Grand Seigneur, 
dans lequel il demeura huit ou dix mille hommes sur la place, 
mais on ne savoit pas encore (|uel parti étoit demeuré victo- 
rieux. 

En ce temps-là, le Roi étoit sans lièvre, et il résolut d'aller faire 
un petit voyage à Maily pour se désennuyer, mais il y avoit 
des gens qui croyoient qu'il étoit encore trop tôt pour changei- 
d'air. 

Peu de jours après, le marquis de Preuilly, lieutenant généi'al 
des armées navales du Roi et le seul frère (jui restât à M. le ma- 
réchal d'Humières, tomba malade d'une grosse fièvre avec une 
lliixion de poitrine ([ui le mirent en peu de jours dans un état à 
laire appréhender i)()ur sa vie. 

On disoit aussi (|ue le roi d'Angleterre avoit nommé milord 
Howard pour aller de sa part ambassadeur à Rome et y négocier 
de tout son pouvoir l'accommodement de la France avec le 
Pape. 

14-15 juin. — Le 14 de juin, le Roi retomba malade à Marly ; 
et, ayant eu un accès de fièvre de vingt-trois heures, il revint à 
Versailles, le lo, où il eut tout le soir de grandes vapeurs. 

16-17 juin. — Le 16, il eut son second accès de tierce avec 
un redoublement le soir, ce qui obligea les médecins de lui donner 
du quin([uina le 17, à Irois heures du matin. Il ne lais.sa pas 
d'avoir le même jour un petit accès de double tierce, mais (|ui fut 



176 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

fort faible et qui fut la fin de sa fièvre, laquelle, l'ayant empêché 
d'aller à la procession du Saint-Sacrement, il voulut que Mon- 
seigneur y allât à sa place et qu'il y eût tous les mêmes lion- 
neurs qu'on auroit rendus à sa personne \ ce qu'il ne lui avoil 
encore accordé en aucune cérémonie. Monseigneur marcha donc 
dans son carrosse avec les princesses^; les gardes delà prévôté 
marchoient les premiers, ensuite les Cent-Suisses, tambour bat- 
tant, et puis les gardes du corps à pied autour du carrosse, et 
les officiers des gardes à cheval qui Tenvironnoient. Il est vrai 
f(ue le capitaine des gardes ^ n'y alla pas, ni même les lieutenants 
des gardes du corps, parce que le comte de Druy \ (jui servoit 
auprès de Monseigneui", n'étant qu'enseigne, il seroit arrivé un 
inconvénient, qui auroit été (|ue les lieutenants auroient voulu 
lui commander, ou bien ((u'ils auroient été forcés d'obéir à un 
enseigne; mais les trois enseignes, les exempts et les aides-majors 
s'y trouvèrent, et même le major ^. (pioique le plus ancien de tous 
les lieutenants des gardes du corps; mais il ne faisoil pas en cet 
endroit fonction de lieutenant, et il y faisoit seulement celle de 
major. Monseigneur fit toute la cérémonie de très bonne grâce 
et avec dignité, et Mme la Dauphine, qui n'alla point à la proces- 
sion à cause de la chaleur, vint seulement entendi-e la grand'messe 
à la paroisse, et au retour Monseigneur, montant avec elle dans 

1. 11 y eut des officiers de la maison dn Roi qui eurent le cœur bien gm- 
en voyant Monseigneur entrer dans l'église avec tons les honneurs qu'dii 
ne rendoit qu'au Roi; car ils ne se pouvoient accoutumer à voir un autir 
que leur auguste maître dans une place que lui seul pouvoit remplir comun 
;i la remplissoit. 

2. Mme la Duchesse ot Mme la princesse de Conti, filles naturelles du 
Roi. 

3. ^\. le maréchal duc de Duras, gouverneur de la Franche-Comté, qui 
étoit alors en quartier. 

4. Gentilhiiuime de Bourgogne ou de Bourbounois, fort honnête homme 
que le Roi avoit tiré de uiestre de camp de cavalerie pour le faire enseigne 
de ses gardes. 

11 étoit gendre de M. du .Montai, lors gouverneur de Mont-Royal. 

5. U s'appeloit .M. de Brissac, gentilhomme de iNorniandie; il étoit un 
des plus anciens officiers de cavalerie qui fussent dans le royaume. H 
commaudoit le régiment de cuirassiers du Roi eu qualité de premier capi- 
taine quand le Roi le tira pour le faire lieutenant de ses gardes; et il en 
fut fait major, au siège de Maestricht, quand le Roi donna à M. le cheva- 
lier de Forbiu, lors major de ses gardes, la lieulenauce de sa première com- 
pagnie de mousquetaires, qui vaqua par la mort de M. d'Artagnan, lequel 
étoit si aimé des mous(iuetaires, ([u'il y en eut plus de quatre-vingts qui sr 
tirent tuer pour aller rechercher son corps. 



i(')-I7 JUIN 1688 177 

son carrosse, s'en revint en cérémonie comme il étoit venu. 
Le même jour, on eut nouvelle d'un comi)at naval que les 
vaisseaux du Roi avoient donné dans la Méditerranée contre 
les vaisseaux d'Espauno au sujet du salut : comme les Algé- 
riens avoient violé la paix qu'ils avoient avec la France, le Roi 
avoit envoyé M. le maréchal d'Estrées pour les remettre dans 
leur devoii'; mais, en attendant qu'il pût se metl''e à la mer avec 
toutes ses forces, on avoit jugé à propos, pour réprimer l'inso- 
lence des Algériens, qui faisoient tous les jours des prises, d'en- 
voyer devant quelques vaisseaux ([ui se trouvoient prêts à mettre 
à la voile et qui se trouvèrent être ceux de M. le chevalier de 
ïourville, lieutenant général, de M. de Châteaurenaud , aussi 
lieutenant général, et celui de M. le man|uis d'Estrées \ chef 
d'escadre. Comme ces trois vaisseaux, dont le plus grand étoit 
de cinquante pièces de canon, croisoient dans la Méditerranée, ils 
tombèrent sur deux vaisseaux espagnols, dont le moindre étoit 
de cinquante-cinq pièces de canon, et le plus grand de soixante- 
dix, et ce dernierétoitmontépar Papachino-, le meilleur homme 
de mer qu'eussent les Espagnols, et qui avoit le pavillon de 
contre-amiral. Aussitôt que M. de ïourville, qui commandoit, 
l'eut aperçu, il lui envoya un officier dans sa chaloupe lui dire 
de saluer les vaisseaux du Roi; et, sur ce qu'il refusa de le 
faire, M. de Tourville arriva sur lui, et les deux vaisseaux s'ac- 
crochèrent. 11 y eut un grand combat entre eux, malgré l'inéga- 
hté drs forces, car M. de Tourville n"avoit que 300 iiommes 
I l'équipage, et Papachino en avoit S50. Après que le combat eut 
duré quelque temps, les deux vaisseaux se décrochèrent, et 
Papachino commença à faire force de voiles pour se retirer; M. de 
Tourville en fit de môme pour le poursuivre; mais Papachino, se 
voyant si vivement poursuivi, mit pavillon bas et salua, ce qui 
obligea M. de Tourville à le laisser aller. Cependant M. de 
Châteaurenaud et M. d'Estrées avoient combattu et pris l'autre 
vaisseau, qui n"avoit pas fait grande résistance, et ils le laissè- 
rent aussi aller dans la suite. 

1. 11 étoit reçu on survivance de la charge de vice-amiral qu'avoit 
M. le maréchal son père; mais comme le Roi ne vouloit pas encore lui lais- 
ser commander en clief ses armées navales, et qu'il lui anroit aussi été 
trop fâcheux d'obéir à de simples capitaines de vaisseau, le Roi lui avoit 
donné une commission de chef d'escadre. 

2. Il étoit Génois, homme de fortune, mais qui s'étoit élevé par son mérite. 

IJ. — 12 



178 MÉMOIRES DU MAROL'IS DE SOURCIIES 

Dans le tcmiis (jiio le Roi peiilit la fièvre, il commença d'avoii- 
une attaque de goutte aux deux pieds, el tout le monde regarda 
cette petite incommodilé comme une marque de sa parfaite 
guérison, parce (ju'on croyoil (ju'il éloil lion ([ue Fliumeur de sa 
lièvre se portai aux extrémités. 

19 juin. — Le 19 de juin, mourut M. le nuirqnis de Preuilly, 
(pii fut regi'ctlé non seulement de tout le corps de la marine, 
(lui avoit pour lui toute l'estime et toule l'amitié imaginables, 
mais généralement de tous ceux (]ui connoissoient son mérite. 
Cette mort causa une extrême douleur à M. le maréchal d'Hu- 
mières, son frère aîné, lequel, n'ayant plus de garçons, vouloil 
lui donner en mariage Mlle d'Humières, sa troisième 1111e, pour 
essayer de perpétuer ainsi son nom et sa maison K 

24 juin. — Le 24, on eut à Paris, par des courriers exprès, 
riieureuse nouvelle de raccoucliement de la reine d'Angleterre, 
laquelle étoit accouchée d'un prince, et elle donna une sensible 
joie à tous les bons catlioli(iues, qui regardoient la naissance de 
cet enfant comme une marque visible de la i)rotection que Dieu 
donnoit aux desseins du roi, son père, poui- le rétablissement de 
la religion catholi(jue dans ses étals. On appi'it aussi que ce 
grand monarque, aussitôt (ju'il avoit ^ u (jue la reine, sa femme, 
étoit accoucliée d'un lils, s'éloit tourné vers un de ses officiers 
et lui avoit dit d'exécuter ce qu'il lui aAoil oidonné, et que, dans 
le même moment, cet officier éloil allé arrêter l'ai-chevêque de 
Cantorbéi'y et les quatre évêques de sa faction, et qu'il les avoit 
mis dans la Tour de Londres -. 

Aussitôt que le Roi eut cette nouvelle, il choisit le comte (h 
Gramont pour en aller témoigner sa joie au roi d'Angleterre 
Monsieur choisit le chevalier du Liscort-', l'un de ses cliambd 
lans, et M. le prince de Conti, le chevalier d'Angoulême '*, son 

1. Il ne s'appeloit pas Humières en sou uom, mais Crenan, ainsi ccl.i 
étoit assez chimérique; outre que le Pape ue vouloit anounement donmi 
la dispense pour que l'oucle épousât la nièce , à laquelle il donna loul siu' 
bien par testament. 

2. C'est la prison des criminels d'Etat, (pii est sur le niiliru du pont dr 
Londres. 

[La tour de Londres est située sur la rive franche de la Tamise. — Condr 
de Cosuac. 1 

.'S. Gentilhomme de bonne maison de Brotau:no, mais lequel, étant saii- 
bi(!n, avoit fait sa fortune par le jeu. 

i. Bâtard de la maison d'AufXonlêmc. mais très honnête et très brave garçon. 



i24 JUIN 1688 179 

pivmier gentilhomme de la rhambre, pour la même commission; 
le reste de la maison royale n'y envoya pas, parce qu'en ces 
occasions il n'y a, outre le roi, que les parents qui ont droit d'y 
envoyer, et Monsieur étoit beau-fi'ère du roi d'xVnglelerre *, 
comme 31. le prince de Conti étoit cousin germain de la reine, 
sa femme -. 

Quelques joui's après, Mme la marquise de Richelieu ^ pensa 
mourir d'une espèce de fausse couche, et elle fut si mal qu'on 
crut pendant quelques heures qu'elle étoit morte, mais elle fut 
si bien secourue qu'elle s'en tira. M. l'évêque de Bayonne 
mourut aussi à peu près dans le même temps : il s'appelait 
l'abbé de La Roque avant que d'être évoque, et il étoit natif des 
environs de son évêché, le Roi alTectant d'y nommer des gens 
(hi pays, à cause qu'ils y servoient plus utilement par la commo- 
dité du langage. 

Il y avoit quelque temps que M. de Lavardin, ayant su ((ue 
l'on voyoit dans son quartier deux sbires qui se promenoient % 
les avoit envoyé prendre et les avoit fait maltraiter assez consi- 
dérablement, et l'on sut alors que le Pape avoit fait condamner 
sous le nom de « certains quidams » ceux qui avoient maltraité ces 
sbires, et qu'on avoit mis leur tête à prix; ce qui marquoit 
encore l'aigreur qui continuait à régucr dans les esprits de part 
et d'autre. 

On disoit aussi que les HoUandois avoient fait entrer vingt 



1. Monsieur avoit épousé en premières noces la princesse Henriette d'An- 
gleterre, sœur du roi, la plus aimable personne de son siècle par ses ma- 
nières et par son esprit. Elle mourut en peu d'heures à Saint-Cioud, dan?; 
la maison de Monsieur, regrettée de tous ceux qui avoient l'honneur de la 
connaître. 

2. .Mme de Martinozzi, sœur du cardinal Mazarin, avoit deux tilles, dont 
l'une épousa .M. le prince de Conti, duquel elle eut .M. le prince de Conti, 
qui mourut de la petite vérole h Fontainebleau et qui avoit épousé 
Mlle de Blois, fille naturelle du Roi et de .Mme la duchesse de La Vailière; 
et M. le priucede La Roche-sur-Yon, qui fut depuis prince de Conti. L'autre 
épousa M. le duc de Modèue, dont elle eut plusieurs enfants, et entre au- 
tres la reine d'.\nf,delerre. 

3. Fille aînée de .M. le duc de Mazarin et une des plus jolies femmes de 
la cour ; elle avoit épousé par amour M. le marquis de Richelieu, neveu 
du duc du même nom, qui l'avoit enlevée et menée en Angleterre auprès 
de .Mme la duchesse de Mazarin, sa mère, qui y étoit depuis longtemps. 

'i. On disoit que ces deux pauvres sbires étoicnt de la campagne, el 
que, sans songer à mal, ils regardoient par curiosité les maisons du quar- 
tii^r de 1 ambassadeur de France. 



180 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

gros vaisseaux dans la Manclio, et ils sembloient par là vouloir 
braver le roi d'Angleterre; mais il n'y avoit guère d'apparence 
<]u"ils voulussent commencer la guerre les premiers. 

On sut, dans le même temps, que le jour de l'élection pour 
rarclievcché de Cologne avoit été fixé au 19 de juillet, et pour 
l'évèché de Liège au 27 du même mois; tout le mouvement de 
la négociation étoit de ce côté-là, et l'on assuroit (|uo la France 
y avoit bien fait passer de l'argent. On savoit aussi que, pour 
contenter le Roi, le cardinal de Bouillon, qui étoit prévôt de 
Liège \ etqui étoit assuré de douze ou quinze voix des chanoines 
de cette église, leur avoit de bonne grâce écrit en faveur du 
cardinal de Fiirstenberg; mais les gens (|ui savoient l'état des 
affaires connaissoient bien que cela n'auroit aucun effet, parce 
que ces chanoines de Liège, qui s'étoient jetés entre les bras du 
cardinal de Bouillon, ne l'avoient fait ipie parce qu'ils étoient 
ennemis mortels du cardinal de Fiirstenberg; et il y avoit à 
craindre que, la chose ne venant pas à réussir suivant les inten- 
tions du Roi, Sa Majesté ne soupçonnât le cardinal de Bouillon 
de n'avoir pas agi sincèrement . 

28 juin. — Le 28 de juin, le duc de Norfolk, envoyé extraor- 
dinaire du roi d'Angleterre, vint donner paii au Roi de l'heu- 
reux accouchement de la reine d'Angleterre, et fut reçu de Sa 
Majesté avec de grandes marques de joie et d'amitié; il présenta 
en même temps à Sa Majesté son frère, qui alloit auprès du 
Pape de la part du roi, son maître, et ipii étoit chargé de négo- 
cier l'accommodement de la France avec la cour de Rome; el, 
sur ce qu'il en témoigna quehpie chose au Roi, Sa Majesté lui 
répondit qu'elle auroit bien de la joie s'il étoit assez heureux 
pour y réussir. 

Le même jour, les fiançailles de M. le prince de Conli aver 
Mlle de Bourbon, fille ainée de M. le Prince, furent célébrées à 
Versailles dans le salon de l'appartement du Roi avec toute la 
magnificence possible et les cérémonies oi'dinaires; et, le len- 
demain, ils furent mariés dans la chapelle par M. révê(pie d'Or- 
léans, premier aumônier du Roi. Sa Majesté donna ce jour-là à 
dîner et à souper aux princesses, et non pas aux princes, à leur 
grand regret, parce (lue 3L le duc de Chartres mangea avec le 

1. C'est la première dignité de cette église : le Uoi avoit autrefois été 
ravi quand il l'avoit obtenue, mais les temps changent. 



29, 30 JUIN 1688 181 

Roi, pendant qu'ils furent réduits à manp:er chez M. le Prince. 
Après le souper, le Roi descendit avec les mariés à l'appartement 
de M. le Prince, qu'il avoit fait meubler magniliquement pour 
cette occasion. Sa Majesté donna la chemise au marié, et Mme la 
Dauphine à la mariée; et ensuite, l'un et l'autre ayant été mis 
dans le lit, le Roi et la famille royale leur donna le bonsoir, et 
cliacun se rotji-a. 

29, 30 juin. — Le lendemain, le Roi et toute la cour alla 
voir la mariée sur son lit, et, le second jour, toute la maison s'en 
alla à Paris pour mettre la mariée en possession de l'hôtel de 
Conti, où le prince, son époux, donna le lendemain un régal de 
musique et un magnitique souper à Monseigneur ^ Ce fut dans 
ce temps-là qu'on apprit qu'il étoit arrivé un grand tremble- 
ment de terre à Naples : ce qui fit encore parler de cet affreux 
accident qui étoit arrivé en Italie à la ville de Lugo, qui avoit 
été submergée en une nuit, et à la ville de Lima, capitale du 
Pérou, qui avoit été tout abîmée par un semblable tremble- 
ment de terre. 

En ce temps-là, Mme la maréchale d'Estrées ^ reçut une lettre 
de monsieur son mari, qui donna lieu de raisonner aux cour- 
tisans, car il lui mandoit qu'il avoit appris qu'on avoit fait un 
récit du combat contre Papachino ^ (jui ôloil à son fils la gloire 
d'une action dans laquelle il l'avoit certainement eue tout entière, 
et en même temps il lui faisoit le détail de l'action, et lui envoyoit 
diverses relations de plusieurs officiers qui s'étoient trouvés au 
combat, lesquelles portoient toutes que, Papachino ayant paru 
avec deux vaisseaux dont le moindre étoit plus grand que le plus 
grand des nôtres et ayant refusé le salut, M. le chevaliei- de Tour- 
ville et M. le comte de Chàteaurenaud étoient allés ensemble 
attaquer le vaisseau qu'il montoit, et que 31. le comte d'Estrées 

1. Monseiiriiear alla couchera Livr}\ proche de Pari?, chez J[. de Livry. 
premier maître dhùtel du Roi, qui lui douna le régal d'un petit opéra. 

Le lendemain, .Monseigneur alla courre un loup, et ensuite il vint souper 
à rhotel de Conti, où il nVntra que les gens priés par M. le prince de 
Conti, ce qui chagrina beaucoup ceux qui avoient suivi Monseigneur à la 
chasse, et surtout ses menins. 

2. Elle étoit fille d'un nommé florin, homme de fortune ; mais elle n'en 
étoit pas moins vive à se soutenir et à faire valoir sa famille. 

3. Elle s'en prenoit à M. de Seignelay, intime ami du chevalier de Tour- 
ville, auquel il avoit donné tout l'honneur dune action où, suivant les re- 
lations du maréchal d'Estrées, il navoit que fort peu de part. 



lS-2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

seul avoit alUKiuc Taulrc vaisseau ; (ju'il avait combattu trois 
grandes heures contre lui, au bout desquelles il lavoit pris, et 
ensuite qu'il étoit allé au secours de MM. de Tourville et de Chà- 
teaurenaud, qui ne pouvoient venir à bout de Papachino, quoi- 
({u'ils lui eussent abattu presque tous ses mâts à coups de canon, 
et qu'alors, ayant vu un troisième vaisseau arriver sur lui, il avoit 
baissé le pavillon et avoit salué; mais qu'en même temps il avoit 
fait ses protestations pour faire connaître la violence qu'on lui avoit 
faite', et (jue cela ne pourroit préjudicier au roi, son maître. On 
eut aussi, dans le même temps, des lettres de la reine d'Espagne 
qui mandoit à Monsieur que les Espagnols étoient extrêmement 
aigris de cette action, et qu'elle appréhendoit fort que cela ne 
les obligeât à déclarer la guerre ; mais on témoigna bien qu'on 
ne faisoit pas grand cas de leur colère, car, sur les plaintes que 
le comte de Solre - lit au Roi des injustices qu'on lui avoit faites 
au conseil de Malines dans un procès où il demandoit sept ou 
huit millions au prince d'Orange, le Roi lit dire au gouverneur 
des Pays-Bas (|ue s'il ne faisoit réparer l'indigne sentence, qu'on 
avoit rendue contre un de ses sujets, il conlisiiucroit toutes les 
terres des sujets d'Espagne qui étoient dans l'étendue de son 
obéissance; et, comme cette première menace ne produisit point 
d'etîet, il lit effectivement saisir quelque temps après toutes les 
terres des sujets d'Espagne. 



' JUILLET 1688. 

3 juillet. — Le 3 de juillet, Mme la marquise d'Antin, lille 
aînée de M. le duc dUzès, accoucha d'un fils, ce qui causa une 
grande joie à M. de Montausier, son grand-père. 

On sut en même temps que M. de Harlay, conseiller d'État, 
avoit eu permission de quitter son intendance de Bourgogne el 
de venir faire sa fonction de conseiller d'Etat auprès de M. le 
chancelier, son beau -père ; et c'est en cela qu'on voyoit la dif- 

1. Tant parce que nos vaisseaux l'avoieiit mis eu état de ne pouvoir 
plus combattre, que parce que les gens de son équijja^fc l'avoieut obligé 
de saluer. 

2. Gcntilliomme de Flandre de bonne maison, qui avoit épousé une sœur 
'lu prince de Bournonville; il étoit homme de mérite et s'étoit distingué 
du temps qu'il étoit dans le service des Espagnols. 



6, M, rs jriLLET 1688 ^83 

iV'rencc du génie des gens de lohe au génie des gens d"épéc : 
ar, aussilùl que les gens de robe éloient parvenus à être con- 
seillers d'Etat (ce qui étoit à peu près la plus grande fortune 
(|u'ils pouvoient faire), ils ne songeoient plus ([u'à jouir en repos 
de celte dignité; au lieu que les gens d'épée, lorsqu'ils éloient 
même parvenus à être maréchaux de France, ne songeoient 
qu'à être employés et à vivre dans le mouvement. 

Quelques jours après, on disoit que la diète de Ratisbonne 
avoit envoyé menacer ceux qui dévoient faire l'élection de l'ar- 
chevêque de Cologne en cas qu'ils élussent 31. le cardinal de 
Fiirstenberg, et il y en avoit qui passoient même jusqu'à dire 
que l'Empereur les avoit fait menacer de les mettre au ban de 
l'Empire. 

6 juillet. — Le 6 de juillet, le Roi, étant à Marly, donna à 
Mgr le Dauphin voix délibérative dans son conseil de finances 
et dans celui de dépêches ', auxquels il avoit toujours assisté 
jusqu'alors sans dire son avis. 

11 juillet. — Le il, les fiançailles de Mlle de Riron avec 
M. de Nogaret se firent enfin à Versailles, dans le salon de l'ap- 
partement du Roi, avec les cérémonies accoutumées. 

13 juillet. — Le 13, M. Spanheim -, envoyé de M. l'électeur 
de Brandebourg, appiùl au Roi la nouvelle de la mort de 
Mme la maréchale de Schonberg ^, qui étoit morte en peu de 
jours à Rerlin ^; c'étoit une dame de grand mérite et dont le 
seul délaut étoit l'opiniâtre attachement qu'elle avoit eu à la 
religion calviniste, de laquelle on étoit persuadé qu'elle avoit 
empêché monsieur son mari de se séparer pour rentrer dans 
l'union de l'Eglise catholique. 

Ce fut aussi le même jour (jue Mme la princesse de Cai-ignan 
et 3Inie la princesse de Rade, sa fille, curent l'honneur de revoir 

1 . Il semble qu'il y avoit trop longtemps que le lîoi le laissoit sans dire 
son avis dans le conseil, et que même il auroit été hou qu'il eût été de tous 
les conseils d'Etat; car, ayant à être un jour roi de France, u'éloit-il pas 
bon qu'il apprît de bonne heure l'art de régner, et pouvoit-il l'apprendre 
d"un plus excellent maître que du roi son père? 

2. Très sage et très habile ministre; il n'en étoit guère venu en France 
depuis vingt ans de la part des princes étrangers qui eussent meilleure 
tète que lui; d'ailleurs, il avoit heaucouj» d'érudition. 

3. Elle étoit de la maison d'Aucourt de Picardie, et une dame de grand 
mérite, à la religion prés. 

l. Ville capitale do IJrandebourg, où elle étuit avec monsieur son mari. 



184 MÉMOIRES DU MARQUIS DU SOURCHES 

\o Roi pour la première fois après leur disgrâce, el que Ton 
apprit la mort subite de M. de Molleville, premier président de 
la chambre des comptes de Rouen ', (jui ètoit un jeune homme 
de mérite, lequel, s'il n'étoit pas mort, auroit èpousè, trois 
heures après, la tille de M. de La Haye du Puis, président au 
mortier du parlement de Rouen, qui étoit puissamment riche. 

Ce fut à peu près dans le même temps que le Roi lit M. le 
mar(|uis d"Anfrevillc - lieutenant général de ses armées navales, 
à la place de feu M. le mai-quis de Preuilly ; il n'étoit pas le 
plus ancien chef d'escadre, car il avoit devant lui M. Gabaret, 
mais celui-ci étoit malheureux, et le Roi avoit déjà fait passer 
devant lui M. de Châteaurenaud. 

15 juillet. — Le 15 de juillet, Mme la comtesse de Caylus ^ 
nièce de Mme de Mainlenon, accoucha d'un fds à Versailles, 
après avoir eu la lièvre plus de quatre mois de suite et avoir été 
cinquante et quatre heures en travail ; mais sa couche la délivra 
de toutes ses incommodités. 

On parloil beaucoup à la cour de la mauvaise disposition des 
esprits des Catalans envers le roi d'Espagne; il y avoit iilus de 
deux mois qu'ds avoient pris les armes et bloqué en (|uelque 
manière leur gouverneur dans son palais de Rarcelone, et, en 
même temps, ils avoient envoyé des députés au roi d'Espagne lui 
demander le rétablissement de leurs anciens privilèges, qu'on 
leur avoit ôtés autrefois après une révolte, et ils avoient mandé 
aux ministres que, si leurs envoyés ne revenoient sains et saui- 
de Madrid, ils feroient un pareil traitement à leur gouverneui-. 

A peu près dans le môme temps, M. le prince de Courlenay '. 
qui étoit veuf depuis plusieurs années , épousa en seconde.- 
noces 3Ime la présidente Le Brun "', qui étoit une femme fori 

1. Quand on créa cette cbaml)re des comptes de Rouen, celui qu'on ru 
fit premier président s'appeloit M. de Motteville ; et la charge n'étoit poin! 
encore sortie de cette maison; il y restoit encore des garçons eu état dr 
servir, et on espéroit que le Roi leur conserveroit cette charge par Tentre- 
mise de M. Boutemps, sou premier valet de cliambre, leur allié, qui avoit 
beaucoTip de crédit. 

2. Gentilhomme de Normandie, proche parent de M. le maréchal de Be! 
le fond s. 

3. Fille de M. de Villette, chef d'e~cadre des vaisseaux du Roi : un. 
très jolie petite personne. 

4. 11 prétendoit être de la maison de France, et bien des savants croyoient 
qu'il on étoit. 

5. Belle personne, qui étoit lille de .M. du Plessis d'Argenson {sic, pour 



-20 JUILLET 1688 185 

bien faite et pour laquelle il avoil apparemment do rinclinalion 
depuis longtemps '. 

Los maladies commençoient alors à augmenter au ramp de la 
rivière d'Eure, et M. le comte de Lii\o -, second llls de M. le duc 
do Luxembourg, et M. le comte d'Hocquincourt •' , tous deux 
colonels d'infanterie, y étoient malades assez dangereusement. 

Ce fut en ce temps-là que le Roi donna une compagnie de 
cavalerie au jeune marquis de La Vallièrc \ qui servoit depuis 
quelque temps dans sa première compagnie de mousquetaires 
et qui éloit un gontilliomme de belle espérance. 

20 juillet. — Le 20 do juillet, les quatre compagnies des 
gardes du corps, les deux compagnies des gendarmes et chevau- 
légers de la garde du Roi, ses deux compagnies de mousque- 
taires et sa compagnie de grenadiers à cheval vinrent camper 
à lu plaine d'Achères, comme ils faisoient presque tous les ans, 
sous les ordres de M. le duc de Noaillos, et le Roi, cjui étoit à 
Marly, alla voir ces troupes, qu'il trouva parfaitement belles. 

Dans le même temps, M. de Louvois partit pour aller prendre 
des eaux à Forges, suivant l'ordonnance des médecins ; et il 
devoit y séjourner au moins trois semaines, ce qui étoit assez 
incommode pour lui, et même pour le Roi, car il ne prenoit 
presque aucune résolution importante sans consulter M. do 
Louvois, et ainsi il alloit jour et nuit des courriers de Versailles 
à Forges et de Forges à Versailles. 

On disoit alors qu'on avoit trouvé dans la chambre de feu 
M. rélecteur de Cologne dix- huit cent mille écus d'or en espèces 
et une grande quantité de pierreries ; qu'il avoit donné vingt 
mille écus par son testament à M. le cardinal do Fiirstenberg, 
et ipiarante mille écus aux Pères Jésuites pour leur aider à bâtir 
une do leurs églises. 

On disoit aussi que le roi d'Angleterre, ayant été obligé de 

Besançon), qui avoit été employé dans les ambassades; un vieil président 
Le Brun l'avoit épousée par amour et lui avoit donné quelque bien. 

1. Car ce mariage n'accommodoit pas leurs affaire?, parce qu'ils avoient 
l'un et l'autre des enfants de leur premier mariage. 

2. Jeune seigneur qui avoit du mérite, de l'application. 

3. Fils aine de M. le marquis d'IIociiuincourt, lieutenant général des ar- 
mées du Roi et gouverneur de Péronne. Ce jeune bomme étoit bien fait et 
fort sage. 

4. Fils du manjuis de La Vallière, frère de la premièn; maîtresse du Roi ; 
il étoit gouverneur du Bourbonnois. 



186 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCîIES 

remctli'C rarclievèque de Cantoi-btry et les autres quatre évè- 
-([ues qu'il avoit fait arrêter, au jugement des juges ordinaires, 
ils les avoient renvoyés absous, ce qui diminuoit beaucoup l'au- 
lorité du roi, outre ([ue Ton avoit encore brfdé à Londres la 
ligure du pape \ suivant la coutume (lui y avoit été observée 
depuis (|ne rhéi'ésie régnoit en ce l'oyaume-là. 

On appi'it aussi (pi'il étoit arrivé encore un second tremble- 
ment de terre à Naplcs, leijuei y avoit bien fait du désordre et 
avoit même entr'ouvert quatre bastions d'un des principaux forts 
i|ui défendent cette ville. 

M. le duc de Lorraine étoit toujours malade, et on altcndoil 
sa convalescence pour entreprendre quelque chose en Hongrie ; 
mais enfin il déclara qu'il u'étoit pas en état de marcher cette 
campagne; et, sur cette déclaration, l'Empereur fit négocier 
auprès de M. de Bavière pour l'obliger à prendre le comman- 
dement des troupes de l'Empire. Ce jeune prince étoit mécon- 
tent de l'Empereur, mais il se laissa fiatter à un emploi si écla- 
tant ; et, après quelques difficultés, il l'accepta et déclara (|u'il 
alloit commander en Hongrie. Il y avoit longtemps que le jeune 
marquis de Villars - étoit auprès de lui, et, quoiqu'il n'y fût pas 
(;ommc envoyé de la part du Roi, il étoit néanmoins chargé de 
toutes les alïaires et négocioit avec lui de tous les intérêts de 
la France. Il avoit même été assez heureux pour donner dans 
son inclination : M. de Bavière avoit pour lui autant d'estimr 
que d'amitié, et M. de Villars prolitoit de ces favorables dispo- 
sitions pour avancer les affaires de son maître. L'Empereur, on 
plutôt ses ministres, ne furent pas longtemps sans concevoir de 
l'ombrage, et ils firent tous les elTorts imaginables pour obligrr 
M. de Bavière à le renvoyer en France: mais, dans cette dei- 
nière conjoncture, l'Empereur envoya tout exprès un de ses 
principaux ministres à M. de Bavière pour le presser forteraenl 
de ne mener point avec lui M. de Villars en Hongrie ^ et, comnii' 



1. Crlu marquoit encore ilii veuiii, et peu de respect pour leur rni. 
^jui étoit catliolirjue déclaré. 

2. Fils aiué du marquis de Villars, conseiller d'Etat (répée, qui avoit élr 
ambassadeur en Savoie, en E-^pague et en Uauemark. Il éloit aussi proclir 
parent du maréchal de Bellefouds. 

3. Ils vouloieat ôter cet homme à M. de Bavière, parce qu'il s'étoit 
insinué dans sou esprit et qu'il l'eugageoit toujours dans le parti de la 
France, 



Û[ .ILILLET 1G88 187 

ce ministre ôtoit un homme d'esprit et de mérite, il ne dissi- 
mula point à M. dt' Villars le dessein qui l'avoit fait venir à 
Muiiirli ; il lui dit ncttenicnt ([u'on le craignoit trop pour 
soullVir (|iiil vînt en Hongrie, qu'il éloit venu exprès pour l'en 
• 'Uipècher, et que, après quil avoit obligé depuis un an les minis- 
ires de l'Empereur de marcher l'un après l'autre, il éloit temps 
(ju'ils Tohligeassent aussi à faire quelque voyage. M. de Villars 
ne douta pas (jue M. de Bavière ne se rendit à de si piessantes 
sollicitations et manda même en ce temps-là à monsieur son 
père qu'il rcviendroit bientôt en France ; mais depuis, il arriva 
encore des changements, qui tirent douter si M. de Bavière ne 
s'obstineroit pas à le garder auprès de lui. 

Ce fut encore en ce temps-là que quelques marchands français 
du Havre et de Dieppe, qui avoient armé pour aller en course 
vers les côtes d'Amérique, arrivèrent en France avec une prise 
qu'ils y avoient faite sur les Espagnols, qui étoit un vaisseau 
chargé d'argent et de marchandises environ pour dix millions. 
Cette prise étoit fort considérable, mais on ne doutoit pas que les 
Espagnols ne la lissent bientôt redemander. Cependant on assu- 
roit que c'étoit l'usage de tout temps, dans les mers d'Amérique, 
que les plus forts pi-enoient b's plus faibles, et qu'en ce pays-là 
tout le monde étoit ennemi, ([uoiqu'en Europe les nations vécus- 
sent ensemble en bonne intelligence. Cétoit là une nouvelle 
fusée qu'on donnoit à démêler au manpiis de Bebenac, qui prit 
en ce temps-là congé du Pioi pour son ambassade d'Espagne et 
auquel Sa 3Iajesté donna de grandes marques de bienveillance. 

21 juillet. — Le 21 du mois de juillet, le Boi eut nouvelle 
(jue léleclion de M. le cardinal de Fiirslenberg pour l'électoral 
de Cologne n'avoit pas réussi, parce que quelques-uns des capi- 
tulants, qui avoient témoigné être affectionnés à son parti jus- 
(ju'à la veUle de l'élection, lui avoient tout d'un coup manqué 
de parole ' ; de sorte qu'il navoit eu que treize voix et que M. le 
prince Clément - de Bavière en avoit eu huit. Cet événement 
inesjjéré étoit fort contraire aux intentions de la France, et, 
comme elle faisoit son affaire de cette élection, elle pouvoit 

1. Il n'y a pas de doute qu".i]i|ir('nant que .M. rélecteur de liavière 
ivciit accepté le comuiandemeut de l'armée de l'Empereur, cette cousidéra- 
'iiiu les lit passer tout d'un coup du côté du prince Ciémeût, sou frère. 

2. Frère de Mme la DiUipliine <pii n'avoit que (juinze ans. 



188 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

fort ])ion lui allirer une guerre pour soutenir le droit du car- 
dinal de Fiirstenberg : par les consliliitions de l'électorat dr 
Cologne, il falloil qu'un postulant, e'est-à-dirt' un évi'(|ue (|ui 
étoit coadjuteur sans bulles et pi'étendoit être élu élecliMir, eût 
seize voix, qui font les deux tiers des vingt-([ualre capitulants, 
et quand on nïHoit point postulant, pourvu qu on en eût le tiers, 
c'étoit assez. M. le cartiinal de Fiirstenberg étoit évoque de 
Strasbourg, et nommé coadjuteur, et par conséquent postulant; 
il n'avoit que treize voix, qui ne faisoient pas les deux tiers de 
vingt-quatre; outre cela, le Pape lui objectoit qu'il ne pouvoit 
pas avoir deux évèchés en même temps, et qu'il avoit prêté 
serment entre les mains du roi de France. D'autre côté, M. le 
prince Clément de Bavière n'éloit pas postulant; il avoit huit 
voix, qui étoient le tiers de vingt- quatre, et il avoit le Pape pour 
lui, qui lui donnoit toutes les dispenses qui lui étoient néces- 
saires pour posséder l'archevêché de Cologne, et même les 
évêchés de Liège et de Munster. M. le cardinal de Fiirstenberg 
répondoit à cela qu'il avoit plus des deux tiers des voix pour 
lui; que tous les capitulants ne s'étoient pas trouvés à l'élec- 
tion, ([u'il ne s'y en étoit trouvé que vingt, et que les treize 
voix qu'il avoit faisoient plus (jue les deux tiers de ce nombre: 
(ju'il n'étoit plus évêque de Strasbourg, puisqu'il en avoit donné 
il y a longtemps sa démission; que ce n'étoit pas sa faute si le 
Pape ne l'avoit pas voulu admettre; qu'il n'avoit plus de ser- 
ment au roi de France, puisipfil le lui avoit remis avant qu'il 
fût coadjuteur de Cologne; (ju'au reste c'éloit une chose inouïe 
que le Pape, qui n'avoit jamais voulu donner des bulles de 
l'évêclié de Munster à feu M. l'électeur de Cologne, parce qu'il 
avoit déjà deux évêchés, voulût, par une partialité manifeste 
faire M. le prince Clément archevêque de Cologne, évêque (h 
Liège et de Munster, quoiqu'il fût déjà coadjuteur de deu\ 
autres évêchés, et lui donner les dispenses de posséder ensembli 
cinq diocèses différents, quoiqu'il n'eût encore que quatorze 
ans accomphs et qu'il eût déclaré qu'il ne vouloit point em- 
brasser la profession ecclésiastique '. 

Ces dilîérentes raisons, dont les deux partis se servoient avcr 
une égale chaleur, rendoient la chose extrêmement problémati 

1. M. de Bavière ne souliaitoit pas même trop rpi'il l'embrassât, pair. 
qu'il ne croyoit pas avoir d"eufauts de la lille de lEuipcreur. 



24 JUILLET 1688 189 

\\no. Copciulaiit M. le caidiiial do Fiirsleiibcrg se mil on posses- 
sion do l'iMoctorat cl se lil })roclamer élocteiii', peut-èlre avec un 
poulrop di' piriipilation, car comme, du consentement de tout le 
monde, la décision du dilTéi'ond dépondoit du Pape, c'ùtoit rirriter 
encore davantage tpie do se faire proclamer électeur avant qu'il 
eût donné son jugement; il y avoit même des gens qui assuroient 
qu'il avoit fait entrer dos troupes françaises dans les places les 
plus considérables, mais cotte nouvelle if étoit pas trop certaine. 

Pendant le séjour du Roi à Marly, M. de Bai-bezieux, M. le 
duc de La Rochefoucauld , M. le marquis de Rocliefort et 
Mme la marquise de Bellefonds y tombèrent malades de la fièvre 
fioire, mais avec divers accidents. 

24 juillet. — Le 24 juillet, M. de Seignelay eut nouvelle de 
iarrivée d'un vaisseau du Roi nommé VOiseau, que montoit un 
des neveux de feu M. Duquesne, et qui étoit un de ceux qui 
étoient allés à Siam l'année précédente. Ce M. Duquesne avoit 
eu ordre de partir plutôt de Siam que les autres vaisseaux, de 
passer par la côte de Coromandel * et de visiter les comptoirs -, 
(jui étoient du côté de Surate ^ : ce qui lui avoit donné occasion 
d'arriver plus tôt que les autres. Cependant il y avoit à craindre 
<]uo, s'ils n'arrivoient dans quinze jours, leur navigation ne fût 
pas trop heureuse, car, quand on ne double pas le cap de 
Bonne-Espérance * dans un certain temps, on est six mois sans 
le pouvoir doubler, et on est quel(|uefois obligé de relâcher à 
plus de deux mille lieues de là. On sut par M. Du(iuesne que 
le roi de Siam avoit donné au Roi Bancok ^ et une autre place 
qui étoit située à la côte opposée à celle de Bancok, dans les- 
quelles M. de Farges s'éloit établi avec des troupes : ce qui 
éloit proprement rendre les Français maîtres du royaume de 

1. Côte des Indes orieutales vers la Perse. 

2. Ce sont les lieux où les marchands ont accoutumé d'aborder et où ils 
ont des facteurs pour leur commerce. 

3. Ville de Perse. — [Surate est une ville indo-anglaise du Goudjérate, 
où se trouve une factorerie française. Le GoudjtM'ate ou Guzzerat est une 
province de l'Hindoustan, au N.-O. de la presqu'île en deçà du Gange. 
(E. Pontal).] 

4. Promontoire qui est à la pointe de l'Afrique la jilus méridionale; il y 
règne certains vents qui sont contraires à venir des Indes en Europe et 
à aller d'Europe àdWi les Indes ; mais, comme ils changent en certains 
temps, il faut bien prendre la saison pour faire cette route. 

o. I Bancok, Bankok ou Bangkok, capitale du royaume de Siam depuis 17fi(). 
.E.Poulal.)J 



••* 



190 * MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Siaiii, dont le roi avoit choisi le Père Tacliart % jésuile, pour b 
leiivoyor en France avec le titre de son envoyé», lui donnaiii 
avec lui six mandarins pour raccompagner et douze jeunes 
enfants de mandai'ins pour les instruire en France -. 

Ce fut dans le menu; temps (pi'on apprit reflVo>ablc dt''sordre 
qui (Hoit à Constantinople, où les gens de chaque différente 
secte se massacroient les uns les autres el pilloient les mai- 
sons de leurs ennemis, pour être ensuite massacrés et pillés 
eux-mêmes de la même manière. On ajoutoit <|ue tous les chefs 
des troupes avoient aussi été massacrés; que tous les pachas 
d'Asie s'étoient révoltés dans le dessein de se faire rois chacun 
de leur province et que cependant le Grand Seigneur se tenoit 
enfermé dans son sérail avec ses femmes, sans se mêler de rien. 

25 juillet. — Le 25, le Roi donna une pension de deux mille 
écus à M. de Lamoignon, avocat général du parlement de 
Paris, qui n'étoit pas lliomme de son royaume qui en eût le 
plus de besoin, car il avoit assez de bien de lui-même, et il 
dfvoit avoir un jour deux millions de sa femme, qui étoil tille 
de M. Voysin, conseiller dFtat ordinaire. 

On sut alors que M. do Louvois se irouvoit parfaitement bien 
de ses eaux, et qu'il ne laissoil pas de travailler aux affaires 
dans de certains temps, quoique les médecins défendent expres- 
sément de travailler quand on prend des eaux de Forges. 

26 juillet. — Le 26, il arriva un courrier de Cologne, et Ton 
sut (lu'il y avoit quelque apparence que les affaires pourroient 
tourner favorablement pour M. le cardinal de Fiirslenberg, 
parce que les capitulants, qui avoient été contre lui, pouvoient 
et sembloient avoir envie de s'employer pour lui auprès du 
Pape, afin que, sur leurs suffrages, Sa Sainteté lui accordât Tar- 
chevêcbé de Cologne, à condition (lue le prince Clément de 
Bavière en seroit coadjuteur ; mais cette nouvelle ne parais- 
soit guère bien fondée ',car, s'il étoit vrai (]ue le Pape eût envie 

1. C"étoit uu des six qui furent choisis pour aller à la Chine et qm 
restèrent à Siam ; et ce fut celui qui revint, avec l'abbé de Lionne, 
chercher de nouveaux missionnaires, et qui s'en retourna avec lui. G'étoil 
une plaisante chose de voir un jésuite envoyé d'un roi idolâtre. 

■2. Cela étoit toujours bon, car, étant instruits dans la relifiion chré 
tienne, ils pouvoient convertir bien des gens dans leur pays. 

3. Apparemment, c'étoient les partisans de M. le cardinal de Fiu'stcnber^ 
qui la faisoient courir. 



27 JUILLET 1688 191 

di3 faire déplaisir à la Franco, il n'y avoil point ilf doute qu'il 
i-efusoroit toutes les propositions qui seioient favorajjlcs au car- 
dinal de Fiirstenberg. 

27 juillet. — Le 27 de juillet, on sut que le Roi avoil nommé 
M. de Cliàlcaurenard son secrétaire du cabinet et lils aîné de 
M. dAquin, son premier médecin, pour aller remplir l'inten- 
(lani-e de Bourbonnois, ce qui causa un extrême clia.irrin à tous^ 
les maîtres des requêtes, parce que, comme le Roi tiroit. ordinai- 
i-ement les intendants de leur corps, c'étoit un fâcheux exemple 
pour eux ' qu'il eût clioisi pour être intendant un homme qui n'étoit 
pas même dans la magistrature. l\ est vrai qu'il avoit été con- 
seiller au parlement de Paris; il avoit vendu sa charge, et même 
retiré la consignation qu'il avoit faite dans le dessein d'être maître 
lies requêtes, pour acheter la charge de secrétaire du cabinet. 

Le même Jour, on vit M. de Paris, président à la chambre des 
comptes de Paris, venir remercier le Roi de la grâce qu'il lui 
avoit faite d'accorder à son lils la survivance de sa charge. 

On sut aussi que le Roi avoit composé une nouvelle cham- 
liie de commissaires de son conseil pour aller dans les pro- 
vinces travailler à réformer quantité d'abus, et particulièrement 
la conduite des juges. Le président de ces commissaires étoil 
M. de Fieubet -, conseiller, d'Etat ordinaii'e, et il avoil avec lui 
MM. Rignon ^ de Marillac '', et l'abbé Le Pelletier •% conseillers 
d'Etat ; MM. d'Ableigf \ d'Ernothon ', d'Ormesson -, de Cau- 

1. Il y en avoit eu déjà deux autres, l"uu en la personne do .AI. Le Pelle- 
tier de Souzy, qui fut fait intendant des conquêtes de:^ Pays-Bus, n'étani 
que conseiller du Cbàti-let en titre; l'autre en celle de .M. CUauvelin, qui 
fut fait intendant de Franche-Comté, n'étant que conseiller au parlemeni 
de Paris en titre; mais l'un et l'autre furent clujisis par M. de Louvois, 
leur parent, pour les intendances qui étoient de son département, et il y 
avoit cette différence qu'au moins ils étoient officiers de judicature eu titre. 
au lieu que M. de Cbàteaurenard ne l'étoit plus. 

2. Il n'y avoit pas dans le conseil du roi une ineillenre tète que la sienne, 
.i. Ci-devant avocat général du parlement de Paris, très habile et très 

honnête homme. 

4. De nobl(> famille, et qui jusque-là avoit toujours été daus les inten- 
dances de proviuci'. 

■;. Frère de M. le contrôleur général, homme forme et qui avoit beau- 
coup de droiture. 

6. Il s'appeloit Maupeou en son nom et passoit pour habile homme 
daus le consoil; M. de Ménars, intendant de la généralité de Paris, frère de 
iléfunte Mme Colbert, avoit épousé sa sonir. 

T. Il étoit Breton, de médiocre naissance, mais homme d'esprit. 

8. Fils du célèbre M. d'Ormesson, aussi maître des requêtes, qui fut choisi 



192 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

m.irliii ', dHcrbigny ^ de Marie % et Larcher ', maîtres di'> 
re(iiièles; et M. de La Brifîe ^, maître des requêtes, pour procu- 
reur général de la commission. Ces maîtres des requêtes dé- 
voient aller dans les provinces amasser les matériaux et s'in- 
former de toutes les choses auxquelles le Roi vouloit donner 
ordre, pour venir ensuite les rapporter devant MM. les con- 
seillers d'Etal, qui dévoient tenir leur première séance à Angou- 
lême. Le parlement de Paris prit de l'ombrage de cette com- 
mission, et d'abord M. de Novion, premier président, vint en 
parler au Roi, comme pour savoir s'il trouvei'oit bon que l;i 
cour prît la liberté de lui faire ses très humbles remontrances ; 
»'t deux jours après, MM. de Bailleul et de Nesmond, présidents 
au mortier, vinrent remontrer au Roi ({ue, comme cette com- 
mission n'étoit autre chose en apparence que des grands jours ^, 
il sembloit que cela appartenoit au parlement de Paris, qui en 
avoit de tout temps eu la commission ' ; mais le Roi leur donna 
(le belles paroles et ne laissa pas de continuer l'exécution de 
son dessein. 

Le même jour, on eut nouvelle que l'armée navale de France, 
commandée par M. le maréchal d'Estrées, n'avoit pas eu un ti'op 
heureux succès devant Alger, où elle étoit allée pour mettre les 

pour être rapporteur du procès criminel de .M. Fouquet, ministre d'Etat et 
surintendant des finances, mais qui ne contenta pas la cour, peut-être 
parce qu'il étoit trop homme de bien. 

1. Fils aîné de feu M. de Cauniartin, conseiller d'Etat ordinaire. C'étoit 
un homme parfaitement bien lait et fort riche; il passoit pour honnête 
homme; c'étoit là son premier emploi hors de Paris. 

■2. Fils aîné de M. d'Herbi^niy, maître des requêtes honoraire, qui avoit 
été en divers emplois. Il étoit proche parent de M. de Pomponne, ci-devant 
secrétaire d'Etat. C'étoit un jeune homme qui sortoit du grand conseil et 
avoit beaucoup d'esprit et de douceur. 

3. C'étoit un ancien maître des requêtes, qui avoit été longtemps inten- 
dant ; il ne manquoit pas d'esprit et s'attachoit beaucoup à son métier de- 
puis qu'il étoit revenu d'intendance. 11 étoit proche parent des Colbert. 

4. Jeune homme plein de feu, qui sortoit du grand conseil; il s'appeloit 
autrement de Baye; il étoit fds de M. Larcher, président à la chambre des 
comptes de Paris, et par conséquent neveu de M. de Villacerf, ci-devant 
premier maître d'hôtel de la Reine, et lors inspecteur général des bâtiments. 

5. Fils d un homme d'affaires, mais houmie de mérite, et de figure agrén 
ble. Il étoit président au grand conseil. 

G. Espèce de juridiction pour réprimer les violences des seigneurs ^ i 
châtier les malversations des juges. 

7. La dernière fois qu'il y avoit eu des grands jours en France, on bs 
avoit tenus en Auvergne, et c'avoit été M. de Novion, lors seulement pn' 
sident au mortier, qui les avoit tenus. 



AOUT 1688 193 

(.'orsaires à la raison, et que, ces infidèles ayant coupé la tète à 
tous les esclaves français qu'ils avoient, on avoit fait le même 
traitement à tous les Algériens qu'on avoit trouvés sur la flotte, 
mais (ju'on avoit été obligé de revenir sans l'icn faire. Ce bruil 
ne se trouva pas néanmoins tout à fait véritable, et il demeura 
pour constant que notre flotte avoit brûlé presque toute la ville 
d'Alger à coups de bombes, et qu'elle n"ètoit pas encore de 
retour, quoiqu'il n'y eût pas tl'apparence qu'elle pût forcer les 
Algériens à demander la paix. 

AOUT 1688. 

Au commencement du mois d'août , le marquis de Villars 
arriva à Versailles, et il fut reçu du Roi avec beaucoup de mar- 
ques de bienveillance et de la satisfaction que Sa Majesté avoit 
de sa conduite auprès de M. l'électeur de Bavière. 

On sut en même temps que M. le duc de Bracciano, après 
avoir été toute sa vie attaché aux intérêts de la France aussi 
bien que toute la maison des Ursins, dont il étoit le chef, s'étoit 
avisé, à l'âge de quatre-vingts ans, de changer de parli ', et de 
renvoyer au Roi l'ordre du Saint-Esprit, dont il l'avoit autrefois 
honoré -. La ducliesse ^ sa femmo, qui étoit encore à la cour, 
en eut un chagrin extrême, lequel étoit d'autant mieux fondé 
qu'elle tiroit toute sa considération de l'attachement que son 
mari avoit pour la France, qu'une partie de sa subsistance en 
dépendoit, de sorte qu'elle se trouvoit dans la cruelle néces- 
sité ou de demeurer en France accablée de gueuserie, ou de 
retourner en Italie auprès d'un vieil homme, auquel elle ne 
devoit plus être agréable, parce qu'elle étoit Françoise. 

("e fut en ce temps-là qu»' mourut Mme la marquise de Saint- 
C-haumont, qui avoit autrefois été gouvernante de la reine 

1. Comme il étoit accablé de dettes et persécuté par ses créanciers, ou 
disoit qu'il avoit offert de quitter le parti de la France si le Pape Youloit 
lui donner une surséaace de payer ses dettes pendant sa vie; d'autres 
disoient que son neveu le duc de Gravine, sujet du roi d'Espagne, lui avoit 
inspiré ce dessein, en lui assurant une grosse pension pour toute sa vie. 

2. A la première promotion (pie le Roi Ht, qui fut iunnédiatement après 
la mort du cardinal .Mazarin. 

3. Autrefois Mlle de NoirmouLier, une des plus aimables femmes de sou 
temps. — [Devenue plus tard célèbre sous le nom de princesse des Ursins. 
— Comte de Cosnac] 

M — IS 



194 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

d'Espagne, fille aînée de Monsieur, frère du Roi, mais qui avoit 
è\é chassée de cet emploi par les intrigues ordinaires aux petites 
cours et qui étoient fort fréquentes dans celle de ce prince ^ 
Elle étoit sœur du défunt maréchal duc de Gramont ^ du second 
lit, et du même lit que le feu comte de Toulongeon ', que le 
comte de Gramont, que Mme de Feu([uières '' et que Mme l'ah- 
bessc duRonceray '. Ce fut ce qui Tohligca à faire son testament 
en faveur du comte de Gramont, qu'elle institua son légataire 
universel ; mais, en même temps, elle donna à la comtesse, sa 
femme, une pension viagère de trois millo livres ^ ; à chacuiif 

1. L maréchal de Gramont, outré de ce que Monsieur avoit chassé sa 
sœur, lui dit d'une manière bien hardie, mais qui sembloit être permise 
à un vieux seigneur gascon comme lui à Tégard d'un jeune prince qui 
n'étoit pas son maître : « Monsieur, votre petite cour est bien orageuse! » 
— [Voy. sur le rôle de Mme de Saint-Chaumont dans la maison de Mon- 
sieur les Mémoires de Daiiiel dp Cosnac. — Comte de Cosnac] 

La charge de gouvernante fut remplie par la maréchale de Clérambaut, 
Sfpur de Chavigny ; mais elle fut aussi chassée pour faire place à la meu'é- 
chale de Grancey, sœur de Villarceaux. 

2. Colonel du régiment des gardes francoises, chevalier de l'ordre, gou- 
verneur de Béarn. 

Outre les emplois de guerre, il avoit été ambassadeur extraordinaire à la 
diète de l'Empire pour empêclier l'élection de l'Empereur, où il ne réussit 
pas, et en Espagne pour aller demander l'infante Marie-Thérèse eu mariage 
pour le roi Louis le Grand. C'étoit un galant homme et qui avtiit tous les 
airs de grand seigneur. 

Il eut pour enfants le comte de Guiclie, qui fut longtemps les délice? 
de la cour, mais qui, étant tombé par sa faute dans la disgrâce du Roi et 
ayant passé douze ou treize aus eu exil, soit en Hollande, soit eu Béarn, 
revint avec des airs si extraordinaires que tout le monde se moquoit de 
lui. Néanmoins, comme le Roi le fit servir de lieutouant général à la guerre 
de HollaudC;, et qu'il ne songeoit qu'à se signaler par quelque chose de 
particulier, ce fut lui qui proposa et qui exécuta le fameux passage du 
Rhin. 11 mourut de maladie en faisant la guerre en Allemagne. 

Le second fils du maréchal de Gramont fut le comte de Louvigny, 
brigadier d'infanterie et depuis duc de Gramont, parce que le comte de 
Guiche n'eut point d'enfants de MDi' de Sully, qui épousa depuis le duc 
du Lude, grand-maître dcTartillerie de France. 

Le maréchal eut aussi deux filles : l'aînée, qui étoit la plus belle 
femme du monde, mais qui avoit perdu un œil par accident, épousa un. 
M. le marquis de Ravetot, de Normandie ; la cadette, qui étoit très aimable,, 
épousa M. le prince de Monaco 

3. Lieutenant de roi ou sénéchal de Bigorre, il ne fut point marié et laissa 
tout son bien à Mme de Saint-Chaumont. 

4. Femme du marquis de Feuquières, qui mourut ambassadeur pour le 
Roi en Espagne : une très jolie femme. 

■>. Abbaye à Angçrs, où l'on ne reçoit que des damoiselles faisant leurs- 
prtMivi's de noblesse. 
ti. Fort sagement, car si le comte de Gramont ètoit venu à mourir, ou si 



AOUT 1688 19u 

des deux Mlles de Gramont, ses filles, soixante mille livres pour 
les marier \ à coiulition de jouir sur-le-champ de la rente de ces 
sommes. Le tout néanmoins sans qu'aucun des légataires pût 
aliéner le fonds % et à la charge que tout le bien reviendroit à la 
branche ainée, c'est-à-dire à celle de M. le duc de Gramont, en 
cas que Mlles de Gramont ne laissassent point d'enfants ou d'hé- 
ritiers directs. 

Mme de Courcclles ^, sceur du défunt maréchal duc de Vil- 
leroy, de 31. l'archevêque de Lyon et de M. l'évèque de Char- 
tres, suivit de près Mme de Saint-Chauniont, et elle mourut à 
Paris, âgée de plus de quati-e-vingts ans. 

On sut alors que le chapitre de Munster, ne voulant pas 
perdre son droit d'élection et laisser au Pape celui de conférer 
leur évêché au prince Clément de Bavière, avoit élu un de ses 
chanoines, nommé M. de Blettemberg, qui étoit dans les intérêts 
de la France et proche parent du défunt évêque de Munster, 
qui s'étoit rendu célèbre par sa constante inimitié pour les 
Hollandais, qui l'avoit obligé à porter deux fois la guerre dans 
leur pays *. On eut aussi nouvelle que le chapitre d'Hildesheim 
avoit suivi l'exemple de celui de Munster, et avoit élu évêque un 
M. de Brobeck, qui étoit grand doyen de leur Eglise. 

Ceux qui se faisoient un plaisir de voir la comédie italienne, 
du nombre desquels Monseigneur étoit particulièrement, lirent 
alors une grande perte par la mort du fameux Arlequin S un 

le Roi eût retiré les pensions qu'il leur donnoit, la pau\Te comtesse aurait 
été en danger de mourir de faim. 

1. Fort sagement encore, car elles n'avoieut pas un sol de bien. 

2. Encore plus sagement, car le comte de Gramont étoit homme à tout 
dépenser. 

:{. Elle avoit été mariée en premières noces à un M. le comte de 
Touruou, duquel elle eut .Mme de La Baulme, mère du comte de Tallart, 
lieutenant général pour le lloi eu Duuphiné. Ensuite elle épousa un .M. le 
marquis de Courcelles, gentilhomme doul le bien étoit situé proche de 
La Flèche, entre le Maine et lAnjou. 

4. La première fois, il les auroit fort embarrassés, si le Roi ne leur avoit 
pas envoyé un secours de 6000 hommes, sous les ordres du bon homme 
Pradel, lieutenant général de ses armées et lieutenaut-colonel de son ré- 
giment des gardes. La seconde fois, il joignit ses troupes à celles du Roi 
lorsqu'il marcha contre les Hollandois en Tannée 16î2, et fit plusieurs 
conquêtes de son côté sur les bords de l'Yssel et du Zuyderzée. 

u. Il étoit un des plus grands philosophes du monde, qualité bien 
opposée à celle de bouffon dont il vivuit ; aussi, dès qu'il n'avoit pas le 
masque sur le nez et qu'il n'étoit pas sur le théâtre, cétoit l'homme du 
monde le plus sérieux. 



,496 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

des plus plaisants et des plus naturels comiiiues de son temps. 

Le Roi donna aussi, en ce temps-là, le gouvernement de Bresi 
en titre au jeune Cliazeron ', exempt de ses gardes du corps, 
par dt^mission de son père, qui étoit aussi lieutenant général 
pour Sa Majesté en Roussillon, à condition néanmoins que le 
commandement dans la place resteroit au père pendant sa vie ^ . 

4 août, — Le 4 d'août, on eut nouvelle que tous les vaisseaux 
du Roi quiétoient allés à Siam l'année précédente étoient arrivés 
heureusement au port de Brest, et on l'apprit par M. de La 
Loubère, qui avoit fait le voyage en qualité d'envoyé du Roi vers 
le roi de Siam. 

On sut aussi que la fièvre avait repris M. de Louvois ^ pendant 
qu'il prenoit les eaux de Forges et ({u'il en avoit déjà eu deux 
accès de tierce. 

Il couroit alors un bruit ((ue le Roi, étant bien averti que le 
chapitre de Liège avoit donné l'exclusion à M. le cardinal de 
Fiirstenberg, avoit envoyé l'ordre à M. le cardinal de Bouillon 
de s'en aller à Liège en toute diligence pour essayer de se 
faire élire évéque 'S parce qu'il avoit encore dans ce chapitre, 
dont il étoit prévôt, un grand nombre de voix qui persistoient 
en sa faveur, et l'on ajoutoit que M. le comte d'Auvergne, son 
frère, étoit déjà à Liège pour ménager les esprits, ayant cou- 
vert sa marche sous le prétexte spécieux d'aller faire un tour à 
sa terre de Bei'g-op-Zoom % qui est dans le Brabant. 

6 août. — Le 6 d'août, on apprit qu'on avoit envoyé des relais 
à M. de Louvois pour revenir de Forges et (pi'il passeroit le 

1. Fort honnête geutilhoniuie; son père, qui étoit d'Auvergne, étoit un 
des plus anciens, des plus braves et des meilleurs offfciers que le Roi 
eût. 11 étoit d'ailleurs très bon et très honnête homme, et lieutenant géné- 
ral des armées du Roi. 

2. Et peut-être les appointements, car il y eu avoit des exemples, 
comme eu la personne du jeune marquis de Sourches, auquel le Roi donna 
la provision du gouvernement du .Maine, à condition que son père, qui 
étoit grand prévôt et qui l'avoit fait recevoir eu survivance de cette charge, 
commanderoit dans la province pendant sa vie et toucheroit les appoin- 
tements; c'étoient là proprement des survivances déguisées. 

3. Ces rechutes fréquentes étoient bien fâcheuses pour un gros corps usé 
d'affaires et de fatigues d'esprit. 

i. Cela auroit été bien heureux pour lui de tmuver son élévation au 
milieu de sa disgrâce. 

o. Les Hollandais, qui étoient maîtnîs de la place, lui abandonnoient 
le revenu de la terre, laquelle appartenoit à Mme sa femme, (jui étoit 
(le la maison de Berg. 



7-8 AOUT 1688 197 

lendemain à Marly, où le Roi étoit alors, pour aller de là se 
rendre à son cliàteau de 3Ieudon. Le même jour, la lièvre prit à 
Marly à M. de Seignelay, à 3Iile de La Roche Enart ', fdle d'hon- 
neur de Mme la Duchesse, et à M. de Livry, premier maître 
d'hôtel du Roi. Ce fut aussi ce jour-là que le Roi vit, sur une 
pelouse qui est au-dessus de son château de Marly, ses quatre 
compagnies de gardes du corps, premièrement en bataille à 
pied sous leurs armes, ayant leurs capitaines et leurs officiers à 
leur tète rèpée à la main. Ensuite, il les lit (lèMh:!r à pied devant 
lui par quatre, et tous les officiers le saluèrent de l'épôe- ; après 
cela, il les fit défiler par brigade à cheval homme par homme; 
enfin, il les vit en bataille à cheval, et ils défilèrent en sa présence 
en escadrons pour s'en retourner au camp : de toutes ces 
manières elles parurent parfaitement belles et bien montées, et 
toutes les apparences étoient qu'elles ne seroient pas moins 
bonnes dans les occasions. 

7 août. — Le 7, M. de Louvois, que la fièvre avoit quitté, vint 
en passant à Marly faire sa cour au Roi et l'assura que le lende- 
Dîain il se trouveroit à l'heure ordinaire pour être de son conseil. 

8 août. — Le lendemain, le Roi vit toutes les troupes de sa 
maison au camp en bataille sur deux lignes; leur ayant fait faire 
diverses marches et des charges, il revint à Marly, après leur 
avoir donné congé de partir le lendemain pour aller chacun dans 
ses quartiers. 

On sut alors que M. le duc de Valentinois, M. de Chama- 
randf \ M. de Longueval '*, M. de Tury ^ et M. de Riron '■ 
avoient été attaqués de maladie au camp de Maintenon, et que 
M. le prince Camille ^ étoit revenu aussi du camp de la Sarre avec 
la fièvre. 

1. Dauioiselle de Poitou, parente de Mme de .Montespân. 

2. Cela n'avoit point bonne grâce : un homme ne salue pas bien de 
l'épée quand il est à pied : l'épée est l'arme dont on doit saluer quand on 
est à cheval, et la pique celle dont on doit saluer à pied; mais le Roi le 
vouloit de cette manière, et c'étoit assez. 

3. Premier maître d'hôtel de Mme la Dauphine, et colonel d'infanterie. 
Son père, qui étoit bien gentilhomme, étoit devenu, de premier valet de 
chambre du Roi, premier maître d'hôtel de Mme la Dauphine. 

4. Brigadier de dragons. 

'6. Neveu du marquis de Beuvron, colonel du régiment de M. le duc du 
Maine. 

6. Colonel d'infanterie. 

7. Troisième hls de M. Le Grand, capitaine de cavalerie. 



498 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Peu de jours après, le Roi jugea le procès de Bèchameil ' il 
de la famille de défunt Berrier -, auxquels on demandoil plu- 
sieurs millions pour de prétendues malversations faites dans les 
affaires du Roi. Il y avoit longtemps que cette affaire se l'appor- 
toit devant Sa Majesté dans son conseil des finances, quoiqu'il 
eût déclaré qu'il ne donneroit pas sa voix dans une affaire où il 
s'agissoit de lui faire revenir de l'argenl, ce qui étoit bien glo- 
rieux pour lui. On savoit déjà les opinions des juges avant la 
décision. M. Pussort, rapporteur de l'affaire, et M. le duc de 
Beauvilliers étoient d'avis de décharger Bécliameil de la 
demande, M. le contrôleur général de le condamner à seize 
cent mille livres, M. d'Argouges de le condamner à douze cent 
mille. Il n'y avoit que M. le Chancelier qui n'avoit pas encore 
opiné, et sa voix devoit décider l'affaire, puisque le Roi ne vou- 
loit pas opiner. Enfin, la chose ayant été bien balancée, Béclia- 
meil ne fut condamné qu'à deux cent quarante mille livres, sans 
compter un article (jui n'étoit pas encore jugé, lequel pouvoit 
monter à cinquante mille livres. Poui- les héritiers de Berrier, 
ils furent condamnés de payer au Roi un million. 

Au retour de Maiiy, Mme de Maintenon fut attaquée d'un rhu- 
matisme sur le bras, accompagné de migraine et de maux de 
dents, qui lui causa des douleurs très cuisantes et qui lui dura 
assez longtemps. 

On sut alors q^ie le roi de Siam demandoit au Roi deux cents 
de ses gardes du corps, pour les tenir auprès de sa personne, 
et M. Torff ^, gentilhomme ordinaire du Roi, pour en être le 
capitaine ; mais il n'y avoit guère d'apparence qu'il acceptât cet 
emploi, ni que le Roi voulût envoyer à Siam deux cents de ses 
gardes. 



1. Homme d'affuires qui avoit acquis des liieus iaimeuses sous le mi- 
nistère de feu M. Colbert, son parent. 

Il avoit donné sa fille à M. Desmarets, son neveu. Il avoit été long- 
temps secrétaire du conseil, et enfin il étoit devenu surintendant de la 
maison de Monsieur, frère du Roi. 

2. Homme de la lie du peuple, qui, par son industrie, étoit devenu in- 
tendant du cardinal Mazarin, et s'étoit ensuite rendu nécessaire à M. Col- 
bert, auquel il donunlt tous les avis pour l'aire venir de l'argent au Roi, 
et ainsi il avoit ruiné des milliers de familles. 

3. Il avoit été, par ordre du Roi, auprès des aud)as?adeurs du roi de 
Siam, lesquels avoient apparemment dit beaucoup de bien de lui à leur 
roi; aussi étoit-ce un homme de grande valeur. 



15 AOUT 1688 199 

15 août. — Le [o d'août, jour de rAssomplion de la Vierge, 
le Roi lit SCS dévotions avec des marques de piété encore plus 
fortes (ju'à son ordinaire ; au sortir de la messe, U toucha les 
malades des écrouelles ; après le diner, il entendit vêpres à sa 
chapelle et assista à la procession qui se lit dans la cour du 
château à l'ordinaire *, et le soir il alla au salut à la paroisse. 

Ensuite il distribua tous les bénéfices, (jui étoient en grand 
nombre : il donna donc Tévêché de Sarlat à M. labbé du Rivau -, 
celui de Rayonne à M. Tabbé de Lalanne ^ ci-devant nommé 
à l'évèché de Dax, et Tévéché de l)a\ à 31. Tabbé de Priigues ^. 

Pour les abbayes, il donna celle de Saint-Georges de Rennes, 
qui étoit un célèbre monastère de tilles, à Mme de Cargret ^, 
tante de Mme de Coislin, qui étoit sous-prieure de la maison 
et qui avoit fort contribué k la réformer : ce ne fut pas un 
médiocre chagrin pour M. de Seignelay, qui demandoit avec 
instance cette abbaye pour Mme de Lonray, sœur de MM. de 
Matignon et tante de Mme de Seignelay; mais M. le duc de 
Coislin et M. Tévêque d'Orléans, son frère, firent si bien valoir 
leurs raisons qu'ils l'emportèrent. Les abbayes d'hommes furent 
données à 3L l'évoque de Rethléem *^, à 31. l'abbé d'Hervault \ 
auditeur de rote, à 31. l'aijbé de Chalmazel % à 31. l'abbé de 



1. On faisoit cotte procession soIenneUement par tout le l'oyaume, parce 
qu'à pareil ymv le défunt roi Louis XIU avoit mis ses états sous la protec- 
tion de la sainte Vierge. 

2. Gentilhomme de Touraine de bonne maison, docteur de Sorbonne, et 
homme de bonnes mœurs. 

3. Fils d'un président du parlement de Bordeaux, qui avoit de l'esprit 
et du mérite; il avoit bien servi dans les alTaires des huguenots, depuis 
qu'il avoit été nommé à l'évèché de Dax. 

4. U étoit Gascon et avoit paru avec approbation dans les assemblées 
du clergé. 

;j. Damoiselle de Bretagne. 

6. C'étoit un rordeiier, homme de bien, qu'on avoit fuit evêque; sa rési- 
dence étoit un faubourg de Nevers; mais, n'y ayant aucune occupation, il 
passait sa vie à conférer les ordres dans les diocèses où les évèques 
avoient de légitimes empêchements de les pouvoir conférer eux-mêmes. 

Il rendit alors une petite abbaye pour en avoir une qui lui donnât 
une subsistauce plus honnête. 

7. Fils du feu marquis d'Hervault, lieutenant général pour le Roi eu 
Touraine. 

8. Gentilhomme de Forez, dont le père avoit été longtemps capitaine au 
Tégiuient des gardes, et depuis guidon des gendarmes du Roi, dans le 
temps où ces charges-là étoient très considérables il y avoit même servi 
.îivec une haute réputation de valeiu- et de probité. 



200 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Nancré \ à M. ral)ijé de Bclzuncc -, à M. l'abbé Moreau ', ;i 
M. VaUhê de Chanteloup -'j à M. Tabbé Girard ■', à M. Conversel. 
supérieur de Sainl-Cyr, et à M. Roi ^ rauiiiôiiiei- de M. le comlt' 
(le Toulouse. 

On sut, en ce temps-là, que le Roi avoit envoyé à M. le maré- 
clial de Schonberg les arrérages de ses pensions , soit pour 
essayer de le rengager dans le service de la France, soit pour 
le ménager de telle sorte qu'il ne voulût pas servir contre ses 
intérêts, l'un et l'autre motif étant très prudent et très bien 
fondé. 

16 août. — Le 16 d'août, les troupes décampèrent de Main- 
tenon, à cause des maladies, et on les envoya, pour se remettre, 
dans les petites villes des environs, où les colonels eurent ordre 
de (lomeurer, à leur grand regret. Cependant on laissa au travail 
240 houmies détacbés de cbaque bataillon. 

On disoit alors que les clioses entroient en négociation à 
Rome sur le sujet de l'élection de Cologne ; mais les gens qui 
croyoient savoir de meilleures nouvelles assuroient que le Pape 
faisoit continuer les poursuites au sujet des deux sbires (jui 
avoient été maltraités, et qu'il avoit établi des congrégations 
pour examiner et juger les cbosos qui avoient été ordonnées 
dans les dernières assemblées du clergé de France ; et, comme 
cela faisoit connoître à tout le monde qu'il avoit encore l'esprit 
aigri contre la France, on ne faisoit point de doute qu'il ne s'op- 
posât directement aux prétentions de M. le cardinal de Fûr- 
stenberg pour cbagriner le Roi et pour faire plaisir à la maison 
d'Autriclie. 

On sut en ce temps que M. Le Grand, étant à Neuville ', 
maison de M. l'arclievêque de Lyon, son oncle, qu'il étoit allé 

1. Fils de M. de Nancré, lieutenant général des années du lîoi, lieute- 
nant général pour le Roi eu Artois, et gouverneur d'Arras. 

2. Geutilliomme de Gascogne, parent de MM. de Duras et de Lauzuu. 
.3. Fils du premier médecin de Mme la Dauphine. 

4. Neveu du défunt abbé de Furetière, dont ou lui donna l'abbaye. 

5. Frère de labbé Girard, qui étoit précepteur de M. le comte de Tou- 
louse et qui étoit un garçon de graud mérite. 

6. Petit prêtre gascon, qui avoit été cbapelain de .Mme de Moutespan : 
il étoit homme de bonnes mœurs. 

7. Cette maison, que M. de Villeroy, archevêque de Lyon, avoit fait 
bâtir à trois ou quatre lieues de sa ville épiscopalo, s'appeloit d'abord 
Viniy ; mais, comme il la devoit laisser à .M. le duc de Villeroy, son neveu, 
il lui donua le uoui de Neuville, qui est celui de M.M. de Villeroy. 



17 AOUT 1688 201 

voir on allant à Barèires ', il avoil été attaqué d'une fièvre (loul)le 
tierce. 

On disoit ansr^i que Belgrade étoit assiégé, et que M. le due 
de Lorraine ne s'éloit pas trouvé - en état d'y allei-; d'autres 
assuroit'nt néanmoins qu'il dmoit être parti le li2 d'août sur une 
galiote pour s'y rendre en diligence. On parloit aussi d'un traité 
i]o paix entre les Impériaux et les Turcs, mais on disoit en 
même temps que le roi de Pologne, ni les Vénitiens n'y vou- 
loient pas consentir; et, comme ils étoient liés d'intérêts avec 
l'Empereur, cela paroissoit une diflicullé bien fondée, d'autant 
|ilus que le roi de Pologne avoit raison de vouloir qu'on lui 
rendît Kaminiek et la Podolie, et que les Vénitiens faisoient 
tous les jours de nouvelles conquêtes sur les Turcs; car on 
assuroit qu'ils avoient repris Candie. 

11 coui'oit alors un bruit qu'on alloit entreprendre de nouveau 
lléchameil sur les affaires de linances, parce que Bauyn, maître 
de la chambre aux deniers, qui avoit été longtemps son associé, 
avoit enlin, à force de persécutions, déclaré tout le mystère de 
leur société, ce qui alloit donner lieu à de nouvelles taxes contre 
Bécbameil. 

On disoit aussi qu'on avoit attaqué Frémont, beau-père du 
maréchal de Lorgv, lequel n'éloil plus dans les fermes du Roi. 

Ce fut dans le même temps que le Roi donna à M. de Cail- 
lavel ^, capitaine en son régiment des gardes françoises, la charge 
de major général des troupes de la rivière d'Eure à la place de 
M. de Laubanie *, brigadier d'infanlerit', qu'il envoyoit ailleurs 
jiour son service. 

17 août. — Le 17 d'août, le Roi donna au jtmne marquis de 

\. Puiir puérir entièremeut le bras qu'il avoit eu cassé raniiée précé- 
dente à FoutaiueJjleau, car il ne s'en aidoit pas encore tout à lait libre- 
ment. 

2. On disoit qu'il seroit obligé de se faire faire la grande opération. 

3. Geutilljonnnc du pays de Basque; il avoit commencé par être page 
de la petite écurie du i\oi; ensuite Sa Majesté lui donna une enseigne 
dans son régiment des gardes, dans lequel il fut aide-major et ensuite 
capitaine. 

C'était un homme d'esprit et de cœur, qui avoit toujours la plus belle 
compagnie de toutes les troupes et qui, au lieu de s'attacher à M. de La 
Feuillade, son colonel, qui n'étoit pas en bonne intelligence avec M. de 
Louvois, s'étoit attaché au ministre qui pouvoit le mener à une plus 
grande fortune. 

4. C'étoit un Gascon qui avoit fait sa fortune par les degrés. 



202 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIÏES 

Villars ^ l'aj^rémont de la charge de commissaire général dt^ la 
cavalerie sur la démission que lui en avoit donnée le marquis de 
Montrevel, à condition de lui en payer cinquante mille écus ; et, 
en même temps, pour lui donner le moyen de la payer, il lui 
permit de vendre son régiment le plus cher qu'il pourroit, sous le 
nom du régiment de M. le duc d'Anjou. On ajoutoit que M. de 
Louvoislui avoit procuré ce bienfait, et c'étoit la seule porte pai- 
où l'on pouvoit entrer agréablement dans cette charge. 

18 août. — Le 18 d'août, on eut nouvelle que M. d'Elderen ^ 
grand doyen de Liège, en avoit été élu évèque, ayant eu vingt- 
quatre voix, et M. le cardinal de Fûrstenberg n'en ayant eu 
que vingt ^ : ce qui ne fut pas trop agréable au Roi, qui dit tout 
haut, quand M. de Croissy lui apporta la nouvelle de cette élec- 
tion, qu'un évèque de Liège sans considération n'étoit pas une 
chose trop incommode, ce qu'il répéta par deux fois. 

Il est vrai que les Liégeois avoient manqué de prudence en 
élisant un simple gentilhomme de leur pays et en préférant 
des intérêts particuliers à l'intérêt public; car, s'ils eussent élu 
M. le cardinal de Fiirstemberg, ils eussent eu certainement la 
protection de la France, qui les auroit mis à couvert de toutes 
les insultes qui pouvoient leur venir de sa part et de celle de 
ses voisins; au lieu que, par l'élection qu'ils venoient de faire, 
ils s'atliroient manifestement l'indignation de la France et se 
mettoient en proie aux insultes des HoUandois et des Allemands, 
comme il parut aussitôt après l'élection; car le prince d'Orange, 
qui étoit campé sous Maëstricht avec plus de 20 000 hommes, 
demanda au pays de Liège des fourrages pour son armée; 
d'autre côté, le Roi avoit envoyé défendre à tout le pays de 
Condroz, qui fait la moitié du pays de Liège, de vendre aucuns 
de leurs fourrages, parce qu'il en avoit besoin pour un gros 
corps de cavalerie qu'il vouloit envoyer sur la frontière. D'ailleurs 
le Roi avoit déjà trois régiments de dragons tout procbe de 
Liège; et, dans le mouvement où se trouvoient les alTaires, il 
n'étoit pas impossible que la France et les HoUandois n'en vinssent 



1. Un le payoit bientôt ries bons sorviccs qu'il avoit rendus auprès de 
M. de Bavière. 

2. Gentilhomme des environs de .Mai'striiht. 

3. 11 lui en eût fallu avoir trente-deux pour être élu, parce qu'il étoit 
postulant. 



21 AOUT 1688 203 

siir-lo-champ à une riiptiir<\ doiU le pays de Liège seroit la 
première victime. 

Le même jour, le Roi déclara qu'il vouloil faire une nouvelle 
levôe de 10 000 hommes de pied et de oOOO chevaux, et qu'il 
• lonneroit de nouvelles commissions pour celte auirmentation; 
aussi étoit-il bien raisonnable qu'il augmentât le nombre de 
ses troupes, puisqu'il ne pouvoit ignorer que le prince d'Orange 
en levoit de tous côtés, et qu'il demandoit du secours à tous 
les princes d'Allemagne. Sa Majesté ordonna aussi à M. le 
maréchal d'Humières de partir pour se rendre à Dinant * et y 
assembler un corps d'armée, ce qui pouvoit faire naître des 
occasions et engager les alïaires. 

Peu de jours après, on sut que M. le duc d'Estrées se rema- 
riait avec Mlle de Vaubrun -, à laquelle Mme sa mère donnoit 
ou assuroit deux cent mille écus; car elle avoit un frère, mais il 
éloit boiteux naturellement, et très petit, de sorte qu'il avoit 
pris le parti de l'Eglise. 

21 août. — Le 21 d'août, on déclara que toute l'infanterie qui 
éloit encore à Maintenon et aux environs et les deux bataillons 
de Piémont et de Bourbonnois qui travailloient à Versailles 
alloient marcher sur la frontière, ce qui paroissoit être une 
mariiue évidente que le Roi croyoit avoir la guerre; et, dans le 
même temps, on assuroit ([ue les Turcs avoient fait la paix avec 
l'Empereur. 

Ce fut aussi dans le même temps que le Roi fixa son départ 
pour Fontainebleau au 24 de septembre; mais, comme il y avoit 
encore un mois de temps jusijue-là, il y avoit des gens qui s'ima- 
ginoient que cela pourroil changer et que, si les choses s'échauf- 
foient, le Roi pourroil aussi s'approcher de la frontière. 

Il couroit aussi un bruit alors ({ue le Pape avoit confirmé 

1. Ville (lu pays de Liège, sur le bord de la Meuse, mais que la France 
avoit gardée, après y avoir fait une bonne citailelle. 

2. Son père fut tué lieutenant général au combat que M. de Montecu- 
culli donna à M. de Lorge, qui couiuiandoit l'aruiéi' française, comme lieu- 
tenant général de jour, quand clic fut obligée de repasser le Rhin après 
la mort de M. de Turcnne. 

Il étoit second fils du bonhomme Nogent, capitaine de la porte du 
Roi. Son frère aîné, le comte de Nogent. maître de la garde-robe du Roi 
rt lieutenant général, avoit été tué au fameux passage du libin. Mme de 
Vaubrnu étuit nièce à la mode de Bretagne de son mari, étant tille de 
M. de Serrant, qui étoit Uls de Bautru, lequel étoit frère du vieux Nogent. 



204 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

lïMeclioli (lu prince Clament de Bavière, ce qui étoil bien 
éloicrnr de la négociation qu'on prétendoit qu'il avoit admise 
favorablement pour les intérêts du cardinal de Fiirstenberu. 

Ce fut en ce temps-là que l'on parla beaucoup de la maladie 
du prince de Galles ', lils unique du roi d'Angleterre, et que 
l'on dit même qu'il êtoit à l'extrémité; mais on sut ([u'il étoit 
bors de danger, et même en bonne santé depuis qu'on lui avoit 
cliangé de nourrice. 

22 août. — Le 22 d'août, Mgi- le Daupbin partit de Versailles 
en poste pour s'en aller à Cbantilly, où il devoit séjourner neuf 
jours 2 et où M. le Prince lui avoit préparé tous les divertissements 
qu'il avoit pu imaginer; M. le Prince, M. le Duc, M. le prince 
de Conti, Mme la Princesse et Mme la princesse de Conti y 
étoient allés quebfues jours auparavant pour l'y recevoir, et 
Mme la Ducbesse avec Mme la jirincesse de Conti la douairière 
l'y dévoient suivre peu de jours après. L'a])pareil de cette fête 
étoit très magnifi(|ue, et le bruit couroit (|ii'il en coûleroit cent 
mille écus à M. le Prince ^ 

Le même jour, le manfuis de Blancliefort * remercia le Roi de 
l'agrément qu'il lui avoit donné pour acbeter du marquis de 
Villars le régiment de cavalerie de M. le duc d'Anjou, M. le 
duc de Villeroy ^ en ayant fait le prix pour lui à trente mille écus. 

23 août. — Le 2;^, on apprit (pie Mme la Margrave, veuve 
d'un fièie de M. l'électeur de Brandebourg et ci-devant la prin- 
cesse Radziwill, qui avoit des biens immenses en Pologne et 
que le lils du roi vouloit absrdument épouser, ayant conçu de 
l'inclination pour le second lils de M. l'électeur palatin, qui 
s'appeloit le prince de Neubourg ^ l'avoit épousé sans céré- 

1. La vie de cet enfant étoit d'une ;jrande importance pour le roi, son 
père. 

2. 11 n'avoit jamais été si longtemps en maison étrangère. 

3. Pour cent mille livres, cela paraissoit possible. 

4. Second fils du défunt maréchal de Créqui, gentilhomme aimable de 
sa personne, et d'ailleurs de belle espérance par toutes ses manières. Il 
étoit encore mousquetaire du Roi. 

5. Sou proche parent, car défunte Mme la maréchale de Villeroy étoit 
sœur de M. le duc de Lesdiguières, qui étoit cousin germain de M. de 
Canaples, père du maréchal de Créqui. 

6. Cela pouvoit avoir des suites, et ce jeune prince de Neubourg, ayant 
épousé eu Pologne une femme si prodigieusement riche, pouvoit l)ieQ 
s'attirer des amis et des créatures, pour se faire ensuite élire roi de 
Pologne. 



24 AOUT 1688 203 

monie, qiioi(|ii"elle lût de la religion protestante et qu'il tVil 
catholique. 

24 août. — Le 24, Mine la Dauphiiie reçut une lettre de 
M. lélecteur de Bavière, son frère, par laipielle il lui mandoit 
<pril ètoit à deux lieues de Belgrade, mais qu'il avoit deux choses 
très difticiles à faire, (fu'il s'etïorceroit toutefois d'exécuter : la 
première, de passer la rivière de la Save, qui est aussi large que 
la Seine, devant un corps de 20 000 Turcs qui étoieut campés 
sur l'autre bord ' ; la seconde, de prendre Belgrade. 

Le même jour, le Roi commanda à M. le prince de Soubise et 
à M. le duc de Chevreuse de prendre leurs mesures si justes 
»|ue les compagnies de gendarmes et de chevau-légers de sa 
garde, (}u"ils commandoient, fussent prêtes dans leurs quartiers 
au l'^' de novembre -, et, le soir du même jour, il ordonna qu'on 
fil marcher incessamment les (|uatre compagnies de ses gardes 
du corps vers la frontière. 

On eut aussi nouvelle, le même jour, ipie M. de Boufflers '' 
«Moit entré dans Bonn et dans les autres places de l'état de 
Cologne avec les troupes du Roi, mais il coui'oit un bruit sourd 
que le prince d'Orange avoit chargé son arrière-garde : ce ()ui 
n'étoit pas impossible, n'y ayant (jue 23 lieues du lieu où il étoit 
campé aux places (jue M. de Boufflers vouloil occuper : outre 
([ue l'intérêt de ce prince n'étant autre chose que d'engager les 
affaires, parce qu'il n'avoit aucune considération pendant la 
paix et ({u'il jouoit un grand rôle pendant la guerre, outre (lu'il 
vouloit mettre la France hors d'état de secourir le roi d'Angle- 
terre conti-e son parlement, en cas qu'il le pût obhger de se 
révolter contre lui, il n'y avoit pas de doute qu'il hasarderoit 
tout pour commencer la guerre, avec d'autant plus de raison de 
sa part que, s'il perdoit des troupes, c'étoient celles des Hollan- 

1. C'étoit là une bello conjoncture pour faire la paix sans intéresser 
l'honneur de M. de Bavière; aussi le bruit couroit-il qu'elle étoit faite. 

2. Au sortir du camp d'Aclières, les compaf;nies s'étoient séparées, car 
les gendarmes et chevau-léj^ers de la garde n'étoient pas comme les 
iiardes du corps, qui demeuroieut toujours dans les garuisons qu'on leur 
donnoit dans le cœur du royaume : chaque gendarme ou chevau-léger 
s'en alloit chez lui, quand les compagnies se séparoieut, et ils revenoient 
au premier ordre ; cela reudoit les compagnies bien plus belles, mais plus 
difhciles à assembh'r. Il restoit seulement cinquante maîtres par compa- 
gnie de quartier auprès du Roi. 

3. Cette nouvelle ne se trouva jias véritable dans la suite. 



206 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

dois, (jui ne lui coùloient rien; s'il pcnloiUlcs batailles, il n'en 
(levenoit pas pour cela moins qu'il n'éloiU et, s'il les gagnoil, 
il se meltoit en état de s'ôlever vers le Irùne. Si le Roi avoit 
levé le bouclier en envoyant M. de Boufflers se saisir des places 
de l'état de Cologne, ce n'étoit pas par une précipitation impru- 
dente; ilétoit bien averti que le Pape avoit composé une congré- 
gation de cardinaux dévoués à ses sentiments pour examiner 
l'aiîaire de l'élection de Cologne, et qu'en attendant il avoit 
accordé au prince Clément de Bavière la permission de jouir 
des revenus de l'archevêché : ce qui n'étoit autre chose que 
juger l'allaire par provision. 

25 août. — Le 2o d'août, le Roi lit une promotion d'officiers 
généraux, la plus grande qu'il eût faite de sa vie, quoiqu'il en 
eût fait très souvent. 

Les lieutenants généraux furent : 

M. le duc de Vendôme; 

M. de Rubentel ', lieutenant-colonel du régiment des gardes: 

M. le marquis d'Huxelles; 

M. le chevallier de Tilladet - ; 

M. de Jonvelle, lieutenant de la seconde compagnie de mous- 
quetaires du Roi ; 

M. de Saint-Rliue, lieutenant des gardes du corps; 

M. le marquis de Renty, lieutenant général pour le Roi en 
Franche-Comté ; 

M. le comte de Broglie ^ gouverneur d'Avesnes ; 

M. de Catinat, lieutenant général pour le Roi en Luxem- 
bourg; 

M. le comte de Revcl *; 



1. Il éloit d'une famille de Paris, brave homme et ancien officier, mais 
très mal avec M. de La Feuillade, son colonel. 

2. Frère du marquis de Tilladet, capitaine des Cent-Suisses de la gardr 
du Roi; il avoit été longtemps colonel du régiment colonel général de 
dragons. 

3. Originaire Piémontois, son père ayant fait sa fortune eu France avec 
beaucoup de mérite ; celui-ci avoit été d'abord guidon des gendarmes du 
Roi, ensuite capitaine lieutenant des gendarmes Bourguignons ; il avoit 
épousé la iille aînée du défunt premier président de Lamoiguon. 

4. Frère du comte de Broglie : il avoit. commencé par être guidon des 
gendarmes écossais; ensuite il avoit acheté de JM. le duc d'Auniont, lors 
M. de Villequier, le régiment de cuirassiers du Roi, à la tète duquel^ ayant 
servi avec distinction, il avoit été fait maréchal de camp. 



2o AOUT 1688 207 

M. Rozeii ' ; 

M. iFAuger; 

M. du Metz -, lioulonant général de l'artilloi-io; 

M. le marquis de La Frezelière, lieulcnanl général île l'artil- 
lerie; 

M. de Yauban, chef des ingénieurs; 

M. d'Erlacli ^ capitaine au régiment des gardes suisses; 

M. de Bulonde ^ ; 

M. le prince palatin de Birkenfeld '■'; 

Et M. de Gouinay, gouverneur de Maubeuge; 

Tous lesquels étoient déjà maréchaux de camps. 

Les maréchaux de camp furent : 

M. le marquis (ki I3urdage *^; 

M. le mar(piis de Sebeville ', capitaine lieutenant des chevau- 
légers de la Reine ; 

M. de Congis, premier capitaine du régiment des gardes; 

M. de Bartillat ' ; 

M. de Maupertuis, capitaine lieutenant de la première compa- 
gnie de mousquetaires du Roi; 



1 . Il étoit de Courlande et avoit épousé la fille du général Rozeu, si 
connu dans les guerres de M. le Prince en Allemagne, lequel, s'étant 
établi en Alsace, donna sa fille à celui-ci, à cause de son mérite et de 
la conformité de leurs noms ; celui-ci étoit un très brave homme et très 
bon officier. 

2. Frère de du Metz, ci-devant commis de feu M. Colbert et ensuite 
garde du trésor royal. C'étoit un homme de mérite dans sou métier de 
l'artillerie; il avoit eu un coup de canon au milieu du visage, qui lui avoit 
emporté un œil et plus de la moitié du nez. 

;{. Ce Suisse étoit homme d'une valeur distinguée, et homme de grande 
qualité, mais tout perdu de goutte. 

4. C'étoit un Normand qui avoit fait fortune par les degrés; il avoit 
servi en Portugal sous M. de Schouberg. 

0. Prince de la maison palatine qui avoit commencé par commander le 
régiment d'infanterif! d'Alsace et ensuite avoit servi avec beaucoup de 
valeur et d'application; ses terres étoient en Alsace; il étoit de la rehgion 
protestante. 

ti. Gentilhomme de Bretagne, ci-devant huguenot; il avoit épousé IMlle de 
la Moussaye, petite nièce de M. de Turenne; il avoit toujours servi dans 
la cavalerie avec application. 

7. Cousin germain du maréchal de Bellefonds, qui avoit été envoyé 
extraordinaire pour le Koi à Vienne. 

8. Fils du bonhomme Bartillat, garde du trésor royal. 11 avoit commencé 
par servir longtemps dans le régiment des gardes ; ensuite il avoit aclieté 
un régiment de cavalerie, où il étoit devenu brigudier et inspecteur. 



208 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

M. lo chevalier de GrignanS menin de Monseigneur; 

M. le marquis de Saint-Gelais S sous-lieutenant des niousque- 
laircs du Roi; 

M. de La Hoguctlc ■',sous-li('iit('nanl des inousqnetaii'es du Roi ; 

M. le manjuis de Vins ', soiis-liculcnanl des mousquetaires 
du Roi; 

M. le comte de Nouant", sous-lieutenaiitdes gendarmes du Roi ; 

M. de Rusanval, sous-lieutenant des gendarmes du Roi; 

M. le marquis de Nesle '^; 

M. le comte de Tallart ", lieutenant général pour le Roi en 
Dauphiné ; 

M. de Rrissac % major des gardes du corps ; 

M. le marquis d'Harcourt '\ inspecteur dinfanterie ; 

M. le marquis de Crenan, gouverneur de Casai; 

M. le comte de Tessé '", mestre de camp général des dragons; 



1. Très lionnrte {iontUliomme de toutes manières; il avoit aussi été 
lieutcuaut au régiment des gardes, et puis il avoit acheté uu régiment de 
i^avalerie. M. le marquis de Griguan, sou frère, étoit lieutenant général 
pour le Roi en Provence. 

2. Il se disoit de l'illustre maison de Lusignan; il avoit toujours servi 
dans la cavalerie, et commandoit le régiment de Mgr le Dauphin. 

;j. Gentilhomme de Poitou, fort honnête homme et fort appliqué à sou 
métier; il avoit été aide-major des gardes; il étoit neveu de feu M. l'ar- 
chevêque de Paris de Péréfi.xe et frère de M. l'archevêque de Sens. 

4. Gentilhomme de Provence, très brave homme et très sage, qui avoil 
été mestre de camp de cavalerie; il avoit épousé la belle et sage Mlle La- 
vocat, belle-so?ur de M. de Pomponne, ci-devaut secrétaire d'État. 

o. Gentilhomme de Normandie, très brave homme, et bien fait. 11 avoit 
d'abord été mestre de camp de cavalerie. 

(>. Fils aîné de M. le marquis de Mailly, fort honnête gentilhomme. 

7. Gentilhomme de Dauphiué. iils du feu comte de La Baulme; c'étoit 
un homme qui avoit bien de l'esprit; il avoit été mestre de camp du ré- 
giment de cravates du Roi; ensuite il l'avoit vendu, et puis on lui en avoit 
donné un autre, et, (pioiqu'il y eût eu de l'intervalle entre cette vente «t 
cette nouvelle promotion, cela ne l'avoit pas empêché d'être brigadier. 

8 II semhloit qu"il n'avoit plus songé aux dignités delà guerre depuis 
qu'il étoit major des gardes du corps, car il auroit pu être jilus tût man- 
chai de camp, étant un des plus anciens officiers de cavalerie du royaume. 

C'étoit uu gentilhomme de Normandie. 

n. Fils aîné du marquis de Beuvrun, qui avoit la survivance de sa lieute- 
uance générale de Normandie. 

10. Gentilhomme du .Maine, d'un génie facile et agréable, et d'ailieur^^ 
brave homme et bien fait; étant colonel de dragons, il avoit trouvé moyen 
de faire ériger pour lui la charge de mestre de camp général, ayant mis 
dans ses intérêts M. de Louvois, (jui l'employa depuis dans les affaires des 
hu^'uenots. 



2o AOUT 1688 209 

M. de \Valteville •; 

M. (le Ximùnès "-; 

M. de Busca ^, lieutenant des gardes du corps; 

M. de Neuclielles \ lieutenant des gardes du corps: 

M. de La Fitte % lieutenant des gardes du corps; 

M. d'Asfeld « ; 

M. le marquis de Grillon '; 

M. le marquis de La Valette '; 

M. le mar(|uis de Montrevel '■*; 

M. de Salis '°, capitaine au régiment des gardes suisses; 

iM. dePniTer"; 



1. Trè;! aiicion otTirier de cavalerie, qui avoit commandé le régiment de 
Monsieur, frère du Roi. 

2. Espagnol ou tout au moins Catalan de nation, qui étoit monté par 
les degrés jusqu'à être colonel du régiment royal de Roussillon d'infan- 
terie, et ensuite brigadier. 

3. Premièrement gentilhomme domestique de feu M. le maréchal d'Au- 
mont; ensuite exempt des gardes du corps, d'où il sortit pour avoir 
donné un coup d'épée à un lieutenant pour une querelle qu'il eut au jeu 
dans le logis de Mme de La Vallière, où le Roi étoit. 

Après cela, il s'enfuit en Hollande, se trouva à plusieurs batailles na- 
vales; les Hollandois demandèrent sa grâce au Roi, qui le fit ensuite en- 
seigne et lieutenant: c'étoit un homme d'esprit et de cœur, qu'on nommoit 
entre les gens qui prétendaient à être sous-gouverneur de Monseigneur, 
dun de Bourgogne. 

4. (ientilhomme de Brie ou de Champagne, très ancien officier, qui fut 
tiré de la cavalerie, où il étoit capitaine, pour être enseigne des gardes du 
corps, où il devint ensuite lieutenant. 

'il. Gascon et homme de fortune, mais de grande valeur et de longs 
services; on l'avoit aussi tiré de la cavalerie pour le mettre dans les 
gardes du corps. 

0. Homme de foi de M. de Louvois, qui avoit été plus employé dans 
les négociations que dans la guerre; il n'avoit pourtant pas bien réussi 
dans celles de Cologne et de Liège, qu'on lui avoit confiées. 

7. Gentilhomme de Provence, très honnête homme, qui avoit toujours 
servi dans la cavalerie. 

8. Un des plus braves et des plus anciens officiers de cavalerie qui fus- 
sent en France; il avoit eu la cuisse cassée d'un coup de canon au siège 
de Luxembourg. II étoit fils du général de La Valette, qui avoit autrefois 
commandé les armées des Vénitiens et étoit bâtard de la maison 
d'Epernon. 

9. Qui venoit de vendre sa charge de commissaire général de la ca- 
valerie. 

10. Vieil officier tout blanc, et qui avoit bien servi ; il avoit souffert avec 
bien de l'impatience que le Roi eût fait .M. Stoppa colonel du régiment 
des gardes suisses, parce qu'il étoit moins ancien que lui; il avoit aussi 
uu régiment de sa nation sous son nom. 

11. Grand homme, bien fait et très brave honinic, qui avoit autrefois été 

II. — 14 



210 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

M. de Vivans ' ; 
M. le chevalier Duc 2; 
M. (le Larrey ^ ; ' 

M. le marquis de Rivaroles *; 
M. d'Âubarède ^, gouverneur de l'île de Ré; 
M. du Refuge*', gouverneur de Charlemont; 
M. le chevalier de Montchevreuil " ; 
M. d'Arnolphini ^; 

M. de Maumont^ capitaine au régiment des gardes et inspec- 
teur d'infanterie ; 



capitaine au régiment des gardes suisses ; mais, ayant été réformé, il leva 
depuis un régiment suisse sous son nom. 

1. C"étoit un garçon qui passoit pour être liomme distingué dans le 
service. Il avoit été hngueuot et avoit toujours servi dans la cavalerie. 

2. Piémontois. très ancien officier de cavalerie. 

3. Fils de défunt Lenet qui étoit à M. le Prince, liomme de médiocre 
naissance. Celui-ci avoit été longtemps au siège de Candie, où il avoit 
servi avec application et avec mérite. Ensuite il fut fait colonel du régi- 
ment de feu M. le prince de Conti, avec lequel s'étant brouillé, il acheta 
un méchant régiment qu'il raccommodo, et par son mérite il fut fait bri- 
gadier. — [Voyez dans notre ouvrage Sourenii-s du règne de Louis XIV, les 
détails circonstanciés que nous avons donnés sur la mission à Bordeaux, 
pendant la Fronde, de lierre Lenet, son père, avec accompagnement de 
nombreuses lettres inédites adressées par celui-ci au prince de Condé. — 
Comte de Cosnac] 

4. Gentilhomme piémontois, qui avoit épousé en France une Mlle de La 
Roue, lyonnoise. 

C'étoit un des plus braves hommes de son temps; il avoit toujours servi 
dans la cavalerie, où il avoit perdu une jambe d'un coup de canon, et 
cependant il jouoit encore souvent à la paume, quoiqu'il eût encoi'e de- 
puis reçu un coup de mousquet au travers du corps. 

3. Gentilhomme de Gascogne, qui avoit toujours servi dans le régiment 
royal de vaisseaux d'infanterie, où il avoit été trépané trois fois pour des 
coups de mousquet. Il préteudoit être de la maison du duc de Gramonl. 

6. Il n'y en avoit guère de plus capable de servir que celui-là. 11 avuit 
été colonel du régiment de Bourbonnois, et en cette qualité avoit bien 
aidé à M. de Calvo à soutenir le siège de Maëstricht, où il avoit été fort 
blessé. 

Il avoit fait sou apprentissage au siège de Candie; c'étoit, outre cela, \n\ 
des plus savants gentilhommes du royaume. 

7. Frère de M. le marquis de Montchevreuil, capitaine de Saint-Ger- 
main-en-Laye ; il étoit devenu par les degrés colonel du régiment du 
Roi. 

8. Il étoit fils d'un écuyer italicu qui avoit montré au lîoi à monlrr 
à cheval, et s'étoit poussé par son application et sou assiduité au servie^ 
quoiqu'd n'eût pas de bien. 

9. Il étoit d'Auvergne, fort brave homme, et s'étoit poussé de lui- 
même. 



25 AOUT 4688 i>ll 

Losqucls (^toient tous brigadiers de cavalerie, d'infanterie ou 
(le dragons •. 

Les brigadii'rs l'inïMit : 

M. le comte de Soissons 2; 

M. le chevalier de Siguérand ^, capitaine au régiment des 
Liardes ; 

M. irArtagnan \ major du même régiment; 

M. le marquis de Médavy • ; 

M. le chevalier Colbcrl '^ : 

M. le marquis deFeu((uières ', gouverneur de Verdun; 

M. de Famechon ** ; 

31. le marquis de Gandehis ", inspecteur d'infanterie; 

M. le maniuis de Vaubecourt '", inspecteur dinfanlerie; 

M. le marquis de Genlis "; 



1. On avoit mis sur la liste des maréchaux de camp AI. le duc de La 
Ferté, qui étoit aussi brigadier; mais on sut depuis que le Roi n'avoit pas 
songé à lui. 

2. Il eût été bien raisonnable qu'on l'eût fait brigadier un peu plus tût, 
vu son* auguste naissance et sa valeur extraordinaire. 

3. Geutilhomuie de Provence qui servoit depuis longtemps. 

4. II étoit homme de mérite et de bon esprit; mais, comme il nétoit pas 
des plus anciens capitaines, sa promotion faisoit bien mal au co'ur à ses 
anciens, particulièrement à MM. de Creil et d'Avéjan, qui étoient à la tête 
du régiment. 11 étoit du nombre de ceux qu'on proposoit pour sous-gou- 
verneur de .Monseigneur, duc de Hourgogne. 

5. Fils de M. le comte de (îraucey et gendre de M. Colbert de .Maulé- 
vrier; il y avoit longtemps qu'il étoit colonel d'infanterie. 

6. Frère de .M. de Seignelay, grand-croix de .Malte, où il avoit été gé- 
néral des galères, colonel du régiment de Champagne depuis assez long- 
temps. 

7. Peut-être un des meilleurs brigadiers que le Roi eût pu faire; il mé- 
ritoit mieux assurément par sa valeur et par ses services. 

8. Gentilhomme d'Artois, qui commandoit depuis longtemps un régiment 
d'infanterie étranger. 

9. Troisièuie fils de M. le duc de Gesvres, garçon de mérite et d'applica- 
tion; il étoit colonel du régiment royal des vaisseaux et avoit commencé 
par servir dans le régiment du Roi. 

10. Gouverneur de Chàlons, et lieutenant général dans le pays de Verdun 
et autres évêchés; il étoit colonel d'infanterie. 

11.11 étoit le quatrième frère qui étoit colonel du régiment d'infanterie 
•de la couronne. L'ainé, nommé La Tour, mourut de maladie à Paris; sa 
veuve, fille du maréchal de Fabert, se remaria à .M. de Beuvron. 

Le second, nommé Betancourt, fut blessé à la bataille de Trêves et en 
mourut. 

Le troisième, nommé Proyart, fut tué au siège île Saint-Omer. Celui-ci 
étoit le mieux fait de tous, et fort brave garçon. 



212 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

M. le marquis de Malauze i; 

M. lie Gredcr ~ le père; 

M. le mar(|uis d'Escaiix ^ ; 

M. de Saint-Laurent * ; 

M. de Sandi'icoui'l ^ ; 

M. du Perrey '^ ; 

M. le chevalier de La Fare ''; 

M. de Reinach " ; 

M. de Précliac ^; 

M. de Montomer '°; 

M. de Lombraille " ; 

Tous colonels ou lieutenants-colonels. 

Les brigadiers de cavalerie furent : 

M. le mar(|nis de Locmaria ^-; 

M. de Ligneris '', lieutenant des gardes du corps; 

M. de florin '*, lieutenant des gardes du corps; 



1. Gentilhomme de Gascogne, neveu de M. de Duras; ancien colonel 
d'infanterie. 

2. Colonel d'un régiment suisse. 

3. Gentilhomme de Champagne, de la maison de Maugis; il étoit hravc 
homme et très ancien officier, mais il avoit toujours été malheureux. Il 
étoit colonel du régiment d'Artois. 

4. Il étoit Piémoutois, vieil officier, et commandoit un régiment étranger. 

5. Gentilhomme de Picardie de même maison que .M. le duc de Saint- 
Simon; il étoit ancien officier et dejjuis longtemps lieutenant-colonel du 
régiment de Picardie. 

6. Depuis longtemps lieutenant- colonel du régiment d'infanterie de 
Lyounois. 

7. Gentilhomme de Languedoc, depuis longtemps lieutenant-colonel du 
régiment de La Fère. 

8. Allemand, lieutenant-colonel du régiment royal d'Alsace. 

9. Gascon et brave officier, lieutenant-colonel du régiment de Cham- 
pagne. 

10. Gentilhomme de bonne maison, lieutenant-colonel du régiment de la 
marine. 

11. Ci-devant capitaine au régiment de la couronne, depuis lieutenant- 
colonel du régiment de Provence. 

12. Gentilhomme de Bretagne, qui avoit toujours servi avec assiduité et 
même avec dépense. 

13. Gentillioaune de Normandie de menu; maison que le marquis de 
Saint-Luc; il n'étoit pas d'abord sur la lisli'; mais M. de Noailles en parla 
au Roi, parce qu'il étoit le premier lieutenant di' la compagnie, et obtint 
ipi'il fût mis au nombre des heureux. 

14. Fils du bonhomme Morin, ci-devant intendant des finances; il étoit 
très ancien officier, et, ayant commencé par être capitaine de cavalerie, il 
étoit ensuite entré dans les gardes du corps. 



T6 AOUT 1688 213 

M. de Vuiuleiiil ', lieutenant des gardes du corps; 

M. le chevalier de Gasslon -, lieutenant des gardes du corps; 

M. de Vignaux •^ lieutenant dos gardes du corps; 

M. le comte de LaMolhc S lieutenant des clievau-légers de la 
uarde du Roi; 

M. le man[uis de Villars ■', commissaire général de la cavalerie; 

M. le chevalier de Bezons "^ ; 

M. de Servon ' ; 

M, le marquis de Florensac ^ mcnin de Monseigneur; 

M. le marquis de Saint-Valery "; 

M. le marquis de Varennes '" ; 

M. le manjuis de Saint-Germain Beaupré •', gouverneur de la 
Marche; 

1. rientilliomme do Picardie d'un mérite rare; d'abord il u'étoit pas sur 
la liste, mais il parla an Roi, qui l'y fit mettre. 

2. Un des braves garçons du royaume; il avoit été mestre de camp de 
cavalerie par une bévue au préjudice du comte de Gassion, sou frère aîné; 
il entra dans les gardes du Roi avant lui et fut aussi fait brigadier devant 
lui, ce qui ne chagrina pas médiocrement le comte. 

3. Gentilhomme de Normandie, très brave et tressage; il étoit de ceux 
qu'on envisageoit pour être sous-gouverneur de Monseigneur, duc de 
Bourgogne. 

I. Gentilhomme de Picardie, neveu de feu M. le maréchal de La ^lothe- 
lloudaucourt, et frère de Mme la marquise de la Vicuville. Il avoit été 
mestre de camp de cavalerie, et venoit d'épouser la veuve de feu M. de 
Vaillac, chevalier de l'Ordre. 

o. Il n'étoit pas d'abord sur la liste ; et effectivement il n'avoit pas 
besoin d'être brigadier pour commander la cavalerie, ayant ce droit par sa 
charge de commissaire général ; mais comme, par cette charge, il ne pou- 
voit commander dans les détachements, ni à l'iufanterie, ni aux dragons, 
il supplia le Roi de lui donner la dignité de brigadier, ce qu'il lui accorda. 
— [Il était fils du beau marquis de Villars surnommé OrondaU' qui succéda 
à Daniel de Cosuac dans la charge de premier gentilhomme de la chambre 
du prince de Conti. Voyez les Mémoires de Daniel de Cosnac. — Comte 
de Cosnac] 

6. Fils de feu M. de Bezons, conseiller d'État ordinaire; il étoit mestre de 
camp de cavalerie. 

7. Gentilhomme de Brie, très ancien officier; il étoit aussi mestre de camp. 

8. Frère de M. le duc d'Uzès, qui, par ses services et sa valeur, auroit du 
être lieutenant général. 

0. Fils aîné du marquis de Gamaches, chevalier de l'ordre. 

10. Gentilhomme de Bourgogne, petit de sa personne, mais aimable, 
brave et spirituel. Il étoit parent proche du marquis d'iluxelles, et du 
premier écuyer de Beringhen, qui étoient cousins germains. 

II. Il y avoit longtemps qu'il languissoit dans la qualité de mestre de 
camp, après avoir été enseigne des gardes du corps, et il méritoit une 
meilleure fortune. 



214 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

M. (le Léry ' ; 

M. le comte de Marsiii % capitaine lieutenant des gendarmes 
llamands ; 

M. le marquis de Lannion ^ capitaine lieutenant des gendar- 
mes de la Reine ; 

M. d'Imécourl ^ 

M. de Baclievilliers ^; 

Tous mestrcs de camp ou ayant des dignités semblables ^ à la 
réserve de M. de Bachevillici-s, ijui n'éloit que lieutenant-colonel 
du régiment de Tilladet. 

Les brigadiers de dragons furent : , , •. 

M. le marquis de Barbezières ' ; 

M. de Pinsonel ^; 

1. Frère de Girardiu, lors auibassaJeui' pour le Roi à Constantinople. 

2. II s'appeloit Marsiu et étoil {ils du célèbre Marsin, gontilhomme 
liégeois, lieutenant général des armées de M. le Prince, lorsqu'il servoit 
les Espagnols, qui retinrent ^larsiu à leur service et le firent meslrc de camp 
général, qui est la première dignité après le gouverneur des Pays Bas. 
Il mourut à Aix-la-Chapelle, non sans soupçon d'avoir été empoisonné. 
Le fils étoit le plus petit homme de la cour, mais bien fait et d'un esprit 
également solide et agréable. — [Voy. sur le père de nombreux détails iné- 
dits dans notre ouvrage Sonvetiirs du règne de Louis XIV. — Comte de Cosnac.J 

3. Gentilhomme de Bretagne, qui servoit depuis longtemps dans la cava- 
lerie et dans la gendarmerie; il avoit épousé Mlle de la Marck, ci-devant 
fille d'honneur de la reine. 

4. Gentilhomme de Picardie, ancien officier; il étoit mestre de camp. 
— [Delà maison de Yassignac originaire du Limousin; son aïeul avait été 
gouverneur du maréchal de Turenne. — Comte de Cosnac] 

5. Gentilhomme de Picardie, neveu de RI. de RIontchevreuil, ce qui ne 
nuisit pas à le faire brigadier, quoique d'ailleurs il fût homme de mérite. 

6. Il y avoit quantité de colonels, mestrcs de camp et lieutonants-colo- 
uels, qui se plaiguoinnt qu'on leur avoit fait injustice en leur préférant 
ceux qui étoieut moins anciens qu'eux pour les faire brigadiers : entre 
autres M. de Guiscard et M. le marquis de Nangis, très anciens colonels 
d'infanterie : ce qui étoit d'autaul plus extraordinaire ([u'ils étoient braves 
gens, et que M. de Nangis étoit gendre de Rime la maréchale de Roche- 
fort, intime amie de M. de Louvois, et M. de Guiscard beau-frère de Lan- 
glée, créature du même M. de Louvois, qui pouvoit tout en cela; mais 
leur conduite pouvoit d'ailleurs avoir déplu au Roi. RI. le duc de Roque- 
laure, ancien mestre de camp, se trouvoit aussi des malheureux, et RI. le 
marquis de Torcy, sous-lieutenant des chevau-légcrs de la garde du Roi, 
qu'on avoit mis sur la liste et qui ne se trouva pas être de la promotion, 
et plusieurs autres. 

7. Gentilhomme de Poitou, qui avoit d'abord été exempt des gardes du 
corps, et ensuite colonel de dragons. 

H. Il étoit d'Angoumois et avoit d'abord été capitaine d'infanterie dans 
le régiment de Jonzac, depuis Saiute-Rlaure ; ensuite il fut capitaine de 
dragons, et puis colonel; c'étoit un fort brave homme. 



26 AOUT 1G88 21 o 

Lesquels éloient les deux plus anciens colonels de dragons. 

On sut, le môme jour, que les HoUandois armoient encore seize 
vaisseaux, outre les vingt qu'ils avoient déjà armés, et qu'ils 
eniltarquoit'iit dessus une grande quantité de selles, de brides, 
de mors, de piques, de mousipiets et d'épées : ce qui faisoit assez 
ronnoitre qu'il y avoit en Angleterre un parti formé contre le 
roi, el que tous ces équipages n'étoient que pour armer la cava- 
lerie et Finfanlerie, dès que ce parti se seroit déclaré; mais, en 
même temps, on assuroit que le Roi armoit aussi des vaisseaux 
de son côté pour s'opposer aux pernicieux desseins du prince 
d'Orange, et pour secoui'ir le roi d'Angleterre, son parent el 
son ami. 

On sut aussi que le chevalier de Sourdis éloit nommé pour 
aller commander les troupes de Cologne, que MM. de Bartillal 
et d'Asfeld serviroient sous lui de maréchaux de camps; et que 
MM. de Vignaux et de Varennes seroient brigadiers de sa cava- 
lerie. 

Le même jour, on apprit encore que M. de Mennevillette \ capi- 
taine au régiment des gardes, homme d'une grande jeunesse et 
d'une fraîcheur à envier, étoit mort en Flandre en quatre jours 
(II- la petite vérole. 

26 août. — Le lendemain, on sut que M. le duc d'Anjou 
avoit la même maladie, mais on assuroit qu'elle n'éloit pas dan- 
gereuse; tout ce qu'il y avoit à craindre étoit qu'elle ne se com- 
municàl à Monseigneur, duc de Bourgogne, et à M. le duc de 
Berry. 

Ce jour-là, le Roi accorda à 3L le comte de Murcé -, neveu 
de Mme de Maintenon et cornette des chevau-légers de sa 
garde, une commission de mestre de camp, ce qui obligea tous 
les autres officiers de la grande gendarmerie à se remuer pour 
en avoir de semidables ; et comme, le lendemain, le Roi en ac- 
corda aussi une à M. le manjuis de Mirepoix, enseigne de sa pre- 
mière compagnie de mousquetaires, on crut que Sa Majesté en 

\. Frère du maître des rcquêti's et de Mme la comtesse de Tonnerre, 
i}ui béritoit encore par cette mort de cinquante mille écus, sans la part 
qui devoit lui en revenir après la mort de sa mère. De sorte que, selon les 
apparences, elle devoit avoir un jour plus de douze cent nulle livres de 
bien. 

2. Fils aîné de M. de Villette, chef d'escadre des vaisseaux du roi et 
frère de Mme la comtesse de Cavlus 



216 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

donncroit à Ions; on sut néanmoins dans la suite que ce ne seroit 
pas du jour de leur réception dans leurs charges, mais seulement 
du jour qu'elles leur scroient délivrées : ce qui faisoit bien de 
la peine à plusieurs qui avoient beaucoup de service et qui se 
voyoient réduits ù n'être mestres de camp que du même jour que 
plusieurs novices qui n'avoient jamais vu le bout de leurs épées 
que quand ils avoient paru dans des revues. 

On sut alors (|ue M. le marquis de Dangeau étoit revenu des 
eaux de Spa, où il étoit allé pour une coliciue néphrétique, dont 
il étoit foit incommmodé, mais qu'au lieu dy avoir trouvé du 
soulagement il y avoit trouvé un redoublement de douleurs qui 
l'avoit obligé de se faire sonder ù Liège, où l'on n'avoit point 
senti qu'il eût la pierre; mais, comme ses douleurs augmen- 
toient cliaijue jour, il étoit revenu à Paris dans le dessein de se 
faire sonder encore une fois et même de se faire tailler'. 

Le même jour, Monseigneur, duc de Bourgogne, eut un accès 
de lièvre qu'on connut dans la suite être une fièvre tierce; ce qui 
lit connoître qu'elle reprenoit aussi bien à ceux qui avoient été 
guéris sans quinquina qu'à ceux qui l'avoient été par ce remède, 
auquel on reprochoit qu'il ne faisoit que suspendre la lièvre. 

28 août. — Le 28, on apprit à Versailles le cruel accident 
(jui avoit pensé arriver à M. le prince de Conti à Chantilly : pour 
donner un spectacle et un divcilissement tout nouveau à Mon- 
seigneur et aux dames, M. le Prince avoit fait enfermer, dans une 
enceinte de bois qui étoit autoui- d'un étang, une grande quan- 
tité de cerfs, biches, sangliers, loups, renards et autres bêtes 
semblables, et les avoit forcées de se jeter dans l'étang, afin que 
Monseigneur et les dames, avec les princes et les principaux 
seigneurs, qui étoient tous dans des barques dorées, eussent le 
plaisir de les tuer à coups de dard et d'épée. M. le prince de 
Conti ayant voulu tuer un jeune cerf, il tomba dans l'eau et alla 
au fond; peu de temps après, il revint, et celui ipii voulut lui 
donner la main le mampia, de sorte qu"il i-etomba au fond de 
l'eau pour la seconde fois -; mais, étant encore revenu sur l'eau, 

1. [Le marquis de Daugeau dit dan^ sou Jounutl, qu'il se lil tailliT li' 
8 septembre. — Comte de Cosuac] 

2. Quel effroyable spectacle pour Muie la princesse de Conti, qui aimoit 
si tendrement le prince, sou époux, de le voir ainsi périr un mois après 
l'avoir épousé, et de voir cette comédie se changer pour elle en une si 
étrange tragédie! 



28 AOUT 1688 217 

il y eut des gens plus heureux que les picmiers, qui le secouru- 
rent et le tirèrent dans le bateau, non pas sans qu'il eût com- 
mcnct'' un peu à hoirc plus que de raison. 

Il couroil alors un bruit à Paris que le Roi, au lieu d'aller à 
Fontainebleau, alloit droit à Nancy ou à Metz; Sa Majesté s'en 
expliqua une après-dînée en se bottant pour aller à la cliasse, et 
traita cette proposition de ridicule ; mais, comme il avoit souvent 
voilé ses grandes entreprises sous de semblables apparences, les 
courtisans éloient toujours en iiii|uiétude. 

On sut alors que M. le cardinal dEslrées étoit entré d'autorité 
dans la congrégation des cardinaux que le Pape avoit nommés 
pour examiner l'alTaire de Cologne ; qu'après leur avoir fait 
excuse de ce (|u'il entroit dans une congrégation de laquelle il 
nétoit pas, il leur avoit représenté que l'atïaire étoit trop impor- 
tante pour la leur laisser décider sans les instruire à fond de la 
vérité, et qu'ensuite il leur avoit fait un discours également 
fort et éloquent, clans lequel il leur avoit fait connaître combien 
les droits (lue M. le cardinal de Fiirstenberg avoit sur l'électorat 
de Cologne étoient légitimes; mais, soit que ce discours n'eût 
fait aucune impression sur l'esprit des cardinaux ou que le Pape 
•Mit décidé de sa tète, on murmuroit qu'il avoit confirmé l'élec- 
tion du prince Clément de Bavière. 

En ce temps-là, le Roi créa pour un million de rentes nouvelles 
sur rHôtel-de-Ville de Paris sur le pied du denier vingt, e( parla 
il trouvoit en peu de jours dix millions d'argent comptant, car 
tous ceux qui en avoient se battoient pour y être reçus des pre- 
miers, tant la ruine du crédit des particuliers avoit bien établi 
Je crédit du Roi. 

Ce fut dans le même temps que M. le maréchal duc de Duras 
prit congé de Sa Majesté, après avoir eu d'elle une assez lon- 
gue audience. Il disoit à tout le monde qu'il s'en alloit à son 
gouvernement de Franche-Comté ; mais personne ne le croyoit, 
et Ton disoit publii|ucnient (juil iroit commander l'armée du 
<'(jté d'Allemagne. 

M. le maréchal de Lorge, son frère, tomba malade alors d'une 
assez grosse fièvre, et M. l'évèque d'Orléans, premier aumônier 
de Roi, eut une fluxion sur l'œil, qui dégénéra en ulcère et (|ui 
pensa lui faire perdre l'œil. M. le marquis de Charost * eut aussi 

1. Fils uuique de M. le duc de Cliarost; très sage gentilhomme qui 



218 >]ÉMOmES DU MARQUIS DE SOURCHES 

une lièvre assez violente qui étoit un fruit de son séjoui* sur lu 
rivière (VEure. 

Ce fut dans le même temps que le Roi manda à M. d'Avaux, 
son ambassadeur en Hollande, de déclarer aux î^lats-Généi'aux 
que si le prince d'Orange s'embariiuoit pour aller en Angleterre, 
il entreroit sur-le-champ à main armée sur leurs terres, et, afin 
d'être en état de le faire avec plus de sûreté, on disoit (|u'il faisoit 
unesecondelevéedelO 000 hommes de pied et de 6000 chevaux. 

Dans le même temps, la petite Mademoiselle, lille de Monsieur, 
frère du Roi, fut atta(iuée d'une fièvre continue ; mais celan'empêcha 
pasMonsieurd'allerpasscrdeuxjours à AnetavecM.de Vendôme!. 

30 août. — Le 30 d'août. Monseigneur revint de Chantilly, 
où il avoit été neuf jours, et on sut que M, de Vardes, qui étoit 
malade depuis longtemps, étoit à la dernière extrémité. 

31 août. — Le lendemain, M. le duc de Chevreuse, capitaine 
lieutenant de la compagnie de chevau-légers de la garde du 
Roi, acheta de M. le marquis de Reuzeville - une des charges de 
cornette de la môme compagnie pour M. le comte de Montfort, 
son tils aîné, qui étoit depuis peu de temps dans les mousque- 
taires du Roi : ce qui étoit proprement le premier degré pour 
parvenir à occuper un jour la place de monsieui' son père. 

Le dernier jour du mois d'août, le Roi donna la compagnie 
qui vaquoit dans son régiment des gardes par la mort de M. de 
Mennevillette à M. de Soupir % qui étoit le plus ancien lieute- 
nant du régiment: mais ce ne fut qu'à condition de donner 
vingt-cin(| mille livres à M. le chevalier de Mennevillette, oncle 
du défunt, leqitel étoit aussi lieutenant dans le même régiment. 
La lieutenance fut donnée à M. de Sainte-Alvère % le plus ancien 

avoit la survivance de la lieutenance fjénérale pour le Roi eu Picardie, et 
un régiment d'infanterie. 

1. Grand extraordinaire, car Monsieur n'étoit pas homme à faire de- 
voyages en cliaise roulante, comme il lit celui-là. 

2. Gentilhomme de Normandie assez riche, mais qui ne scrvoit pas de- 
puis longtemps. 

3. Genlillionmie de Picardie, brave honmie et officier fort assidu; il au- 
roit mérité d'avoir une compagnie sans qu'il lui eu coûtât rieu, mais le 
Roi voulut faire du bien à deux personnes à la fois. 

11 étoit parent de Mme la chaucelière Boucherat. 

4. Geutilhomme de Gascogne, parent de M. de La Feuillade et de !M. le 
duc d'Uzès; il avoit perdu un œil d'un coup de mousquet. 

[Il était de la maison di' Lostanges-Sle-Alvère, en Péri^'ord. — Comte de 
Cosuac] 



SEPTEMBRE 1688 219 

soiis-lioutenant , et la sous-lieulenancc à 31. le chevalier du 
Vaiiroiiv ', le plus ancien enseigne. Pour l'enseigne, le Roi ne la 

ilonna [)as alors. 

SEPTEMBRE 1088. 

Au commencement du mois de septembre, le Roi lit arrêter 
un valet de chambre du cardinal nonce qui avoit été prévenu de 
(jnelque crime et quil lit mettre à la Rastille; et, peu de jours 
après, il fit aussi arrêter son maître d'hôtel : ensuite de quoiillui 
lil dire (|iril feroit pendre ces deux domestiques si le Pape faisoit 
cliàlier aucun des domestiques de M. de Lavardin, à cause du mau- 
vais traitement que les deux sbires avoient reçu dans son quartier. 

Sa :\Iajesté fit aussi arrêter en même temps le sieur Perret, se- 
crétaire de M. le cardinal de Rouillon, lequel se trouva saisi de 
quelques lettres en chiffre, et, sur ce qu'il refusa d'en donner 
Texplication, il fut conduit de Versailles à la Rastille. On disoit 
qu'encore que M. le cardinal de Rouillon eût promis au Roi 
d'obliger de bonne foi les capitulans de Liège qui étoient atta- 
chés à lui de donner toutes leurs voix à M. le cardinal de Fur- 
si. 'uberg, néanmoins il y en avoit eu cinq qui avoient toujours 
opiniâtrement donné leurs voix k M. le cardinal de Rouillon -, et 
Ton soupçonnoit que, n'ayant jamais pertlu l'espérance d'être 
évêque de Liège, il leur avoit mandé sous main de tenir ferme 
pour ses intérêts. L'empi-isonnement de Perret fit en même temps 
courir beaucoup de bruits désavantageux à la maison de Bouillon, 
t'I l'on ne parloit pas moins que d'ôter à M. le duc de Rouillon ^ 
la charge de grand chambellan de Fi-ance, et à M. le cardinal 
celle de grand aumônier; mais le Roi n'alloit pas si vite, et les 
gens bien informés croyoient (pTil avoit seulement envoyé ordre 

l.C'étoit un i^arçon de Paris, fils d'un conseiller du Parlement. Il avoit 
un frère sous-aide-major, ou, comme on le disoit alors, frarçon-major du 
régiment des gardes. — [Nouvel exemple de l'emploi du moi f/arron-majo): 
V. à la page 167, note .'J, la déiinition de ce mot. — E. Pontal.] 

2. Si les cinq voix se fussent jointes à celles qu'avoit déjà M. le car- 
dinal de Fiirstenberg, il auroit été élu évêque de Liège. 

3. Quand ce qu'on reproclioit au cardinal de Bouillon auroit été véri- 
table, il aurait été bien cruel pour M. le duc de bouillon de perdre sa 
charge pour les fautes de sou frère. 



220 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

à M. lo cardinal de Bouillon de lui faire savoir au plus tôt 
l'explication de ses lettres en chiffre ', ou de lui envoyer la dé- 
mission de sa charge. 

Dans le même temps, on eut nouvelle que les Impériaux 
avoient forcé le passage de la Save, et que le corps de Turcs qui 
le défendoit n'avoit pas tenu devant eux ; on ajoutoit à celte nou- 
velle qu'ils avoient assiégé Belgrade, et qu'ils Tavoient prise eu 
deux jours de temps; mais on apprit depuis (ju'elle n'étoit pas 
entièrement véritable; que, les Impériaux ayant surpris le pas- 
sage de la rivière, les Turcs étoient venus les attaquer; mais 
qu'après un assez long combat ils avoient été contraints de pren- 
dre la fuite, et qu'un pacha de ces pays-là, qui s'étoit révolté avec 
sept ou huit mille hommes, s'étoit retiré des premiers à quel- 
ques lieues de Belgrade, dans un lieu où il étoit en sûreté ; que 
le pacha qui commandoit dans le pays en avoit fait étrangler 
deux autres pour n'avoir pas fait leur devoir, et que peu de temps 
après il avoit été lui-même étranglé, soit par ses troupes, soit 
par un oi'drc de la Porte; que l'armét' chrétienne avoit assiégé 
Belgrade, et que les Turcs, qui étoient dedans au nombi'e de dix 
ou douze mille, avant de se retirer dans la haute ville et dans le 
château, avoient mis le feu à la basse ville, qui avoit été réduite 
en cendre et dont l'incendie avoit empêché pendant quelques 
jours les Impériaux de faire leui's attaques; que M. le duc de 
Lorraine se portoit mieux, et qu'il descendoit du côté de Belgrade, 
mais (ju'il en laisseroit achever le siège à M. le duc de Bavière. 

3 septembre. — Le 3 de septembre, mourut à Paris M. le 
marquis de Vardes -, chevalier des ordres du Roi et gouverneur 
d'Aigues-3Iortes, homme d'un mérite singulier, qui s'étoit autre- 

1. II ponvoit aisément se tirer d'affaire, et, puisque les déchiffreurs du 
Roi n'avoieiit pu déchiffrer sa lettre, il n'avoit qu'à lui donner tel sens 
qu'il voudroit. 

2. Il étoit d'une branche de la maison de Grimaldi qui s'étoit étuiilir 
eu France. 

[Cette origine, faute de preuves, est assez problématique, Voy. Morcri : 
ce qu'il y a de certain, c'est que la maison du Bec ou du Bec-Crespin 
était connue eu Normandie dès le xi'= siècle. François-René du Bec, mar- 
quis de Vardes, était fils de Jacqueline du Bueil, l'une des maîtresses dr 
Henri IV, que ce prince avait mariée à René du Bec, marquis de Varde?. 
dont la sœur Renée épousa le maréchal de Guébriant. Frauçois-Hené, 
connu, du vivant de son père, sous le nom de comte de Moret, fut mêlé, 
à l'époque de la Fronde, avec sa tante la maréchale de (iuébriant, aux 
curieuses combinaisons de l'enlèvement de la place de Brisach au conitr 



3 SEPTEMBRE 1688 221 

fois distingué à la guerre par sa valeur, et dans la paix par son 
l)on esprit et par sa politesse. Il est vrai (pi'il avoit eu le maliieur 
de l'aire une faute et de tomber dans la disgrâce du Roi; mais 
il avoit su proliter d'un exil de dix-huit ans, en cultivant son 
esprit par toutes sortes de sciences et en réglant ses mœurs par 
une solide piété. Enfin il mourut regretté de tous ceux qui le 
connaissoient, qui demeuroient d'accord (|u il étoit l'homme de 
la cour le plus capable ' de remplir la charge de gouverneur de 
Monseigneur, duc de Bourgogne. Le Roi donna sur-le-cliamp son 
gouvernemt'nt d'Aigues-Mortes à M, d'Aubigné, frère de Mme de 
Maintenon, et le lendemain il donna à M. le marquis de Tilladet 
celui de Cognac, qui vaipioit parla démission de M. d'Aubigné. 
Sa Majesté donna aussi le justaucorps bleu à brevet qui vaquoit 
par la mort de M. de Vardes à M. le comte de Brionne, auquel elle 
avoit depuis longtemps promis le premier qui viendroit à vaquer. 

(>■ fut dans le même temps que mourut Mme la comtesse de 
Béthune, sueur de M. le marquis de Rothelin ^ laquelle étant 
veuve de M. de Béthune ^ enseigne des gendarmes du Roi, et 
ayant depuis longtemps une très mauvaise santé, ne laissa pas, 
malgré les oppositions de ses proches, d'épouser un capitaine 
(l'infanterie nommé le chevalier d'Assy ', et mourut le lende- 
main de ses noces. 

Ce fut aussi alors que M. le maréchal duc de Luxembourg fit 
donner àM. le prince deTingry, son lilsaîné, une charge d'exempt 
dans sa compagnie; on s'étoit souvent étonné qu'il ne lui eût pas 
fait pi'endre d'emploi dans l'infanterie ni dans la cavalerie, mais 
on voyoit alors ([u'il essayoit à pousser M. son lils par un chemin 
(jui le pût conduire à obtenir la survivance de sa charge de capitaine 

d'Ilaicourt. A'oyez notre ouvrage Souvenirs du règne de Louis XIV, t. II. 
ch. xxv. Voyez aussi, sur son rôle 'auprès du prince de Conti, les Mémoires 
do Daniel de Casnar, Son court emprisounement dans la citadelle de .Mont- 
pellier, suivi d'un long exil, avait eu pour cause le complot dans lequel 
il était entré avec la comtesse de Soissons pour révéler à la reine les 
amours du roi. — Comte de Cosuac] 

1. Et peut être le seul (jui en fût véritablement digne. 

2. Premier enseigne des gendarmes du Roi; on disoit que sa maison 
venoit d'un bâtard de la maison de Longueville. 

3. Petit-fils de feu M. le duc d'Orval, qui étoit chevalier de l'Ordre, pre- 
mier enseigne de la Reine, mère du Roi, et lieutenant de roi do Beauce. 

4. Capitaine dans le régiment de Vermandois; il étoit frère de M. d'Assy, 
garçon-major du régiment des gardes. [Pour le mot rjarron-major, voir 
page 167, note 3, et page 219, note 1. — E. Pontal.J 



222 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

des cranlos du corps, ce f}ui iVétoil pas une petite entreprise '. 

4 septembre. — Le 4 de septemlire , le Roi donna cin([ 
cents écus de pension à M. le chevalier d'Hervault % ci-devant 
major de la marine et alors capitaine de vaisseau, des services 
(UkiucI il étoit très content. 

En ce temps-là, M. le comte de Gramont revint de Londres, el 
on sut de lui que le roi (rAngletcrre étoit dans une grande tran- 
([uillité, quoiqu'il sût que l'amiral Tromp ^ fût prêt de mettre 
à la voile avec cinquanle-trois vaisseaux linliaiidois, parce qu'il 
étoit assuré ({ue le prince d'Orange u'étoit pas sur la Hotte; ce- 
pendant on sut deux jours après qu'il commençoit à se réveiller, 
et qu'U faisoit revenir ses troupes d'Ii'lande, mais on appréhen- 
doit fort qu'il n'y en eût une l)onne partie (jui l'abandonnât, dès 
qu'elles verroient un parti formé contre lui en Angleterre. 

On sut alors que le Roi augmentoit chaque compagnie suisse 
de 40 hommes, ce qui faisoit une levée de 4000 Suisses, autant 
pour les ôter aux ennemis que pour en prolîter. 

Onmurmuioit, en ce temps-là, que le voyage de Fontainebleau 
étoit ditïéré jusqu'au 27 de septembre, mais peut-être pouvoit-il 
bien être rompu tout à fait pour en faire un autre vers la fron- 
tière; d'autant plus qu'on assuroit que les Turcs demandoienl 
la paix à l'Empereur à telles conditions qu'il luiplairoit, et qu'on 
ne doutoit pas que, s'il la faisoit avec eux, il ne tournât bientôt 
toutes ses forces contre la France. 

Ce fut en ce temps-là qu'on vit revenir à la cour M. le maré- 
chal d'Estrées, (jui étoit fort fatigué et fort cliangé de son expé- 
dition d'Alger, depuis laquelle il avoit même été malade. 

Le Roi devoit aller faire un voyage de quelques jours à Marly; 
mais le rhumatisme de Mme de Maintenon, (}ui lui avoit recom- 
mencé depuis huit jours et qui continuoit avec de grandes dou- 
leurs, lit rompre cette partie; outre qu'en lui voulant arr;i- 

L Depuis longtemps, le Roi iiffertoit d'avoir de vieux généraux pour sr-; 
capitaines des gardes, et M. le duc de Noailles étoit le seul (jui ne lût p.is 
maréchal de France; c'est pourquoi il n'y eu avoit aucun qui eût encor.' 
pu obtenir la survivance pour son fils, et le preuiier exemple étoit ditti- 
cile à faire. 

2. Fils de feu M. le mar(iuis d'Ucrvaull. lieutenant de roi de Touraine et 
frère de l'abbé d'Ilervault, auditeur de rote. 

3. Il étoit fils du célèbre amiral Tromp, qui fut tué à la bataille qu'il 
doinia dans la .Manche contre Black, amiral d'Angleterre, pendant la guerrr 
qui se faisoit entre les deux nations pour la pèche du hareng. 



8 SEPTEMBRE 1688 223 

.lier uiit^ ili'iit gàlée, on lui en arnicha une qui ùtoit fort saine. 

7 septembre. — Le 7 de seplcnihre, les tiéputés de Langue- 
doc vinrent haranguer le Roi, selon la coutume, et ce fut 
M. r(''vè({ue de Carcassonne ' qui porta la parole. 

On sut, le même jour, ([ue les compagnies des gardes du corps 
qui avoient marché du côté d'Arras avoientreçuun nouvel ordre 
de marcher vers la frontière d'Allemagne, et qu'on avoit choisi 
soixante gardes de la marine à Rochefort - pour les mener à 
Toulon, ifoii les apparences étoient qu'on les devoil faire passer 
à Rome, parce qu'il y avoit quatre capitaines, quatre heutenants 
et quatre enseignes de vaisseaux commandés ^. 

8 septembre. — Le lendemain, on sut que le Roi avoit com- 
mandé plusieurs ofliciers généraux pour marcher du côté de 
Flandre, du nombre desquels furent MM. de Rubentel, de Rro- 
glie, le chevalier de Tilladet, et Roye, lieutenants généraux; 
de Tallart, de Nesle, de Watteville et de Sebeville, maréchaux 
dé camp, outre M. d'Harcourt, maréchal de camp, (jui étoit déjà 
sur les lieux^ 

Le même jour, M. le comte de Caylus ^, menin de Monseigneur, 
remercia le Roi de l'agrément qu'il lui avoit donné pour acheter 
un régiment de dragons de M. de Chevilly ^ ancien officier et 
très hrave homme, qui (|uiltoit le service à cause de ses blessures, 
et qui ne tira de son régiment que douze mille écus, quoiqu'il en 
valût bien vingt-cinq. 

On sut encore, le même jour, ([ue le Roi levoit en tout 
40 000 hommes de pied et 10 000 chevaux, ce qui devoit faire 
trembler le reste de l'Europe, dans laciuclle il n'y avoit point de 

1. Cadet des frères de M. le comte de Griguan, lieutenant général pour 
le Roi o.n Provence. 

2. Apparemment on en avoit tiré autant de Brest. 

3. Il falloit que ce fût pour aller relever ceux que M. de Lavardiu y 
avoit menés, lesquels avoient eu tant sujet de s'y ennuyer : ou peut-être afin 
de fortifier encore .M. de Lavardin, de peur que le l^ape ne lui fit faire 
quelque insulte par les Espagnols. 

4. Comme étant inspecteur d'infanterie en ce pays-là. 

o. Qui avoit épousé la jolie petite .Mlle de Murcé, nièce de .Mme de 
.Maintenon. 

6. C'étoit un garçon de Paris, mais qui avoit beaucoup de mérite, quoi- 
qu'il eût été fort blessé autrefois ; il qniltoit plutôt par le chagrin qu'il 
avoit de n'être pas brigadier, qu'à cause de ses blessures, et on l'obligea 
de donner son régiment à M. de Caylus à bon marché, à cause qu'il avoit 
demandé à se retirer. 



224 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

loi (jui pûl se vanter d'avoir jamais eu autant de troupes à la 
fois dans son royaume, que le Roi en levoit en une seule fois 
pour servir de recrue à son arnn''e. 

On apprit encore, le même joui", que M. l'électeur palatin du 
Rhin, ci-devant duc dcNeubourg, étoit mort depuis peu de jours, 
et c'étoit une grande perte (|ue l'Empereur faisoit; car, outre 
qu'il étoit son beau-père, céloit une des meilleures lôtes (ju'il 
eût dans ses intérêts. 

On sut aussi, le même jour, ([ue le Roi avoit donné des piques 
à tous ses régimenis d'infanterie, aux(|uels il les avoit otées depuis 
la dernière paix ', et cela commença à donner de grandes espé- 
rances à tous les jeunes gens, pour lesquels on avoit formé de 
nouveau^^ régiments, qu'ils pourroient servir à autre chose qu'à 
garder les places. 

On apprit aussi, le même jour, que M. le duc de Rerry avoit la 
petite vérole, mais cela n'étoit pas surprenant, parce que M. le 
duc d'Anjou, son frère, l'avoit eue, et c'étoit un miracle si elle ne 
prenoit pas aussi à Monseigneur, duc de Rourgogne, car cette 
maladie suit le sang et se communique ordinairement aux en- 
fants, mais elle ne leur est pas dangereuse. 

Ce fut encore le même jour (|ue M. le marquis de Dangeau se 
fit tailler à Paris, et on lui tira une pierre (lui étoit aussi grosse 
(ju'un ceuf ". 

Peu de jours après, on sut ceilainement la grande ligue (|ui 
avoit été faite contre la France, tie laquelle le prince d'Orange 
étoit le principal auteur et danslaipielle presque tous les princes 
d'Allemagne éloient entrés aussi lùrn que les Suédois; l'Empe- 
reur et le roi d'Espagne n'y paroissoient pas encore ouvertement en- 
gagés, mais on ne doutoit pas qu'ils n'y fussent entrés secrètement. 

On apprit alors que Relgrade n'étoit pas pris, et que M. le 
prince de Commercy y avoit été blessé légèrement d'un éclat de 
bombe au coude. 

1. Il y avoit plusieurs bataillons auxquels on avoit laissé les piques, et 
dont les compagnies éloient à cinquante hommes ; on les appeloit batail- 
lons de campagne, et cela leur doanoit une grande distinction au-dessus 
des autres bataillons qui n'avoient point de piques, el dont les compa- 
gnies n'étoient qu'à quarante hommes. [En 1750, dans une lettre à M. d'Ar- 
o-enson, le maréchal de Saxe soutenait encore la supériorité de la pique 
sur le fusil à bayonnette. Voy. VEnrh/clopcdir. — Comte de Cosnac] 

2. [V. ci-dessus, p. 216. Note 1. — E. Ponlal.J 



8 SEPTEMBRE 1688 225 

On sut aussi, on ce (emps-là, (|ue le voyage de .M. de Chanlay ' 
à Rome avoit Hé fort infructueux et qu'il étoit tombé malade 
en revenant. Apparemment M. de Louvois Tavoit proposé au 
Roi comme un homme d'esprit pour aller négociei- avec le Pape 
indépendamment du cardinal d'Eslrées, et Sa Majesté l'avoit 
cliargé d'une lettre pour Sa Sainteté ([u elle lui avoit écrite de sa 
propre main, et dans la(|uelle elle lui proposoit de très bons 
expédients - pour accommoder toutes les alîaires; mais le Pape 
refusa de voir Chanlay, disant qu'il n'étoit pas plus considérable 
que M. de Lavardin, qu'il n'avoit pas voulu voir, et, sur ce que 
Chanlay lui fit proposer la lettre du roi, le Pape lui fit répondre 
«[u'il n'avoit (ju'à la donner àla congrégation des cardinaux, qu'il 
avoit choisis pour examiner ces sortes de choses, ce que Chan- 
lay ne jugea pas à propos de faire et avec raison. 

On disoit encore, en ce temps-là, que 31. d'Avaux, ambassadeur 
pour le Roi en Hollande, avoit donné un faux avis au Roi quand 
il lui avoit mandé que le prince d'Orange s'embarquoit pour 
l'Angleterre, et que les vaisseaux hollandais commandés par 
l'amiral Tromp avoient fait voile en Suède pour aller ([uérir les 
troupes que le prince d'Orange avoit achetées du roi de Suède, 
lesquelles on disoit être au nombre de douze à quinze mille 
hommes. 

On sut aussi ([ue le maréchal de Schônberg marchoit avec les 
troupes de M. de Brandebourg vers le Rhin, pour se mettre en 
quartier dans le comté de la Marck et dans le duché de Clèves, 
qui appartenoit à cet électeur. Il y avoit des gens qui disoient 
<|ue le maréchal avoit donné parole positive de ne point servir 
contre les intérêts de la France ; mais d'autres assuroient qu'il 
avoit assez déclaré son mécontentement ^ disant publiquement 

1. Maréchal des logis des armées du Roi, qui étoit le premier homme 
du monde pour ?on métier; rnnU, par cette raison, on le mettoit à toutes 
sortes de sauces, et il n'y avoit guère d'apparences qu'il pût raccom- 
moder des affaires auxquelles le cardinal d'Estrées n'avoit pu trouver de 

•remèdes, et il falloit même que le cardinal fût bien détaché de l'amour- 
propre pour ne pas souhaiter un mauvais succès à la négociation de 
Chanlay. 

2. On assuroit que ces expédients étoient très bons, mais qu'on s'en étoit 
avisé trop tard, et que le Pape les auroit pu accepter si on les lui avoit 
fait proposer six mois plus tôt. 

;{. Les suites firent assez voir combien il étoit élevé contre la France, et, 
«ians la vérité, on auroit pu avoir pour lui autant d'égards que pour Du- 
quesne. 

II. — i:j 



226 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

(|iril n'avoit jamais demandé qu'une chose au Roi, qui étoit de 
lui permettre de vivre paisiljlement en France dans sa religion, 
et ijue le Roi la lui avoit refusée, quoiqu'il eût accordé celte 
uràce à M. Duquesne, qui certainement ne le valoit pas. 

En ce temps-là, Mgr le Dauphin alla faire un tour à Anel 
[)oiir y demeurer ([uelques jours; et, pendant le séjour qu'il y 
lit, comme il manioit une Itouteille de verre pleine d'esprit de 
\in, elle se rompit entre ses mains et lui fit à la maiu gauche 
une blessure assez considérable, laquelle néanmoins n'eut point 
de fâcheuses suites. 

11 septembre. — Le 11 de septembre, la petite vérole prit 
à Monseigneur, duc de Rourgogne; mais elle ne fut pas plus dan- 
gereuse que celle des princes, ses frères, et il en fut quitte en 
peu de jours. 

On apprit alors (|ue le comte de Monclia, mestre de camp de 
cavalerie, étoit mort de maladie, quoiqu'il fût encore fort jeune; 
il avoit épousé l'héritière de la maison de Gordes, de laquelle il 
étoit proche parent. 

Ce fut aussi dans le même temps que le Roi donna un arrêt de 
son Conseil contre d'Harrouys, par le(iucl il nomma M. Le Vayer \ 
iiiaitre des requêtes, pour aller en Bretagne informer contre lui 
li ses agents, et sur-le-champ on arrêta Charpentier, son princi- 
|i;d commis, et Par([ues, fameux notaire de Paris -, qui travailloit 
ordinairement pour lui. 

On eut alors nouvelle que M. d'Avaux avoit déclaré les inlen- 
iiuns du Roi à ceux des États- Généraux qui s'étoient trouvés 
alors à La Haye , mais qu'ils ne lui avoient point rendu de 
réponse positive , lui ayant seulement dit ambigument qu'ils 
feroient savoir aux États les bontés du Roi, et (pi'ils les feroient 
assemblei' pour délibérer sur les propositions qu'il leur avoil 
laites. 

12 septembre. — Le lîî de septembre, le Roi fit partir 
M. Toriï, l'un de ses gentilshommes ordinaires, pour aller trou- 

I. Fils d'ua lieutenant général du Mans. 

U avoit été longtemps conseiller au Grand Conseil, et étoit honnèti' 
Iniinme, quoiqu'il ne fit que d'entrer daus le conseil du Roi; sa famUlo 
■ ivoit donné plusieurs honnêtes gens à la robe. 

-. Il étoit notaire du premier président de N'oviou, dont il savoit toutes 
les atîaires, qui l'avoit fait échevin de la ville de Paris, et qui fut seusi- 
liliMuent touché de sa prison. 



12 SEPTEMBRE 1688 SfâfT 

ver le comte de Castaiiaua ', gouverneur des Pays-Bas espagnols, 
et lui dire de sa part qu'il savoit les intelligences qu'il avoit avec 
le prince d'Orange, et que, s'il continuoit îi en avoir, il déclare- 
loit la guerre au l'oi d'Espagne et entreroit à main armée dans 
lt\s terres qu'il avoit dans les Pays-Bas. 

Peu de jours après, M. le maréchal de Vivonne^ duc et pair de 
France et gouverneur de Champagne, mourut à Paris d"'un érési- 
pèle qui lui étoit venu au bras et ensuito au visage. , et qu'un 
médecin italien, qu'il avoit auprès de lui, avoit fait rentrer mal à 
propos. Le Roi donna sur-le-champ le gouvernement de Cham- 
pagne à M. le maréchal duc de Luxembourg, son capitaine des 
gardes, qui étoit alors en quartier auprès de lui; et, pour le ré-- 
gimenl d'infanterie qu'avoil feu M. le maréchal de Vivonne, il le 
donna au marquis de Thianges, son neveu, qui étoit un des me- 
iiiiis de Monseigneur. 

Quelques jours après, on vit revenir Torff de son voyage de 
Bruxelles, et on sut que le comte de Castanaga avoit répondu 
qu'il n'avoit point d'ordre du roi, son maître, de faire la guerre; 
ijue son intention étoit d'entretenir religieusement la paix; mais 
(ju'encore qu'il n'eût ni troupes ni argent dans les provinces oii 
il commandoit, il m' laisseroit pas de faire son devoir et de ré- 
sister de son mieux s'il étoit attaqué. 

Le Roi fit partir, en ce temps-là, M. le duc de Chaulnes en poste 
pour son gouvernement de Bretagne et M. le marquis de Beu- 
vron pour sa lieutenance générale de Normandie, et ce fut appa- 
lemment sur les nouvelles qu'on eut du grand armement qu'avoit 
fait le prince d'Orange; car on disoit qu'il s'étoit embarqué avec 
lo 000 hommes de troupes qui étoient à lui en propre, et qu'il 
avoit armé à ses dépens 53 vaisseaux et 40 flûtes ^ On ajoutoit 

1. Homme bien fait et qui avoit de l'esprit, mais de naissance assez 
obscure ; il avoit commencé par être capitaine de cavalerie en arrivant aux 
Pays-Bas, et s'appeloit alors Antonio Aburto ; ensuite il avoit avancé sa 
fortune sons le comte de Montercy, et ensuite, ayant passé par tons les- 
degrés, la disette de seigneurs espagnols qui voulussent venir commander 
ilans les Pays-Bas lui en avoit fait obtenir le gouvernement. 

2. Il n'ctoit plus duc et pair, ayant cédé sa ducbé à feu M. le duc de 
Mortemart, son fils. 

Il fut fort regretté à la cour, ayant l'esprit aussi agréable qu'aucun 
courtisan de son siècle. 

:i. Il n'y avoit guère d'apparence qu'il pût faire à ses dépens un sem- 
blable armement, ni qu'il pût avoir tant de troupes en propre; aussi l'évé- 



228 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

qu il avoil trompé tous les plus habiles politiques de l'Europe . 
en faisant des traités secrets avec divers princes d'Allemagne, 
desquels il avoit acheté des troupes sans que personne en <m1i 
rien su, et en faisant mi armement de mer si considérable sans 
que cela eût donné de jalousie aux princes voisins. 

20 septembre. — Le 20 de septembre, on eut nouvelle cer- 
taine de la prise de Belgrade; 31. Télecleur de Bavière, ayanl 
appris que M. le duc de Lorraine marchoit en diligence pour se 
trouver au siège, ne put se résoudre de partager avec lui la gloire 
de cette conquête, et, dans cet esprit, il lit donner un assaut gé- 
néral, lequel ayant duré plus de trois heures, les chi"étiens, après 
avoir perdu beaucoup de monde, emportèrent la place et passè- 
rent au m de l'épée tout ce qui se trouva dedans. Ils y perdirent, 
entre autres personnes de marque, le prince Émilien de Fursten- 
berg, frère cadet de celui qui étoit établi en France, et M. le 
prince de Commercy y reçut un fort grand coup de mousquet au 
travers de l'épaule. 

21 septembre. — Le 21, le Roi donna la charge de général 
des galères à M. le duc du Maine, et la plupart des courtisans 
assuroient que l'intention du Roi étoit que M. le comte de Tou- 
louse lui donnât aussi la démission de la charge d'amiral, afm 
qu'il eût le commandement général de la mer ', et qu'en échange 
M. le duc du Maine lui donneroit la démission de sa charge de 
colonel généraldes Suisses ^ 11 paroissoit y avoir une bonne rai- 
son à cet échange, qui étoit que M. le duc du Maine, étant natu- 
rellement estropié des deux jambes, sembloit èlre plus propre à 
servii- sur mer que sur terre; mais les officiers de marine assu- 
roient que de bonnes jambes étoient au moins aussi nécessaires 
à la mer que pour le service de terre, parce tiue, dans les gros 
temps, un homme ijui n'est pas ferme sur ses jambes ne pou- 
voit se tenir sur un vaisseau. 

Le même jour, M. de Bonrepos ^ lecteur du Roi, arriva d'Aii- 

aement ne justifia que trop que tout ce qu'il avoit fait étoit aux dépens 
des Etats Généraux. 

1. C'étoit le plus grand établissement qu'un prince put avoir; mais ces 
raisonnements des courtisans se trouvent quelquefois bien mal fondés. 

■2. M. le comte de Toulouse auroit beaucoup perdu au change, car il y 
avoit bien de la différence de la charge de colonel général des Suisses ;i 
la charge d'amiral. 

3. Ce gascon étoit l'homme de foi de M. de Seiguelay, comme Chanlay 
et d'Asfeld étoient ceu.x. de M. de Louvois. 



22 SEPTEMBRE 1688 229 

-loterro, où Sa Majesté Tavoil oiivo>é expWs pour avorlir parti- 
ciilièronient le roi do ne se tenir pas si tramiuille pendant que le 
prince d'Orange ne songeoitqu'à le renverser du trône; et ce fut 
depuis ce temps-là (ju'il commença de faire assembler ses troupes. 

22 septembre. — Le 22, un Espagnol nommé IMmienla, qui 
portoit au roi d'Espagne la nouvelle de la prise de Belgrade, vint 
à Versailles rendre au Roi une lettre de la part de l'Empereur, 
par laquelle il lui donnoitpart de cette importante comiuêtc qu il 
avoit faite sur les infidèles; mais, comme il ne lui avoit donné 
part d'aucune des autres conquêtes qu'il avoit faites, il sembloit 
(|ue cette lettre n'étoil proprement que pour servir de passe- 
|)(irl à son envoyé. 

Le même jour, le Roi déclara que Monseigneur partiroit le 25 
pour aller commander l'armée en Allemagne et qu'il s'y rendroil 
en onze jours. Cette nouvelle donna un grand mouvement à la 
cour, et tous les jeunes gens, tant ceux qui avoient de l'emploi 
que ceux qui n'en avoient point, demandèrent au Roi permission 
de suivre Monseigneur et l'obtinrent facilement ; mais le Roi la 
refusa à tous ceux qui avoient déjà (juelque service. On disoit 
((ue Monseigneur alloit assiéger Philipsbourg; et ce bruit se vé- 
rifia dans la suite. Outre le chevalier de Sainsaut ', qui étoit en 
(piartier auprès df Monseigneur comme enseigne des gardes du 
corps, le Roi lui donna encore pour servir auprès de lui MM. de 
Vandeuil et de Druy, dont le premier étoit lieutenant et l'autre 
enseigne de ses gardes, et il en détacha 80 pour le garder. Il 
commanda aussi 100 mousquetaires de chacune de ses deux 
compagnies; et ce détachement fut commandé par M. de Mau- 
l»ertuis, capitaine lieutenant delà première compagnie, qui mena 
avec lui M. le marquis de Mirepoix, enseigne, et M. d'Artagnan, 
cornette de la même compagnie; M. le marquis de Vins, heute- 
nant, et M. de Brigueil -, cornette de la seconde compagnie. Les 
aides de camp do Monseigneur furent nommés dans le même 
temps, qui furent d'abord cinq de ses menins : M. le marquis 
d'Antin ^ M. le comte de Caylus, M. le comte de Sainte-Maure \ 

1 . Gentilhomme de Normandie, bien fait et brave de sa personne. 1! 
l'ioit frère de Reineville, qui étoit lieutenant des j^ardcs du corps. 

2. [De la mai^^on de Ileilliac. — (lomtc de Ciisuac] 

j. Fils légitime de Mme de Montespan et gendre de M. le duc d'Uzès. 
\. Neveu de M. le duc de Montausier, qui avoit été autrefois colonel 
d'infanterie. 



280 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

Al. le comte de Mailly ^ et M. le marquis de Tliianges; et ensuite 
on y en ajouta quatre autres, qui furent M, d'Heudicourt, M. W 
comte de Mornay -, M. le comte de Guiche ^ et M. le comte de 
Crussol ''. Le Roi nomma M. le duc de Beauvillicrs pour servir 
auprès de Monseigneui' en qualité de premier gentilhomme de 
la chambre, parce que M. le duc de Montausier, qui en faisnil 
oi'chnairement les fonctions, comme ayant été son gouvciMieur. 
étoil trop vieux pour aller à Tarmée; c'étoit la raison qu'on don- 
noit au public; mais, dans la vérité, le Roi donnoit M. de Beau- 
Ailliers à Monseigneur pour lui servir de conseil, ce qui étoit la 
plus noble et la plus essentielle marque de confiance que Sa Ma- 
jesté pût donner à un de ses sujets. Le Roi détacha aussi des 
oflicicrs de tous les corps de sa maison pour servir auprès de 
Monseigneur, à la réserve des Cent-Suisses, parce qu'étant à pied 
ils n'auroient pas pu le suivre et faire d'aussi grandes journées 
(ju'il^n alloit faire ^ 

On sut, dans le même temps, que le Roiavoit donné six mille 
livres de pension à M. de Caylus, ce qui n'étonna pas les coui'li- 
sans, la protection de Mme de Maintenon étant alors toute-puis- 
sante. 

On disoit aussi, et il étoit véritable que le prince d'Orangi? 
n'étoit point embar(iué, et qu'il attendoit que les États-Généraux 
se fussent assemblés pour rendre à M. d'Âvaux une réponse po- 
sitive sur les propositions qu'il leur avoit faites de la part du 
Roi. Le bruit couroit cependant que vingt gros vaisseaux hollan- 

.1. Second fils de M. le marquis de Mailly. qui avoit épousé Mlle de 
Saiut-Herniine, proche pareute de Mme de .Maiutenon; geatilhomme 
bien fait de corps et d'esprit. 

2. Fils aîné de M. de .Moutchevreuil. qui étoit reçu en survivance de la 
ctiarge de capitaine de Saiut-Geriuain-en-Laye et avoit un régiment d'in- 
fanterie. 

3. Fils unique de M. le duc de (iramont, qui avoit eu le réginiful 
d'infanterie de son père. 

4. Fils aillé de .M. le duc d'Uzès, qui ne faisoit que d'arriver de Rome, 
après avoir voyagé dans toute l'Allemagne et dans toute l'Italie. Il avoit 
aussi le régiment d'infanterie de M. son père. 

Ij. Le Roi envoya aussi M. le marquis de .Moutchevreuil comme un homme 
de confiance auprès de .M. le duc du .Maine, qui alloit faire sa première 
campagne, ce qui fut uu coup de poignard jiour M. de Jussac, son pre- 
mier gentilhomme de la chambre, qui ne le suivit pas en cette occasion, 
soit que le Roi ne l'eùl pas jugé à propos ou qu'il n'eût pas pu s'y 
résoudre après un semblable dégoût. On disoit qu'il avoit fait semblant 
d'être malade. 



22 SEPTEMBRE 1688 '2M 

(lois croisoienl dans la Manclit\ mais il n'y avoit ffUiTO d'appa- 
lonct' à celle nouvelle. 

Le Roi rappela, dans ce lemps-là, 31. le duc de La Roclic- 
(Uiyon ' et M. le marquis d'Alincourt - de leur exil, et le seul 
M. de Liancoui't ^ demeura malheureux, ce qui faisoit assez con- 
naître qu'il étoit plus coupable (pie les autres ''. 

Ce fui aussi dans le même temps que le marquis de Villars, 
([ui croyoit aller faire dans l'armée de Monseigneur sa charge de 
commissaii'e général di' la cavalerie, eut ordre de s'en retourner 
auprès (h^ M. de Bavière, apparemment pour essayer de le déta- 
iher de la ligue contre la France ou de rempècher d'y entrei-, 
en lui faisant concevoir de nouvelles esjiérances d'être élu roi 
<les Romains, comme on lui avoit déjà fait souvent envisagei- 
•cette élévation; mais il n'y avoit guère d'apparence qu'il se lais- 
sât persuader, étant, comme il étoit, gendre de l'Empereur, com- 
mandant les armées de l'Empire, et la politique de sa maison 
ayant été depuis plus d'un siècle de ne vouloir point songer à la 
dignité d'empereur, parce qu'il falloit, pour la soutenir, de plus 
uros l'e venus que n'en avoit la maison de Bavière. 

On fut alors extrêmement surpris quand on apprit que 
M. Skellon, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre auprès 
<lu Roi, étoit parti de Paris et repassé en Angleterre sans avoir 
pris congé de Sa Majesté, et cette retraite si brusque donna un»' 
ample matière de discourir aux courtisans; les uns s'imaginanl 
que le roi d'Angleterre abandonnoit le parti de la France, les 
autres assurant que, Skellon ayant obligé le Roi à faire la dé- 
marche de menacer les Hollandois si le prince d'Orange entre- 
prenoil ([uelque chose en Angleterre, le roi d'Angleterre n'avoit 



1. Fils aiûé de M. le duc de La Rochefoucauld et reçu en survivance 
de ses doux charges de grand veneur et de grand maître de la garde- 
robe du Roi, colonel du régiment de Navarre et gendre de M. de Louvois ; il 
avoit été exilé avec M. de Liancourt, son frère, et M. d'Alincourt pour 
certaines lettres qu'ils avoient écrites à MM. les princes de Conti lors([u'ils 
étoient en Hongrie. 

2. Fila aîné de .M. le duc de Villeroy, et reçu en survivance de la Heu- 
tenance générale de Lyonnois, que M. l'archevêque de Lyon, son grand- 
oncle, possédoit en titre. 

:{. Second fils de .M. de La Rochefoucauld et colont^l du régiment de 
la marine. 

4. On l'accnsoit d'avoir été l'auteur des lettres, que les autres n'avoicut 
fait que signer. 



t232' MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

pas trouvé l)on qu'il eût poussé les choses si avant, d'autant plus 
([ue los Hollandois lui avoient envoyé un expivs pour l'assurer 
((ue rai-mement du prince d'Oranpe ne le repardoil point, et qu'ils 
lui éloient garants qu'il n'cntreprendroil rien contre lui. 

Le Roi envoya dans le même temps Castan, exempt de ses 
gardes du corps, se saisir d'Avignon, et l'on assuroit qu'il avoit 
aussi envoyé ordre aux troupes qui étoient dans Ca.sal de s'aller 
saisir de Castro, proche de Rome : ce qui ne poovoit pas man- 
quer d'attirer de grandes marques de l'indignation du Pape. Sa 
Majesté lit aussi arrêter dans Paris et mettre à la Bastille tous 
les Allemands des terres de l'Empereur qui s'y trouvèrent, afin 
de servir d'otages pour la sûreté de M. de Lu.signan ' et des 
autres François qui se trouveroient à Vienne. 

On eut nouvelle, à peu près dans le même temps, que Mme la 
duchesse de Savoie étoit accouchée d'une troisième lille, et 
Mme de Beauvilliers accouclia d'une neuvième, ce qui ne fut pas 
une médiocre épreuve pour la voi'tu de M. son mari. 

Il y avait longtemps que Mme la Dauphine se trouvoit incom- 
modée d'une cnllui'e (jui croissoit à vue d'œil -, de manière 
qu'elle étoit aussi grosse par le lias de la taille qu'une femme 
grosse de huit mois; cette enflure étoit accompagnée de grandes 
vapeurs qui l'incommodoient extrêmement, et les médecins n'y 
trouvoient aucun remède : ce qui l'obligea de se mettre entre les 
mains d'une sage-femme, dont les remèdes lui donnèrent en peu 
de temps beaucoup de soulagement. 

On sut, dans le même temps, que le Roi avoit trouvé bon que 
le marquis de Créqui allât servir à la tête de son régiment, à 
condition néanmoins qu'il n'approcheroit pas du lieu où seroit 
Monseigneur et qu'il ne reviendroit pas à la cour. 

Le Roi fit publier alors un manifeste pour justifier la guerre 
cju'il enlreprenoit, et une letti'e adressée au cai'dinal d'Eslrées, 
par laquelle il faisoit connaître sa conduite envers le Pape et 
celle du Pape à son égard; ces deux pièces sont assez importan- 
tes à l'histoire pour les transcrire tout au long ^ 

1. EuYoyé extraordinaire du Roi à Vicunc. 

2. Cette maladie étoit plus daugereiisc qu'on ne pensoit, et l'on disoit 
qu'elle lui veuoit de ce qu'on l'avoit blessée en laccouchant de M. le duc 
de Berry. 

^. [Pour ne pas interrompre le récit, nous avons reporté ces documents 
à l'appendice. V. n"' X et XI. — E. Pontai.J 



25 SEPTEMBRE 1688 233 

On sut, en ce lemps-Ià, que M. le duc de Villoroy avoit conclu 
II' mariage d'une de mesdemoiselles ses lilles avec le marquis de 
I*nido... grand seigneur de Portugal, et qu'il donnoit à sa fille 
n'iil mille livres, ce qui paraissoit être une grande dol |)our ime 
lilli' (ju'il marioil en pays iMranger. 

25 septembre. — Le 25 de septembre, Monseigneur jiartit 
(le Versailles pour aller en Allemagne, et sa sépai'ation d'avec le 
Koi fut accompagnée de grandes manpies de tendresse de part 
et d'autre, lesquelles allèrent jusqu'aux larmes. Toutes les prin- 
cesses en répandirent aussi une grande ([uantifé, et Mme la 
princesse de Conti ', la douairière, ne l'ut pas celle qui en versa 
le moins. 

On sut alors les noms de tous les officiers généraux de l'armée 
de Monseigneur. Les lieutenants généraux étoient M. de Mont- 
clar -, I\L de Joyeuse ^, M. le prince de Birckenfeld ^ M. le mar- 
(|uis d'Huxelles, M. de Rubentel, M. de Catinat, M. le chevalier 
de Tilladet, M. de Vauban et M. le marquis de La Frezelière. 
Les maréchaux de camp étoient M. le marquis d'Harcourt, M. le 
marcjuis de Nesle, M. le marquis du Bordage, M. de Vivans, 
M. de Maupertuis, M. le marquis de Vins, M. de Sebeville et 
M. de Montcbevreuil. Les brigadiers d'infanlei-ie étoient M. de 
Verlillac, qui étoit aussi major général, M. de Polaslron, M. le 
chevalier Colbert, M. de Feuquières, M. de Vaubecourt, M. de 
Médav7, M. d'Escaux, M. de Malauze, M. de Sandricourt, M. du 
Perrey. Les brigadiers de cavalerie étoient M. du Bourg, (|ui 
étoit aussi maréchal des logis général, M. deMarsin, M. de Lan- 
nion, M. de Florensac et M. de Bezons. 

Ce fut dans le même temps que le Roi accorda au marquis de 
Valsemé ^ capitaine lieutenant des chevau-légers de Monsieur, la 

1. Elle ainioit iiarticalièrenicnt Monseigneur, comme elle en étoit parti- 
culièrement aimée. 

2. C'éloit un vieux Catalan qui avoit beaucoup de service dans la cava- 
lerie, dont il étoit mestre de camp général; il commandoit aussi depuis 
longtemps en Alsace. 

.'i. Un des plus anciens et des plus braves officiers de cavalerie qui fus- 
sent en France ; il étoit frère du défunt comte de Grandprè, chevalier de 
l'Ordre. 

4. Il ne servit pas ensuite dans cette compagnie, peut-être ne le souhai- 
tant pas, à cause de sa proximité avec M. l'électeur palatin, ou bien parce 
qu'il étoit Allemand. 

■j. Gentilhomme de Normandie, neveu de M. le maréchal duc du Plessis- 



f>;]'i. MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

ponnission de se défaire de sa charge entre les mains de son lils. 
qui n'éloit que lieutenant dans le régiment du Roi, et c'étoit i;i 
moindre chose que 8a Majesté put faire pour un homme de qua- 
hté (lui avoit du méiilc et qui la scrvoit depuis longtemps sans 
avoir jamais eu de récompense. 

27, 28 septembre. — Le 27 do septcmhre, le procureur gé- 
néral du parlement de Paris, étant entré dans la chambre des 
vacations ', y proposa son acte d'appel au futur concile de toutes 
les choses qui pouvoient avoir été faites, et être faites à l'avenir 
par le Pape, tant contre Sa Majesté que contre ses sujets et son 
royaume, et la chambre ordonna que ledit acte d'appel seroil 
enregistré au grelïe, et qu'on rendroit gi-àces au Roi de ce qu'il 
avoit permis à son procui-eur général de commencer les procé- 
dures pratiquées en pareilles occasions. 

Ensuite le procureur général s'en alhi trouver l'official de 
Paris, et lui demanda les lettres accoutumées pour relever cel 
acte d'appel : ce qui lui fut accordé '. 

Le même jour, Mme la Dauphine partit de Versailles en chaise 
pour se rendre à Fontainebleau, et elle vint coucher à Essonnes, 
où elle se trouva un peu mal ; mais cela ne l'empêcha pas d'en 
partir le 28 et d'arriver à Fontainebleau presque en même temps 
que le Roi, qui étoit venu de Versailles dîner à Fremont ^ chez 
M. le chevalier de Lorraine. 

Ce fut ce jour-là ({ue mourut M. le comte de Reuvron-*, après une 
très longue maladie qu'aucun des médecins n'avait connue, et 
(|u'on sut après sa mort lui avoir été causée par un corps éti'an- 



Praslin, qui avoit été maréclial de oamp dans les anciennes guerres. — [Son 
nom de famille était Malet de (îraville. — Comte de Cosnac] 

1. Le Parlement nomme des présidents au mortier et des conseillers île 
toutes les chambres pour rendre la justice, tant civile que criminelle, de- 
puis le S de septemi3re jusqu'à la Saiut-Marlin, et c'est ce qu'on appelle 
la chambre des vacations, qui représente tout le corps du Parlement. 

■2. [V. à l'appendice, u"** XII et XUI, Vacir d'appel et les Irtti'es de Cofficidl 
dont il est question dans ces deux paragraphes, et que le marquis de Sour- 
ches insère ici tout au long. — E. l'ontal.] 

3. Maison située au village de Ris, sur le chemin de Paris à Font;nne- 
bleau; elle est sur une côte qui domine au-dessus de la rivière de Seine; 
M. le chevalier de Lorraine avoit commencé à y l'aire assez de dépense. 

4. Frère cadet de M. le marquis de J5euvron, lieutenant général pour le 
Hoi en Normandie; il avoit été capitaine des gardes de Monsieur et avoil. 
vendu sa charge après avoir épousé secrètement Mlle de Théobon, ci-de- 
vant tille de la Reine et alors iille de Madame. 



27, 28 SEPTEMBRE 1688 235 

gor. Le Roi donna son jiislaucorps bleu à l»rovet à son neveu le 
marquis d'Harcourt. 

On ajipiit. en ce temps-là, que les Hollandois avoient déclaré 
(jn'il.s approuvoienl lout ce que faisoit le prince d"Oran.ue, cl 
([u'ils lui avoient promis de le soutenir dans toutes ses entre- 
prises, et l'on sut de science certaine la nouvelle, qui avoit déjà 
couru, qu'ils avoient fait assurer le roi d'Angleterre qu'ils n'entre- 
prcndroient rien contre lui et (|ii'ils reconnoissoient le prince de 
Galles pour légitime héritier de la couronne d'Angleterre. On 
disoit aussi que les Anglois avoient offert à leur roi autant d'argent 
qu'il lui en faudroit pour mettre sur pied et entretenir une armée 
et une flotte considérable, i)ourvu ([u'il voulût se déclarer contre 
la France ', mais qu'il se tenoit toujours inviolablement attaché 
à ses intérêts, et certainement cela auroit été une grande impru- 
dence à lui de s'en séparer, puisque la sûreté de sa couronne et 
de sa vie dépendoit presque entièrement de sa liaison avec le Roi. 

On sut, dans le même temps, que le Pape, après avoir enfin 
lu la lettre du Roi, que Chanlay avoit donnée au cardinal d'Es- 
trées pour lui faire voir -, n'avoil pas laissé de faire expédier des 
bulles au prince Clément de Bavière : ce qui fit bien connoîtrc 
qu'il n'y avoit plus rien à faire à la cour de Rome pour les 
intérêts de la France. On disoit alors qu'il avoit paru quelques 
vaisseaux hollandois sur les côtes de Poitou; mais on sut bientôt 
que cette nouvelle n'étoit pas véritable, et il auroit été à souhaiter 
que celle des Suédois avec les Moscovites, ne l'eût pas été davan- 
tage, car les Moscovites, irrités du traitement qui avoit été fait à 
Paris à leurs ambassadeurs, ne respiroient qu'une occasion de 
s'en venger. Ce fut aussi à peu près dans le même temps <|uç le 
Roi donna à M. de Bonrepos une pension de six mille livres, 
grande mar(iue que Sa Majesté étoit contente de plusieurs com- 
missions particuhères qu'elle lui avoit données, sur la foi de 
M. de Seignelay, son prolecleui'! 

On apprit aussi que M. le comte d'Etauges ^, gcuLiliionime 

1. C'étoient les Hollandois qui faisoieut courir ce bruit-là, qui auroit été 
bien cruel pour la France s'il avoil été véritable. 

:2. Cette iiouvoUe n'étoit pa;^ j)liis véritable que l'autre, mais le cardinal d'Es- 
trées avoit fait voir seulement au Pape la lettre que le I\oi lui avoit écritf^ à lui 
<;ardinal d'Estrées, laquelle est transcrite ci-dessus. [V. ci-dessus, p. 2.'52, infini;, 
etnote3. — Le texte de la lettre est reproduit àrapi»endice,n''Xl. — E. Pontal.] 

;j. Il étoit de la noble maison d'AuLdure et avoit hérité aussi des biens 



236 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

(.rime grande vertu, étoit mort en son château dEtauges, en 
Champagne : ce qui avoit empêché Monseigneur de dîner dans sa 
maison. Il vint, en ce temps-là, quelque bruit que le prince 
d'Orange pouvoit bien avoir envie de faire quelque descente en 
France, au lieu de descendre en Angleterre, et, sur ce bruit, le 
Roi envoya M. d'Artagnan, major de son régiment des gardes, en 
diligence à Cherbourg avec sept ou huit ofliciers et quelques ser- 
gents du même régiment, afin ([u'ils donnassent quelque forme 
de discipline aux milices de ce pays-là, et qu'il y eût quelques 
officiers de confiance dans la place, qui n'étoit pas encore 
achevée. 

Ce jour-là, le chevalier Le Coq de Coilieville \ sous-lieute- 
nant au régiment des gardes, disputant sur un assez léger sujet 
avec Châtenay ', lieutenant au même régiment, lui donna un 
soufflet devant la chapelle du Roi; et certainement il y auroit eu 
de quoi lui faire son procès, mais le Roi le remit entre les mains 
de M. de La Feuillade, qui l'envoya au Forl-lEvêquc, où le Roi 
ordonna qu'il restât beaucoup plus longtemps que l'espace fixé 
par ses ordonnances -, pour la punition de ceux qui donnent des 
soufflets, attendu le lieu de respect où il avoit frappé Châtena\ : 
et cependant Sa Majesté le cassa et donna sa charge au jeune 
comte d'Artagnan '% (|ui étoit le plus ancien enseigne. 

Le lendemain, le Roi fit marcher ses deux compagnies de mous- 
quetaires à Cherbourg, sous les ordres de M. de Jonvelle, et, le 
même jour, M. des Alleurs •', capitaine au régiment tics gardes, 
eut ordre de marcher à Belle-Isle avec quatre compagnies du 
même régiment et une compagnie des gardes suisses. Il devoil 
aller par terre jusqu'à Orléans, et de là s'embarquer sur la. 
rivière de Loire pour faire plus de diligence. 



de la maison du Bellay. 11 avoit épousé une fille de feu M. de Rouville. 
gouverneur d'Ardres, et M. d'Anglure, son frère, ci-devant capitaine an 
réfj;inient des gardes, homme d'une valeur distinguée, s'étoit retiré auprès 
de lui par un principe de piété, 

1. Il étoit fils d'un conseiller de la grande chambre du parlement dr 
l'aris, qui étoit d'une des meilleures familles delà robe. 

2. Il étoit d'une famille de Paris, mais fort sage garçon. 
'•i. Cet espace étoit de dix années. 

4. Fils aîné de feu M. d'Artagnan, capitaine lieutenant de la première 
compagnie de mousquetaires du lloi. 

5. 11 étoit d'une famille de robe de Rouen, mais Imnime d'esprit et di^ 
valeur. 



1*^ OCTOBRE 1688 237 

On apprit aussi, comme on se Téloit toujours bion imaginé, 
.pic >I. le maréchal duc de Duras avoit passé do Franche-Comté 
pour aller commander, sous Monseigneur, l'armée qui s'assem- 
liloit pour faire le siège de Philipsbourg. 

La dernière nouvelle du mois de septembre fut (pie MM. les 
archevêques et évèques du clergé de France, qui étoient à Paris 
pour leurs affaires particulières, s'étant assemblés par Tordre du 
lîoi chez M. rarchevèiiue de Paris, avoient dressé un procès- 
verbal pour approuver toutes les précautions (jue le Roi avoit 
prises contre ce que le Pape avoit ddyà fait et contre ce (|u"il 
pouvoit encore faire, et pour remercier Sa Majesté de l'honneur 
quelle leur faisoit de leur faire part de ce qui s'étoit passé dans 
des alfaires si importantes; mais, comme ce procès-verbal est 
une pièce qui n'est pas inutile à l'histoire, nous la mettrons ici 
tout au long *. 



OCTOBRE 1688 

1-^^' octobre. — Le l'^'' jour du mois d'octobre, le Roi retint 
auprès de lui le ([iiarlier des gens d'armes et chevau-légers de 
sa garde -, (jui devoit être relevé, et, en même temps, il ordonna 
à MM. de Soubise et de Chevreuse de mander au plus tôt le reste 
des compagnies, ce qui étoil fort à propos, le Roi n'ayant plus, 
depuis le départ des mous([iielaires, (pie 80 gardes auprès de lui. 
Le môme jour, on eut nouvelle de la prise de Kaiserslautern, qui 
n'avoit pas duré vingt-quatre heures; et, le lendemain, on apprit 
«pie M. le manpiis d'Huxelles s'étoit aussi emparé de Spire et de 
Neusladt. 

On disoit alors ([ue M. le maréchal de Schônberg avoit enfin 
levé le masque, et (ju'il avoit conseillé positivement à M. l'élec- 
teur de Brandebourg, son maître, de se déclarer contre la 
France. 

1. [V. à l'appendice, n" XIV. — E. Pontal.] 

2. Le Roi avoit toujours auprè.s de lui 'iO de ses gendarmes et 50 de ses 
chevau-légers; et, tous les trois mois, on les relevoit par 30 autres, et, 
comme alors le Roi n'avoit presque plus aucun»; troupe auprès de lui 
depuis le départ de ses mousquetaires, il jugea à propos de ne pas ren- 
voyer les 50 gendarmes et les "JO chevau-légers; il ordonna même à .M.M. de 
Soubise et de Chevreuse de faire assembler le reste des compagnies. 



'^SàS MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

On disoit, peu de jours après, que plusieurs milords anfrlois 
éloiciU partis d'Angleterre pour aller se joindre au prince 
d'Orange, et même on nommoit un beau-frère du roi d'Angle- 
terre ; mais on avéra que celui-là et un autre milord étoient pas- 
sés en Hollande depuis plusieurs mois, et que les autres, qui 
s'étoient retirés, n'étoient tout au plus (pie des capitaines et des 
lieutenants, (|ui n'avoient pas voulu soulfrir de catlioli(iues dans 
leurs compagnies, comme le roi l'avoit ordonné. 

A peu près dans le même temps, on vit revenir à la cour Cas- 
lan, exempt des gardes du corps, ((ui étoit allé prendre possession 
d'Avignon au nom du Roi, et qui apprit aux courtisans que le 
vice-légat n'avoit pas voulu sortir du cliâteau d'Avignon; que la 
garnison du Pape avoit seulement quitté les armes et changé 
d'habits, n'étant presipic composée que de bourgeois; et que 
cependant le régiment de Sault ' s'étoil emparé des portes de la 
ville et les gardoit. 

On apprit alors la mort de Mme la présitlente de Mesmes -, qui 
avoit été emportée par une lièvre continue en peu de jours, en 
une de ses maisons de campagne. 

5 octobre. — Le 5 d'octobre, M. Le Grand arriva à Fontaine- 
bleau de son voyage de Barèges, dont les eaux lui avoient 
extrêmement fortifié le bras, si bien (ju'il se trouvoit en état de 
jouer à la paume. 

Le même jour, le Roi permit à tous ses sujets d'ai'mer des vais- 
seaux en course contre les Hollandois ; et d'abord, on déclara que 
MM. d'Erlingue et de Langeron, capitaines de vaisseau du Roi, 
seroient du nombre des armateurs, de manière qu'un grand 
nombre de gens de la cour et de la ville leur donnèrent de l'ar- 
gent pour être intéressés avec eux; les ministres mêmes, comme 
M. de Louvois et M. de Seignelay, s'intéressèrent avec les arma- 
teurs, auxquels le Roi donnoit les vaisseaux tous prêts à mettre 
à la voile et qu'ils n'avoient le soin (lue de faire, et de payer 
l'équipage. M. de Louvois mettoit quarante mille livres avec les 
Dunkerquois; M. de Seignelay, vingt mille écus avec M. d'Erlin- 

1 . C'étoit le réf,nmeut du jcime duc de Lesdi;,aiièrc3, et comme le feu 
duc, son père, l'avoit possédé avec éclat du temps qu'il s'appeloit eucore 
le comte de Sault, ou lui laissa toujours le nom qu'il portoit. 

2. Veuve de M. le présideut de .Mesmes, le dernier mort, et mère de 
celui qui vivoit alors; elle étoit fille de .M. di- La IJaziniére, ci- de vaut tré- 
sorier de l'épariiue. 



6 OCTOBRE 1688 23^ 

i^iu" cl (luelqucs autres ; M. de Vendôme et ses associés iiieUoienl 
aussi une grosse somme avec M. de Langeron, et Mme de Main- 
lonon même s'associa avec M. de Villelle, ciief d'escadre, lequel 
di'voit aller avec trois vaisseaux dans la mer Médilei'ranée. 

On parloit beaucoup, en ce temps-là, d'un manifeste du prince 
d'Orange, qu'on disoit outre cela avoir arboré sur ses vaisseaux 
le grand pavillon d'Angleterre, et ({u'il avoil chargé l'ambassa- 
deur de l'Empei-eur auprès des États-Généraux de mander à son 
maître qu'il s'alloit embarquer pour faire voile en Angleterre dans 
le dessein d'\ rétablir un parlement libre, de se déclarer protec- 
teur de la religion anglicane, et de mettre le prince de Galles entre 
les mains de gens qui rélevassent dans la religion de ses pères. 

On avoit dit que, lorsqu'on investit Pbilipsbourg, le comte 
de Starenbei'g, qui en étoit gouverneur, s'en étoit trouvé absent;, 
et l'on disoit alors qu'il avoit tant fait de dibgences qu'il avoil 
trouvé le moyen d'y rentrer. 

On eut, en ce temps-là. nouvelle de la prise de Worms et d'Op- 
peidieim,quin'étoientpasdes places fortes, mais nécessaires pour 
lenir tout le cours du Rhin et pour y établir des quartiers d'hiver. 

6 octobre. — On sut, le 6, que les assiégés de Pbilipsbourg 
a\ oient fait une sortie sui- M. de Vauban comme il reconnoissoil 
la place, et c'auroit été un grand coup pour eux s'ils avoient pu 
l'envelopper, car il se pouvoit vanter d'être le premier homme 
itu monde pour attaquer des places. On disoit aussi que M. le 
maréchal d'Humières n'étoit avec son armée qu'à deux ou trois- 
joiirnées de Pbilipsbourg, du côté par où les Hollandois pou- 
> oient venir au secours, dans le dessein de se joindre à Monsei- 
gneur en cas de besoin. 

Le Roi donna, peu de joui's après, la lieutenance de roi d'Ypres 
à M. de Chevilly, ci-devant colonel de dragons, avec de bonnes 
i)aroles de le placci- mieux à l'avenir : ce (jui étoit certainement 
une justice qu'il lui devoit après l'avoir servi si longtemps et si 
liien et avoir donné son régiment à si bon marché à M. le comte 
de Caylus. 

On sut alors que le Roi avoit rompu tous les desseins d'arme- 
ments en course, ayant eu apparemment de bonnes raisons pour 
ne les pas souffrir ^. 

I. Cela ne laissoit pas de faire un mauvais effet, car il paraissoit extraor- 
dinaire qu'on fit tant d'éclat d'une chose pour la rompre tout ù coup; on 



240 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On disoil aussi que les troupes du prince d'Orange devoieni 
s'être embarquées le 5 et que les Etats-Généraux avoient refusé 
une audience à Tambassadeur d'Angleterre, (|ui la leur avoil 
demandée. 

9 octobre. — Le 9 d'octobre, mourut à Paris Mme Ancelin. 
nourrice du Roi, et depuis première femme de cbambre de la 
Reine, femme d'un bon sens pour une simple paysanne, ipii 
avoit toujours bien servi et (pii ne laissoit pas de grands biens ;'i 
sa famille, à cause de la quantité de ses enfants '. 

On sut aussi, dans le même temps, que les Vénitiens avoient 
pris en Dalmatie la ville de Glime, qu'ils assiégeoient depuis 
longtemps, et tous les deliors de celle de Négrepont. 

Ce fut alors qu'on apprit (|uc les troupes du Roi s'éloient em- 
parées d'Olfenbourg et ([u'elles avoient aussi piis le fort qui est 
devant PliUipsbourg, letjuel n'avoit pas fait une grande résis- 
tance. 

En ce temps-là, le Roi envoya M. de Saint-Olon, l'un de ses 
gentilsbommes ordinaires, pour se tenir continuellement auprès 
du cardinal nonce, sous prétexte d'empôcliei- que le peuple de 
Paris, qu'on prétendoit être fort aigri contre le Pape, ne lui fît 
({uelqu'insulle; mais, dans la vérité, c'étoit pour l'empècber de 
s'enfuii-; car on prétendoit que, depuis quelque temps, i! avoit fait 
partir la plupart de ses domestiques, qu'il alloit presque tout 
seul dans Paris, et même <iuelquefois sans calotte rouge, dans 
des carrosses de louage, jusque-là ({u'on assuroit l'avoir même 
vu déguisé en quelques endroits, et la prudence vouloit qu'on le 
gardât soigneusement en France pour servir d'otage de la sûnMé 
de M. de Lavardin tant qu'il scroit à Rome -. 

On assuroit, en ce temps-là, que M. le marécbal de Scliônbei-g 
étoit malade d'un grand débordement de bile, et sa santé n'éloil 



permit néanmoins, quelques jours après, à quelques capitaines de vaisseau 
d'armer sourdement à leurs dépens, eomme aussi aux Malouins et aux 
Dunkerquois. 

1. Elle en avoit de bien établis, comme par exemjtle un qui étoil 
«Wêque de Tulle, mais il y en avoit plusieurs autres ([ui n'étoient pas 
riches. — [Ce prélat était mal vu de ses chanoines; un jour, sur les mu- 
railles du cloître par lequel il passait pour se rendre de l'évèché à la cathé- 
drale, il lut ces mots que ceux-ci y avaient inscrits : Via laclea. (le fait 
nous a été raconté par Mgr Bertaud, dernier évèque de Tulle. — Comte dt^ 
dosnac] 

■1. On s'étonnoit qu'on ne l'en eAt pus i-ncore rappelé. 



11 OCTOBRE 1688 241 

pas assoz in(lilT(''ronte aux deux partis pour que co ne fût pas 
une grande nouvelle; mais on sut dans la suite qu'il s'étoil tiré 
de celte maladie '. 

La petite Mademoiselle, fille de Monsieur, frère du Roi, fut 
aussi assez considéraldement malade, et Monsieur atlendoit à 
tous moments des nouvelles pour partir de Fontainebleau, mais 
elle se porta mieux et lui épargna la peine d'aller à Paris. 

On apprit alors que les compagnies des régiments des gardes 
franroises et suisses, (pii avoient marché avec M. le maréchal 
dHumières, étoient retournées dans leurs garnisons de Flandre, 
peut-être parce qu'il n'y avoit point assez de troupes pour leur 
sûreté, à cause «(u'on en avoit tiré beaucoup pour composer les 
corps qui étoient en campagne. 

10 octobre. — Le 10, le Roi reçut une lettre de Monseigneur 
datée du 6, par laquelle il lui mandoit qu'il étoit arrivé le même 
soir devant Philipsbourg avec bien de la peine, à cause des mau- 
vais chemins et des grandes journées qui avoient fait rester tous 
les équipages, et même ([u'il étoit obligé de se servir d'un lit de 
M. de Saint-Pouenge ; que le canon avoit eu de la peine à passer 
du Rhin au parc de l'artillerie, mais qu'il étoit enfin arrivé, et 
qu'il ne croyoit pas qu'on put ouvrir la tranchée plus lôt([ue le 9, 
mais qu'il feroit tout son possible pour diligenter les afi'aires. 

11 octobre. — Le 11 d'octobre, on apprit que le roi d'Angle- 
terre travailloit enfin, quoique un peu lard, à grossir ses troupes; 
(pi'il avoit donné un régiment à M. de Miremont -, neveu de 
3IM. de Duras, et une enseigne denses gardes au jeune Marton^, 
fils de 31. le comte de Roye. On ajoutoit qu'il avoit donné son 
consentement que les catholiques n'entrassent pas dans la 
chambre basse du Parlement; qu'il avoit fait prêter un nouveau 
serment à ses troupes, lesquelles l'avoient fait avec beaucoup de 
joie, et que les anabaptistes, qui faisoient un corps considérable 
en Angleterre, avoient juré de mourir tous pour son service. 

1. La France ne l'auroit pas vu niotirir avec praiid regret, dans la con- 
joncture présente. 

2. Frère du marquis de Malauze, qui étoit brigadier d'infanterie et qui 
s'étoit depuis longtemps converti. 

Pour M. de Miremont, il avoit quitté la France par permission du Roi, à 
rause de la religion. 

:i. C'étoit celui des enfants du comte de Roye qu"il mena avec lui en 
Danemark, quand il s'y en retourna pour la seconde fois. 

II. — 16 



242 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Le niriiie jour, il an'iv;i à lu l'our nu courriel' de la pari (!•■ 
M. d'Avaux,i)ar le(iucl on sut(|ue les troupes du prince d'Oran,uc 
dévoient s'être emijaniuées le i), et <|ue sa personne devoil avoir 
monté le 11 sur sa Hotte, mais (ju'il avoit lait dans cette mci-dà 
une c:rau(le tempête (jui auroit lùen pu retarder ses desseins. 

12 octobre. — Le 12, on vit des lettres d'Angleten-e (|ui as- 
suroient, outi-e ce que nous venons de dire, ([ue le roi avoil 
donné son consentement (jiie la chambre haute du ParlemenI 
nommât les mendjresde la chambre basse, et fit toutes les autres 
choses en la manière accoutumée ; qu'il avoit rappelé les évêfjues 
exilés et qu'il en avoit même mis deux dans son conseil, qui 
étoient rarchevê([ue de Cantorbéry et l'évêque de Londres, et 
que celte conduite avoit obligé les évê([ues à lui venir tous olïrir 
leurs services, et le peuple <à lui jurer une fidèle obéissance 
contre tous ses ennemis et à lui promettre ipi'il ne verroit au- 
cune conjuration. Cette nouvelle n'étoit pas bien certaine, mais 
il y avoit quel(|ue apparence ([ue les Anglois, voyant leur roi ipii 
les remettoit dans leurs anciennes immunités, pourroient ouvrir 
les yeux et reconnaître (|u en se jetant dans le [tarli du [irinif 
d'Orange, ils se donneroient un maître étranger et plus incom- 
mode que leur roi légitime, outre (jue, dans le fond, il leur étoil 
facile de discerner que le prince d'Orange masquoit une véri- 
table amliition de chasser le roi son beau-père de dessus le trône, 
sous le beau prétexte de protéger la religion anglicane, laquelb' 
étoit plus éloignée de celle dont il faisoit profession qu'elle iir 
l'étoit de la rehgion calboli([ue. 

On commença à dire, le même jour, que les princes de la bassi' 
Allemagne, étonnés du siège de Philipsbourg, dont ils regai- 
doient la conquête comme certaine pour la France, commençoieni 
à changer de langage et à témoigner quelque envie de rompre 1 1 
hgue qui avoit été faite contre le roi ; et l'on eut nouvelle certaine 
(pie les électeurs de Mayence et de Trêves avoient promis (!•■ 
recevoir des troupes françoises dans leurs places, pour sûreté de 
la parole qu'ils avoient donnée au Roi (pi'ils ne se détachcroient 
point de ses intérêts. 

On apprit, en ce temps-là, que le piocureur général du parle- 
ment de Paris avoit, par ordre du Roi, fait assembler l'Université 
le 8 du même mois, et que, lui ayant fait une belle harangue pour 
l'engager à se joindre à lui alin de s'opposer aux entreprises iW 



\i OCTOBRE 1688 24a 

kl cour de Rome, elle l'avoit reçue avec joie, et (jue non seule- 
ment elle lui avoit accordé ce qu'elle demandoit, mais que toutes 
les communautés de Paris, rL^f!;ulières et séculières, lui avoieul 
aussi donné leur adjonction. Nous mettrons ici tout au long ce 
(|ui se passa en cette occasion, parce (jue ces sortes de choses 
peuvent beaucoup servir à l'histoire *. 

Peu de joui-s après, il arriva un courrier de Bavière ([ui apporta 
au Roi et à Mme la Dauphine des lettres de M. Télectenr, par 
les(|uelles il leur donnoit part de ce que le Pape avoit accordé 
à M. le prince Clément, son frère, les bulles de l'archevêché de 
Cologne ; mais il sembloit fju'il y avoit en cela (piebiue espèce 
d'insulte, puisque le Roi avoit fait ouvertement tout ce qu'il avoit 
pu pour favoriser l'élection du cardinal de Fiirstenberg; cepen- 
dant ^I. de Bavière vouloit faire semblant de l'ignorer -. 

A peu près dans le même temps, on assuroit que le prince 
d'Orange s'étoit embarqué le 8, et que la tempête l'avoil rejeté 
dans remboucbure de la Meuse; mais ce ne fut pas la seule fausse 
nouvelle qu'on eut de ce fameux embaripiement, (jui faisoil tant 
de bruit dans l'Europe 

En ce temps-là, le Roi choisit M. Ratabon ^, l'un de ses gentils- 
hommes ordinaires, pour aller être son envoyé à Liège : ce i|ui 
êtoit une chose nouvelle, car, comme depuis longtemps cet évêché 
avoit été sur la tête de l'électeur de Cologne, le Roi n'avoit tenu 
à Liège aucuns ministres de sa part. 

Le bruit couroit alors que M. de Boufllers avoit assiégé 
Frankendal '*, mais la chose ne se trouva pas véritable, et on 
sut seulement que les troupes du Roi avoient pris Kreuznach ^. 

Ce fut alors que M. de Saint-Victor, gentilhomme de Pro- 
vence, qui êtoit de tout temps attaché à la maison de Vendôme, 



1. [Ici se trouve inséré un Extrait drs registi'es de VUniverxité de Paris 
contenant ce qui s'y est passé lorsque M. le procureur général du Roi y a été, 
par ordre de Sa Majesté, le 8 du mois d'octobre 1688 : nous l'avons reporté 
à l'appendice. V. n» XV. — E. Pontal.] 

2. Les princes ont accoutumé d'user entre eux de cette sorte de dissi- 
mulation, quoique dans le fond cela ne serve de rien à avancer leurs 
alFaires. 

3. Il étoit fils de Ratabon, surintendant des bâtiments du Roi, dont 
M. Colbert voulut avoir la charge. 

4. Place de M. l'électeur palatin qui est en deçà du Rbia, dans une 
plaine; elle a quatorze bastions, mais elle n'est point revêtue. 

5. Petite ville sur le bord du Rhin. 



244 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

et qui, ayant fail plusieurs voyages en Angleterre, ou avec M. le 
grand prieur *, ou séparément jiour son plaisir, avoit toujours- 
reçu de grandes marques d'amitié du roi d'Angleterre, crut qu'il 
étoil obligé à lui en témoigner sa i-econnaissance dans une occa- 
sion où il avoit tant besoin d'avoir des gens fidèles auprès de sa 
personne, et piit la résolution de s'y rendre en diligence, ce 
qu'il exécuta après en avoir demandé la permission au Roi, le- 
quel non seulement la lui accorda, mais donna même de grandes 
louanges à sa générosité. 

On sut aussi que Mme la ducliesse de Bouillon, étant toute 
prête à partir d'Angleterre, où elle étoit allée depuis longtemps 
voir Mme la ducliesse Mazarin, sa sœur, et ayant appris les 
mauvais desseins du prince d'Orange, avoit protesté ([u'ello 
n'abandonneroit pas en cette occasion la reine d'Angleterre, (pii 
avoit eu tant d'honnêteté pour elle, et qu'elle étoit effectivement 
demeurée auprès de cette princesse, quoiqu'elle eût des raisons 
assez pressantes de revenir en France, le duc son époux s'élant 
cassé la jambe peu de jours auparavant en courant le cerf. Ces 
exemples étoient bien différents de la conduite de 31. de la 
Caillemolte, lils cadet du vieux M. de Ruvigny -, qui étoit retiré 
en Angleterre; car, encore que toute sa famille eut au défunt roi 
d'Angleterre et à celui qui régnoit alors des obligations inlinies, 
il ne laissoit pas de faire tous ses etïorts pour faire révolter 
tous les Anglois contre leur prince légitime en faveur du prince 
d'Orange, auprès duquel il passa peu de temps après ^. 

Ce fut alors (jue le roi d'Angleterre lit un manifeste, par lequel, 
ayant fait connoître à ses peuples les mauvaises intentions du 
prince d'Orange contre eux et contre lui, il les exhortoit à jn^en- 



1. Frère cadet de M. le duc de Vendôme, qui étoit ua des hommes riu 
monde le plus agréable de sa personne quand il ne vouloit pas se né- 
gliger; il avoit un bon esprit, et il s'étoit mis à la tète des affaires d" 
M. son frère, qu'il avoit presque entièrement nettoyées, en vendant plu- 
sieurs terres et gagnant plusieurs procès. 

2. Homme de mérite, à la religion près; il avoit été toute sa vie député 
des huguenots en France et avoit depuis fait donner cet emploi à son fiU 
aîné. Mais ils se retirèrent en Angleterre, quand les huguenots n'eurent 
plus en France de libre exercice de leur religion. 

Ils jurèrent bien l'un et l'autre de ne revoir jamais la Caiilcmotte. 

3. Il avoit appris l'anglnis et alluit dans tous les ports boire et fumer 
avec les matelots, leur insinuant que le roi d'Angleterre violoit toutes les 
lois du royaume pour les soulever. 



12 OCTOBRE 1688 245 

drc les armes pour repousser cet enuemi public, ce qui ne laissa 
pas de faire quelque impression dans les esprits de la noblesse 
et du peuple. On disoit môme que milord Halifax, qui étoit un 
des plus grands seigneurs du royaume et du nombre des plus 
nu'çoult'iils, étoit venu trouver le roi d'Anglclerre et lui avoit 
dit que, encore qu'il n'eût aucun sujet d'être satisfait de la ma- 
nière dont il gouvernoil TÉlat, ni' de celle dont il en avoit usé 
avec lui, néanmoins il vcnoit se ranger auprès de sa personne, 
parce qu'il savoit que le devoir d'un bon Anglois étoit de mourir 
aux pieds de son roi. On ajoutoit que ce prince l'avoit embrassé 
et qu'il lui avoit donné sur-lc-cliamp l'oi'dre de la Jarretière; 
mais il se trouva dans la suite que toute cette nouvelle avoit 
été inventée. Il étoit plus véritable que 25 ou 30 vaisseaux 
du prince d'Orange, commandés par Herbert, Anglois révolté, 
étoient sortis des ports de Hollande et. avoient pris la route 
d'Angleterre, peut-être, comme on l'assuroit alors, pour essayer 
de débaucher la flotte du roi d'Angleterre, laquelle depuis quel- 
ques jours étoit sortie de la Tamise. 

Quelques jours après, on eut nouvelle qu'on avoit ouvert 
le 10 la tranchée à Philipsbourg, et que la première nuit on 
avoit fait 2000 pas de travail, (pic la seconde on en avoit fait 
3 ou 400, ft (]ue la Londe * et Pigeon, deux des meilleurs ingé- 
nieurs du Roi, avoient été emportés d'un même coup de canon. 
On sut aussi (juc le marquis de Jarzô -, colonel d'infanterie, 
venant à cheval de son quartier à celui de Monseigneur, avoit 
eu le poignet emporté d'un coup de canon, et qu'on lui avoit 
coupé le bras à quatre doigts au-dessous du coude. On apprit, 
par les mêmes lettres, que M. le maréchal de Duras avoit la 
goutte, chose fort incommode pour un général, qui est obligé de 
se donner beaucoup de mouvement. 

Ce fut alors (jue vint confirmation de la partance d'Herbert, 
et l'on disoit que le prince d'Orange n'avoit gardé avec lui que 
huit gros vaisseaux de guerre, mais (juil n'avoit pas encore fait 
embarquer ses troupes. On assuroit aussi que le maréchal de 
Schonberg devoit s'embarquer avec lui, mais les sentiments de 

1. C'étoit celui qui .iviiit furtitié Philipshnury et qui étnit un des pre- 
miers hommes du mnude pour les supputations mathématiques. 

2. Geutiliiomme d'Anjou, riche et honnête homme; son grand-père 
avoit fait la fonction de capitaine des -^Mrdcs du corps pendant la régence. 



246 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

la cour (Hoient bien différents sur ce sujet, la plupart de ceux 
(|iii avoient connu le maréchal de Scliônberg ne pouvant com- 
prendre qu'ayant des obligations personnelles au roi d'Angle- 
lerrc, et en ayant eu de si grandes au feu roi, son frère, il 
voulût s'embarquer avec le prince d'Orange, qui vouloit chasser 
du trône le roi d'Angleterre, son Ijeau-pére, et peut-être lui ôter 
la vie; mais les autres soutenoient (|ue M. de Schonberg étant 
au service de M. l'électeur de Brandebourg, qui étoit ami intime 
du prince d'Orange, il feroit toutes choses pour complaire à son 
maitre, avec d'autant plus de joie (|ue c'étoit en quelque manière 
se venger de la France, dont il n'éloil pas content. 

Le Roi donna en ce temps-là un régimeni de dragons étran- 
gers au comte d'Avarna ', gentilliomme messinois, qui devoit en 
lever quatre compagnies en Italie -, outre huit autres que M. de 
Louvois devoit faire lever en Roussillon. 

On sut alors que le roi d'Angleterre avoit lait meltrc en pri- 
son M. Skelton, ci-devant son envoyé extraordinaire en France, 
pour complaire à ses peuples, qui s'étoient scandalisés de ce que 
ce minisd'e, par un louable zèle pour son maître, avoit engagé 
le Roi à menacer les Hollandois, s'ils entreprenoient quelque 
chose contre le roi d'xVngleterre, et lui avoit en môme temps 
demandé du secours; mais le roi d'Angleterre tira bientôt de 
prison un si fidèle sei'viteur. 

On apprit aussi, dans le même temps, que le vice-légat étoit 
enfin sorti d'Avignon et s'étoit retiré dans une chartreuse voi- 
sine, et que le Roi avoit fait arrêter l'évêque de Vaison ^ soup- 
çonné d'avoir composé plusieurs livres injurieux à la France el 
à la personne du Roi. En effet, on avoit saisi grand nomlire dr 
manuscrits dont on disoit qu'il étoit l'auteur, et même on accu- 
soit 31. le cardinal Le Camus d'avoir avec lui des intelligence- 
secrètes. 



1. C'étoit un fort honnête gentilhonimi\ cl qui étoit aimé do t<mt h 
monde, mais qui peut-être auroit été malheureux toute sa vie, s'il n'avoit 
trouvé pour son protecteur .M. de la Rochefoucauld, lequel, après beaucouji 
de bienfaits, lui procura encore ce régiment. 

Il étoit de ceux qui s'étoient révoltés à ^lessine contre le roi d'Espagne. 

2. C'étoit beaucoup liaï^arder à un homuif qui s'étoit révolté contre les 
Espagnols. 

3. C'étoit un homme d'assez basse naissance, mais capable d'entre- 
prendre toutes choses dans ses écrits. 



12 OCTOBRE 1688 247 

Lo bruit coiiroil alors que 31. le maréchal de Schonberg ne 
(levoil plus s't'niliar(iuer avec le prince d'Orange, mais c'éloit 
peut-être par les soins des amis qu'il avoit en France. 

On disoit aussi que Herbert étoit rentré dans la Meuse avec 
(|uinze vaisseaux, et que le prince d'Orange s'étoit embarqué 
avec toutes ses troupes; mais à peine ces nouvelles avoient-elles 
couru quelques jours, qu'on en apprenoit la fausseté. 

On apprit en ce temps-là que les électeurs de Mayence et de 
Trêves avoient envoyé complimenter Monseigneur, aussi bien 
que le duc de Wurtenberg, lequel lui ayant fait demander sa 
protection, Monseigneur lui répondit qu'il l'en assuroit, quand 
il tiendroit une conduite dont le Roi fût content; mais, malgré 
cette belle réponse, on lit fournir beaucoup d'avoine et de four- 
rages au pays de Wurtenberg; on lui ordonna de fournir aux 
premiers jours cent mille écus, et on le menaça de lui faire 
payer un million, parce que son prince avoit souffert qu'on levât 
dans ses états des troupes pour le prince d'Orange. On sut aussi 
que le prince de Bade-Durlacb étoit venu voir Monseigneur; 
qu'il l'avoit prié de trouver bon qu'on envoyât dans sa ville de 
Forsheim une garnison françoise et qu'il y avoit consenti, de- 
mandant seulement par grâce qu'on ne fortifiât pas cette place 
et qu'on la lui rendît quand on n'en auroit i)lus besoin, ce que 
Monseigneur lui avoit promis, et qu'en même temps il y avoit 
envoyé M. de Chalmazel *, capitaine au régiment de Picardie, 
pour y commander. On appi'it aussi que M. de Boufllers avoit 
marché pour prendre Bacharach -, laquelle, n'étant pas fortifiée, 
ne pouvoit pas lui faire de résistance. On ajouloit que les assié- 
gés de Philipsbourg faisoient un prodigieux feu de canon, et 
que leurs canonnici'S étoient d'une adresse surprenante, mais 
qu'ils ne tiroient presque point de mousquet, ce qui faisoit croire 
qu'ils ne tenoient point de monde dans leur contrescarpe; qu'on 
n'avoit eu personne de tué la seconde nuit, et peu de gens la 
troisième, et qu'on avançoit les travaux et les batteries, malgré 
le mauvais temps et les marécages qui environnent la place. 

Cependant il arriva en France une chose assez ridicule : il vint 

1. Très honnête gentilhomme du pays de Forez, qui étoit frère du mar- 
quis de Chalmazel, ci-devant guidon des gendarmes du Roi, dans le teuips 
que les charges étoient dans une grande élévatinu. 

2. Petite ville sur le bord du Rhin, célèbre par ses bons vins. 



:i48 MÉMOIRES DU, MARQUIS DE SOURCIIES 

un bruit sur les côtes de Normandie, du côté de Caen, que le 
prince d'Orange y avoit fait une descente; en même temps, tout 
le pays prit les armes à plus de huit lieues avant dans les terres, 
et l'épouvante fut si grande (pie tout le monde s'enfiiyoit jus(|u'à 
Mayenne, qui est au fond du pays du Maine, sur les frontières de 
Bretagne, et que Mme de Guise, qui étoil à Alençon, en partit 
précipitamment pour venir se réfugier à Paris. 

18 octobre. — Le 18 d'octobre, on eut nouvelle à la cour 
que -M. le mar(]uis de Nesle, maréchal de camp, avoit reçu un 
coup de mousquet à la tête en allant visiter les postes de la 
tranchée de Philipsbourg, où il alloit entrer de garde, et qu'on 
ne doutoit pas qu'il ne fût obligé de se faire trépaner. On sut 
aussi que les ennemis avoient fait, la même nuit, trois petites 
sorties sur le régiment d'Auvergne, qui étoit de garde à la tran- 
chée, et dont les soldats ayant été un peu épouvantés, le marquis 
de Presle, leur colonel, avoit été obligé de sortir, avec tous les 
ofdciers et les grenadiers, hors de la tête de la ti'anchée, où il 
avoit reçu un coup de mousquet dans le corps, mais (jui n'étoit 
pas dangereux. M. de Catinat, lieutenant général, y eut aussi un 
coup de mousquet foi't favorable, qui perça son chapeau et hii 
lit tomber sa perruque sans lui toucher la tête. 

On sut aussi que M. de la Bretèche ', gouverneur de Hom- 
bourg, s'étoit rendu maître de Bacharach. 

On apprit le même jour que l'escadre de Herbert, qui avoit 
fait voile vers l'Angleterre, étant dissipée par une prodigieuse 
tempête, avoit été trop heureuse de pouvoir se retirer dans les 
ports de Hollande, et qu'il y avoit cinq gros vaisseaux absolu- 
ment hors d'état de servir. On ajoutoit que 2000 gentilshommes 
s'étoient venus offrir au roi d'Angleterre, bien résolus à le suivre 
partout contre le prince d'Orange ; mais cette nouvelle étoit si 
peu conforme au génie des Anglois, qu'on avoit de la peine à y 
ajouter foi. 

Ce fut à peu près dans ce temps-là (|ue 31. de Bonrepos parlil 
pour aller dans tous les ports du l'oyaume, apparemment pour > 
visiter tous les vaisseaux et les magasins, et en faire un état 
aussi bien que des malelots qu'on pourroit trouver pour faire 



I. C'iHuil un colonel de dragon?, qui avoit eu la jand^e emportée d'un 
coup de cauou, Irès-Lrave liouime et très-vigilunt oflicier. 



18-19 OCTOBRE 1688 249 

(It^^ armements consi(léraI)les ; on disoit même que la principale 
occasion de son voyage étoil pour aller l'aire travailler de tous 
côtés à des cordages, des voiles et autres choses nécessaires 
pour ai'nitM' des vaisseaux, parce que la plupart des arsenaux se 
liouvuirnt épuisés. 

On eut nouvelle, dans le même temps, que M. de Montclar, 
avec un corps détaché de larmée de 3Ionseigneur, avoit marché 
pour aller prendre Heilbronn, et (|ue le Roi avoit nommé M. de 
Martangis S maître des requêtes, pour retourner en ambassade 
auprès du roi de Danemark à la place de M. le comte de Che- 
verny, (|ui demandoit depuis longtemps à en revenir. 

Ce fut aussi alors que le Roi donna une commission à M. le 
comte de Solre ^ pour lever un nouveau régiment d'infanterie 
dans les Pays-Ras, et une à M. le comte de Santenas ^ pour 
en lever un en Piémont. 

19 octobre. — Le 19 octobre, on apprit que l'escadre d'Her- 
i)ert n'avoit pas autant souffert qu'on l'avoit dit, et que, des cinq 
vaisseaux, il y en avoit quatre qui sei'oient aux premiers jours 
prêts de mettre à la voile. On sut aussi que la nouvelle des 
;2000 gentilshommes anglois n'étoit pas véritable, mais on apprit 
(pie les vieux régiments anglois ([ui éloient au service des Etats- 
Généraux avoient refusé nettement au prince d'Orange de s'em- 
barquer avec lui pour passer en Angleterre. 

Ce fut alors que Monsieur et Madame, ayant eu avis que la 
îualadie de Mademoiselle, leur tille, commencoit à être dange- 
reuse, partirent de Fontainebleau et s'en allèrent à Paris, où 
leurs soins ayant beaucoup contribué à la guérison de cette 
jeune princesse, 3Ionsieur revint à Fontainebleau; mais Madame 
demeura à Paris avec la fièvre et un gros rhume. 

Le Roi reçut le même jour une lettre de Monseigneur, par 
laquelle il lui faisoit merveilleusement bien le détail de tout ce 

1. Il avnit déjà été ambassadeur en Danemark et on avoit été rappelé, 
peut-être par de mauvais offices qu'on lui avoit rendus. 

2. Huu)me de jurande qualité, de Klamlre, puisqu'il étoit de la maison de 
Croy, et très honnête homme de sa personne ; il avoit été colonel d'in- 
t'auterie parmi les Espagnols et avait épousé une sœur du prince de 
liournonville. 

3. Gentilhomme piémoutois, frère du marquis d'Antrèves. Il avoit déjà 
servi de colonel en France, lorsque feu -M. le duc de Savoie envoya cinq 
ré^'iments d"iul'untcrie sur le pied de troupes auxiliaires. 

Il demeuroit en France depuis plusieurs années. 



250 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

qui se passoil au siège; cl, sans le flatter, on pouvoit dire qu'il 
n'y avoit guère d'hommes en France qui pussent écrire sur un 
semblable sujet d'un style aussi concis que le sien, et avec autant 
d'ordre, d'exactitude et de netteté qu'on en voyoit dans toutes 
ses lettres; jusque-là que M. Rose \ secrétaire du cabinet du 
Hoi, homme d'un esprit vif et qui avoit une gi-ande connaissance 
des belles choses, compara le style de Monseigneur avec celui de 
César dans ses Commentaires. Cette lettre de Monseigneur éloit 
acconqiagnée d'une lettre de M. le duc de Beauvilliers, qui fai- 
soit un magnifique éloge de la valeur et de la conduite de Mon- 
seigneur, et cet éloge étoit d'autant moins suspect que la vertu 
de M. de Beauvilliers le mettoit à couvert de tout soupçon de 
flatteiie. On sut, par les mêmes lettres, que l'on étoit logé sur 
l'avant-fossé qui étoit devant le glacis de la contrescarpe, que 
les assiégés faisoient un prodigieux feu de canon, et que leurs 
canonniers étoient d'une adresse sans égale. 

Ce fut alors que le Roi donna à Mme la comtesse de Beu- 
vron - une augmentation de (juatre mille livres de pension, et 
([ue le petit de Saint-Hérem, qui faisoit la charge de capitaine de 
Fontainebleau en l'absence de son père, quoir(u"il n"eût que qua- 
torze ou quinze ans, lit une si rude chute de cheval en courant 
le cerf qu'il en perdit la connaissance ; et , comme il étoit fort 
délicat, on appréhendoit beaucoup poui' sa vie; mais cette chute 
n'eut pas de suites fâcheuses. 

On sut aussi le même jour que M. Montclar avoit pris Heil- 
bronn avec lieaucoup de facilité. 

20 octobre. — Le 20, on eut nouvelle qu'on avoit fait des 
logements sur les angles delà contrescarpe de l'ouvrage à corne- 
de Philipsbourg ([ui étoit le long du Rhin, et qu'on avoit passé 
l'avant- fossé après l'avoir saigné ^ 

21 octobre. — Le 21, on apprit que M. l'électeur de Mayenci 
avoit reçu les troupes du Roi dans sa citadelle de Mayence, cr 
qui étoit une nouvelle très importante, parce que cette citachdir 
étoit al)Solument nécessaire pour rendre le Roi maître du couis 
du Rhin. On ajoutoit que les babilants de Francfort étoient 

1. 11 étoit président à la Chaui])re dos cniiiptes de Paris et avoit eu i.i 
confiauce du cardinal .Mazariu, dont il étoit secrétaire. 

2. Ci-devant -Mlle de Tliéobon, fille d'honneur de Madame. 

3. [Sfnfjnrr un fossé, cela veut dire eu faire écouler l'eau par des ri;j;oIes. 
(V. Littré, au mot sairjner, 6") — E. Pontal.] 



21 OCTOBRE 1688 2ol 

extranrdinaiivmt^nt épouvantés, no (loulant pas qu'on ne dût 
bientùl les attaquer, et que, dans cctlt^ frayeur, ils avoient ruiné 
tous leurs faubourgs, dont on estimoit la perte à plus de dix- 
liuit cent mille livres. 

On disoit alors que les Anglois étoieiU bien intentionnés 
contre le prince d'Orange; mais cette nation a si peu de fermeté 
dans ses résolutions, et l'on avoit si peu de certitude des cboses 
qui se passoient alors en Angleterre, qu'il étoit impossible de 
raisonner juste sur toutes les nouvelles qui couroient. 

Ce fut ce jour-là qu'on apprit que M. le comte de Villandry V 
colonel du régiment de Bourbon, avoit été blessé légèrement 
d'un coup de mousquet à la tranchée de Philipsbourg; et, le 
même jour encore, le Roi courant le cerf dans la foret de Fon- 
tainebleau, Boisseuil -, écuyer de sa grande écurie, fut choqué 
par le cerf, qui tua son cheval et lui donna un coup d'andouillei- 
qui lui perçoit sous le jarret, et lui venoit sortir dans la cuisse, 
un demi-pied au-dessus du genou ; il ne crut pas d'abord que la 
blessure fût considérable; mais, comme elle étoit dans une partie 
pleine de nerfs, elle ne laissa pas de le retenir longtemps au lit. 

On sut aussi, en ce temps-là, que le prince d'Orange n'étoit pas 
encore embarqué le 19, mais que presque tous ses vaisseaux 
étoient hors de la Meuse, et que cependant il couroit en Hol- 
lande de mauvais bruits touchant son entreprise, jusque-là (pi'il 
avoit été obligé de faire défenses sous de grosses peines d'en 
(hscourir publiquement ^ 

Ce fut alors que le Roi donna au prince de Morbecque * une 
commission pour lever dans les Pays-Bas un régiment d'infan- 
terie ; et, comme il avoit longtemps servi dans les troupes d'Es- 
pagne aussi bien tiue son Ijeau-frère le comte de Solre, le Roi 

1. Gentilliomme de Touraine, cadet de la maison de Villandry. 

2. Gentilhomme de Limousin qui avoit été écuyer de M. le Grand et qui 
lui devoit sa fortune ; le Roi étoit persuadé qu'homme du monde ne se 
connaissoit si bien que lui à choisir des chevaux pour sa personne. 

:i. Comme le vent s'opposoit toujours au départ du prince d'Orange, 
les peuples de Hollande disoient que le vent étoit papiste. 

i. 11 étoit de la maison de .Montmorency et avoit louRtemps servi dans 
les troupes d'Espa.iiue en (pialilé de mestrc de camp de cavalerie. 

— Pliiiippe .Marie de .Montmorency, marié à .Marie Philippine de Croy, 
avait hérité des titres de prince de llobecque et marquis de Morbecque 
conférés à son aïeul .lean de .Montmorency, en 1630, par Philippe lY, roi 
d'Espagne. — Comte de Cosuac.J 



l'o^ MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

k's fil tous deux brigadiers, et, dans la commission du prince 
de Morltocque, il le traita de mon cousin, parce que le roi d'Es- 
pauiit' lavoil toujours traité de même. 

22 octobre. — Le 22, le Roi dépêcha un courrier exprès à 
Monseigneur, par lequel il lui niandoit ipiil le prioit, et qu'en 
jnême temps il lui défendoil d'aller davantage à la tranchée, car 
il y avoit tout à craindre du courage de ce jeune prince, qui, 
sans ostentation, auroit été nuit et jour aux endroits les plus dan- 
gereux de la trancliée, si on lui avuit laissé suivre son inclina- 
tion, et il joignoit à cela une honnêteté, une douceur et une libé- 
ralité qui charmoient tout le monde. Toutes ces vertus lui 
étoient bien nécessaires pour faire avancer le siège de Pliilips- 
bourg, car les marais qui environnent cette place et les pluies 
continuelles empêchoient qu'on ne pût mettre les batteries en 
état de tirer, et ainsi celles des ennemis faisoient un feu conti- 
nuel qui épouvanloit nos soldats et les empêchoit de travailler. 

23 octobre. — Le 23, on sut (pie le loi d'Angleterre avoit 
rendu à la ville de Londres tous ses anciens privilèges, ce qui 
lui avoit extrêmement concilié les esprits du peuple, et que 
cependant il lui étoit arrivé d'Irlande deux bons régiments dïn- 
fanterie et deux de dragons; ce qui étoit un l'enfort d'autant 
plus considérable pour lui que les Irlandois, étant presque tous 
catholiques, étoient fort affectionnés à son service. On disoit 
aussi que ce prince ayant chargé milord d'Albyville, son ambas- 
sadeur en Hollande, de se plaindre aux Etats-Généraux de ce 
qu'ils appuyoient l'entreprise du prince d'Orange, ils lui avoient 
fait une réponse très-ambiguë. 

Ce fut en ce temps-là que Mme la Dauphine eut quelques atta- 
ques de son ancien mal, et que le Roi lit écrire à toutes les mai- 
sons de Jésuites de son royaume qu'elles eussent à ne point l'econ- 
noître les ordres qui leur viendroient de la part de leur général'. 

24 octobre. — Le 24, le Roi reçut des lettres de Monsei- 
gneur, i)ar lesquelles il lui mandoit que M. du Rordage, cpii c(un- 
mandoil ;i l'attaque du bas Rhin la nuit du li) au 20, y avoit été 

1. 11 n'y a point d'ordre religieux si étroitement soumis au Pape (pie 
celui des Jésuites. C'est jiourquoi la précaution u'étoit pas mauvaise de 
«Icfeudre de suivre en France les ordres de leur jLîénéral, lequel, étant à 
Home sous la férule du Pape, auroit pu par coni]»laisance ordonner des 
choses contraires aux intérêts du Uoi; cependant personne n'ignorait que 
les Jésuites u'étoieul pas bien dans l'esprit du Pape. 



23 OCTOBRE 1688 2o3 

blessé d'un coup do mousquet à la lète, dont il éloil mort liuit 
ou dix heures après, n'ayant point eu de connoissance depuis 
sa blossuro. Comme il éloil nouveau converti, Monseigneur lui 
envoya sur-le-champ le P. d'Esse ', Jésuite, son confesseur; mais 
il ne put jamais tirer de lui aucun signe de connoissance. 

Le comte de Chateauvillain - eut un cou}) plus favorable, car il 
lui perça seulement rorcille. 

Sitôt que Monseigneur sut la blessure du marquis du Bordage, 
il envoya dire au marquis d'Harcourt, qui devoit le relever le 
lendemain, d'alltn' prendre son poste ; les mêmes lettres por- 
taient que la grande attaque, (jui étoit la véritable, n'avançoit 
pas comme celle du côté du Rhin, à cause des avant-fossés et du 
marais dont le terrain ne permettoit pas de travailler plus vite, 
outre le feu de 93 pièces de canon que les assiégés avoient en 
batterie ^ 

On sut aussi (jue M. le marquis de Nesle avoit été heureuse- 
ment trépané, et qu'il se trouvoit fort bien de cette opération ; 
mais (jue M. le marquis d'Huxelles, (jui commandoit à la grande 
attaque en qualité de lieutenant général, y avoit été blessé d'un 
coup de mousquet qui lui prenoit entre les deux épaules sans en- 
trer dans le coi'ps; heureusement, il se baissoit dans ce moment- 
là pour regarder dans l'avant-fossé qu'il faisoit saigner, car, s'il 
eût été tout droit, il auroit eu le coup au travers du corps. Cette 
blessure lui attira l'honneur d'une visite de Monseigneur. 

25 octobre. — Le 2o, un courrier extraordinaire de Mon- 
seigneur apporta une de ses lettres au Roi, par laquelle il lui 
maniloit que, la nuit du 20 au 21, M. de Vauban ayant résolu de 
faire emporter l'ouvrage à cornes qui regardoit les deux attaques 
du haut et du bas Rhin, il avoit concerté avec M. le marquis 
d'Harcourt, lequel, ayant fait la garde pour le pauvre du Bordage. 
avoit encore voulu faire celle qui lui appartenoit à son rang, et 
(ju'il avoit proposé à M. de Vauban pour signal de l'attaque, 
afm que les gens commandés ne donnassent pas mal à propos, 

1. Il étoit homme de mérite et avoit été choisi pour supérieur de la 
nouvelle maison de Jésuites que le Roi avoit établie à Strasbourf^ : d'où, 
par droit de bienséance, on l'avoit envoyé auprès de Monseigneur. 

2. Fils du comte de .Mortiu, grand trésorier de Pologne, qui avoit acheté 
la terre de Chateauvillain de la succession de .M. le duc de Vitry. 

3. 11 n'était pas possible qu'ils eussent celte quantité de canons en bat- 
terie, car toute la garnison n'auroit pas suffi à les servir. 



i2o4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

qu'il foroit iraltoi'd tirer (jualro ])orabes chargées dans roinrauc 
à cornes, après lesquelles il en fcroil tirer deux qui ne seroieni 
pas chargées, et que, pendant que les ennemis se tiendroicnl 
couchés sur le ventre pour attendre l'effet de ces deux bombes, 
les gens commandés donneroient de tous côtés. On avoil com- 
mandé pour cette action (|uatre compagnies de grenadiers, une 
du régiment de Picardie, une du régiment de Champagne, une 
du régiment du Roi, et une du régiment-Dauphin. Après qu"on 
les eut bien instruits du signal et de ce ([ulls avoient à faire, 
M. d'Harcourt les fit couler sans bruit le long des branches 
de l'ouvrage à cornes, où ils demeurèrent sur le ventre sans (|ue 
les assiégés les découvrissent. Quand les quatre premières 
bombes eurent fait leur effet, on tira les deux autres qui n'étoieni 
pas chargées, mais qui avoient seulement une longue fusée pour 
amuser les assiégés, et, aussitôt qu'elles furent tombées dans 
l'ouvrage à cornes, les quatre compagnies des grenadiers don- 
nèrent des quatre côtés sans dire mot, soutenues du bataillon de 
Turenne \ qui étoit de garde à la tranchée, et suivies des tra- 
vailleurs pour faire le logement; le tout commandé par M. d'Har- 
court, maréchal de camp, et par M. de Samh'icourt, brigadier de 
joui-. En entrant, elles commencèrent à crier : tue! tue! et un 
moment après Monseigneur, qui étoit à la tranchée, entendit 
crier : « Vive le Roi ! » Les assiégés ne hrent pas grande résis- 
tance, et on n'y perdit ainsi qu'une soixantaine d'hommes, dont 
la plupart furent tués après qu'on eut emporté l'ouvrage. 

Le comte d'Arck, qui y commandoit pour les ennemis, y fut 
tué. C'étoit un jeune capitaine, proche pai-ent du gouverneur, 
dont on faisoit Ijcaucoup de cas, et les assiégés battirent à la 
pointe du jour une chamade pour savoir s'il étoit mort et ensuitr 
pour demander son corps : ce qui donna occasion à une trêve de 
quelques moments, de laquelle nos ingénieurs profitèrent, car il 
y en eut deux qui prirent des hausse-cols pour faire croire ([u'iis 
étoient deux officiers, et, en allant faire reporter le corps du 
comte d'Arck, ils remarquèrent comment étoit faite la descente 
du fossé qui étoit entre l'ouvrage à cornes et l'ouvrage couronné, 
et la disposition des deux branches de la contrescarpe qui 
■étoient à droite et à gauche. 

1. Commandé par M. d'Ussuu, frère de .^I. de lîonrepos. 



25 OCTOBRE lOSS 2oo 

Le chevalior Courtin, fils de M. Courtin, roiiseiller d'Etat ordi- 
naire, jeune homme de grandes espérances et qui, s'étant attaché 
auprès de M. de Vauban. avoit appris on peu de temps tout ce 
qu'il y avoit de plus fin dans le métier des fortilications, reçut en 
cette occasion deux ou trois coups de pertuisane dans le corps 
par un officier du régiment de Picardie, f|u'il avoit blessé le 
croyant un ennemi et inii le blessa dans la même pensée. 

M. de Sandricourt y fut blessé d'un coup d'éclat de grenade 
qui lui cassa la mâchoire. M. le comte de Guiche, aide de camp 
de Monseigneur, M. le comte de Luxe ' et M. le marquis de 
Treslon -, aides de camp de M. de Duras, M. le comte d'Estrées, 
aide de camp de M. d'Harcourt, Billy, page de la petite écurie 
du Roi, et Vachère, garde du corps, s'y distinguèrent extrême- 
ment, et Monseigneur en écrivoit avec beaucoup d'estime dans 
sa lettre au Roi ^. Les assiégés y eurent soixante ou quatre-vingts 
hommes tués ou prisonniers. On ajouloit que dorénavant le siège 
avanceroit bien plus vite, parce qu'il étoit encore venu de Stras- 
bourg à l'armée soixante pièces de canon, et qu'on travailloit en 
diligence à les mettre en batterie. 

Il vint, dans le même temps, une gazette imprimée en Zélande 
qui disoit que le prince d'Orange avoit pei'du treize vaisseaux 
de guerre par la dernière tempête, et elle disoit les noms de 
tous ces vaisseaux et des capitaines qui les commandoient, et 
le nombre des matelots et soldats (jui s'y étoient perdus ; mais, 
après avoir bien examiné cette nouvelle, on trouva que ce n'étoit 
autre chose qu'un gazetier qui avoit eu envie de se divertir. 

Le Roi donna alors une commission au marquis de Treslon 
pour lever un nouveau régiment en Franche-Comté, et la recom- 
mandation que Monseigneur avoit faite pour lui au Roi dans sa 
lettre ne nuisit pas à lui faire obtenir ce bienfait. 

On disoit aussi {|ue le Roi avoit donné un régiment d'infan- 
terie et un de cavalerie à 3L de Bouffiers, lesquels il devoit 

1. Fils cadet de M. le maréchal duc de Luxembourg; il étoit colonel 
d'infanterie, mais son régiment n'était pas au siège. 

2. Gentilhomme de Ilainaut qui avoit aussi des terres eu Franche-Comté . 
11 avoit épousé la veuve du feu M. le marquis de Vervins, premier maître 
d'hôtel du Roi, 

3. Il y eu avoit d'autres qui s'étoient distingués sans que Monseigneur 
en eût parlé, entre lesquels on connaît le comte de .Montsoreau, fils du 
grand prévôt de Sourches. 



2o6 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

apparemment lever dans son .gouvernement de Luxemhoiii'fz-. 

Ce fui dans le même temps que le Roi donna à M. le duc du 
Maine le régiment de cavalerie de feu M. du Bordage, qui étoil 
le plus beau de ses troupes; et, pour consoler le fds du défunt 
qui commençoit à devenir en état de ser-vir, il lui donna mille 
écus de pension et lui promit de lui acheter un régiment de cava- 
lerie. 

Le l)ruit couroit encore que M. de Boufflcrs avoit marché vers 
Coltlenlz pour obliger M. l'électeur de Trêves à recevoir des 
troupes du Roi dans cette place, comme M. l'électeur de Mayence 
avoit fait dans les siennes, mais (jue ce prince s'étoit retiré à 
Ratisltonne. 

Pour le prince d'Orange, on assure it que son armée navale ne 
pourroit être en état de se remettre à la mer qu'après la fête de 
la Toussaint; la saison étoit si avancée qu'il n'y avoit pas de 
sûreté à naviguer dans la Manche. On disoit cependant que ce 
prince avoit ôté de ses troupes tous les officiers catholiques, ce 
qui avoit assez chagriné les soldats qui faisoient profession de la 
même religion. On a.joutoit que le roi d'Angleterre avoit 25 ba- 
taillons, i:2000 dragons et oOOO chevaux : corps assez considé- 
Vable pour empêcher le prince d'Orange de faire une descente 
en Angleterre, pourvu que ces troupes fussent véritablement 
fidèles à leur roi, mais on croyoit avoir sujet d'en douter. W 
avoit outre cela 32 vaisseaux de ligne * et 14 brûlots, et, quoique 
le prince d'Orange en eût davantage, il n'avoit pas néanmoins 
plus de 3i ou 3o vaisseaux de ligne, et 12 frégates de 20 et 
30 pièces de canon, lesquelles ne pouvoient jamais entrer en 
ligne contre de gros vaisseaux comme ceux du roi d'Angleterre. 
On disoit aussi que les Etats-Généraux avoient enfin assuré posi- 
tivement à l'ambassadeur du roi d'Angleterre, qui étoit à la Haye, 
qu'il pouvoit mander îi son maître qu'ils n'en vouloient point à 
lui, et que l'armement du prince d'Orange ne le regardoil 
point". 

26 octobre. — Le 26, on eut nouvelle (lue le chevalin- 
Courtin étoit moi't de ses blessures et que M. de Vaubaii le 
regretloit infiniment. On sut aussi que le marquis de Bouli- 

1. C'est-à-dire des vaisseaux au moins de cinquante pièces de cauon. 

2. Il faut avouer que la suite lit bien voir en cela l'extrôme trahison des 
Etats-(jéuéraux. 



26 OCTOBRE 1688 257 

jzneux S qui comniandoit à la Irlf du it^i^^imenl de Limousin au 
siège de Pliilipsbourg, el le marquis d'Amanzé ^ aussi colonel 
d'infanterie, qui y servoit de volontaire, s'élant dérobés pour être 
;i l'atlaiiue de l'ouvrage à cornes, quoiqu'ils ne dussent pas y 
èti'e ce jour-là et que Monseigneur eût fait de sévères défenses 
aux officiers d'aller à la tranchée quand leurs régiments n'y se- 
roient pas de garde ou qu'ils n'yseroient pas commandés, et aux 
volontaires d'y aller quand les régiments auxquels ils s'étoient 
attachés n'y seroient pas. Monseigneur les avoit fait arrêter et 
conduire au Fort-Louis du Rhin, pour y demeurer prisonniers 
jusqu'à ce que le Roi en eût autrement oi"donnô : ce (|ui éloit 
fort fâcheux pour ces deux jeunes gentilshommes, qui, à cause 
de leur bonne volonté , étoient réduits à ne voir point le reste 
du siège ; mais aussi il étoit juste que le Roi et Monseigneur fus- 
sent obéis, et ils n'avoient fait ces défenses si sévères que pour 
empêcher une infinité de jeunes gens de qualité de se faire tuer 
mal à propos. 

On apprit en même temps qu'on avoit fait des batteries sur 
l'ouvrage à cornes, dont les unes battoient le bastion entier de 
l'ouvrage'à couronne, les autres en battoient les deux demi-bas- 
tions, et les autres tiroient aux bastions du corps de la place; que 
Ion avoit fait des logements le long du glacis de l'ouvrage cou- 
ronné, et aussi sur le glacis de la contrescarpe du côté de la 
grande attatjue assez près des palissades, car, depuis qu'on 
avoit trouvé moyen de saigner une grande flaciue d'eau qui étoil 
sur le glacis, on avançoit bien plus facilement; qu'un officier 
du régiment du Roi, avec 25 grenadiers, s'étoit rendu maître de 
la redoute de la Londe ^; que notre canon avoit entièrement pris 
le dessus sur celui des assiégés, qui n'avoient presque plus que 
(juatre pièces qui tirassent; mais qu'ils éludoient l'effet de nos 
bombes \ parce qu'ils changeoient à tout moment leurs pièces de 

1. Gentilhomme de Bourgogne de bonne maison, fort riclie et liouuête 
garçon. 

2. Fils aîné du marquis d'Amanzé, lieutenant de roi en Bourgogne, 
garçon très sage et très appliqué à son métier. 

3. C'étoit une redoute que feu la Londe avoit fait construire sur le 
glacis de la contrescarpe. 

4. Ou avoit en France des bombardiers si adroits qu'ils faisoient tomber 
leurs bombes à point nommé dans les batteries, et elles ne manquoient 
pas quand elles y toniboient de les faire sauter ; mais les assiégés de 
Philipsboiu-g, aussitôt qu'ils avoieut tiré d'une pièce, la changeoient de place 

n. — 17 



258 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGllES 

place et de siluation, et que M. de Vauban s'éloit avisé de faire 
tirer des coups de canon à ricochet, c'est-à-dire des coups qui. 
en effleurant les deux bastions de Touvrage couronné, glissoient 
tout du long des branches et démontoient les batteries (|ui 
voyoient la grande attaque à revers. On ajoutoit que Chanlay 
était allé à Heidelberg pour sommer le gouverneur de se rendre, 
et que l'on espéroit apprendre l)ientôt de bonnes nouvelles de sa 
négociation. 

27-28 octobre. — Le 27, on eut nouvelle (|ue le 23 on avoit 
fait un logement de cin(|uante toises sur la contrescarpe à la 
grande attaque; et, le 28, on apprit que Ton étoit entièrement 
maître de la contrescarpe de l'ouvrage couronné. 

Le même jour, il courut un bruit que le seraskier avoit jeté 
un secours considérable dans Nègrepont; (|ue l'armée vénitieime 
avoit fait de grands efforts pour l'empêcher; que M. le prince 
d'Harcourt et M. le prince de Turenne avoient été blessés en 
cette occasion, (pie M. le comte de Ronigsmarck et M, le Rhin- 
grave, frère naturel de Madame, y avoient été tués, et l'on ne 
doutoit pas que les Vénitiens ne levassent le siège. Mais l'ambassa- 
deur de Venise reçut une lettre qui rectifia cette nouvelle et qui 
apprit que M. de Ronigsmarck et M. le Rhingravc étoient morts de 
maladie; que M. le prince deTurenne avoit été blessé légèrement; 
que M. le prince d'Harcourt avoit été blessé de trois coups, deux 
dans le corps qui n'étoient pas dangereux, et un qui lui estro- 
pioit entièrement la main gauche, mais que l'un et l'autre de ces 
princes avoit été blessé à la tranchée; que les Turcs n'avoient 
point tenté de jeter par terre du secours dans Nègrepont, ayani 
la liberté de rafraîchir par mer la garnison toutes les fois qu'il 
leur plaisoit, et (jue cela n'empêchoit pas le doge Morosini dr 
continuer le siège ^ pendant le(iuel M. le prince d'Harcourt avoii 
fait des actions surprenantes. Ce qui étoit porté par cette lettre 
fut conlirmé par une lettre et une relation que ce prince écrivoil 
à la princesse, son épouse, et qui étoit datée de Venise, où il 
s'étoit fait reporter pour se faire guérir de ses blessures. 

Le même jour, on eut nouvelle que le prince d'Orange devoii 

et la mettoieut d'un autre côté, ce qui empôchoil qu'on ne pût la démonter 
avec les bombes et faisoit croire eu uuuue temps qu'ils avoient plus «Ir 
pièces en batterie qu'ils n'en avoient eireclivement. 
1. Il y avoit bien à craindre qu'il ne réussît pas dans son entreprise. 



29-30 OCTOBRE 1688 259 

s'être embarriiié avec >I. de Sclionljerg sur un ynclit, afin depou- 
Yoii' faire donner plus fa( ilenicnl tous les ordres nécessaires le 
jour dim ronibal ; mais les gens de marine assuroienl que s'il le 
l'aisoit il étoil mal conseillé, et ipie le moindre vaisseau de guerre 
couleroit son yaclil à fond dès les premières bordées. On ajou- 
loit que Mme la princesse d'Orange avoit donné une procuration 
au prince son époux pour agir à la conservation des droits ((u'elle 
avoit sur la couronne d'Angleterre, et, en cas (|ne M. le Prince 
d'Orange vînt à manquer, elle en avoit donné une semblable à 
M. de ScbOnberg, et deux autres toutes pareilles à deux autres 
liommes en cas que M. de Scbônberg fût tué en cette entreprise. 
Cette précaution paroissoit un peu outrée, mais elle ne laissoit 
au roi d'Angleterre aucun lieu de douter de toute l'étendue des 
mauvaises intentions du prince d'Orange. 

Ce fut alors que 31. le comte de Lauzun, ayant composé une 
somme de cent mille écus de tous ses eifets qu'il put vendre, 
passa en Angleterre par permission du Roi, dans le dessein de 
servir le roi d'Angleterre de sa personne et de son argent, 
essayant de reconnoître ainsi les obligations essentielles qu'il lui 
avoit eues en plusieurs occasions. 

29 octobre. — Le 29, M. le comte de la Chaise ', capitaine 
des gardes de la porte du Roi, lit une grande chute de cheval en 
courant le cerf; il fut plus d'une heure sans connoissance et, 
<|uand on l'eut ramené en carrosse à Fontainebleau, il ne se sou- 
vint pas d'être tombé, ce (jui étoil un symptôme très dangereux. 

30 octobre. — Le 30, on eut nouvelle, de l'armée de Monsei- 
gneur, (jue M. le marquis de Courtenvaux % fils aîné de 31. de 
Louvois, avoit été blessé d'un sac à terre poussé par un coup de 
canon, et (pie, ayant été renversé par terre, il avoit été tout froissé, 
(le manière qu'on l'avoit saigné deux fois et (lu'il avoit de la 
lièvre; mais on ne croyoit pas que cette blessure fût dangereuse. 

On apprit, par le même courrier, que Heidelberg^ s'étoit rendu 
sans coup férir, et que le grand maître de l'ordre Teutonique ', 

1. Frùre du P. de la Chaise, confesseur du I{oi. 

2. Il étoil colonel du régiment delà Reine, à la tête duquel il servoit au 
^;ièg^' de Phiiipsbourg. 

■'i. Capitule du PaUitinat du lihin. 

î. C'est un ordre de chevalerie à peu près comme l'ordre de .Malte, 
mais il ne s étend pas au delà de l'AUemague et des Pays-Uas. 



260 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

fils de l'éleclcur palatin, en L'ioil sorti avec les meubles de son 
père; il avoit demandé, aussi bien que le gouverneur, que la gar- 
nison pût aller à IManheim, et on le lui avoit accordé, dans l'in- 
tention néanmoins de ne laisser pas entrer ces troupes dans 
Manheim, (lui étoit déjà investie par M. de Montclar et parM.de 
Rubentel; mais la fortune mil à couvert la bonne foi française, 
car toute la garnison de Heidelberg se révolta, parce qu'il y avoit 
quatre mois qu'elle n'avoit été payée, déchira ses drapeaux, tira 
sur ses officiers et se débanda d'elle-même. 

On sut aussi en même temps que M. le marquis de Souvré, 
second fils de M. de Louvois, avoit été arrêté à Comorn, en 
Hongrie, ce qui n'étoitpas surprenant, puisqu'on avoit fait arrêter 
à Paris tous les Allemands des terres de l'Empereur. 

On disoit aussi que le marquis d'Huxelles, qui se portoit assez 
bien de sa blessure, étoit destiné pour aller commander dans 
Mayence, et le Roi ne pouvoit guère choisir d'homme plus 
propre pour ménager l'esprit de l'électeur et des Allemands '. 

Sa Majesté déclara en ce temps-là qu'elle partiroit le lîî de no- 
vembre pour se retirer à Versailles ; et l'on assuroit iiuc le roi 
d'Angleterre avoit fait une harangue à ses peuples, par laquelle il 
leur représenloit tous les mauvais desseins du prince d'Orange 
et les sujets tout récents qu'ils avoient d'être contents de sa con- 
duite à leur égard, puisqu'il venoit de leur rétablir tous leurs 
privilèges; mais en même temps il leur protestoit que si, malgré 
les raisons qu'ils avoient de lui être fidèles, ils aimoient mieux 
favoriser le parti d'un usurpateur étranger, il commenceroit par 
faire mettre le feu aux (jualre coins et au milieu de Londres -. 

Le même jour, le Roi donna une pension de deux mille \mv> 
au jeune marquis de Bussy-Rabutin, ci-devant capitaine de cava 
lerie, et lui promit de lui donner au plus tôt de l'emploi. 

31 octobre. — Le 31, on eut nouvelle que l'on travailloil 
avec succès à embrasser tout l'ouvrage couronné de Philips- 
bourg, et qu'on avoit dessein de joindre les deux attaques, travail 
si prodigieux qu'on assuroit qu'à peine un homme de piedauroii 

1. Il avoit l'esprit haut et, comme il avoit toujours un peu aimé ^^>M 
plaisir, il eu devoit (Hre plus agréable aux Allemands. 

2. Il sembloit que cette meuace-là étoit uu peu dure; mais ou ne savait 
comment ou devoit agir avec les Anglais qui s'élevoient contre leur rui 
quand il sembloit mollir et qui ne pou voient sontlVir aussi qu"il leur 
parlât avec fermeté. 



NOVEMBRE 1688 261 

pu en un jour visiter tous les travaux i|u"on avoil faits depuis le 
siège. On sut aussi (ju'on faisoit la descente du fossé de Touvrage 
à couronne et qu'on prtMendoit le passer avec des ponts volants 
qu'on avoit faits exprès; après quoi, on vouloil emporter cet 
ouvrage par les brèches que le canon y avoit faites. 

On apprit encore que le chevalier' de Denonville, ingénieur et 
gouverneur de la citadelle de Metz, avoit été tué ; il étoit frère 
de M. de Denonville, gouverneur de Canada, et étoit un homme 
d'un mérite distingué parmi les ingénieurs. M. de Vivans, maré- 
chal de camp, et M. de Vaubecourt, brigadier, avoient été plus 
heureux; car ils avoient reçu chacun un coup de mousquet dans 
leur chapeau, qui ne leur avoit fait que de légères contusions. 

Il couroit en ce temps-là une prière pour le succès des armes 
du prince d'Orange, imprimée en Hollande et composée par le 
ministre Burnet*, le caractère de laquelle étoit tellement inso- 
lent qu'on a jugé à propos de lui donner place en cet endroit ^ 



NOVEMBRE 1688. 

1er novembre. — Le premier jour de novembre, le Roi fit 
ses dévotions avec sa piété ordinaire, et ensuite il toucha les 
malades des écrouelles dans l'allée royale de son château de 
Fontainebleau. Comme il changeoit d'habit après cette cérémo- 
nie, on lui apporta des lettres de Monseigneur, par lesquelles il 
lui mandoit qu'on avoit fait des ponts sur le fossé de l'ouvrage à 
couronne, auquel on avoit attaché le mineur, et qu'on es^roit 
en faire sauter les mines le samedi ou le dimanche au plus tard, 
qui par la supputation se trouvoit être la veille de la Toussaint, 
c'est-à-dire vingt-quatre heures avant que ces lettres arrivassent 
à Fontainebleau. Il ajoutoil (pie, quand les mines auroient fait 
leur effet, on emporteroit l'ouvrage couronné. 

Après le dîner, le Roi alla entendre le sermon du P. Gail- 
lard, jésuite: mais il n'avoit pas encore achevé son premier point, 
quand M. de Louvois vint dire au Roi qu'il vcnoit d'arriver un 

1. C'étoit un Anglais qui avoit déjà fait plusieurs libelles contre les rois 
de France et d'Angleterre ; il étoit retiré en Ilollaudi'. 

2. [V. le texte de cette prière au n" XVI de l'appendice, où nous l'avons 
rejetée, pour ne pas interrompre le récit. — E. Poutal.J 



:26:2 mémoires du marquis de sourciies 

courrier qui apportoiL la nouvelle de la prise de Philipsbourii. 
Celte nouvelle excila un si grand hriiil dans loiilc la chapelle, 
que le prédicateur fut obligé de se taire et ([uil demanda mcMUc 
au Roi s'il vouloit qu'il sortît de la chaise * sans achever; mais 
le Roi lui répondit (|u'il pourroit recommencer dans un moment. 
Cependant le Roi prit de la main de M. de Louvois les lettres de 
Monseigneur, dont il y en avoil une pour lui et l'autre pour 
Mme la princesse de Conti -, qu'il lui donna sur-le-champ; 
ensuite de quoi il lut celle qui s'atiressoit à lui, et puis il se mit 
à genoux avec toute la famille royale et rendit grâces à Dieu de 
bon cœur de la victoire qu'il venoit de lui accorder. Le tumulte 
ayant cessé au bout d'un quart d'iieure et le Roi s'étant remis 
dans son fauteuil, le P. Gaillard reprit son discours au même 
endroit où il l'avoit interrompu et lit un sermon très beau et très 
utile, à la fin duquel il fit, selon la coutume, lui compliment au 
Roi^ mais si beau, si convenable à la nouvelle qui venoit d'arriver 
et si touchant, que le grand cœur du Roi ne put s'empêcher d'en 
être attendri, et (ju'il s'en fallut peu (lu'il ne mêlât ses larmes 
à celles de Mme la Dauphine et d'un grand nombre d'hommes 
et de femmes de la cour qui ne purent s'empêcbcr de pleurer. 

On sut le même jour (|ue le prince d'Orange étoit encore 
le 29 d'octobre dans la Meuse avec toute sa Hotte, et qu'on ne 
savoit pas encore quand il pourroit mettre à la voile. 

Après avoir entendu vêpres, le Roi distribua les bénéfices 
vacants, comme il faisoit toujours aux quatre bonnes fêtes de 
l'année; il donna une abbaye au frère de M. de Saint-Viance ^, 
lieutenant de ses gardes du corps, une à l'abbé Genest ^ homme 

1. [Chaisp, c'est-à-dire rhairc, car chaise n'est qu'une prononciation vi- 
cieuse du mot chaire, et, au xvii' siècle, souvent on employait indilTéreni- 
ment l'un ou l'autre mot. — E. Pontal.] 

2. On trouva extraordinaire que, dans une si bonne nouvelle que celle- 
là, Monseigneur n'eût point écrit à Mme la Dauphine, mais seulement à 
Mme la princesse de Conti, et que le Uoi eût donné cette lettre à cette 
princesse en présence de Mme la Dauphine. 

3. Les prédicateurs qui doivent prêcher l'Avent prêchent le jour de la 
Toussaint , et ceux qui doivent prêcher le Carême commencent dès le 
jour de la Chandeleur ; mais les uns et les autres commencent toujours 
et finissent leur premier et leur dernier sermon par un compliment au Uoi. 

4. Gentilhomme de Gascogne d'une grande valeur et qui avoit de 
grandes blessures. 

.'i. C'étoit un Gascon qui se mèloit de faire des vers ; il étoit appuyé par 
M. le comte de Toulouse. 



2 NOVEMBRE 1688 263 

de bel esprit attacht' à la famille de Mme de Montespan, et quel- 
ques autres petites à dilTérenles personnes, outre un prieuré, 
qu'il donna h l'abbé de Bussy-Rabutin *, et deux abbayes de 
lillcs, qu'il donna l'une à Mme Le Pelletier, s(eur de M. le coii- 
Irùleur général, et l'autre à Mme de Vaubecourt, sœur du mar- 
quis et de l'abbé du même nom. 

2 novembre. — Le 2 de novembre, on sut que le roi d'An- 
gleterre avoit accordé à ses sujets généralement tout ce qu'ils 
lui avoient demandé, c'est-à-dire le rétablissement de tous les 
privilèges généraux et particuliers, et l'on disoit même qu'il 
songeoit à se défaire du P. Peters, son confesseur ^, ou tout 
au moins à lui ôter la place qu'il avoit dans son conseil : dé- 
marclie (fu'il auroit dû faire depuis longtemps en bonne politi- 
que. On assuroit en même temps qu'il avoit donné un régiment 
;i M. Skellon. 

Le même jour, on sut que le Roi avoit donné le gouvernement 
lie Pbilipsbourg à M. des Bordes, gouverneur de Landau, celui 
de Landau à M. de Vissac ^, lieutenant de roi de Strasbourg, 
et la lieutenance de Strasbourg à M. de la Bâtie \ qui en éloit 
major. 

Sur les quatre beures du soir, M. le marquis d'Antin, aide de 
camp de Monseigneur, lequel, dès le temps qu'il partit pour 
Pbilipsbourg, avoit demandé en grâce au Roi d'apporter la nou- 
velle de la prise s, arriva à Fontainebleau et apporta au Roi la 
capitulation de la place; on sut donc par lui que 3Ionseigneur 
avoit accordé à M. de Staremberg la composition la plus liono- 
rable qu'il avoit pu souhaiter, c'est-à-dire de sortir de sa place 
avec toute sa garnison, le mous(fuet sur l'épaule, la mèche allu- 
mée par les deux bouts, et avec deux pièces de canon de vingt- 
•luatre livres de balles et deux de douze. La garnison devoit 
aller à Vienne, en Autriche, par le plus court chemin ^ et, pour 

1. Frère de celui iiuquel le lloi venoit de donner une pension de douze 
mille livres. 

2. Il u'anroit pu mieux faire, à moins que de ne l'avoir jamais pris pour 
son confesseur, sachant comliien les Jésuites étoient odieux eu Angleterre. 

3. Gentilhomme de Gascogne qui avoit été longtemps premier capitaine 
du régiment royal d'infanterie. 

4. Gentilhomme de Dauphiné, qui avoit été longtemi)S capitaine dans le 
régimeut de Normandie. 

.'j. 11 n'y avoit qu'un Gascon capable de prendre une semldable précaution. 
6. C'étoit une jolie marche, car il y avoit bien deux cents lieues. 



264 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

cet effet, on devoit l'escorter jusqu'à Ulm * et lui donner un 
passeport pour le reste du chemin ^ Il ajoutoit que, lorsque ce 
gouverneur eut fait battre la chamade, il envoya supplier Mon- 
seigneur de lui envoyer un médecin et un confesseur ^ et que 
sur-le-champ Monseigneur lui avoit envoyé M. Petit, son premier 
médecin, et le Père d'Esse, son confesseur; mais que, selon les 
apparences, il n'étoit pas assez malade pour être pressé d'avoir 
recours à un confesseur, puisque M. d'Antin lui-même, étant 
entré dans la place, l'avoit trouvé à table mangeant d'assez bon 
appétit. Il disoit aussi qu'il avoit demandé qu'on lui permît 
d'aller prendre l'air à Heidelberg, et qu'on lui avoit répondu 
qu'on lui donneroit volontiers la permission, mais que Heidel- 
berg n'étoit plus à M. l'électeur palatin et qu'il étoit entre les 
mains du Roi, ce qui lui lit changer la résolution qu'il avoit 
prise d'y aller. Il assuroit outre cela qu'on avoit trouvé dans la 
place ioO milliers de poudre, 25 000 boulets et 16 000 sacs de 
farine, avec une prodigieuse quantité d'artillerie, ce qui rendoit 
d'autant plus surprenante la précipitation avec laquelle ce gou- 
verneur paroissoit s'être rendu, ayant encore 1800 hommes de 
la plus belle infanterie du monde et un corps de place tout 
entier bien revêtu et avec un grand fossé devant. On s'ima- 
ginoit donc que la cause d'une si prompte reddition étoit que 
M. de Staremberg avoit dans sa place cinquante ou soixante 
mille écus d'argent comptant qu'il n'avoit pas envie de perdre ; 
mais on sut depuis qu'en sortant de sa place il avoit fait voir à 
plusieurs personnes une lettre de l'Empereur par laquelle il lui 
mandoit de tenir le plus longtemps qu'il pourroit, mais de ne 
s'opiniàtrer pas trop, parce qu'il lui étoit impossible de lui en- 
voyer du secours, et surtout de n'en recevoir point de l'électeur 
palatin, parce que cela ne feroit qu'aigrir davantage la Fi-ance 
contre lui. Néanmoins tous les ofticiers de la garnison dirent en 
sortant que, si l'Empereur leur faisoit justice, il les feroit tous 
pendre, parce qu'il n'y en avoit aucun qui eût bien fait son devoir. 



1. Ville impériale en Soiiabe. [Aujourd'hui ville du Wurtemberg (Dauube). 
- E. Pontal.] 

2. G'étoit une chose ridicule que ce passeport, car comment les François 
auroicnt-ils pu leur faire du mal entre Ulm et Vienne? 

3. Cela servit de raillerie à tous ceux qui l'apprirent, mais il avoit ses 
raisons pour faire croire qu'il étoit bien malade. 



3 NOVEMBRE 1688 265 

3 novembre. — Le 3, le Roi reçut par le courrier ordinaire, 
qui étoit parti de rarmée avant M. d'Antin, une lettre de Phi- 
lipsbourg, qui faisoit le détail de la manière dont on avoit pris 
l'ouvrage à couronne, laquelle ùtoit assez plaisante. M. de Vau- 
ban, étant Taprès-dînée dans la tranchée et voyant qu'on ne tiroit 
point de l'ouvrage à couronne, appela un capitaine de grena- 
diers du régiment d'Anjou, qui étoit de garde, et lui demanda 
s'il avoit un bon sergent à lui donner avec dix grenadiers; en 
même temps, le capitaine lui en amena un, auquel il ordonna 
sur-le-champ de monter sans bruit à la brèche avec ses dix. gre- 
nadiers et, s'il voyait qu'on ne fît pas un grand feu sur lui, 
d'essayer de monter jusqu'au haut de la brèche et de voir ce 
qui se passoit dans l'ouvrage à couronne. Le capitaine, voyant 
que M. de Vauban chargeoit le sergent d'une commission qui 
pouvoit avoir des suites, lui dit qu'il étoit d'un tempérament 
trop chaud et qu'il ne lui conseilloit pas de l'y envoyer; mais le 
sergent dit à M. de Vauban qu'il étoit plus sage que le capi- 
taine, qu'il le prioit de l'y envoyer et qu'assurément il seroit 
content de sa conduite. Cette réponse plut à M. de Vauban, qui 
fit marcher sur-le-champ le sergent et les dix grenadiers. Ils 
montèrent tout doucement et sans bruit jusqu'au premier étage 
de la brèche; ensuite, voyant qu'on ne tiroit pas sur eux, ils 
montèrent un peu plus haut; enfin ils montèrent jusqu'au haut 
de la brèche, où ils furent suivis de dix autres grenadiers. Les 
assiégés tirèrent et firent mine de les vouloir charger, mais les 
vingt grenadiers les repoussèrent et entrèrent dans l'ouvrage. 
Le reste des grenadiers du régiment d'Anjou, voyant que leurs 
camarades avoient monté sans peine, les suivirent, quoiqu'ils 
n'eussent point d'ordre, montèrent par la brèche et entrèrent 
dans l'ouvrage, où ils furent bientôt suivis de même par tout le 
corps du bataillon. Cependant le régiment du Roi, qui étoit de 
garde à l'autre branche de la tranchée du Rhin, voyant que le 
régiment d'Anjou montoit à la brèche, courut à celle qui étoit 
devant lui, y monta et entra presque en même temps dans l'ou- 
vrage à couronne, et ceux qui le gardoient furent presque tous 
tués ou faits prisonniers, avec très peu de perte de la part des 
assiégeants. Ce coup étonna le gouverneur et, voyant son ouvrage 
couronné pris en plein jour, il fit battre aussitôt la chamade '. 

1. Il la fil battre jusqu'à trois fois, tant il eut de ])récipitation. 



266 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Les mêmes lettres portoient que, dans la nuit (iiii avoit précétK- 
cette action, le comte d'Estrées avoit été blessé d'un coup de 
mousquet à la cuisse, qu'on disoit n'être pas dangereux; que le 
jeune Buzenval, aide de camp de M. de Rubentel, avoit été aussi 
])lessé légèrement au Ijras et (jue le mariiuis d'Harcourt, en 
allant reconnoître l'ouvrage ù couronne, étoit tombé du haut de 
la tranchée en bas, à cause de l'obscurité de la nuit, et s'étoit fait 
à la hanche une forte contusion qui lui causoit de cruelles dou- 
leurs, de sorte qu'on appréhendoit qu'il n'eût (juelque chose de 
rompu ou de déboîté et ([u'il ne fût pas en état de servir le 
reste de la campagne. 

Cette prise de l'ouvrage h coui"onnc, faite en plein joui', termina 
bien des différends. Comme on avoit résolu de l'emporter la nuit 
suivante, et que c'étoit au régiment de Grancey, qui étoit natu- 
rellement de garde, à faire cette action, M. le Duc, qui savoitque 
le comte de Médavy, colonel de ce régiment, étoit demeuré 
extrêmement malade ù Paris et (pie le lieutenant-colonel et le 
major étoient pareillement absents, il alla trouver Monseigneur, 
lui représenta qu'il n'étoit pas à propos de conlier une action de 
cette importance à un régiment dont tous les principaux ofli- 
ciers étoient absents et le conjura de vouloir bien que ce fût lui 
qui emportât l'ouvrage à couronne avec son régiment, parce que 
c'étoit à lui à relever le régiment de Grancey. Monseigneur lui 
accorda cette grâce et il s'alla préparer à faire le lendemain une 
action de vigueur; mais, malheureusement, le soir même le comtr 
de Médavy arriva à l'armée, où il s'étoit fait porter, quoiiiu'il 
eût la mort entre les dents ; il alla trouver Monseigneur et lui 
représenta le tort (jn'il lui faisoit et à son régiment et qu'ils 
alloient être déshonorés par le cruel passe-droit ([u'on leurfaisoil. 
et, toute l'infanterie s'étant jointe à lui pour soutenir un droit si 
légitime, Monseigneur fut obligé de mettre la chose en délibéra- 
tion avec MM. de Duras, Saint-Pouange ' et Chanlay ^ et, après 
l'avoir bien examiné, Monseigneur rendit jusiice au comte de Mé- 
davy et rétracta la grâce qu'il avoit promise à M. le Duc, mais il 
ne put lui refuser, aussi bien (lu'à 31. le prince de Conti, de donner 

1. Il faisoit la charge d'iutendant do raraiéc cl y roprésentoil i>roiire- 
ruent .M. de Louvois. 

2. Ses mérites et la faveur de .M. de Louvois l'avoient mis sur uu si hou 
pied, qu'il étoit de toutes les délibérations. 



3 NOVEMBRE 1688 267 

avec- les mous(iuetairos qui dévoient souleiiir sept coiiipagnies 
de grenadiers commandés pour cette expédition, à condition 
néanmoins que ces princes ni les mnus( [notaires ne sortiroient 
point de Foiivrage à cornes (|u'en cas que M. le ciievalier de Til- 
ladet ' le jugeât h propos. M. le duc du Maine, qui éloit de garde 
à la tranchée avec le régiment du Roi et qui y avoit passé la nuit, 
axant été averti de ce (|ui se passoit, vint trouver Monseigneur 
et lui demanda la même grâce qu'il avoit accordée à MM. les 
princes; mais Monseigneur la lui refusa ^, en s'expliquant qu'il 
avoit ordre du Koi de ne laisser monter aucun volontaire ((u'avec 
le régiment qu'il auroit choisi, et qu'il n'avoit consenti que 
MM. les princes en usassent autrement qu'à cause qu'il avoit 
révoqué en faveur de la justice la grâce qu'il avoit une fois ac- 
cordée au régiment de Boui'hon. Depuis, Monseigneur jugea à 
propos que MM. les princes n'allassent point à cette occasion; et, 
pour les en dissuader, il leur dit qu'il les laissoit les maîtres de 
monter avec les mousquetaires, pai'ce qu'il leur en avoit accordé 
la permission, mais qu'il les prioit de ne le pas faire, les assurant 
qu'ils tiendroient en cela une conduite qui lui feroit plaisir et 
([ui seroit agréable au Roi. Ainsi se termina ce grand différend; 
mais MM. les princes se seroient bien épargné des parob's inu- 
tiles s'ils avoient pu prévoir les bonnes intentions de M. de Sta- 
remberg, et M. le duc du Maine étoit le seul qui ne' pouvoit 
se résoudre à pardonner à M. de Vauban de ce qu'il avoit fait 
emporter l'ouvrage à couronne en son absence, après qu'il avoit 
eu la peine d'être toute la nuit à la tranchée, mais apparemment 
le Roi devoit s'en mêler et faire sa paix. 

Oncroyoit ence temps-là(iuelestroupes de France devoientaller 
assiéger Coblentz et Hermanstein ^; mais, comme la première 
de ces deux places étoit environnée de bastions revêtus et que 
l'autre étoit une des meilleures places de l'Europe, il n'y avoit 

1. Il étoit lieutenant général de jour cette miit-là. 

2. A cause iju'il étoit si estropié des deux jam])es qu'il ne pouvoit presque 
pas se soutenir; peut-être aussi avait-il reçu des ordres du Roi pour de 
semblables occasions. 

3. Autrement Armestein, place des meilleures de l'Europe, qui environne 
le château do M. l'électeur de Trêves, qui est de l'autre coté du Rhin et 
commande entièrement à Coblentz. [Aujourd'hui Ehrenbreitstein, ville des 
Etats prussiens (prov. Rhénane), dominée par l'une des l'orteresses les plus 
puissantes de l'Europe. Elle est située sur la rive droite du Rhin, vis-à-vis 
lie Coblentz. — E. Pontal.] 



268 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

guèn! d'apparence (ju'on entreprît deux sièges de cette impor- 
tance dans une saison si avancée. 

On apprit alors que presque tous les princes de l'Empire, et 
entre autres tous ceux de la maison de Saxe et de Brunswick, 
avoient fait une ligue pour venir défendre les places du Rhin. 

On apprit aussi que les évêques d'Angleterre étoient dans une 
pernicieuse dispo.sition pour les intérêts du roi, et (|u'ils lui 
avoient donné un grand mémoire, dans lefjuel, entre plusieurs 
propositions désavantageuses, ils lui faisoient celle de se faire 
instruire de la religion protestante, lui offrant de lui prouver que 
la religion qu'il professoit n'étoit pas bonne. Le roi d'Angleterre, 
sans répondre à une pi-oposition si ridicule, les avoit contentés sur 
quelques autres de leurs demandes et avoit cependant fait baptiser 
le prince de Galles par le légat du Pape au nom de Sa Sainteté. 

On disoit encore (lue le prince d'Orange et M. de Scliùnberg 
s'étoient embarqués le 28 d'octobre, el qu'on avoit fait en Hol- 
lande des prières publiques pour le succès de son entreprise ; 
mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire, c'étoit que Coloma, 
ambassadeur d'Espagne, en avoit fait faire aussi publi(iuement 
pour le même sujet : action très-digne * d'un ministre du Roi 
Catholique de faire prier Dieu publiquement pour la prospérité 
d'un usurpateur et d'un parricide, qui n'avoit d'autre prétexte 
pour vouloir détrôner son beau-père que de vouloir abolir en- 
tièrement la religion catholique en Angleterre I 

11 couroit en ce temps-là des bruits très désavantageux à M. le 
cardinal Le Camus : on l'accusoit publiquement d'avoir été d'in- 
telligence avec l'évêque de Vaison, lequel, dans les interrogatoires 
<iu'il avoit subis, avoit déclaré qu'il n'avoit rien écrit que par ses 
ordres et de sa participation. Cela avoit obligé la cour d'envoyer 
ordre à M. le comte de Tessé, qui commandoit dans le Dauphiné, 
et à M. de Bouchu, (jui en étoit intendant, de l'aller trouver de la 
part du Roi pour savoir de lui la vérité du fait. Apiès (luelijues 
compliments et quebiues préliminaires, M. le comte de Tessé se 
retira et M. de Bouchu, étant demeuré seul avec M. le cardinal, 
le pressa fortement sur celte accusation, lui reprochant d'avoir 
été l'auteur de ces libelles faits contre l'honneur du Roi et de la 
France. Le cardinal se défendit de son mieux, protestant (pril 

1. [Le inaiiiisorlt porte bien action très-digne, dans une intention ovi- 
deninienl ironique. — E. Pontal.] 



4-0 NOVEMBRE 1688 269 

étoit incapable de manquer de respect au Roi son maître, et, sur 
ce que l'intendant lui dit que l'évoque de Vaison l'en avoit pour- 
tant accusé, il répondit qu'il falloit que cet évé(iue fût devenu 
fou, ou qu'il cherchât à se sauver en accusant des personnes in- 
nocentes ; et l'intendant ne put tirer aucune lumière de lui sur 
cette affaire. 

On disoit en ce temps-là que le prince d'Orange avoit délivré 
300 commissions à des armateurs pour aller en course contre la 
France ; mais, en attendant, les nôtres avoient pris un vaisseau 
hollandois, à la prise duquel M. de Louvois et M. de Seignelay, 
qui étoient intéressés avec l'armateur, gagnoient chacun cent 
mille livres. 

Ce fut dans le môme temps que M. de la Bazinière ', jadis tré- 
sorier de l'Épargne, mourut à Paris d'une gangrène qui lui vint à 
la jambe et que la lièvre revint à M. de Louvois; mais elle n'étoil 
que l'effet d'un grand rhume; elle n'eut pas de suites fâcheuses, 
non plus que celle qu'eurent en même temps M. le maréchal 
d'Estrées et Mme la princesse d'Epinay. 

4 novembre. — Le 4 de novembre, le Roi fit ciianter par sa 
musique dans sa grande chapelle de Fontainebleau le Te Denm - 
pour la prise de Philipsbourg. 

5 novembre. — Le 5, on eut la nouvelle du funeste accident 
arrivé à Pliilipsbourgau petit chevalier de Longueville ■\ officier 
dans le régiment du Roi, lequel, ayant été commandé pour faire 
travailler à combler les tranchées, reçut un coup de fusil au tra- 
vers du corps par l'imprudence d'un officier du même régiment, 
lequel, ayant ôlé un fusil à un soldat, avoit mis dedans du menu 
plomb dessus les balles, et s'amusoit à tirer des bécassines 
dans le marais. Comme le chevalier étoit bâtard de M. de Lon- 
gueville, le dernier mort, la question étoit de savoir à qui appar- 
tiendroit sa succession, qui étoit de près de quarante mille livres 



1. Jamais homme n'avoit vécu dans le temps de sa faveur plus somp- 
tueusement que celui-là ; mais la chambre de justice l'avoit réduit dans 
des bornes fort étroites. 

2. Il avoit ordonné à sa musique, dès le jour de la Toussaint, de chanter 
II' Te Deum immédiatement après le sermon ; mais il se souvint de l'avoir 
lait chanter un peu troi) tiH pour la prise de Luxembourg, et cela l'obligea 
de donner un contre-ordre. 

3. Fils naturel de feu .M. le duc de Longueville, qui fut tué au passage 
.In llhin et qui étoit fils de la sœur de feu M. le Prince. 



:270 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES 

(ie renie. M. le Prince prétendoit (lu'elle devoit appartenir à 
M. l'abbé de Longueville ^, frère de M. le Duc. Mme de Nemours \ 
sa sœur, prétendoit (ju'elle devoit lui appartenir léuilimemenl, et 
peut-être ([ue le Roi y avoit autant do droit ([ue personne^ ; car, 
encore qu'il eût donné au cbevalier des lettres de légitimation, 
on assuroit que cela n'empèchoit pas (lue sa confiscation ne lui 
appartînt, à cause de la bâtardise. 

On disoit le même jour que la tempête avoit forcé le prince 
<rOrange à rentrer dans la Meuse et que toute sa flotte éloit 
dispersée, le gros temps Tayant pris comme il étoit déjà à 
la vue d'Angleterre; mais la vérité étoit, qu'étant sorti de ses 
ports avec toute son armée, et n'en étant pas encore fort éloigné, 
il avoit été accueilli de la tempête, qui avoit été si violente qu'il 
s'étoit trouvé fort heureux de pouvoir rentrer dans la Meuse 
avec cin(i ou six de ses vaisseaux. 

6 novembre. — Le 6 de novembre, on apprit que M. de 
Boufllers s'étoit approché de Coblentz pour le bombarder et que 
M. de Bai'bezièi"es, marchant à la tête de son régiment de dragons 
pour s'emparer d'un poste et passant un pont, avoit trouvé 
quel(|ue cavalerie de M. l'électeur de Trêves, qui s'étoit opposée 
à son passage , mais qu'il l'avoit mise en fuite et forcée de 
renli'er dans la place; qu'ensuite, voyant qu'on ne faisoit pas 
grand feu d'un ouvrage à cornes dont il étoit proche, il avoit fait 
mettre pied à terre à ses dragons, à la tête desquels il avoit 
attaqué et emporté cet ouvrage l'épée à la main. 

On disoit aussi, le même jour, que l'électeur de Trêves étoit 
dans Hermansteim, quoiqu'on eût dit quelque temps aupara- 
vant qu'il s'étoit réfugié à Ratisbonne; mais la chose n'étoit pas 
si certaine que la retraite de 31. l'électeur palatin % le({uel, aus- 

1. Lequel était enfermé, à cause de sa tolii;, et étoil prêtre. 

2. Elle avoit épousé le troisième de MAI. les ducs de Nemours et n'avoil 
jioiut d'enfants. 

3. Mousei^fueur avoit, dans une de ses lettres, demandé au Uoi la confis- 
cation du clievalier de Longueville pour le comte de Sainte-Maure, l'un de 
ses menins, et, comme on parloit de cela chez Mme de Montespan. Mme de 
Thianges dit au Roi qu'elle ue croyoit pas qu'il y eût personne qui voulût 
demander le bien du chevalier de Longueville, qui appartenoil à M. le 
Prince ; mais le Roi lui répondit d'un ton d'autorité qu'on pouvoit le 
lui demander et qu'il y avoit de quoi faire la fortune à trois ou quatre 
personnes. 

4. 11 étoil originairement duc de Xeuhourg, et ce duché fait une partie 
de l'ancienne Bavière, car les électeurs palatins du Rhin étoient seigneur? 



7-8 NOVEMBRE lOSS 1>71 

sitôt après la prise de Kaiserslautern, s"éloil relirù à Neubourj^-, 
on Bavière, ne voulant, pas hasarder de s'enfermer dans aucune 
de ses places du Palatinal du Rhin et ne croyant pas être plus 
en sùi'eté dans celles de son duclié (k^ Juliei's ^ 

7 novembre. — Le 7, il coumil un hi iiit (pie cinq capitaines 
de vaisseau anglois ayani refusé de marcher contre le prince 
d'Orange, on les avoit fait mettre au conseil de guerre, mais que 
leurs camarades n'avoient pas voulu les condamner et avoient 
nettement déclaré (pi'ils étoient du môme sentiment : terrible nou- 
velle, si elle avoit été véritable ! car, s'il avoit été vrai que la Hotte 
du roi d'Angleterre eût été gagnée par le prince d'Orange, il n'y 
auroit plus eu à douter que ce malheureux prince n'eût été perdu. 

Le même jour, Mlle de Chàteauthiers -, lille d'honneur de 
Madame, ayant quêté pour les pauvres, comme on le faisoit ordi- 
nairement aux grandes fêtes et même en quelques dimanches 
particuliers de l'année, à peine eut-elle resserré la bourse de la 
(|uêle qu'on la lui déroba. Quoique la somme ne fût pas grosse, 
nallant pas à quarante pistoies, néanmoins cette aventure ne 
laissa pas de la chagriner, et elle prit la résolution d'envoyer la 
même souime de son argent propre à ceux pour qui elle avoit quêté, 
Cil (pi'elle exécuta généreusement. On ne manqua pas de dire à 
Monsieur ce qu'elle avoit fait, et il promit de lui rendre cette 
somme ; mais, la chose étant venue aux oreilles du Roi, il donna 
une paire de pendants d'oreilles de diamants à Mlle de Chàteau- 
thiers, (jui valait bien deux mille écus. 

8 novembre. —Le 8, on eut nouvelle que Monseigneur étoit 
entré dans Philipsbourg le jour de la Toussaint; chose remar- 
<iuable qu'il fût entré dans sa première conquête le propre jour 
<le sa naissance. On sut aussi que le 2 il y avoit fait chanter le 
Te Deum, pendant lequel on avoit tiré tout le canon de la ville à 

'le Havière aussi l)ieu que du Pukiliiiat ; mais uu cadel se révolta contre 
laine et se rendit maître do la Bavière; l'aîné fut réduit au Palatinal du 
Kliiu, ce qui ayant causé de grandes guerres, eulin, par rentromise des 
autres princes d'Allemagne, on fit uu traité, par lequel la Bavière resta au 
cadet et le Palatinal à l'aîné, et on créa un septième électoral qui fui 
donné au duc de Bavière, car il n'y eu a\oil auparavant que six : trois 
ecclésiastiques et trois laïques. 

-Mme la Dauphine venoit de la branche de Bavière, qui étoit la cadette, 
et .Madame de la branche palatine, qui étoit l'aînée. 

1- Il y avoit laissé .son fils aîné, qui porloil le nom de duc de Juliers. 

■2. Damoiselle du côté de I>yon, belle, spirituelle et vertueuse. 



Ti'i MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

boulets. On apprit, par lesmêiiies lettres, que Monseigneur éloit 
parti, le 3, pour aller assiéger Manlieim ' , et qu'il dcvoit se 
rendre devant cette place en deux jours de marche. 

9 novembre. — Le 9, on apprit que la nouvelle des cinq 
capitaines de vaisseau anglois étoit absolument fausse ; aussi 
devoit-elle l'être naturellement, car ç'avoit été l'ambassadeur de 
Hollande en Angleterre qui Tavoit mandée en Hollande, d'où 
on l'avoit écrite en France. On sut aussi que la flotte d'Angle- 
terre étoit très bien intentionnée pour le roi, et qu'elle avoit 
ordre d'aller combattre celle du prince d'Orange, forte ou foible. 
On ajoutoit que le roi d'Angleterre avoit ôté à milord Sunder- 
land la charge de secrétaire d'État et qu'il l'avoit donnée à 
milord Preston, ci-devant son envoyé extraordinaire en France. 
Sur quoi les courtisans, qui raisonnoient peut-être sans beau- 
coup de raison, disoienl que le roi d'Angleterre avoit eu des 
sujets de défiance de milord Sunderland ^; mais il n'y avoit 
guère d'apparence que cela fût véritable, car milord Sunderland 
étoit catholique et le roi d'Angleterre lui avoit laissé la place de 
rhef de son conseil, ce qu'il n'auroit pas fait s'il l'avoit soupçonné 
d'intelligence avec le prince d'Orange ; mais il étoit bien plus 
[)rol)able de dire que, le roi d'Angleterre ayant remarqué (|up 
milord Sunderland était suspect à ses peuples, il lui avoit, d'in- 
telligence avec lui-même, ôté la charge de secrétaire d'Etat, qu'il 
avoit mise entre les mains d'un homme fidèlement attaché à ses 
intérêts, et qu'ainsi il avoit deux hommes de confiance au lieu 
d'un dans ses affaires. On disoit aussi qu'il y avoit encore deux 
cents bâtiments de la flotte du prince d'Orange qui étoient telle- 
ment dispersés qu'on n'en avoit pas de nouvelles. 

Il couroit alors une espèce de manifeste des Hollandois, par 
lequel ils déduisoient les raisons qu'ils avoient eues d'assister le 
prince d'Orange dans son entreprise, dont les principales étoient 



1. Place de l'électeur palatin, où il avoit un château. Elle étoit située an 
lieu où le Necker se jette dans le Rhin, et le père de .Madame l'avoit lait 
fortifier ; mais elle u'étoit pas achevée de revêtir, et même, n'ayant pas été 
fortifiée par un habile iufrénieur, on pouvoit dire que c'étoit une méchante 
place, au lieu que, si un habile homme Teùt fortifiée, il en auroit pu faire 
une place presque imprenable. 

2. On sut depuis qu'il y avoit plus de trois ans qu'on avoit averti le roi 
d'An^jjleterre de se défier de Sunderland, mais qu'il n'avoit voulu donner 
créance à aucun des avis qu'on lui en avoit donnés. 



iO-ii2 NOVEMBRE 1688 273 

que le roi (rAngleterro vouloit ruiner la reli.cion protestante et 
qu'il avoit de trop grandes liaisons avec la Ki-ance. On apprit 
encore, dans lemt^me temps, que Monseigneur ôloit arrivé devant 
Manheim par un temps elTroyable, et que Tinfanterie avoit passé 
une très mauvaise nuit, parce qu'elle n'avoit point de paille pour 
se baraquer; mais que, le lendemain, Monseigneur en avoit fait 
cantonner la meilleure partie et fait donner au reste la paille 
qui étoit dans sa maison, et que, tous les officiers ayant suivi un 
si bon exemple, l'infanterie avoit été en peu de temps à couvert. 
En ce temps-là, on voyoit tous les jours de jeunes princes et 
seigneurs allemands venir prendre congé du Roi, chacun son- 
geant à s'en retourner chez soi pour suivre le parti où sa maison 
se trouvoit engagée. 

10 novembre. — L(^ 10, on apprit que les princes de la 
maison de Saxe et de Brunswick et l'électeur de Brandebourg 
s'étoif^nt mis à la tête de leurs troupes pour marcher vers le 
Rhin; que l'électeur de Mayence avoit été déclaré membre 
poni-ri de l'Empire, et qu'on avoit ôté à ses agents la voix déli- 
bérative à la diète de Ratisbonne. 

En ce temps Mme la duchesse de Choiseul accoucha d'un fds; 
grande joie pour le duc son époux, lequel, ayant plus de cin- 
quante ans et n'ayant encore qu'une fille, souhaitoit passionné- 
ment (Favoir un héritier de sa duché ! 

12 novembre. — Le 12, le Roi partit de Fontainebleau pour 
venir coucher à Versailles, et Mme la Dauphine vint coucher à 
Essonnes, dans le dessein de rejoindre le Roi le lendemain. Ce 
fut en ce temps-là que mourut la Quintinie *, qui avoit l'inspec- 
tion des jardins potagers du Roi à Versailles, s'étant avisé de 
l'èduire en art le métier des jardiniers. 

Mme la comtesse de Béthune -, dame d'atour de la Reine, 

1. C'ctoit un Iiomme de Limousiu, qui s'étoit venu établir à Paris, où il 
avoit été précepteur de .M. Tambonneau, depuis ambassadeur eu Suisse ; 
et, comme le président Tambonneau, son père, avoit un lion jardiu à sa 
maison de Paris, la Quintinie, à force de questionner les jardiniers et de 
s'appliquer à ragriculUire, trouva le moyen de s'y rendre habile ; au moins 
le fit-il croire à M. Colbert, qui lui donna l'inspection des potagers du Roi 
à Versailles. 

2. Sœur de feu .AI. le duc de Saint-Aignan; elle avoit épousé M. le comte 
de Béthune, qui fut chevalier d'iionneur de la Reine et chevalier des or- 
dres du Roi, et qui étoit frère aîné de M. le duc de Béthune-Chamst, capi- 
taine des gardes du Roi; elle eut pour enfants M. le comte de Béthune, 

II. — 18 



274 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

monriit aussi dans le même temps de la rougeole, du pourpre et 
d<> la pellle vérole, maladies qui n'attaquent guère des gens de- 
son âge, car elle avoit plus de soixante-quinze ans K 

On sut aussi que la flotte du roi d'Angleterre étoit en mer 
avec ordre d'aller chercher celle du prince d'Orange, qu'on assu- 
roit devoir mettre à la voile le 12 au plus tard. 

Le même jour ((ue le Roi arriva à Versailles, on apprit, })ar un 
courrier exprès de Monseigneur, qu'on avoit ouvert le 8 la tran- 
chée à la ville de Manheim; que les assiégés avoient fait un prodi- 
gieux feu de mousquet et de canon ; que M. le comte de Mornay -. 
aide de camp de Monseigneur, avoit été tué le matin dun coup 
de canon à la batterie des bombes que l'on faisoit et que M. d'Ar- 
denne ^ lieutenant des gardes de M. le duc du Maine, et trois 
autres hommes avoient été emportés du même coup ; et (]ue 
M. le marquis de Gesvres * y avoit eu une forte contusion sur l'œil, 
soit d'un morceau du crâne d'un de ceux (|ui avoient été em- 
portés, soit de quel([ue petite pierre (|ue le même coup avoit fait 
voler en donnant dans la batterie. On ajoutoit que les batteries- 
de bombes étoient achevées et qu'on achevoit celles de canon. 

Le Roi ne balança pas, pour consoler Mme de Montchevreuil, à 
donner à son fds le chevalier la survivance de la capitainerie de 
Saint-Germain en Lave et le régiment d'infanterie qu'avoit few 
M. <!e Mornay, son frère, ce qui ne surprit nullement les courtisans, 
qui n'en attendoient pas moins de la faveur de Mme de Mainte- 
non; outre ipi'il y avoit quelque justice de continuer à lafamilli' 
de M. de Montchevreuil, en la personne de son cadet, les grâces 
qu'il avoit faites à l'aîné, qui venoit de mourir à son service. 

qui n'eut point d'emploi, M. l'évèque du Puy, M. le marquis de Bétliunr, 
beau-frère du roi de Pologne, M. levôque de Verdun, .M. le marquis <\i- 
Béthune, chef d'escadre des vaisseaux du Roi, et M. le marquis de Béthunt - 
Chaljry, mestre de camp de cavalerie, et Mme la comtesse de Rouville. 

1. [D'après Daugeau (V. Journal, t. II, p. 209), elle avait soixanto-dix- 
sept ans. D'après .M. de Boilisle (V. le tome III de son Saint-Simon, p. :)l(i. 
note 2), elle était âgée de soixaute-dix-lmit ans. — E. l'onlal.] 

2. Fils aîné ("le .M. le marquis de Aloutclievreuil. 

3. Il avoit été lieutenant-colonel du régiment de cavalerie de M. If 
baron de Quincy. 

4. Reçu en survivance de la charge de premier gentilhomme de la 
chambre du Roi, que -M. le duc de Gesvres, son père, possédoit depui-^^ 
qu'il avoit quitté celle de capitaine des gardes, laquelle il avoit eue en sur- 
vivance de M. le duc de Tresmes, son père. 

Cette blessnre fil que M. le duc de f.esvres. qui étoit fort brouillé avec 
son tils, lui écrivit et lui envoya deux cents pistoles. 



13-14-15 NOVEMBRE 1688 275 

Il couroil alors à Paris un bruit qui avoit ôlc débile par quel- 
ques (lomesli(iucs du cardinal nonce : on disoil (|iie le Pape, 
convaincu qu'il avoit été trompé par le prince d'Orange, avoit 
mandé au nonce de faii'C avertir le Roi qu'il avoit accepté la 
inédialion du roi d'Angleterre au sujet de tous les démêlés qu'il 
avoit avec la France ; mais cette nouvelle se trouva fausse, et l'on 
sut au contraire que l'Empereur avoit déclaré qu'il acccptoit la 
médiation du Pape pour terminer les dilTércnds (ju'il avoit avec 
la France; mais il ne liasardoit rien, car le Roi n'avoit garde 
d'accepter la médiation du Pape, depuis ce qu'il avoit fait au 
sujet de l'archevêché de Cologne. On ajoutoit que Sa Sainteté 
avoit fait faire quelques propositions à M. le cardinal d'Estrées 
pour entrer en quelque négociation ; mais le cardinal lui avoit 
déclaré qu'il n'avoit point d'ordre d'écouter ses propositions. 
Cependant on assuroit que le Pape commencoit à èti-e bien per- 
suadé que le prince d'Orange l'avoit trompé, en lui faisant en- 
tendre que l'armement qu'il faisoit étoit destiné contre la 
l'rance * et non pas contre l'Angleterre, et que la connoissance 
lie cette vérité lui avoit fait verser beaucoup de larmes, 

13, 14 novembre. — Le 13, un courrier exprès apporta la 
nouvelle de la prise de Manheim, et, le 14, Portait ^ page du 
Roi, envoyé tout exprès par Monseigneur, apporta celle de la 
|)rise de la citadelle. 

Le même jour, on eut nouvelle que cent trente voiles de l'armée 
(lu prince d'Orange avoient i)aru à la hauteur de Dunkerque et 
de Calais. On sut aussi que M. de Boufllers avoit abandonné 
latlaque de Coblentz et que l'armée de M. le maréchal d'Hu- 
mières s'étoit séparée, toutes les troupes qui la composoient 
ayant marché dans leurs quartiers. 

15 novembre. — Le 15, on sut que la Hotte du prince 
d'Orange avoit paru à la hauteur de Boulogne et que la flotte 
d'Angleterre, qui étoit allée au-devant d'elle, l'avoit manquée 
apparemment, parce (lu'clle avoit cru que le prince d'Orange 
iroit faire sa descente vers le nord d'Angleterre et (ju'au con- 
traire il avoit pris sa route dans la Manche. 

On disoil aussi que les t25 000 hommes des troupes des cercles 
d'Allemagne, qui étoient commandées par M. de "Waldeck, 

1 . Lu France lui étoit bien oliligée de sa bonne voloulé. 

2. Fils il'im poii?pillor du parleuient de Paris. 



276 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

alloient assiéger Kaiserswerth, place de TÉlat de Cologne, clans 
laiiiiellc commandoit M. de Marcognet \ ci-devant comman- 
dant pour le Roi dans Dourlens, avec le régiment du marquis 
de Castries^et un bataillon suisse-^; mais, comme Kaiserswertli 
étoit bien revêtu ^ et que la garnison étoit assez forte pour bien 
défendre une petite place, les gens bien sensés ne croyoient pas 
que les Allemands la vinssent assiéger et ils assur oient (|u'il y 
avoit plus d'apparence qu'ils viendroient se rendre mailres de 
Rlieinberg et de Nuis, (lui n'étoicnt pas en état de se défendre 
et qui leur donneroient des quartiers en deçà du Rbin. 

Le même jour, le comte de Sainte-Maure, aide de camp de 
Monseigneur, apporta au Roi la capitulation de la ville et de la 
citadelle de Manheim, où Ton sut que le jeune comte de Grignan 
avoit eu une légère contusion d'un éclat de bombe et le comte 
de Tours ^ frère de M. de Chevreuse, son cbapeau percé d'un 
coup de mousquet. On sut aussi que M. le marquis de Nesle étoit 
désespéré des chirurgiens; et, cette nouvelle étant arrivée à 
Paris, M. le marquis de Mailly et Mme sa femme, qui n'avoient 
point voulu voir Mme la marquise de Nesle, leur belle-fille , de- 
puis son mariage, allèrent la voir '^ et ramenèrent chez eux. 

Le même jour encore, le Roi nomma M. de Montaulieu ", pour 

1. I! étoit d'une famiUe de Paris et étoit devenu par sou rang premier 
capitaine du régiment de Piémont. 

2. Gentilhomme de Languedoc, fils d'une sœur du cardinal de Bonsy ; son 
père étoit lieutenant de roi de Languedoc et chevalier de l'Ordre. 

3. On avoit eu bien de la peine à obliger ce bataillon à passer le Rhin, 
les officiers qui le commandoient alléguant toujours que, par le traité fait 
entre le Roi et les treize cantons des Suisses pour la levée des troupes, il 
étoit porté précisément qu'on ne les obligeroit jamais à passer le Rhin. 

Tous les régiments suisses firent la même difficulté eu iC72 , quand !.■ 
Roi marcha eu Hollande; mais M. Stoppa, capitaine au régiment dcr^ 
gardes suisses et colonel d'un autre régiment de la même nation, passa 
le premier et obligea tous les autres à eu faire autant : ce qui lui attira 
de grandes affaires avec les cantons, mais il n'eut pas de grandes iieiues 
à s'en tirer avec l'appui du Roi. 

4. Les demi-lunes n'étoient pas achevées, et il n'y avoit pas de coutrcs- 
carpe ; cependant les dehors sont les meilleures défenses des places. 

3. Il étoit de son second lit avec Mlle de .Montbazon, (ju'il avait épouser, 
quoiqu'elle fût sa tante, mais beaucoup plus jeune que lui. 

Ce jeunehomme.quine faisoit qu'entrer dans le monde, étoit parfaitement 
bien fait, et il avoit auprès de lui le petit chevalier de Luynes, son frère, 
qui n'avoit que quatorze ans et qui avoit déjà fait une campagne à la mer. 

6. Cela fut trouvé fort honnête de leur part. 

7. Il étoit le plus ancien capitaine des galères du Roi. 



16-17-18-19 NOVEMBRE 1688 277 

chef d'oscadre de ses galères, à la place de M. le chevalier de 
Jansoii ', qu'une apoplexie avoit mis hors d'ùlatde servir. 

16 novembre, — Le 16, on eut nouvelle que le prince d'Orange 
éloil abordé ilaiis l'île de Wight -, et l'on assuroit (jut' ce poste 
ùtoit aussi favorable iju'il le pouvoit souhaiter pour faciliter sa 
descente en Angleterre, le trajet de mer qui est entre ces deux 
îles, et qui n'a qu'une lieue et demie, étant tellement à couvert 
de tous vents que les grands et les petits vaisseaux y peuvent 
demeurer en sûreté, par quelque temps que ce soit. 

Ce fut en ce temps-là que M. le marquis de Canaplcs ^ eut 
une furieuse atta(|ue de colique néphrétique, qui étoit d'autant 
plus dangereuse pour lui qu'il avoit déjà été taillé une fois. 

17 novembre. — Le 17, le Roi reçut une lettre de Mon- 
seigneur du 12, par laquelle il lui mandoit qu'il marcheroil 
sans faute, le 14, pour aller assiéger Frankendal, et qu'il espé- 
roit le prendre en peu de jours, la place étant composée de 
quatorze bastions, qui n'étoient point revêtus, et n'ayant qu'une 
faible garnison. 

On sut, le même jour, que cinq gardes du roi d'Angleterre 
s'étoient venus embarquer et se rendre au prince d'Orange. 

18, 19 novembre. — Le 18, on eut nouvelle de Dunkerque 
qu'on avoil entendu à la mer un grand nonibi'e de coups de 
canon, et, le 19, un courrier de M. le duc d'Aumont apporta une 
lettre à M. de Louvois par laquelle il lui mandoit (ju'il y avoit 
trois jours qu'il entendoit à Boulogne lii'er un prodigieux 
nombre de coups de canon à la mer du côté de l'île de Wight : 
ce qui faisoit présumer que la flotte d'Angleterre" avoit joint 
celle du prince d'Orange, et qu'elles se combattoient. La même 
lettre portoit (ju'un Anglais, qui venoit d'arriver à Boulogne, 
assuroit que le prince d'Orange avoit commencé à faire sa 
descente en Angleteri'e et (juc le roi d'Angleterre marchoit à 
lui avec 30 000 hommes. 

1. Gentilhomme de Provence, frère du marquis de Jansou et de 
M. l'évèque de Beauvais. — [De la maison de Forbin. — Comte de Cosnac] 

2. C'est une île assez considérable qui est sur les côtes d'Angleterre, à 
l'opposite de celle de Normandie, à peu près vis-à-vis do Cherbourg. 

3. Frère cadet de feu M. le duc de Créqui et aîné de feu M. le maré- 
chal de Créqui. 

Il avoit longtemps servi de mestre de camp de cavalerie; mais il n'a voit 
pas avancé dans les dignités militaires, comme son cadet; c'étoit d'ailleurs 
un fort honnête gentilhomme. 



278 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

20 novembre. — Le 20, on cul nouvrllc que Monsnianeiir 
élitil iiri'ivé le 15 devant Fraiikeiidal cl (jue, le 16, il avoil fail 
faire Toiiverture de la tranchée. 

21 novembre. — Le 21, M. le comte de Caylus ^ arriva à 
Versailles, sur les neuf heures du soir, et apporta au Roi la nou- 
velle de la reddition de Frankendal; il ajoutoit que Monsei- 
gneur en partiroit hientôt et qu'il s'en viendroit en sept jours à 
Verdun, où il prendroit la poste pour venir de là en deux Jours 
à Versailles. Ce fut aussi par lui-môme (ju'on eut la conln-ma- 
tion de la mort de M. le marquis de Nesle, dont la nouvelle 
couroit déjà depuis quelques jours. 

22 novembre. — Le 22, il couroit de fort mauvaises nou- 
velles d'Aiigleterre, qui étoient que la Hotte du roi, ayant vu 
passer dix vaisseaux du prince d'Orange séparés de l'armée, 
avoit lenu conseil si elle les attaijueroit; que ce conseil avoit 
duré six heures par la diversité des avis et ([u'ainsi cela avoit 
donné le temps aux six vaisseaux hollandois de faiie leur route; 
(jue cependant les Anglois avoient enlni résolu de les atla([uer 
et même leur aboient donné la chasse, mais qu'un gros temps 
étoit venu fort à propos pour h^s Holîandois cl avoit repoussé 
la llolle angloise du côté de la Tamise. On disoit encore que le 
prince d'Orange avoit fait entièrement sa descente et ([u'il avoit 
fait tirer un prodigieux nombre de coups de canon - pour avertir 
ses partisans de venir se joindre à lui, et (}uc cependant le Roi mar- 
choit toujours pour le combalti'e. Mais celte nouvelle se reclilia 
presque dans le moment, et l'on sut que les coups de canon 
qu'on avoit entendus à Dunkerifue étoient ceux du combat de 
([uehiues armateurs contre des vaisseaux hollandois, (jue les 
armateurs avaient pris et amenés à Dunkerque ; qu'il n'étoit pas 
vrai (jue la Hotte angloise n'eût pas voulu comhatlre les vais- 
seaux hollandois ^ et qu'elle n'en avoit vu qu'un seul, qu'elle avoit 
pris et qui s'étoit ti'ouvé chargé de (|uatre compagnies d'un de 

1. Moniii et aide de camp de Monseigueur. 

2. C'étoit les coups de canon que M. le duc d'Aumont avoit entendus. 

3. On sut depuis que la flotte angloise, voyant le vent qui la rejetoit 
aux côtes d'Angleterre, u'avoit osé attaquer ces dix vaisseaux ; qu'elle 
avoit effectivement tenu un conseil dans lequel milord Grajdilon, fils 
naturel du feu roi, jaloux de ce qu'à sou préjudice milord d'Artmout 
f'onimandoit la flotte, avoit été d'avis d'attaquer; mais la pluralité des voix 
avoit été pour ue le pas faire. 



2-2 NOVEMBRE 1688 279 

.>cs vieux régiments trinfantoric anglois (|iii scrvoient les États- 
Généraux (It'jiuis longtemi)s, et (lue le prince dOraiigc avoit 
forcés de s'embarquer en faisant pendre sur-le-champ ceux qui 
ivfusoicnt de le faire; qu'on avoit arrêté les oflicicrs dans des 
vaisseaux anglois et qu'on avoit mené les soldats à un port où 
on les avoit mis en prison ; qu un vaisseau anglois, que le prince 
d'Orange avoit forcé à se charger de foin pour la subsistance de 
sa cavalerie, s'étoit dérobé et éloit allé aborder en Angleterre; 
que le vent contraire avoit empêché la Hotte angloise de pour- 
suivre le prince irOrange, et (ju'il avoit débarqué à dix lieues 
au delà de l'île de Wight, dans les petits ports de Pôle et de 
Limes, qui étoient les mêmes où 31. de Monmouth * avoit fait 
son débar(|uement; (pi'il avoit été fort surpris (luand il avoit 
trouvé le pays tout abandonné, les paysans s'étant retirés avec 
tout leur l)ien et leur bétail à plus de dix lieues de la mer, sui- 
vant l'ordre (ju'ils en avoient reçu du roi d'Angleterre, ce qui 
avoit extrêmement déplu à ses troupes, qui étoient malades et 
fatiguées de la mer et auxquelles il avoit fait espérer qu'elles 
trouveroient un pays i)lein de toutes choses; qu'il s'étoit re- 
tranché dans un petit canton de pays et avoit fait occuper les 
défilés par où l'on pouvoil venir à lui; qu'il avoit demandé aux 
États-Généraux encore six vaisseaux et trois régiments de ren- 
fort, et qu'on travailloit à équiper les vaisseaux; ({ue la ville 
d'Exeter, qu'on avoit toujours soupçonnée d'avoir envie de se 
révolter, avoit fermé ses portes au prince d'Orange et avoit 
envoyé demandé du secours au roi, l'assurant qu'elle tiendroit 
aussi longtemps qu'il lui seroif possible -; enfin (jue la conster- 
nation étoit grande en Hollande sur son chapitre, parce qu'il 
avoit emmené un grand nombi'e de catholi(|ues dans son infan- 
terie et encore plus dans sa cavalerie, les([uels on avoit eu soin 
4e solliciter fortement, avant (juils partissent, d'abandonner lui 
liomme (|ui n'entreprenoit une guerre injuste que pour ruiner 
la rrligiun calholi(|ue; et (jue d'ailleurs on éloit bien persuadé 
qu'il avoit mantjué de prudence en forçant les régiments 
anglois de le suivre, parce ((u'ils ne manqueroienf pas de se 
débander tous, dès (juils se verroient en leur pays, ou même 
qu'ils poiirroient se tourner conli'e lui dans un combat. 

1. On tiroit cela à niû(;haut augure pour le prince d'Orauge. 

2. Elle n'avoit aucunes fortifications qu'une muraille. 



!280 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

24 novembre. — Le 24, on disoit (|iie le Pape avoit enfin 
accepté la médialion du roi d'Aiigieleire, mais il s'en étoit 
avisé un peu tard. 

Le même jour, M. le Duc arriva à Versailles, étant venu en 
poste avec M. de Cliémeraull ' et le jeune comte de Broglie ^. 
Son empressement de revenir ne fut pas agréable au Roi, qui 
dit à M. le Prince que son fils avoit mieux aimé venii- avec 
Broglie et Chémeraull qu'avec Mgr le Dauphin. 

On sut aussi que Monseigneur devoit être parti le 21 de Fran- 
kendal et qu'il devoit revenir en neuf jours, comme il l'avoit pro- 
jeté; cependant on lui préparoit plusieurs divertissements, et 
entre autres un petit ballet, dont Mme la Duchesse, Mme la prin- 
cesse de Conti et Mlle de Blois étaient les principales actrices. 

Ce fut aussi le même jour ijue le comte de Tessé parut à la 
cour revenant de Dauphiné, où il avoit commandé en chef pen- 
dant trois ans et où le Roi avoit mis pour commander en sa place 
M. de Larrey, aussi maréchal de camp. Pour M. de Tessé, le Roi 
l'avoit destiné pour aller commander en chef dans la haute Alsace. 

On apprit aussi {|ue le Roi avoit fait sortir ses troupes d'Avi- 
gnon, soit qu'il voulût par là songer à adoucir le Pape, soit 
qu'il eût besoin de ses troupes ailleurs et (pTil fût bien assuré 
de la bonne volonté des habitants d'Avignon. 

25 novembre. — Le 25, on assuroit (|ue le Pape ne son- 
geoit plus à censurer les propositions que le clergé de France 
avoit ari'êtées dans sa dernière assemblée, ni l'acte d'appel du 
procureur général du parlement de Paris, et que la cour de 
Rome sembloit souhaiter un accommodement; mais il y avoit à 
craindre (jue le discours (jue M. Talon, avocat général, venoit de 
faire au palais le jour de la mercuriale ^ dans laquelle il avoit 

1. .leime colonel trinfauterie. 

2. Très jeime garçon qui venoit de prendre une commission de capi- 
taine de cavalerie 

11 étoit fils aine du comte de Broglie, lieutenant général. 

3. Le procureur général, ou en son absence uu des avocats généraux, 
laisoit tous les ans, le premier mercredi d'après la Saint-Martin, après i"ou- 
verture du Parlement, un discours qui ne s'adressoit proprement qu'aux 
juges, aux avocats et aux procureurs, pour les exhortera rendre bien l.i 
justice, touchant toujours en passant les abus qui s'y étoient glissés; mais, 
comme ces harangues étoient des occasions d'appareil, ceux qui les l'ai- 
soient y mèloient toujours quel(pie chose au sujet du Roi ou des all'airi's 
présentes, et peut-être mal à propos. 



26 NOVEMBRE 1688 281 

encore parlé du Pape fort libremenl, n'aigrît de nouveau Sa 
Sainteté, laiiuelle avoit témoigné beaucoup de joie lorsqu'on 
lui avoit apporté la fausse nouvelle de la levée du siège de Phi- 
lipsliourg, et ([ui ne pouvoit se laisser persuader que l'entre- 
prise du prince d'Orange fût contre l'Angleterre; mais comme 
la véritable nouvelle de la prise de Pliilipsbourg, de Manbeim 
et de Frankendal avait dû lui faire voir ipui la Fi'ance étoit plus 
redoutable (lu'il ne pcnsoit, celle de la descente du prince 
d'Orange en Angleterre avoit dû le convaincre de l'infidélité de 
ses ministres, et Cassoni ', son grand liomme de foi, ne pouvoit 
plus lui déguiser une si claire, mais si fàcbeuse vérité. 

En ce temps-lcà, le Roi eut une attaque de goutte plus forte 
qu'à son ordinaire, de sorte (|u'il étoit obligé d'aller dans son 
château de Versailles dans un fauteuil à roulettes; mais cette 
goutte étoit une bonne mar{j[ue pour un homme qui avoit cin- 
quante ans passés. 

On eut alors nouvelle que M. de Gombault ^ gentilhomme ordi- 
naire du Roi et son envoyé auprès de M. le duc de Mantoue, étoit 
mort de maladie en revenant de Hongrie avec ce prince. 

26 novembre. — Le 26, on eut nouvelle que le prince 
d'Orange avoit pris Exeter, que l'évêque de cette ville s'étoit 
enfui auprès du roi d'Angleterre, et que le maire, ayant été 
mandé par le prince d'Orange, l'étoit venu trouver, mais sans 
avoir les marques de sa charge ^ ce qui avoit beaucoup chagriné 
le prince d'Orange, lequel néanmoins n'avoit pas voulu éclater, 
publiant partout qu'il ne venoit point contre le roi d'Angleterre, 
qui étoit un bon prince, mais qu'il venoit seulement pour l'oltli- 
ger à ne plus enfreindre les lois de l'Etat. On disoit aussi (ju'il 
marchoit vers Bristol '' et (|u'il avoit fait marcher devant lui un 
grand détachement; (pi'il faisoit battre le tambour partout en 
passant pour obliger les peuples à s'engager dans ses troupes, 

1. C'étoit im petit prêtre itulien qui avoit beaucoup de vanité, et qu'on 
accusoit d'abuser de Teuipire qu'il s'étoit acquis sur l'esprit du Pape pour 
l'envenimer contre la France. 

2. C'étoit un bomnie capai)le du métier où il étoit employé. 

3. Cela faisoit toujours voir que les plus honnêtes gens étoient pour le 
roi d'Angleterre. 

4. Grande ville qui donnoit sur la mer d'Irlande et ipii étoit des plus 
fortes et des plus considérables d'Angleterre. — [IJristol est située sur 
l'Avon à 15 kil. de son embouchure dans le canal de Bristol, qui fait 
partie de la mer d'Irlande. — E. l'onlal.] 



^8-2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

€l qn"il promcttoit un mois do paye par avance; que le iiiiloi'd 
Colclicsler ', liciilenaiil des gardes du roi d'Andelerre, iMoil allr 
trouver le prince d"Orangeavec iOO on 1:20 cavaliers, du nomliiv 
desipiels éloient 20 uenlilshomnies; (jue le roi d'Angleterre avoil 
envoyé vers Bristol M. Lasnier % (jui éloit colonel dans ses trou- 
pes, avec un gros détachement de cavalerie et de dragons, ce 
ipii pouvoit donner occasion à un assez grand combat, si ce 
détachement rencontroit celui du prince d'Orange; qu'on avoit 
surpris un courriel- qui portoit Tordre de bataille du prince 
<rOrange, dont le roi d'Angleterre avoit envoyé une copie au Roi. 
et par lequel il ne paroissoit pas ({u'il eût plus de 13 000 hommes, 
à compter ses troupes toutes complètes; ([ue l'armée du roi 
d'Angleterre avoit marché avec vingt-quatre pièces de canon, et 
(lu'il devoit aller au premier jour se mettre à la tète, étant resté 
à Londres apparemment pour donner ordre à deux ou trois 
petites séditions que la canaille y avoit excitées ^ et (jui avoient 
été apaisées sur-le-champ par la mort de quelques mutins (jue 
les troupes envoyées par le roi avoient tués sans marchander \ 

27 novembre. — Le 27, le Roi donna la charge de gentil- 
homme ordinaire, vacante par la mort de Gombault, à M. Nyert. 
son premier valet de chambre, qui étoit alors en (|uartier. Cette 
charge ne sembloit pas lui être convenable, mais il avoit appris 
qu'il faut toujours demander aux rois, qu'il faut recevoir tout ce 
(ju'ils nous donnent, et que, en cas de besoin, il vendroit cette 
<:harge cinquante mille livres. 

Le même jour, un page du Roi, envoyé par Monseigneur pour 
faire tenir ses relais tout prêts, apprit qu'il avoit abrégé son voyage 
d'un jour, étant venu coucher de '....à Saarbruck au lieu de venir 
coucher à Sarrelouis, et que, sans faute, il arriveroit à Versailles 
le lendemain. Le Roi prit résolution d'aller au-devant de lui. et 
<lonna ses ordres pour être avei'ti à propos en la maison de 3Ion- 
sieui- à Saint-Cloud, où il vouloit aller attendre qu'il approchai. 



1. C'étoit un homme dont ceux qui le connaissoieut faisoieut trè.-; iieu 
de cas. 

2. Très brave officier qui avoit commandé un régiment auglui-- eu 
France, lorsque le l'eu roi d'Angleterre y envoya des troupes auxiliaires. 
Ouelques-uns disoient qu'il étoit né en Franc(^et d'autresqu'il éloit Au,i;loi>. 

:!. Elles avoient commencé par ruiner quelques maisons de moines. 

i. -Marque qu'elles lui étoieut fort affectionnées. 

o. iLe mol est resté en blanc dans le manuscrit. — E. Pontal.] 



i8 NOVEMBRE 1688 283 

On sut, co jour-là, que M. le duc de Saxe étoit venu se mettre à 
lii l(He de l'armée des cercles ', que le comte de Waldeck com- 
mandoit en son absence, et qui avoit été jeter 3000 liommcs de 
pied et îSOO chevaux dans Cologne, co qui avoit lait croire ([u'elle 
vouloit attaijuer Kaiserswerlli. 

Le Roi nomma aussi le mémo jour M. di' Luciennes -, Fun de 
ses iienlilsliommes ordinaii-cs, pour alici- ocriqiei' aupivs de M. le 
duc de.Manloue la place (lue feu M. de Gombault y avoit occupée, 
et M. le chevalier de Gassion ^ lieutenant de ses gardes du 
corps et brigadier, pour aller commander la cavalerie à Mayence 
et dans tout le pays (|ui étoit sous les ordres de M. le maniuis 
(IHuxelles. 

28 novembre. — Le 28, qui étoit le premier dimanche de 
ravent. le lloi, ayant remis le sermon du P. Gaillard à la fête de 
saint André *, s'en alla avec toute la maison royale à Saint-Cloud 
pour y attendre le signal que le baron de Beauvais % capitaine 
<le la varenne de Louvre, devoil faire pour l'avertir de l'arrivée 
de Monseigneur en disposant des gardes depuis l'extrémité de 
sa capitainerie jusqu'à la porte du bois de Boulogne, qui est 
tout contre Saint-Cloud, lesquels gardes dévoient tirer des coups 
de pistolet et ainsi s'avertir les uns les autres; mais le baron, 
jugeant bien qu'on auroit de la peine à entendre un coup de pis- 
tolet, lit ciiarger des boîtes ^ et en donna une à chaque garde, 
avec ordre d'y mettre le feu ([uand ils entendroient (|ue celui de 
leurs camarades qui étoit le plus proche d'eux en auroit fait 
autant. 

•Le Roi avoit dans son carrosse Mme la Dauphine, Monsieur, 
^ladame, ^Ime de Guise, 31me la Duchesse et Mme la princesse 
de Conti. Il ai-i'iva donc à la maison de Monsieur, dont il visitii 

1. Elle étoit composée de 22 000 hommes. 

2. Gentilhomme voisin de Versailles, dont l'esprit étoit fort sage et fort 
réglé. 

;i. Il ueu pouvoit irnère choisir un meilleur. 

4. Il balança longtemps s"il le feroit, mais enlin l'envie d'aller au-devant 
de son fils l'emporta. 

■j. Fils de Mme de Beauvais, première femmf de chambre, de la reine, 
mèri! du Koi. 

Il avoit été premièrement son maître d'hôtel, et ensuite il avoit acheté 
du vicomte de .Marsilly la moitié de la capitainerie de la varenne du 
Louvre . 

C'éloit un des hommes du monde c|ue le Roi traitoit aussi favorablement. 

6. Comme on en tire aux feux de joie. 



284 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tous les apparlemenls, ([iril trouva extrêmement embellis par les 
augmentations et ajustements que ce prince avoit faits, dont les 
principaux étoient un grand degré magnifique pour descendre 
dans son jardin et une galerie (|ui servoit d'orangerie de plein 
pied à son appartement. 

Il n'y avoit pas une demi-lieure que le Roi étoit à Saint-Cloud 
(juand on entendit le signal de l'airivée de Monseigneur; aussi- 
l(jt le Roi descendit et lemonta en carrosse ; quehjues courtisans 
le précédèrent dans les leurs et le plus grand nombre le suivit. 
On marcba en cet ordre presque jusqu'au bout du bois de Bou- 
logne vers la porte 3Iaillot, (jui l'egarde le cliemin de Paris à 
Saint-Germain- en-Laye, et ce fut là que ceux des courtisans qui 
marcboient les premiers trouvèrent Monseigneur; ils mirent 
pied à terre et lui embrassèrent la botte en passant, car il étoit 
venu à cheval depuis Meaux, où il étoit venu dîner de Dormans, 
où il avoit couché. 

Ensuite parurent M. le Prince, M. le Duc, M. le grand prieur 
et M. de Montausier, qui saluèrent aussi Monseigneur à cheval; 
mais un moment après il mit pied à terre, ayant aperçu le car- 
rosse du Roi. Alors M. de Montausiei, ne pouvant se contenir 
de joie ', dit à Monseigneur qu'il n'y avoit point de respect qui 
tint, et l'embrassa de tout son cœur. Ensuite Monseigneur courut 
à la portière du Roi, laquelle ayant été ouverte, Mme la Duchesse, 
([ui étoit assise sur l'estrapontin, descendit ; le Roi, qui étoit dans 
le fond du derrière, se mit en devoir d'en faire autant; mais Mon- 
seigneur le retint en lui accolant la cuisse avec beaucoup de 
respect. Le Roi descendit ensuite et l'embrassa avec toutes les 
marques imaginables de joie et de tendresse; après cela, Mme la 
Dauphine et tout le reste de la carrossée descendirent, et Mon- 
seigneur les embrassa les uns après les autres. Enfin, cette pre- 
mière entreprise étant finie, tout le monde remonta en carrosse, 
et, Mme la Duchesse s'étant mise dans le devant avec Madame et 
Mme de Guise, Monseigneur se mit à la portière dans la place 
qu'elle avoit occupée. 

Le chemin où on avoit rencontré Monseigneur étoit étroit, cl 
les carrosses avoient de la peine à tourner à cause du bois, ce 
qui ayant retenu celui du Roi (|uel({ue temps dans la même place, 

1. 11 avoit bien raison d'eu avoir, voyaut réussir si avantageusement 
Téducatiou (jii'il avoit donnée à Monseigneur. 



30 NOVEMBRE 1688 285 

M. le Grand, profitant do cet inti^rvalle, pria Monseiirneur de 
faire onvrir la portière, alln qn'il le pût saluer, et, la portière 
ayant été ouverte, il le salua avec M. le chevalier de Lorraine 
et M. le comte de Marsan, ses frères, M. de Chàteauneuf, secré- 
taire d'État, et son lîls. 

Ensuite de quoi, le carrosse du Roi ayant tourné, il s'en alla 
droit à Vei'saillcs par le chemin de Sèvres au lieu de passer par 
Saint- Cloud. 

Quand il fut arrivé. Monseigneur demeura enfermé avec lui 
prèsd'uno lioure dans son cabinet; après ([uoi, il alla chez Mme la 
Daupliiue et chez Mme de Maintenon, d'où il descendit dans son 
cabinet; il y changea seulement de linge, et, sachant qu'une foule 
de monde l'attcndoit dans sa chambre, il y entra par honnêteté 
et dit qu'il venoit voir seulement la compagnie pour un 
moment, mais qu'il étoit accablé de lassitude ; ce qui n'étoit pas 
surprenant, puisqu'il n'avoit dormi que deux heures la nuit pré- 
cédente *, et cependant il ne laissa pas de souper avec le Roi et 
d'être avec lui jusqu'à son coucher. 

30 novembre. — Le 30, on sut que M. le comte de Tallart -, 
qui n'avoit plus besoin de régiment, parce qu'il étoit maréchal 
de camp, avoit vendu son régiment de cavalerie à M. le comte de 
Duras ^ sur le pied de la fixation, qui étoit de vingt mille livres. 

On sut aussi que les cantons des Suisses, prétendant avoir 
([uelques sujets de plainte contre M. de Tambonneau '', ambassa- 
deur de France, avoient demandé au Roi de le rappeler, ce (pie 
Sa Majesté leur avoit accordé, et qu'elle avoit nommé pour aller 
en sa place M. Amelot, maître des requêtes, qui n'étoit arrivé 
que depuis peu de jours de son ambassade de Portugal, où il avoit 
été après celle de Venise. 

1. Il étoit arrivé à sept heures du soir à Epcruay, où il devoit coucher, 
et il voulut aller jusqu'à Dormaus, où il arriva à dix heures du soir; il 
mangea un morceau, se coucha, se leva à une heure après minuit, en- 
tendit la messe et partit à deux heures. 

2. Comme il étoit maréchal de camp, il n'avoit plus besoin de régimeut 
de cavalerie, et c'étoit toujours vingt mille livres de gagnées; car, après 
avoir vendu le régiment de cravates du Roi, qu'il avoit acheté dans sa jeu- 
Qesse de M. le maréchal de Vivonne, oû lui avoit donné pour rien cet 
autre régiment. 

3. Fils unique de M. le maréchal de Duras et très agréable de sa per- 
sonne. 

4. Il paraissoit bien par là que Mme de Montespan n'avoit plus de crédit 
dans les affaires, car Tambonneau avoit de tout temps eu sa protection. 



286 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Ce fui aussi dans ce tenips-UÏ (|iie le Roi déclara la piierre aux 
HoUandois, et (jne la publication s'en Ut dans Paris en la manière 
accoutumée. 

On eut alors nouvelle (rAn.aleteri'e que milord Louveley, ayant 
pris la résolution de s'aller rendre au prince (TOrange et s'étant 
mis en chemin pour cet elïet, il avoit été assez malheureux pour 
tomber dans une embuscade de paysans, ipii gai-doient les |)as- 
sages par ordre <hi roi, et qu'il avoit été pris, après avoir vu tuer 
devant lui dix ou douze de ceux qui l'escortoient. On ajoutoit 
que le duc de Beaufort, gouverneur de Bristol, avoit mandé au 
roi d'Angleterre qu'il ne fût en aucune inquiétude pour la con- 
servation de cette importante place, et qu'il lui en répondoit, 
parce qu'il étoit assuré de la fidélité des habitants. Mais, si ces 
nouvelles étoient bonnes, il y en avoit aussi de bien mauvaises, 
qui étoient que milord Cornbury, neveu du roi d'Angleterre, (lui 
étoit vers Salisbury avec la plus grande partie de son armée, avoit 
emmené au prince d'Orange deux régiments de cavalerie et un 
régiment de (h-agons, sous pi'étexte de les mener à la guerre; 
qu'il les avoit fait environner par 1000 chevaux du prince d'Orange, 
auxquels il avoit donné rendez-vous; qu'une partie de ces régi- 
ments, quin'étoit pas du complot, avoit voulu résister, mais que, 
ne se trouvant pas la plus forte, quelques-uns avoient été tués, 
quel(|ues-uns faits prisonniers, et le reste s'étoit sauvé de vitesse ; 
que, peu de jours après, 200 cavaliers du régiment du roi d'Angle- 
terre, qui étoit un des ti'ois qu'on avoit emmenés, étoient venus 
le retrouver, aussi bien que iOO dragons, mais que tout le régi- 
ment de Saint-Albans étoit demeuré avec le prince d'Orange, 
à la réserve du major et de quelques autres officiers, qui étoient 
aussi venus retrouver le roi; que ce prince, qui étoit encore à 
Londres, après avoir tenu conseil sur ce qu'il avoit à faire, avoit 
pris résolution de faire remarcher en arrière les troupes qu'il 
avoit vers Salisbury; démarche (fui donnoit au public de mau- 
vaises espéi'ances pour le succès de ses ai'ines, mais qui pouvoit 
avoir des raisons assez plausibles ; car, comme il savoit que le 
prince d'Orange n'avoit apporté des vivres (|ue pour fort peu de 
temps, et qu'il auroit peine à en ti'ouver assez pour faire sul)siste]- 
son armée dans le pays de montagnes où il étoit alors, il scmbloil 
qu'on pouvoit espérer de laisser consumer son armée par la di- 
sette de vivres, sans être obligé de s'engager à un combat. L'auli"e 



le"" DÉCEMBRE 1688 287 

raison qu'il pouvoit avoir étoit qu't'ii faisant retirer son armée il 
pourroit donner envie au prince d'Orange de s'avancer dans le pays, 
et que. quand il se seroit une fois engagé dans un pays ouvert, 
il pourroit plus aisément l'accaMer par le nombre de ses troupes*. 

DÉCEMBRE 1688. 

l*"" décembre. — Le 1" de décembre, 31. de Seignclay partit 
pour aller visiter les forlificatjons de Cherbourg, peut-être pour 
prendre la résolution de le raser, parce qu'on n'en pouvoit 
jamais faire une bonni^. place -, et même que le port se remi)lis- 
soit toujours de sable ; mais c'est un malheur commun à tous les 
ports qui sont battus du vent du nord; ce qui fait que tous les 
ports de France depuis Dunkerque jus{(u'à l'extrémité delà Bre- 
tagne ne peuvent se rendre bons, quelque dépense que l'on y 
fasse, au lieu que tous ceux d'Angleterre qui sont à l'opposite 
sont excellents, parce qu'ils sont à couvert du vent du nord. M. de 
Seignelay devoit passer de Cherbourg à Calais et à Dunkerque, 
pour revenir ensuite à la cour, et repartir peu de temps après 
pour aller à Brest, à Rochefort et peut-être en Provence '. On sut, 
dans le même temps, que M. le prince de Tingry avoit obtenu de 
M. le Prince la permission de s'appeler duc do 3Iontmorency \ 
et de donner ce nom au duché de Beaufort, qu'il avoit acheté 
depuis peude teuqjs de M. de Vendôme : cecpieM. lePrincelui avoit 
accordé d'autant plus facilement qu'il avoit lui-même ôté le nom à 
sonducbé de Montmorency-^ pour lui faire porter celui d'Enghien *'. 

Le même jour, le Roi, étant après son dîner dans son cabinet, fit 

1. Ces raisons, qui étoieut alléguées par le roi d'Angleterre, ne touchoieul 
<[ue fort peu de gens, et peut-être pas même ceux qui les alléguoient. 

■2. A cause qu'elle étoit commandée et vue à revers de tous côtés. 

:}. Pour voir apparemment les préparatifs des armements pour l'année 
prochaine. 

i. Il ne s'agissoit que du nom, puisqu'il étoit de la maison de Montmo- 
rency ; mais le duché de ^lontmorency étoit toud)é dans la maison de 
.M. le Prince par confiscation, lorsque M. le duc de Montmorency eut la 
tête coupée, ayant été pris les armes à la main contre le roi Louis XIII, 
parce que sa sœur avoit épousé M. le Prince, grand-père de celui qui vi- 
voit alors. 

•i. Par la permission du Roi, car on ne change pas le nom des heu.K 
sans des lettres patentes. 

.Montmorency n'est qu'à quatre lieues de Paris et est une terre magni- 
tiqiie, dont le château d'Ecouen est le chef. 

iJ. Les aines des princes de Condé portent le nom de duc d'Enghien, et, 



288 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

appeler M. le duc de La Tr(''moill(\son premier gentilhomme de 
la chambre en année, et lui dit (luY'tant fort content de ses ser- 
vices ille faisoit chevalier de ses ordres. M. de LaTrémoille, lui 
ayantrendude Irèshumblesgràces, luirépondit ([u'il n'avoitencore 
que trente et trois ans ', à quoi le Roi lui répliqua (|u'il falloil donc 
qu'il attendit encore une couple d'années ; et, comme M. de LaTré- 
moille se retiroit, le Roi le rappela et lui dit ipic sa bonne foi mé- 
ritoit (lu'il lui donnât une dispense, et ({u'il la lui accordoit elfec- 
tivement. Cette nouvelle, qui se répandit dans le moment, mit les 
courtisans dans une grande agitation, car aucun d'eux ne s'étoil 
douté (pie le Roi voulût faire une promotion de chevaliers de TOn i re. 

2 décembre. — Le lendemain, le Roi tint chapiti-e suivant 
la coutume et déclara aux anciens chevaliers - les noms de ceux 
qu'il avoit choisis pour être leurs confrères ^ : ce (jui s'étant fait 
dans son cabinet, M. de Chàtcauneuf, gi-eflier de l'Ordre, vint 
dans la chambre du Roi lire tout haut la liste de ceuxijui avoient 
été choisis, qui furent : 

M. le cardinal d'Eslrées, 

M. le cardinal de Ronsy ■*, 

M. l'archevêque de Reims % 

M. l'évéque d'Orléans ", 

M. le duc de Vendôme, 

M. le comte d'Armagnac ", 

comme ils u'avoient point de terre de ce nom, M. le Prince fut bien aise 
de le donner à sa terre de Montmorency. 

1. Parce qn'il faut avoir trente-cinq ans pour être chevalier de l'Ordre. 

2. Il avoit tenu la promotion si secrète que, outre les princes de la maison 
royale, il ne se trouva au chapitre que M. l'archevêque de Paris, -M. le 
duc de Saint-Simon et .M. le duc de Montausier. 

3. [Cette liste a été exactement reproduite par Dangeau, (t. II, p 221 et 
suivantes). Voir les rôlle.vions de Saint-Simon à ce sujet dans les addi- 
tions au JDurual de Dangeau (t. Il, p. 2.51 et sq.), et celles de .Mme di' 
Sévigué .lettre du 3 décembre 1088, t, VIII, p. 29u et sq.) — E. Poatal. 

4. Italien de nation, archevêque de Narbonne, ci-devant grand aumô- 
nier de la Reine, et un des plus déliés hommes de son temps. [Saint-Si- 
mon donne, dans ses Mémoires (t. III, p. 425-429), des détails, trop piquant- 
peut-être, sur son origine, son caractère, sa fortune, sa mort. — E. Pantal. 

0. Frère unique de Louvois. [Il s'appelait Charles-.Maurice Le Tellier. — 
E. Pontal.] 

Puisque ce ministre avait bien fait ses preuves pour être chancelier dr 
l'Ordre, il pouvoit se servir des mêmes preuves et laisser parler ceux qui 
les révoquoient en doute. 

6. [Pierre du Cambout de Coislin, plus tard cardinal. —E. Pontal.] 

7. |(;rand écuyer, celui qu'on appelait .M. le Grand. — E, Pontal. \ 



ri DÉCEMBRE 168S 28Ô. 



M. le comte de Biioime '. 

M. le chevalier df Loiraiiie, s'il If peut êlrc 

M. le comte de Marsan. 

M. le duc de La Trémoille. 

M. le duc d'Uzès ^ 

M. le duc de Sully \ 

M. le duc de Richelieu -'. 

M. le duc de la Rochefoucauld. 

M, le prince de Monaco ^ 

M. le duc d'Estrées. 

M. le duc de Gramonl. 

M. le duc de Mazarin \ 

M. le duc de Villetoy. 

M. le duc de Beauvilliers. 

M. le duc de Foix \ 

M. le duc de Gesvres. 

M. le duc de Noailles. 

M. le duc de Coislin. 



1. [Fils du précédent et son survivancier. — E. Poutal]. 

2. Car on ne doutoit pas qu'il ne quittât l'ordre de Malte, dans lequel 
il n'avoit pas fait profession ; mais on doutoit fort qu'il lui fût permis de 
posséder de grands bénéfices, en portant un ordre purement militaire, 
comme est celui du Saint-Esprit. [Le chevalier de Lorraine et le comte 
de Marsan étaient frères du grand écuyer. — Saint-Simon indique dans 
ses Mémoires la cause de la préséance des princes lorrains sur les ducs à la 
promotion de 1688. (V. t. 1, édit. de lioilisle, p. (il). — E. Pontal.] 

-i. Il lui étoit assez fâcheux de passer après M. de la Trémoille, devant 
lequel il avoit toujours prétendu passer; mais le Roi avoit décidé en faveur 
du premier, parce qu'il étoit duc devant le second, quoiqu'il ne fiU pair 
qu'après lui. 

4. Aîné de la maison de Béthune. C'étoit un homme i[ui ne vcnoit quasi 
jamais à la cour. 

o. Il falloit une seniblid)le occasion poiu- le faire revenir de Richelieu, 
où il s'étoit confiné lui-même, après avoir fait une grande perte au jeu. 

6. On doutoit qu'il acceptât le collier, et qu'étant prince il consentît 
n'avoir rang qu'avec les ducs. 

7. Fils unique du défunt maréchal de la Meilleraye et héritier universel 
du cardinal .Mazarin, dont il avoit épousé la nièce et pris le nom. 

8. Le seul des enfants qui restoit du comte de Fleix, qui fut tué au [)re- 
mier siège de Mardick. 

R prétendoit être de la véritable maison de Foix ; mais ou disoit qu'il 
n'en étoit que par les femmes, et qu'il étoit de la maison de Grailly, qui 
est excellente. 

Il avoit épousé la sœur du duc de Roquelaure, dont il n'avoit point 
d'enfauts. 

II. — 19 



290 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

M. lo (lue de Clioisoiil. 

M. lo duc d'Âumonl. 

M. le duc de Luxembourg. 

M. le duc de la Feuillade. 

M. le duc de Chevreuse. 

M. le maréchal de B(>llefonds'. 

M. le maréchal (THumières. 

M. le maréchal duc de Duras. 

M. le maréchal de Lorge. 

M. le duc de Béthune-Charost. 

M. le maréchal d'Estrées. 

M. le duc de la Vieuville ^ 

M. le marquis de Tilladet. 

M. le marquis de la Salle. 

M. le Premier lils \ 

M. le manjuis de Dangeau *. 

M. le comte de Gramonl^. 

M. le marquis de Boufllers. 

M. le marquis de Beuvron. 

M. le marquis de Montchcvreuil. 

M. le comte de Maulévrier^ 

i. [Dans la liste insérée par Dangeau daus son Journal, l'ordre est ici 
interverti : le maréchal de Bellefonds et ceux qui le suivent, jusques cl 
y compris le marquis de Tilladet, sont reportés plus bas, entre le marquis 
de Vérac et le marquis d'Arcy. — E. Poutal.J 

2. Ce ne fut pas comme j^ouverneur de M. le duc de Chartres qu'il fut 
fait chevalier, mais comme duc et gouverneur de province, ce qui donna 
moyen à ^Monsieur de nommer le marquis d'Etampes au nom de M. de 
Chartres. 

3. C'étoit le marquis de Beringhen. [.M. lo Premier, c'est le premier 
écuyer de la petite écurie. Cette charge donnait le commandement des 
chevaux, voitures, pages et valets de pied dont se servait constamment le 
roi. — E. Pontall. 

Autrefois, c'étoit une exclusion d'avoir encore son père chevalier de 
l'Ordre vivant, et l'on se servit de cette raison h la promotion précédente 
pour exclure M. de Gesvres ; mais le crédit de M. de Louvois, dont le 
marquis de Beringhen étoit neveu, pouvoit bien faire passer par-dessus 
un usage, qui n'étoit point fondé sur aucun statut de l'Ordre. 

4. 11 fut nommé par Mme la Dauphine comme son chevalier d'honneur. 
[C'est l'auteur du célèbre Journal. — E. Pontal.] 

5. Le roi donna cela à son ancienneté à la cour, à sa qualité et à sou 
agrément d'esprit et peut-être à l'amitié de Mme de Maintenon pour la 
comtesse sa femme; car il n'avait plus de caractère, depuis qu'il avait 
vendu sou gouvernement du pays d'Aunis. 

G. Frère de feu M. Colbert, gouverneur de Tournay, et commandant 



2 DÉCEMBRE 4688 291 

M. de Montclar. 

M. le raaniuis de Lavardin. 

M. le marquis de Villars père. 

M. le comte de Grignan ^. 

M. le comte de Choiseul -. 

M. le comte de Matignon. 

M. le marquis de Joyeuse. 

M. de Calvo =*. 

M. d'Aubigné ^ 

M. de Montai ^ 

M. le comte de Bissy *'. 

M. le marquis d'Efliat ". 

M. de Montbron ^. 

M. le marquis de la Trousse ^. 

M. de Chazeron'". 

M. le comte de Saint-Géran *'. 

iilors à Dimkerque, le plus ancien lieutenant général des armées du Roi, du 
nombre de ceux qui avoieut été faits depuis Tannée 1667. et très brave homme. 

1. Lieutenant général pour le Roi eu Provence, et très honnête homme, 
[îl avait épousé, comme on le sait, la fille de Mme de Sévigné. — E. Pon- 
tal.] 

2. Lieutenant général des armées du Roi , gouverneur de Saint-Omer, 
et l'un des plus braves et des meilleurs officiers du royaume. 

3. Il étoit Catalan de nation, gouverneur d'Aire, et un très brave et très 
habile officier. 

4. Frère de Mme de Maintenon et gouverneur d'Aigues-Mortes. 

D. Lieutenant général des armées du Roi et gouverneur de Mont-Royal, 
très brave homme, mais qu'on n'avoit pas cru voir sur la liste. 

6. Lieutenant général des armées du Roi. fort brave homme; il étoit lieu- 
tenant général pour le Roi en Lorraine, et originaire de Bourgogne, mais 
on croyoit qu'il ne s'étoit pas attendu h. un si grand honneur. 

7. Monsieur le nomma, parce qu'il étoit s(jn premier écuyer depuis long- 
temps et favori du chevalier de Lorraine. 

8. Lieutenant général des armées du Roi, gouverneur de Cambrai et lieu- 
tenant général dans les Pays-Bas conquis. 

Il avoit fait une prodigieuse fortune, et l'on ne s'étoit pas attendu à le 
voir monter jusqu'à être chevalier de l'Ordre. 

f). Lieutenant général des armées du Roi commandant en Languedoc. Il 
étoit un des favoris de M. de Louvois, et le Roi le nomma au nom d{! 
Monseigneur, comme lieutenant de ses gendarmes. 

10. Lieutenant général des armées du Roi, lieutenant pour Sa Majesté on 
Roussillon. 

Il étoit d'une bonne maison d'Auvergne et avoit autant de mérite et de 
service qu'aucun homme du royaume, mais on s'étonna qu'il fût cheva- 
lier de l'Ordre, parce qu'il étoit encore lieutenant des gardes du corps, ce 
qui étoit sans exemi^le. 

11. Lieutenant général des armées du Roi; ou ne le croyoit pas des amis 



292 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGHES 

M. (lo Sourdis. 

M. le comte rlo Solrc '. 

M. le comte de la Vanguyon -. 

M. le marquis d'Hocqiiincoiii-t •'. 

M. le marquis de Vérac ^ 

M. le marquis d'Arcy ^ 

M. de Chàtillon «. 

M. le manpiis d'Huxelles. 

M. le comte de Tessé ". 

M. le marquis de Villarceaux 111;^ *. 

M. le marquis d'Etampes '•*. 

M. de la Rongère '". 

M. le comte de Lussan ". 

de M. Lûuvoisj et peut-être passa-t-il avec les autres lieuleuauts généraux 
par la bonne volonté du Roi et à cause de sa jirande maison. 

1. Seigneur de la maison de Croy et fort honnête homme de sa per- 
sonne, mais à qui la politique procura cet honneur. 

2. Gi-devaut ambassadeur eu Espagne et envoyé extraordinaire à Vienne ; 
ce fut celui de toute la promotion dont ou s'étonna le plus. 

3. Fils du défunt maréchal d'Uocquincourt ; il étoit lieutenant générai 
des armées du Roi avant la paix des Pyrénées, et fort brave homme. Il 
mérita dès lors la grâce que le Roi lui iit depuis par la fidélité avec laquelle 
il lai conserva Péronue, dont il étoit gouverneur en survivance, lorsque le 
maréchal son père se révolta contre le Roi et se jeta dans le parti des Espagnols. 

4. Gentilhomme de Poitou, dont il étoit depuis peu lieutenant de roi. 

5. Frère du feu comte de Clères, chevalier de l'Ordre ; il étoit honnête et 
brave gentilhomme, et ambassadeur pour le Roi en Piémont. 

(3. Cadet de l'illustre maison de Châtillon-sur-Marne ; il fut nommé par 
Monsieur, comme son premier gentilhomme de la chambre. 

7. Il avoit bien du mérite ; mais il étoit bien heureux, étant si jeune et 
n'étant encore que maréchal de camp, de se trouver chevalier de l'Ordre. 

8. Le Roi le nomma au nom de Monseigneur, comme capitaine lieute- 
nant de ses chevau-légers, et il lui servit beaucoup d'être parent proche 
du marquis de Montchevreuil, favori de Mme de ^laiuteuon. 

9. Petit-fils du feu maréchal d'Etampes ; il avoit vendu sa charge de 
chevalier d'honneur de Madame à M. de la Rongère, à condition que, si 
le Roi faisoit des chevaliers de l'Ordre, Madame le nommeroit par préfé- 
rence; mais Monsieur trouva moyen de contenter les uns et les autres : 
car, ayant fait nommer M. de la Vieuvdle comme duc, et non pas comme 
gouverneur de M. de Chartres, il nomma .M. d'Etampes au nom de M. de 
Chartres, et M. de La Rongère fut nommé au nom de Madame. 

lO.Chevaher d'honneur de Madame. G'étoit un gentilhomme du Maine, que 
personne n'avoit considéré comme devant être chevalier de l'Ordre avant 
iju'il achetât cette charge, dont le marquis de la Chesuelaye avoit été eu 
marché avec le marquis d'Etampes; mais, s'étaut tenu à 400 pistoles, M. de 
la Rongère les donna et eut la charge ; cependant cette somme étoit bien 
médiocre pour faire une si prodigieuse ditïérence entre eux. 

H. Gentilhomme de Languedoc, également bien fait, brave, spirituel et 



"2 DÉCEMBRE 1688 293 

Mais, ((iif>li|ucs heures après, il assomlila un nouveau chapitre, 
au(iuel il dit ifue, M. le comte de Sourdis ' ayant ùlù oubliùdans la 
première liste, il avoit foit rassembler le chapitre pour l'en avertir. 

Il faut avouer la vérité, celte promotion surjjiil toute la cour - 
et lui lit bien connoitre toute l'étendue du crédit de 31. de Lou- 
vois, qui avoit fait donner plus de la moitié des places aux gens 
de guerre et qui avoit bien partagé tout ce qu'il avoit de gens 
dans sa famille qui y pussent prétendre. On voyoit clairement 
(jue Mme de Maintenon s'étoit contentée de faire M. d'Aubigné, 
son frère, et M. de Monchevreuil, son intime ami; qu'à peinte 
avoit-on accordé à M. de Seignelay M. de Maulévrior, son oncle, 
le plus ancien des lieutenants généraux, et M. le comte de Ma- 
tignon, son beau-frère, lieutenant général pour le Roi en Nor- 
mandie; que d'ailleurs M. de Louvois avoit fait envisager trois 
choses au Roi : 

La première, que, dans la guerre qu'il alloit avoir et qui, 
selon les apparences, devoit être difficile et de longue durée, il 
devoit non-seulement gagner le cœur de tous ses principauv 
olticiers de guerre en leur donnant le collier de l'Ordre, mais 
engager encore tous ceux qui venoient après eux à ne rien épar- 
gner pour obtenir cette dignité ; 

La seconde, qu'il mampioit tous les jours d'ambassadeurs, n'y 
ayant plus personne (jui voulût aller en ambassade, parce que 
la plupart de ceux qui y avoient été n'en apportoient aucune autre 
récompense (pie le chagrin de s'y être ruinés, et qu'ainsi il fal- 
loit (|uil accordât le collier de l'Ordre à ceux qui l'avoient bien 
servi dans les ambassades, pour engager d'autres à y aller; 

La troisième, (pi'il lui étoit important de faire voir que les 
huguenots bien convertis pouvoient prétendre à tout , et 
qu'ainsi il en falloit honorer quehiues-uns de la dignité de 
chevalier de l'Ordre. 

homme de bien. Il avoit été nommé par M. le Priucc, dont il étoit f^enlil- 
homme de la chambre. 

1. Ci-devant le chevalier de Soiirdis. 11 étoit surprenant que M. de Lou- 
vois eût oublié une de ses principales créatures ; mais il ne l'étoit guère 
moins qu'on rassemblât le chapitre pour faire un chevalier surnuméraire. 

2. [« Quoifjue toutes les promotions aient eu leurs taches, écrit Saint-Simon, 
on ne s'était point encore tant récrié que sur celle-ci. » (Add. au Journal de 
Dangeau. t. II, p. 258). Voir aussi à ce sujet la lettre du 18 décembre 1()88 
de Bussy-Rabutin à Mme de Sévigné. (Lettres de .Mme de Sévigné, t. VIII, 
p. 335. ^ — E. Poutal.] 



294 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Selon les apparences, le Roi fut touché de ces trois raisons, 
dont la première lui lit donner le cordon hleu à cette nuée 
(rofflciers généraux, dont la plujjart n'avoient jamais prétendu 
à cet honneur, et i)armi lesquels il oublia encore M. de Maga- 
lotti ', M. le marquis de Genlis -, M. le mar{iuis de Ilenty * et 
M. le marquis de Chamilly *, lesquels, sans faire tort à tous les 
autres, avoient pour le moins autant de mérite et de naissance 
(|u'aucun d'eux. 

La seconde raison obligea le Roi à nommer MM. de La- 
vardin, de Villars, dWrcy et de la Vauguyon ; mais elle devoit 
aussi l'obliger à ne pas oublier M. le comte de Cheverny ^ et 
M. le comte de Rebcnac, qui étoient tous deux de meilleure 
maison que les trois derniers, outre qu'il n'y avoit aucun am- 
bassadeur qui eût rendu au Roi de si grands services que M. de 
Rebenac, au([uel il avoit lui-même promis le coi'don bleu, peu de 
mois auparavant, lorscju'il prit congé de lui pour aller en Espagne". 

La troisième raison fit que le Roi jeta les yeux sur M. de Vérac, 
honnête gentilhomme et bien converti, à ce qu'on disoit, mais qui 
avoit été vingt ans sans paroître à la cour, et qui se tenoit bien 
récompensé des services qu'il avoit rendus à la religion par l'agré- 
ment que le Roi lui avoit donné d'une lieulenance de roi de Poitou. 

Cette promotion lit un assez grand nomlu'e de mécontents de 
dilîérentes classes. R y eut des ecclésiastiques, des princes, des 

1. Uu des plus aucieus lieutenants liéuéraux des armées du roi et i^ou- 
verneur de Yaleucienues. 

Il étoit d'une très bonne maison de Florence et avoit servi longtemps 
avec distinction dans le régiment des gardes françoises, dont il étoit lieu- 
tenant-colonel, quand on lui donna le gouvernement de Valencienaes. 

2. Un des plus anciens lieutenants généraux des années du Roi, qui 
avoit été longtemps capitaine au régiment des gardes, et qui, s'étant jeté 
depuis dans la cavalerie, étoit venu à la tête par son ancienneté et avoit 
très bien servi dans tous les temps. 11 s'appeloit en son nom Brulard. [De 
la famille de magistrature Brulart de Sillery. — Comte de Cosnac] 

S. Gentilhomme d'illustre maison, jusque-là que ceux de la maison de 
Croy se lenoieut honorés de porter ses armes. 

U étoit lieutenant général des armées du Roi, lieutenant général eu 
Franche-Comté, et un des plus braves et des meilleurs officiers du royaume. 

4. Lieutenant général des armées du Roi et gouverneur de Strasbourg, 
((ui s'étoit distingué particulièrement en soutenant le siège de Grave 
contre le prince d'Orange. 

C'étoit un des plus braves cl des meilleurs officiers qu'il y eût en France. 

."). Il étoit de l'illustre maison de Clermont d'Amboise, et très honnête 
gcutilhomme. 

ti. II lui avoit fait de si grandes houuètetés qu'on eu avoit été surpris. 



2 DÉCEMBRE 1688 295 

ducs, des grands oflicit'rsdc la maison du Roi, dos uouverneurs, des 
lieulenanls .uénéraux de province et des genlilsiionimes (jualifiés. 

De la première classe furent une infinité d'archevêques et 
évè(iues, tous gens de condition et de mérite ' ; mais celui qu'on 
croyoit avoir le plus de sujet de se plaindrt^ éloit M. révèijue 
de Beauvais -, que le Roi eut soin de consoler, en lui promettant 
ia première place qui vaqucroit. 

De la seconde classe fui'cnt : M. le duc d'Elbeuf '\ qui, étant 
le chef de la maison de Lorraine en France, ne voulut pas céder 
à M. de Vendôme, comme avoicnt fait M. le Grand et les princes *, 
ses frères; 31. le comte d'Harcourt ^, son second frère, eut aussi 
le chagrin de voir qu'on n'avoit pas même songé à le nommer; 
mais M. le prince de Lillcbonne fut le plus sensiijlcment touché '', 
car, ayant toujours bien servi, il sembloit qu'il eût mérité une mar- 
<|ue d'honneur qui n'eût rien augmenté à sa dignité, mais qui eût 
fait voir à tout le monde (lue le Roi ne l'en considéroit pas moins, 
parce ([ue M. le prince de Commercy, son fils, étoit au service de 
l'Empereur. Il y eut outre cela M. le prince de Soubise et toute 
la maison de Rohan ', lesquels refusèrent de céder aux ducs : ce 

1. Comme il n'y avoit que six places pour les ecclésiastiques, il n'étoit 
jia? possible de coutenter tous ceux qui étoieut de qualité. 

2. Frère du marquis de JansdU, de Provence; il avoit été nommé au car- 
dinalat par la Pointue et u'avoit pu l'obtenir, parce que le Pape ne lavoit 
pas voulu. — [Il obtint le cliapeau de cardinal en ildO, en récompense du 
concours qu'il avait apporté à l'élection du Roi de Pologne. Jean Sobieski. 
Il avait été évèque de Marseille et avait eu maintes ibis maille à partir 
avec le comte de Grignan. Aussi eu est-il souvent question dans les lettres 
de Mme de Sévigné, qui ne lui ménage pas les épigrammes. Voir l'indication 
des passages qui le concernent à la table des lettres de Mme de Sévigné 
(Ed. Monmerqué; Collection des Grands Ecrivains de la France), au mot 
Forbin ou Fourhin-Janmn. — E. Pontal.] 

3. Il n'avoit pas trop de tort, ayant à soutenir l'honneur de la maison de 
Lorraine, et l'exemple de ses cadets n'étoit pas une raison pour lui. 

l. Par ce moyen, non-seulement ils étoieut venus à bout de passer de- 
vant les ducs, mais ils avoient même obtenu de grandes grâces du Roi, 
qui leur avoit tenu compte de ce qu'ils avoient fait en faveur de M. de Ven- 
dôme, qui venoit d'un bâtard de Henri IV, parce que cela pouvoit avoir 
des conséquences pour les enfants de ses fils naturels. 

o. Il n'étoit pas étonnant «pie le Roi n'eût rien fait pour lui, puisqu'on 
ne le voyoit Jamais à la cour. 

6. Les uns disoient qu'il avoit refusé par la même raison que .\I. d'El- 
beuf, son frère; les autres disoient que le Roi ne lui avoit pas voulu 
donner le cordon bleu, et il y avoit quelque apparence à cette dernière 
opinion, car il paroissoit trop piqué. 

7. M. le prince de Guéméué et M. le prince de Moutauban, son frère. 



296 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

qui fui iuséré de la manière (|ui s'ensuit dans les registres de 
r Ordre « rjuc M. de Sonbisc avait rcfusi' l'Ordre, pur ce qu'il 
n'avoit pas vouIk céder dur ducs, fjuoiqu''il se trourdt plusieurs 
exemples dans les registres que MM. de Rohaii aroient passé 
après les ducs. » De la même classe étoit encore M. le comte 
d'Auvergne \ lequel, ayant aussi refusé de céder aux ducs, la 
chose fut mise dans les registres de TOrdrc en ces termes : 
« M. le comte d'Auvergne a refusé l'Ordre, parce qu'il étoit im- 
possible qu'il prit rang dans la promotion que parmi les gentils- 
hommes -. )' 

De la troisième classe étoient MM. les ducs de Rolian ^ de 
Ventadour '' et de Brissac ^ 

De la quatrième furent M. le mariiuis de Sourclies % grand 
prévôt de France, M. le marquis de Livry ^, premier maître 
d'hôtel du Roi, et M. de Cavoye ^, grand maréchal des logis, au 
gi-and étonnement de tout le monde, personne n'ayant douté 
qu'ils ne fussent de la promotion, tant à cause de leurs charges 
qu'à cause de leurs longs et fidèles services, et même de la ma- 
nière dont le Roi les traitoil depuis longtemps. 

De la cinquième classe furent M. le marquis de Saint-Ger- 

1. Frère de .M. le <luc de Bouillou et colonel ^a-uéral de la cavalerie, 
qui payoit peut-être en cela les fautes qu'avoit faites sou frère le cardinal 
de Bouillon. 

11 auroit mieux fait de passer après les ducs. 

2. Cela donnoit une terrible atteinte à leur principauté de nouvelle im- 
pression. 

3. De la maison de Chabot, dans laquelle la duché de Rohan étoit tondjée 
par sa mère, qui, en étant rhéritière, épousa un .^I. de Chabot. 

On croyoit que depuis longtemps il étoit désagréable au Roi. 

4. Il méritoit bien par sa qualité de n'avoir pas une fâcheuse distinc- 
tion; mais, par sa fijiure et par le peu de soin qu'il avoit eu de plaire a» 
Roi, il méritoit en quelque manière ce qui lui étoit arrivé. 

5. Il prétendoit que le Roi étoit content de lui et qu'il lui avuit jiromis 
de lui faire du bien dans les occasions, parce qu'il avoii obligé sa tante, 
qui étoit abbesse de Cbelles, à donner la démission de son abbaye à la 
sœur de Mme Fontanges, maîtresse du Roi. 

6. Son père étoit chevalier de l'Ordre, et tout le monde vouloit parier 
([u'il le seroit aussi; mais on ne sait jamais comment ou est à la cour, et 
peut-être fut-il enveloppé dans le malheur d'autres geus qu'on avoit voulu 
exclure de la promotion. 

7. Il étoit beau-frère de .M. le duc de Beauvilliers, et il n'y avoit per- 
sonne qui parlât au Roi si souvent que lui et à qui il parlât si souvent ; 
cependant il n'en fut pas j)lus heureux. 

S. Il n'y avoit point d'homme à la cour que le Roi traitât mieux que lui 
el (|ui lui parlât si librement. Outre cela, il étoit le favori de .M. de Sei- 



2 DÉCEMBRE 1688 297 

main Beaupré \ M. le marquis de Comminges \ M. le comte de 
Gucé, >I. le maniuis de Fervaqucs => et M. le marquis d'AUuye *. 

De la sixième classe étoient un grand nombre de lieutenants 
généraux, dont les principaux étoient M. le mar(|uis d'Amanzé \ 
M. le marquis de Calvisson % M. le marquis d'Ambres ', M. le 
comte du Ronre ^ et M. le comte de Tallart '••. 

De la dernière classe étoient M. le comte de Mailly '", M. h- 



guelav, et peut-ùlro fut-ce cette faveur (jui lui attira cette fâcheuse dis- 
tinction, aussi bien qu'aux autres. 

1. Il étoit ^rouverneur de la .Marche et avoit servi toute sa vie. 

2. Sou père étoit chevalier de l'Ordre; il étoit {gouverneur de Saumurois, 
et il avoit aussi servi fort longtemps. 

3. Il étoit petit-fils de feu M. de lUiilion, surintendant des finances, et il 
avoit eu assez de peine à obtenir l'agrément d'acheter le gouvernement 
du .Maine, quand le grand prévôt de Sourches le vendit par la nécessité de 
ses affaires, et il fallut que .M. h; chancelier le Tellier, créancier du grand 
prévôt, y employât plusieurs fois tout son crédit auprès du Roi. Cepen- 
dant il avoit été capitaine lieutenant des gendarmes de la Reine et avoit 
de bonnes alliances à la cour, entre autres Mme la maréchale de la :Motte. 
qui étoit sœur de sa mère. 

4. Gouverneur d'Orléauois, mais il y avoit longtemps qu'il étoit dis- 
gracié. — [11 avait été mêlé à l'ati'aire des poisons et exilé à Amboise en 
1680. Sa femme, Bénigne de .Meaux de Fouilloux, compromise aussi dans 
l'affaire de la Voisin, a joué, si l'on en croit Saint-Simon, un rôle considé- 
rable dans les intrigues galantes du temps. (V. Saint-Simon. Ed. Chéruel. 
I Hachette, 20 vol. in-lS Jésus], t. XVII, p. 71, 72.) Sauf indication spéciale, 
c'est toujours à cette édition, la plus correcte jusqu'ici des éditions com- 
plètes des Mémoires, que je renverrai le lecteur. — E. Ponial]. 

o. Premier lieutenant de roi en Bourgogne, et qui avoit eu de très 
bonnes paroles du Roi. 

C. Lieutenant général pour le Roi en Languedoc, et qui avoit longtemps 
servi. 

7. Lieutenant général pour le Roi en Guyenne, et qui avoit longtemps 
s.-rvi avec distinction à la tète ilu régiment de Champagne. 

8. Lieutenant général pour le Hoi en Languedoc et auquel on disoit que 
le Roi avoit promis le cordon bleu, lorsrpi'il maria son fils à .Aille de la 
Korce. 

f>. Lieutenant général pour le Roi eu Dauphiné, et qui sembloit être 
parfaitement bien avec .M. de Louvois ; mais il y avoit une chose bien 
cruelle pour lui, c'est qu'on avoit envoyé .M. le comte de Tessé commander 
en sa place en Dauphiné, et qu'on l'avôit fait chevalier de l'Ordre pour les 
services qu'il y avoit rendus. 

.M. le marquis de .Molac, lieutenant général pour le Roi en Bretagne et 
homme de grande qualité, navoit pas moins sujet de se plaindre. 

10. C'étoit un vieux seigneur de grande qualité et dont le second lils 
avoit épousé une parente do .Mme de Maintenon, et, par là, personne 
n'avoit doute qu'il ne fût du nombre des heureux. — [Son fds Louis, 
enmte de .Mailly, avait épousé, le 8 juillet 1687, .Mlle de Saint- Hermine, 
iiile d'un gentilhomme de Poitou, cousin-germain par aUiauce de .Mme de 



::298 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

marijuis de Montrevel •, M. Ir iiiarriuis de Termes -, M. le comte 
de Gadagne ^, M. de Maupeiluis, M. de Jonvelle *, et quantité 
d'autres qu'il seroit trop long à nommer ^ ' •" 

4 décembre. — Le 4 de déceml)re, on apprit ([ue le prince 
d'Orange avoil marclié plus avant dans le pays, et (pie beaucoup 
d'Anglois venoient grossir ses troupes, mais (pie le neveu de 
rév(5([ue de Londres, (|u'on croyoit avoir déserté avec milord 
Cornbury, étoit revenu avec quantité d'autres officiers et sol- 
dats, les(|uels avoient tous assuré (pi'on les avoit trompés, en 
leur faisant accroire qu'on les menoit à la guerre. Les mêmes 
lettres portoient (|ue le roi d'Angleterre devoit avoir marché le 27 
et (jue sa Hotte étoit allée pour comljattre celle du prince d'Orange. 

6 décembre. — Le 6, on eut nouvelle (pie le roi d'Angle- 

.Mainteuou. Il sut d'ailleurs tirer bon jiarti de cette alliauce. (V. Saint-Si- 
mon, édit. de Boilisle, t. I, p. 87-90, et les notes y relatives.) Le marquis de 
Sourclies a déjà parlé de iMailly et du mariage de son fds. (V. ci-dessus, 
p. 230 et note 1.) — £". Poiitul]. 

1. Il étoit homme de la première qualité et avoit beaucoup de valeur, 
mais il venoit de vendre sa charge de commissaire général de ki cavalerie, 
et on ne le croyoit pas bien avec .AI. de Louvois. 

2. Gentilhomme de la maison de Gondrin, en (Gascogne, qui avoit été un 
des plus aimables hommes de son temps, mais qui avoit aussi beaucoup 
aimé son plaisir. 

Il avoit été aide de camp du Roi et s'étoit depius quelques année,- 
tellemeut attaché auprès de lui, qu'à peine le quittoit-il un seul jour. 

3. Il n'y avoit guère d'homme qui l'eût mérité mieux que lui par sa va- 
leur et par ses services. 

i. Ils étoient tous deux capitaines lieutenants des mousquetaires du Roi: 
le premier méritoit le cordon bleu par sa qualité, sa valeur, sa sagesse 
et ses services ; et le second par sa valeur, ses services et sa qualité de 
lieutenant général. 

5. Il y avoit encore M. le marquis de Biron, qui rapporta au lîoi 1»; len- 
demain de la promotion un brevet de chevalier de l'Ordre que le Itui lui 
avoit accordé, lorsqu'il ne le fît pas chevalier à la promotion précédente ; 
et, selon les apparences, le lîoi fut embarrassé de l'avoir oublié, mais il iw 
le contenta pas sur-le-champ. 

Il y avoit encore M. le marquis de Bourlemont, homme de très-grande 
«[ualité et ancien Ueutenaut général des armées du Roi avant la paix des 
Pyrénées, auquel on avoit fait à la première promotion des excuses de cr 
qu'il ne l'avoit pas été, et on devoit bien lui donner l'Ordre pour le con- 
soler de ce (|u'on venoit de lui raser son gouvernement de Stenay. — [Je 
Irouve à ce sujet dans Saint-Simon : « Bourlemont, du nom d'Anglure... 
s'était brouillé avec M. de Louvois, qui lui rasa, 'de pique, Stenay, dont il 
était gouverneur. » (Saint-Simon. T. IV, p. 'M.) — E. Pontul.] 

.Mais il n'y en avoit pas un qui eût tant de sujet de se plaindre que 
.M. le marquis de Saint-llérem , capitaine de Fontainebleau, tant à cause 
de son mérite et de sa qualité que parce que le Roi lui avoit toujours 
fait espérer cette dignité. 



G DÉCEMBRE 1688 299 

toireavoit marché et (iii'il nY'toil pas vrai(|iic le prince d'Orange 
se fût avancé, comme on Tavoil dit, mais (pi'au contraire il se 
retranchoit. Cependant d'autres assuroicnt que son avant-garde 
avoil marché sous les ordres de M. le maréchal de Schônherg. 

Depuis que le Roi ne doutoit plus qu'il n eût sur les hras une 
guerre considérable, il avoit fait quantité de régiments de cava- 
leiie, d'infanterie et de dragons, outre ceux ipie nous avons déjà 
iioinmés, et sans parler des auguienlalions de compagnies (pi'il 
mettait dans les anciens régiments. Et comme les noms des co- 
lonels et mestres de camp peuvent donner de l'éclaircissement 
à l'histoire, nous en mettrons ici une liste, la plus exacte (|ue faire 
se pourra. Les premiers sont ceux qui avoient déjà eu des régi- 
ments de cavalerie et (lui avoient été réformés à la dernière 
|iaix et incorporés dans les régiments (jui demeuroient en pied, 
chacun d'eux n'ayant conservé que sa compagnie. Ils ne sont 
peut-être pas ici dans leur rang d'ancienneté, mais cela n'est 
pas de conséquence. 

C'étoient donc : 

M. le comte de ChâtUlon '. 

M. du Rozel -. 

M. de Ponségur ^ 

M. de Monlbas *. 

M. le marquis de Béthune. 

M. d'Imécourt. 

M. le comte de Mérinville ^ 



1 . C'étoit l'aîné do l'illustre maison de Cbâtillon, qui ponrsuivoit depuis 
si longtemps ce fameux procès contre la maison de Vendôme, et dont il 
n"avoit pas encore eu le succès qu'il désiroit. Comme il avoit trouvé sa 
mais<m ruinée, il avoit été obliizé d'épouser la lille d'un homme d'affaires. 

2. Son frère, M. de la Lofre, étoit mort mestn; de camp du régiment de 
feu M. le Prince. 

3. C'étoit un Allemand ou Lorrain, qui s'étoit trouvé dans des troupes 
i]ue le comte de Lippe amena au service du Roi, eu l'année 1674 ; mais 
elles se révoltèrent et poursuivirent quelques-uns de leurs officiers le mous- 
queton dans les reins jusque dans .VlaëstricLt, ensuite de quoi elles repas- 
sèrent le Rhin. 

Un capitaine de ces troupes, nommé laMugelle, ohtint de la cour la per- 
mission de lever un régiment et choisit jtour lieutenant-colonel ce M. de 
Ponségur, ipu étoit un soldat de fortune, et, la .Magelle ayant été tué, il 
eut le régiment. 

4. Gentilhomme de Poitou. 

;j. Second fils de feu M. le comte de Mérinville, chevalier des ordres du 
lioi et lieutenant général i-n Languedoc. 



800 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

M. le marquis do iMontpcroiix '. 

M. le chevalier de Bezons. 

M. le marquis de Gesvres. 

M. le marquis de Caycu -. 

M. le marquis de iSoailles. 

M. de Sibourg ^ 

M. de Lanoalerie '*. 

M. le marquis de Molac ^. 

M. le marquis de Montgommery ^ 

M. d'Arleux '. 

M. du Plessis \ 

M. le comte de Monlrevel \ 

M. le marquis de Livry. 

M. de Magnac '". 

M. le comte de Marivaux ". 

M. de Sainl-Simon '-. 

M. le marquis de Coislin '^ 

M. le comte de Cliarlus '*. 



1. Gentilhomme de Bourgogne. 

2. Second fils de M. le marquis de Gamaches, chevalier de l'Ordre. 

:j. Il étnit originaire de l'aris, et avuit servi autrefois en Portugal avec 
AI. le maréchal de Schônberg. 

4. Frère de AI. de Langalerie, maréchal de camp. 

5. Un l'nppeloit dans sa famille .M. le marquis de Rosmadec ; il étoit fil;^ 
aîné de .M. le marquis de .Molac, lieutenant général pour le Iloi en Bre- 
tagne, et il avoit épousé une sœur de .Aime de Foutauges, maîtresse du 
Roi, ce qui lui avoit fait donner la survivance de la charge de son père. 

6. Gentilhomme de Normandie de très bonne maison, qui s'étoit con- 
verti du calvinisme, il y avoit plus de vingt-cinq ans. 

Il s'étoit distingué eu quelques occasions en servant dans l'armée du 
Roi. 

7. Gentilhomme de Picardie ou de Champagne ; il étoit aussi écuycr du Roi 

8. C'étùit un vieil officier borgne, qui avoit peu de naissance, étant frèrr 
du prévôt des maréchaux de N"ogent-le-Rotrou ; mais il avoit de la valent 
et beaucoup de service. 

9. Petit-fils de feu AI. le comte de Alontrevel, chevalier de l'Ordre. 

10. Frère cadet de AI. d'Aruolphiui, maréchal de cump. 

M. Cadet de la maison de AIarivaux,de Normandie, dont un gcutilhumiiM 
Ht le dernier coup de lance en France sous les murs de Paris, lorsque h 
roi Henri IV l'assiégeoit. 

12. Gentilhomme de Picardie, de même maison ipie AI. le duc de Saint 
Simon. 

i;i. Fils aîné de Al. le duc de Coislin. 

14. Fils de AI. le marquis de Lévis, liculeuaul di.' roi de Bourbonuois, 
et reçu en survivance de sa charge. 



6 DÉCEMBRE 1688 301 

M. (lo Vandeuvre '. 

M. le maniiiis de Coiirtebonne. 

M. de Massot \ 

M. di^ Flomiiinville ■'. 

M. le maniais du Terrail *. 

M. de Fontet '. 

M. le maniiiis de Bissy ^ 

M. de Pracontal ". 

M. du Mont «. 

M. de Catulan. 

M. de Vdlepion ^ 

M. le marquis de Rassan '". 

M. de la Bessière ". 

M. le marquis de Richelieu. 

M. de Phèlypeaux. 

>I. le comte de Brionne. 

M. le marquis de Bellegarde '-. 

A tous ceux-ci le Roi donna des lieutenants-colonels et des 
majors qu'il tira des meilleurs officiers de la cavalerie, et il com- 
posa leurs régiments de compagnies nouvellement levées, à la 
réserve des leurs et de celles de leurs lieutenants-colonels. 

Ceux qui suivent tirèrent seulement leurs compagnies des 
régiments où ils étoient ou firent des régiments entièrement nou- 



1. Genlilhiiiunio de Normandie, nouveau converti. 

2. C'étoit un viiùl officier catalan, qui avoit longtemps été major du ré- 
giment royal de Uoussillon d'infanterie, et qui de là avoit pris une com- 
pagnie de cavalerie et étoit devenu mestre de camp par ses services. 

•L Gentilhomme du Vexin. 

i. 11 étoit aine de la noble maison d'Estaing, d'Auvergne. 

ij. C'étoit un gentilhomme lorrain. 

G. Fils de M. de Bisr^y, nouvellement chevalier de l'Ordre. 

7. C'étoit vm gentilhomme de Provence. 

8. Il étoit capitaine au régiment des gardes suisses, et avoit levé, dans 
la guerre qui commença en 1672, un régiment de cavalerie suisse. 

n. Fils de la célèbre .Mme Cornue!, de la place Royale, laquelle s'étoit 
acquis une réputation immortelle par son bon esprit, quoiqu'elle eût alors 
près de quatre-vingt-dix ans. 

10. Gentilhomme de Normandie, qui avoit autrefois été nourri page de 
la chambre du Roi et qui dans sa jeunesse étoit di' tous ses plaisirs, étant 
l'homme du monde qui dansoit le mieux. 

il. C'étoit un vieil officier gascon, qui avoit beaucoup de mérite dans la 
guerre. 

12. C'étoit un ueutilhomme de Normandie. 



MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

veaux, ot le Roi leur donna la disposition de toutes les ehar^jes 
de leui's régiments et même les commissions des capitaines en 
blanc, pour les remplir de qui ils jugeroient à propos. Côtoient ; 

M. de Rotteml)Ourg ^ 

M. de Quadt -. 

M. lemaniuis de Boufflers. ' ' /i"" 

M. le maréchal d'Humières ^ . . ' ■ 

M. le duc d'Aumont \ 

M. LegalP. 

M. de Montbron ". * . 

M. le duc de Noailles \ ' ~' 

M. de Saint-Maurice **. 

M. le comte de Manderscheit '-•. 

Les colonels de dragons nouveaux furent : 

M. de Saint-Frémond '". 

M. de Catinat ". 

M. de Falon '-. 

M. d'Avaray '•'. '' 

M. le chevalier d'Asfeld '*. 

M. le marquis de Gange *^ 



1. C'étoit un gentilhomme allemand qui avoit épousé la fille de .M. Ro?eu, 
lieutenant général , lequel lui avoit donné en mariage son régiment de 
cavalerie, et, comme il fut réformé peu de temps après, il disoit qu'il vou- 
ioit aussi rendre la fille, puisqu'il n'avoit plus le régiment. 

2. C'étoit un vieil officier allemand. 

3. ,M. le maréchal d'IIumières faisoit ce régiment dans les Pays-Bas, dont 
il étoit gouverneur. 

4. Il faisoit ce régiment dans son gouvernement de Boulonnois, où il 
en avoit déjà fait deux bons autrefois, qu'il avoit vendus. 

5. C'étoit un gentilhomme de Bretagne, qui faisoit un régiment étranger: 
peu de gens le connaissoient, mais on disoit qu'il étoit homme de savoir 
et de mérite. 

6. Il faisoit ce régiment dans son gouvernement de Cambrai. 

7. Il faisoit ce régiment en Languedoc, où il commandoit. 

8. Gentilhomme de Franche- Comté. 

!). Gentilhomme du duché de Luxembourg. 

10. Ci-devant lieutenant-colonel du régiment des dragons de la Reine. 

11. Il levoit im régiment en Luxembourg. 

12. Gentilhomme de Franche-Comté. 

13. Gentilhomme de Poitou, beau-frère du comte de Sourdis. 

14. Frère de M. d'Asfeld, maréchal de camp. 

15. Gentilhomme de Languedoc, et le régiment qu'on levoit était aussi 
le second régiment de Languedoc, dont le premier étoit commandé par le 
chevalier de Gange, son cousin. 



6 DÉCEMBRE 1688 303 

M. le comte de Sailly *. 

M. de Saiiil-Piene df Lauzier ^ 

Les colonels d'infanterie nouveaux furent : 

M. le comte de Mérode '. 

M. le comte de Poitiers *. 

M. de Catinat. 

M. le marquis de Boufflers. 

Comme un si grand nombre de troupes avait besoin d'un 
plus grand nombre d'inspecteurs que celui qui avoit eu soin des 
li'oupes du Roi pendant les dernières années, le Roi en nomma 
aussi de nouveaux, dont voici la liste avec leurs départements. 

Inspecteurs de cavalerie et de dragons : 

M. de Quinçon, en Flandre. 

M. de Locmaria, en Hainaut. 

M, de Servon, sur la frontière de Cliampagne. 

M. le marijuis de Varennes, au pays de Cologne. 

M. d'Imécourt, dans la généralité de Metz. 

M. de Peyssonnel, dans la Basse-Alsace. 

M. le cbevalier de Bezons, dans la Haute-Alsace. 

M. deLéry, en Franche-Comté. 

M. de Bachevillier, en Dauphiné. 

M. le chevalier Duc, en Provence. 

M. le marquis de Crillon, dans la généralité de Maulauban. 

M. de Saint-Silvestre ^, dans la généralité de Bordeaux. 

M. de Saint-Frèmond, en Poitou et en Angoumois. 

Inspecteurs d'infanterie : 

M. le chevalier des AUeurs, à Dunkerque. 

M. le chevalier de la Fare, en Hainaut. 

M. le marquis de Genlis, dans le Palatinat et sur la Sarre. 

M. de Verteillac, dans la Basse-Alsace. 

M. de Lusignan, en Franche-Comté. 

M. de Lombrail, à Casai. 

1. Gentilhomme de Picardie. 

2. Gentilhomme de Provence, qui étoit lieutenant-colonel du régiment 
mestre de camp général de dragons. 

Son frère, qui avoit été exempt des gardes du corps et s'appeloit 
M. de Lauzier, était mort mestre de camp de cavalerie. 

3. C'étoit un de MM. les comtes de Mérode des Pays-Bas. 

4. C'étoit un gentilhomme de qualité de Franche-Comté. 

5. C'étoit un des plus anciens mestres de camp de cavalerie, et l'on ne 
savoit pas comment il avoit été oublié dans la promotion de brigadiers. 



304 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

7 décembre. — Le 7 de décembre, le Roi fit une action digne 
de sa justice et de sa générosité. Pendant le ministère de M. de 
Colbert, on avoit ôté la charge de greffier en chef du parlement 
de Paris à M. du Tillel ', dont la famille la possédoit depuis plus 
de cent soixante ans ; et, après plus de quinze ans de peines et 
de sollicitations, il étoit enlln venu à bout de faire hijuider à 
(piatre cent cinijuante mille livres le quart de cette môme charge, 
\|ui devoit lui revenir, parce que le Roi avoit réuni les trois autres 
quarts à son domaine, lorsqu'il y avoit réuni les greffes de tou- 
tes les juridictions royales. Le Roi lui avoit même donné une 
somme de cent mille livres par gratification, pour le dédommager 
des pertes qu'il avoit faites pendant la sollicitation de son affaire. 
La chose étoit en cet état pendant le derniei* séjour du Roi à 
Fontainebleau, quand M. Jacques, auquel M. Colbert avoit vendu 
ce quart de grelîe cent mille écus, vint à mourir, et ses enfants 
demandèrent qu'on les continuât dans l'emploi de leur père. 
Mais le Roi songea à M. du Tillel, et, au lieu de lui payer quatre 
cent cinquante mille livres, il lui rendit sa charge de greffier 
en chef, de laquelle il se trouvoit des gens qui lui offroient 
déjà cinq cent mille livres. Pour les cent mille écus payés par 
M. Jacques, comme c'étoit un partisan '\ il y avoit des gens qui 
assuroient qu'on l'avoit taxé à payer la même somme, mais 
d'autres soutenoient que le Roi avoit jtromis de remjjourser sa 
famille. 

On sut, en ce temps-là, iiiic le Roi avoit envoyé demander au 
gouverneur des Pays-Ras Espagnols la liberté de passer sur les 
terres du roi d'Espagne pour entrer sur celles des Hollandois, 
et que, cette liberté lui ayant été accordée, M. de Rulonde étoit 
entré avec un corps dans la mairie de Rois-le-Duc, où il avoit 
fait payer de grosses contributions, et fait brûler les villages (jui 
avoient refusé de payer. 

8 décembre. — Le 8 de décembre, le Roi alla à Marly pour 
trois jours. Mais les courtisans y trouvèrent du changement pour 



1. Avant que (rentrer dans la charge de greffier en chef du Parlement, 
ses prédécesseurs étoieut bien gentilshommes, et depuis ils étoieul entrés 
<lans de très bonnes alliances. Car, en ce temps-là, la charge de greffier eu 
«■lief du Parlement étoit une charge très-noble. 

2. [Anciennement, on appelait partisan celui qui faisait des partis ou 
sociétés pour la levée de certains impôts. — E. l'untul.] 



9 DÉCEMBRE 1688 305 

leurs commodit(^s, car le Roi, se lassant avec raison de la pro- 
digieuse dépense qu'il y faisoit ', laquelle montoit à près de dix 
mille livres par jour, letrancha les tables qu'il y teiioit pour un 
nombre inlini de personnes et se contenta d'avoir une table 
[tour lui, pour Monseigneur et pour les dames, et une de douze 
couverts pour M. le duc du Maine * et pour M. le comte de 
Toulouse avec les gens qui leur étoient nécessaires, et à laquelle 
M. le duc du Maine pouvoit seulement prier quatre bommes de 
la cour à son clioix 3. 

Ce fut à Marly qu'on apprit que le Pape avoit témoigné 
soubaiter de donner une audience particulière à M. de Lavardin, 
mais que cet ambassadeur avoit répondu qu'il n'avoit aucun 
ordit' du Roi de négocier avec le Pape. 

9 décembre. — Le 9, on apprit que plusieurs milords et évè- 
ques d'Angleterre avoient présenté une requête à leur roi, pai- 
ia(|uelle, entre autres cboses, ils lui demandoient la convocation 
dun parlement libre, ce qui faisoit assez connoitre leurs mau- 
vaises intentions. Aussi eut-on nouvelle, le 10, que le prince 
George de Danemark \ gendre du roi, le duc de Grapbton, colo- 
nel de son régiment des gardes et fds naturel du feu roi, le duc 
dOrmond, milord Cburcbill &, et plusieurs autres seigneurs et 
(((liciers principaux, avoient pris résolution d'enlever le roi d'An- 
gleterre, un jour qu'il vouloit aller visiter un des quartiers de 
son armée, et l'emmener vif au prince d'Orange, étant même 
demeurés d'accord de le tuer s'il faisoit quelcjne résistance; mais 
ipiun grand saignement de nez, qui lui étoit venu fort à propos, 



1. Parce qu'il y étoit cruellement volé, quoique Bouteuips, son premier 
v;ilet de chambre et qui avoit l'intendauco de tout à Marly, en prît tout 
le soin imaginable; mai? il étoit chargé de tant dafîaires qu'il étoit impos- 
sible qu'il pût les faire toutes par lui-même. 

2. Il étoit traité en enfant de la maison, pendant que les princes du 
3ang étoient obligés de manger un morceau bien ou mal dans leurs 
pavillons. 

;!. Cela s'exécuta régulièrement le premier jour ; mais, le lendemain, 
.M. le duc du Maine pria assez de gens de la cour pour remplir sa table. 

4. Il avoit épousé la seconde fille du roi d'Angleterre de son premier lit, 
c'est-à-dire la sœur de la princesse d'Orange ; et, comme celle-ci n'avoit 
point d'enfants^ on avoil fait entendre au prince George qu'il y alloit de 
son intérêt de se joindre au prince d'Orange, afin de pouvoir combattre 
avec lui la naissance du prince -de Galles. 

.5. Cétoit un misérable à qui le roi d'Angleterre avoit fait la fortune 
jus(ju'à le faire son cai)itaine des gardes. 

11. — 20 



306 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Tavoit empèclié de monter à cheval et avoil rompu leur entre- 
prise; qu'ils éloient venus le soir souper avec le roi, lequel l(Mir 
avoit donné beaucoui) de marques de bienveillance et leur avoit 
même permis de boire à sa santé; mais qu'après le souper ces 
traîtres étoient montés à cheval et s"étoient allés i-endie au princr 
d'Orani^e avec bon nombre d'officiers qu'ils avoient débauchés ; 
que le roi d'Angleterre, voyant qu'il ne pouvoit plus s'assurer 
sur la fidélité de personne, avoit remarché vers Londres, où 
étant arrivé il étoit entré dans son palais avec sa contenance et 
son sang-froid ordinaires, mais que, s'étant enfermé avec la reine, 
il s'étoit abandonné à sa douleur, disant même qu'il voyoit bien 
qu'il étoit perdu; qu'il avoit fait chercher la piincesse de Dane- 
mark, sa fille, mais inutilement, parce qu'aussitôt qu'elle avoit su 
la retraite du prince, son mari, elle s'étoit sauvée de son logis 
avec précipitation et s'étoit si bien cachée avec la femme de 
Churchill et des autres déserteurs, qu'il avoit été impossilde île 
les trouver. On ajoutoit que la i)lupart des villes d'Angleteri-e 
avoient quitté le parti du roi, et que la Hotte du prince d'Orangi^ 
avoit mis à la voile, mais qu'on ne savoit pas encore où elle 
étoit allée. 

11 décembre. — Le 11, on apprit que le i-oi d'Angleteire 
avoit indiqué son parlement pour le lo de janvier : grande mar- 
que qu'il n'avoit plus aucune espérance, puisqu'il hasardoit une 
chose également dangereuse pour sa couronne et pour sa vie. et 
qu'il avoit différée depuis tant d'années, quoiqu'on la lui eût sou- 
vent demandée avec instance! On disoit aussi que la garnison 
de Plymouth * avoit rendu la place au prince d'Orange, et c'étoit 
là, selon les apparences, où étoit allée la flotte hoUandoise; si ce 
n'est, comme quelques-uns le croyoient. qu'elle fût allée assiéger 
Portsmouth, parce que le prince de Galles étoit dans cette place 
avec une grosse garnison, composée de gens fidèles et com- 
mandée par le comte d'Hamilton ^ (|ui avoit longtemps servi en 
France. Le bruit couroit alors à Paris que le prince de Galles 
étoit passé en France, et il auroit été à souhaiter cpie cette nou- 
velle eût été véritable, mais elle ne paroissoit guère bien fondée. 

En ce temps-là, M. d'Artagnan, major du régiment des gardes, 

1. C'étoitnnf placo niiiritime vip-à-vis des côtes de Normandie. 

2. Cetoit celui qu'on appeloit Richard, lorsqu'il servoit en France de 
colonel, cl qui étoit frère de la comtesse de Graaiout. 



12-13-13 DÉCEMBRE 1688 307 

revint do Cherhoury avec les ofliciers et sergents qu'il y avoit 
menés, et le Roi, outi-e les frais de leur voyage, lit donner au major 
une gratification de trois cents pistoles, cent pistoles à chaque 
officier et cent écus à chaque sergent. Le Roi voulut savoir 
d'Arlagnan ce qu'il pensoil de la fortification de Chcrhourg; et, 
comme il lui dit qu'il ne trouvoit pas que cette place fût trop 
bonne, le Roi lui répli{ina que Vauhan lui avoit dit néanmoins 
(lu'elle étoit bonne; sur quoi Ârtagnan lui répondit (jue, puis- 
(|u'un aussi habile homme que Vauban lui avoit dit qu'elle étoit 
bonne, il falloit qu'elle la fût; mais le Roi, voulant savoir la vérité, 
lui oiilonna de dire son sentiment, et alors il lui répondit en 
liberté que la place ne valoit rien et ne pouvoit jamais rien 
valoir; ce qui confirma le Roi dans le dessein qu'il avoit de la 
faire raser, comme il en donna l'ordre effectivement. 

12 décembre. — Le 12, on eut nouvelle que le roi d'Angle- 
terre avoit choisi quelques seigneurs, desquels milord Halifax 
étoit le principal, pour aller proposer au prince d'Orange quel- 
<iues ouvertures d'accommodement, ce qui paroissoit une grande 
foiblesse dans le roi; mais, en l'état où il étoit, il n'y avoit peut- 
être que ce moyen-là de ramener les Anglois; car, si le prince 
d'Orange venoit à refuser des propositions raisonnables, toute 
l'Angleterre connoîtroit facilement qu'il n'auroitfait son entreprise 
q ue pour se faire roi, et non pas pour maintenir les lois du royaume 
et la religion anglicane, comme il l'avoit voulu faire croire. 

13 décembre. — Le 13, le Roi commanda les deux compa- 
gnies de gendarmes et de chevau-légers de sa garde pour aller 
en Rasse-Xormandie, la première à Rayeux, et la seconde à 
Saint-Lô, afin qu'il y eût toujours en ce pays-là de honnes trou- 
pes, en cas que le prince d'Orange y voulût faire quelque des- 
cente, car les deux compagnies de mousquetaires en éloient 
4éjà revenues. 

15 décembre. — Le lo, le Roi augmenta de deux compagnies 
son régiment des gardes suisses, c'est-à-dire que de dix il le mit 
à douze, et il donna ces deux compagnies à MM. Plilïcr et 
Greder, tous deux brigadiers, et qui avoient été autrefois capi- 
taines dans le même régiment avec distinction. 

Le même jour, le Roi déclara qu'il auroit sur pied plus de 
^00 000 hommes, dont le tiers serviroit en canqiagne, l'autre 
tiers gardcroit ses places, et le dernier serviroit à défendre les 



308 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

provinces frontières et les côtes, sans compter 25 000 hommes 
(le milice, dont il avoit déjà ordonné la levée dans la pliiparl des 
l)rovinces de son royaume, à ne prendre qu'un homme par vil- 
lage, dont les soldats et officiers dévoient être entretenus par les 
provinces. 

Ce fut aussi le même jour que M. de Seignelay arriva de son 
voyage ; mais peut-être ne s'étoit-il pas attendu à trouver ei> 
arrivant les ordres donnés pour raser Cherbourg i. 

16 décembre. — Le 16, on disoit que le régiment écossois 
des gardes du roi d'Angleterre Tavoit quitté tout entier avec le 
lieutenant-colonel à la tête - et qu'il n'en étoit resté auprès de lui 
que milord Douglas \ qui en étoii colonel. Cependant on adoucit 
un peu cette nouvelle dans la suite, et l'on disoit que ce régi- 
ment n'avoit pas déserté, mais qu'il avoit témoigné de mauvaises 
intentions. On croyoit néanmoins qu'il y avoit encore des nou- 
velles plus fâcheuses (jue celle-là, niais que les ministres ne vou- 
loient pas les débiter. 

Ce fut dans le même temps tpie le Roi envoya M. le comte d(^ 
Broglie * commander en Languedoc à la place de M. de la Trousse, 
lequel apparemment depuis sa nouvelle élévation souhaitoit de 
se voir dans des emplois qui ne Téloignassent pas si longtemps 
de la cour ■'. 

Le roi choisit aussi M. de la Hoguette pour aller commander 
en Basse-Normandie sous les ordres de M. de Matignon, chose 



1. Un peu avant de partir, il avoit dit à ceux qui l'avoient voulu en- 
tendre qu'il alloit voir la plus belle place du royaume et qui avoit coûté 
cinq millions au Roi, et il s'en faisoit d'autant plus de plaisir qu'elle se 
trouvoit sous les ordres de son beau-frère Matignon ; mais en aiTivaut il 
trouva les choses bien changées, et cela ne laissa pas donner un échec à 
sa faveur, jusque-là même que. quelque temps après, le public assuroil 
qu'elle étoit fort diminuée. 

2. C'est une chose pitoyable que des gens entêtés d'une fausse religion; 
car les Ecossois avoient été jusqu'alors très fidèles au roi d'Angleterre» 
et, selon les apparences, ils ne cessuient de l'être qu'à cause qu'il étoit 
catholique. 

3. Il avoit autrefois servi di; maréclial de camp en France et étoit foi't 
l)rave homme, 

4. 11 veuoit d'être fait lieutenant général, et, selon les apparences, on 
l'envoyoit commander dans cette province à cause que M. de Bâville, son 
heau-frère, conseiller d'Etat, en étoit iutendanl. 

5. Comme il avoit la faveur de M. de Louvois, il pouvoit aller à tout 
Kl son dessein étoit de servir dans le? phis grosses armées pour devenir 
maréchal de France. 



16 DECEMBRE 1688 309 

assez désagréable pour les lieutenants de roi ^ mais (|iii éloil 
fort en usage depuis queliiue temps. 

Ce fui en ce temps-là ipie M. le chevalier de Chaumont gagna 
au Grand Conseil un pi'ocès (jui lui avoit bien donné de la peine 
<'l (pii étoit de même nature que celui que M. le comte de Mai- 
?;an y avoit eu autrefois. Le Pape lui avoit donné une dispense 
déposséder pour deux mille écus de rentes de bénélices", quand 
même il se seroit marié •'; et, sur ce fondement, le Roi lui avoit 
<lonné deux mille écus de pension sur un évêché, lui faisant à 
cet eflet expédier et sceller les lettres patentes nécessaires, dont 
l'adresse étoit au Grand Conseil. Mais il y trouva de grandes 
oppositions dans l'esprit de la plupart des juges, dont quelques- 
uns même se retirèrent, disant que leur conscience y étoit inté- 
ressée. Mais, malgré tout cela, il ne laissa pas de gagner son 
procès en dépit des agents du clergé, qui avoient remué ciel el 
terre pour empêcher que ses lettres ne fussent enregistrées. 

On disoit alors que le doge de Venise, Morosini, avoit de gran- 
des affaires avec le sénat, pour s'être opiniâtre mal à propos à 
i-'ontinuer le siège de Nègrepont *, qu'il avoit été obligé de lever, 
après y avoir perdu presque toute son armée. 

l'eu de jours après, Mme la comtesse de Saint-Géran accoucha 
dune fille à Versailles, après avoir été vingt-deux ans mariée 
sans avoir d'enfants ^ 

On a|!prll aussi (|u'il se formoit un troisième parti en Angle- 
terre, dont on croyoit que milord Halifax étoit le chef, quoiqu'il 
ne se fût pas encore déclaré, et ce troisième parti étoit propre- 
ment celui de l'État ", ceux qui le composoient ;pouvant avoir 

1. Qui étoient M. de Calvisson, M. du Roure et M. de Peyre. 

2. En faveur des services qu'il avoit rendus à la religion au pays dr 
^iam . 

;{. Il s'alloit effectivemisnt marier el ae souhaitoit'ces deux mille écus do 
peusion que pour être eu état de subsister avec la femme qu'il alloit 
■épouser. 

4. Contre l'avis des sénateurs, qui sont toujours auprès de la personur 
du doge, et sans le conseil desquels il ue doit rien entreprendre. 

o. [« Mme de Saint-Géran est accowliée d'une petit'- fille, écrit Mme de 
Sévigné le 22 décembre, cela ne vtdait pas la peine de s'y mettre. » La 
■comtesse de Saint-Géran s'était mariée en 1667 : il s'était donc écoulé vingt- 
et-un ans seulement entre son mariage et la naissance de sa lille. — 
E. l'ontaL] 

6. 11 étoit plus nature! aux A^glois de vouloir même faire une république, 
s'ils ne vouloiont ])as soulfrir leur roi légitime, que de se soumettre au 
prince d'Orange, dont l'humeur ne leur convenoit pas. 



310 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

intention seulement de restreindre l'antorité du roi, s'ils n'avoieni 
celle de se di^faire du roi et du pi'ince d'Oi'ange en même temps, 
car il n'y avoit pas d'apparence que les Anglois trouvassent le 
prince d'Orange plus commode pour leur souverain que leur 
roi légitime '. On ajoutoil que, dans le conseil que le roi avoit 
tenu, à son retour à Londres, sur l'état des affaires présentes, il 
y avoit eu un homme qui avait opiné à des choses extrêmement 
dures contre le roi, mais que milord Halifax s'y étoit opposé, 
avoit dit au roi qu'il falloit songer uniquement à la conservation 
de sa personne sacrée, et avoit fait passer le conseil à son avis, 
qui étoit d'envoyer une solennelle députation au prince d'Orange 
pour lui faire des propositions d'accommodement, de laquelle dé- 
putation on l'avoit fait le chef, comme nous l'avons déjà dit. Ou 
assuroit encore (jue quelques seigneurs s'étoient emparés de 
certaines villes dans le milieu du royaume, sans reconnoître l'au- 
torité du prince d'Orange, et l'on ne doutoit pas qu'ils ne fus- 
sent du troisième parti. 

19 décembre. — Le 19 de décembre, il coin'oit un hruil 
(ju'il y avoit eu quel({ues séditions dans la ville de Bordeaux ri 
dans les Cévennes, ce qui n'éloit pas dangereux pour le présent, 
parce qu'on les avoit étouffées dans leur naissance ; mais cela fai- 
soittoujoui"S connoître le venin qui étoit caché dans le cœur des 
peuples, et l'on envisageoit Bordeaux comme le lieu où les An- 
glois auroient pu faire une descente avec le plus l'apparence d'y 
réussir; car ils se souvenoient toujours que la Guyenne avoit été 
à eux pendant plusieurs siècles, et les Bordelois avoient été de 
tout temps d'un esprit inquiet et amateurs de nouveautés ^ 

On sut, en même temps, que le Roi faisoit raser les fortifications 
d'Abbeville et de la basse ville de Boulogne, le Roi ne voulant 
laisser le long des côtes aucun poste où les ennemis pussent 
s'établir, en cas qu'ils vinssent faire une descente en France. 

On avoit été quelques jours en peine du marquis de Feuquières. 



i. Ouvoyoitbieu qu'il étoit le plus ambitieux de tous les hommes, et outre 
cela, il avoit uu esprit extrêmement caché, et les Auijlois pouvoient s'at- 
tendre d'avoir bien des affaires avec lui, cai- il étoit sûr qu'il travailleroit 
continuellement à les soumettre à une autorité absolue. 

2. [En 1652-1653, le parti républicain, eu Guyenne, avait proposé à Crom- 
well de coopérer au rétablissement de la suzeraineté de l'Angleterre sur 
cette province. Voy. notre ouvrage Souvenirs du règne de Louis XIV. — 
Comte de Cornac] 



20 DÉCEMBRE 4688 311 

qui éloit parti (rHeilItroiin. avec 700 lionimos do piod et bOO che- 
vaux, pour aller l'aire contribuer dans la Souabe; on avoit même 
dit que les ennemis l'avoient assiégé dans un château, ce qui 
éloit d'autant plus probable que l'armée des cercles étoit tou!e 
dans des ({uartiers en Franconie, et (jue M. Cliauvet ', qui com- 
mandoit les troupes de l'électeur de Saxe, étoit avec 4000 che- 
vaux dans Francfort, qui n'est qu'à quatre lieues d'Heilbronn ; 
mais on apprit que M. de Feu(juières étoit revenu à Heilbronn 
avec tout son détachement et deux cent: mille livres de contri- 
butions qu'il avoit rapportées. 

On sut aussi (pie M. de 3Iélac 2, brigadier de cavalerie, y étoit 
revenu d'une semblable expédition avec quatre cent mille livres, 
ayant même fait contribuer jusqu'au delà du Danube, qu'il avoit 
l)ussé et repassé sur le pont de Donawcrt. 

Le même jour, on sut qu'il étoit arrivé à la cour trois courriers 
d'Angleterre, et entre autres un de la part de M. de Lauzun; mais 
on ne put jamais découvrir aucune des nouvelles qu'ils avoient 
apportées, et l'on nmrmuroit seulement que le Roi étoit fort 
satisfait de la conduite de M. de Lauzun et qu'il pourroit bien 
faire par là son accommodement et revenir à la cour ^. 

20 décembre. — Le 20, on sut (pie M. le prince d'Elbeuf, 
(pii étoit capitaine dans le régiment royal de cavalerie, étant 
revenu à Paris sans congé, le Roi l'avoit cassé, ce qui étoit une 
chose bien rude pour sa famille '', car i)0ur lui il étoit d'un génie 
à ne s'en guère soucier ■'. 

Le même jour, on sut que tout le monde abandonnoit le roi 
(lAngleterrc, jusqu'à deux de ses premiers valets de chambre, 
(pii l'avoient quitté en arrivant à Londres. 11 y avoit néanmoins 

1. C'étoit uu vieil officier alleniuud qui avoit longtemps servi en France 
sous M. (le Tiireune et avec réputation : mais M. de î^ouvois, dans ses 
commencements, n'en avoit pas fait de cas, ce qui l'avoit obligé de se 
retirer en Allemagne, où M. de Saxe lui avoit donné le commandement de 
ses troupes. 

2. 11 n'y avoit pas d'officiers eu France plus capables que lui de bien 
conduire de semblables expéditions. 

3 On savoit que de tout temps le Roi avoit eu de l'inclination pour lui, 
et on devinoit que, s'il faisoit quelque cbose en Angleterre qui lui fût 
agréable, il n'auroit pas de peine à le rappeler auprès de lui. 

4. 11 avoit épousé la fille de défunt M. le maréchal de Vivouue, qui étoit 
une personne fort aimable et fort vertueuse. 

a. 11 avoit autant de cœur et d'esprit qu'homme du monde, cl éloil 
parfaitement bien fait, mais il ne se soucioit que de son plaisir. 



ol:2 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURGIIES 

lies gens qui disoienl qna les Anglois n'en vouloient ;iucuncmeiil 
à la personne du roi, et qu'ils le souffriroient sur le trône, à 
condition (ju'il mainliemlroil les lois du royaume et la religion 
anglicane, qu'il feroil instruire le prince de Galles dans cetlc 
religion, et peut-être qu'il déclareroit la guerre à la France. 

On sut, dans le même temps, que le manjuis de Renty avoil 
demandé à revenir de Franche-Comté pour se justifier auprès 
duFioi sur plusieurs accusations que l'intendant de la province ^ 
son ennemi juré, lui avoit suscitées, et (|ui lui avoient attiré plu- 
sieurs lettres très dures de la part de M. de Louvois. 

21 décembre. — Le 21 de décembre, on apprit que le prince 
d"Orange étoil tellement assuré de son fait qu'il avoit séparé son ar- 
méeen trois corps, lesquelsgrossissoient à vue d'œil, et qu'il prenoil 
en liberté le plaisir de la chasse, comme s'il eût été en Hollande. 

On parloit assez fortement alors de la paix avec l'Allemagne, 
et l'on assuroit que le Pape pressoit l'Empereur d'y consentir, 
proposant, pour le sceau de la paix, défaire le mariage de Made- 
moiselle S fdle de Monsieur, avec le roi de Hongrie, lils de TEni- 
pereur, qu'on feroit élire roi des Romains, et le mariage de 
Mme la princesse de Conti ^ avec le prince Clément de Bavière, 
qui, par ce moyen, céderoit l'électorat de Cologne au cardinal 
de Fûrstenberg. Mais ces nouvelles étoient si belles qu'il n y 
avoit nulle apparence de les croire. II pouvoit bien être que le 
Pape voyant qu'il avoit été trompé par le prince d'Orange el 
connoissant, quoiqu'un peu tard, (jue la religion alloil souffrir 
de la division des princes catholiques, il avoit pris le parti de 
travailler à leur réunion, qui n'étoit pas néanmoins une chose 
facile, dans l'embarquement où les choses se trouvoienl. 

22 décembre. — Le 22, milord Walgraff, envoyé extraordi- 
naire du roi d'Angleterre, et qui avoit épousé une de ses tilles 
naturelles, eut sa première audience du Roi; mais, selon les ap- 
parences, il ne devoit pas à l'avenir être chargé de grandes et 
agréables négociations. 

1. C'étoit uu maître des requêtes nommé M. de la t^oad. qui étoit lils 
d'vm partisan, et dont la sœur avoit épousé le marquis de la Trousse, par 
le moyen duquel il avoit toute la laveur de M. de Louvois, 

2. Il s'en falloit encore beaucoup qu'elle ne fût eu âge d'être mariée, et 
elle étoit bien laide, mais elle avoit de l'esprit et de la vivacité. 

3. On ne croyoit pas qu'elle y eût consenti, car elle n'auroit jamais \m se 
résoudre à quitter le Roi et Monseigneur. 



23 DÉCEMBRE 1688 313 

23 décembre. — Le 23, on appiil par un courrier de M. de 
Lauzuii qu'il éloit arrivé à Calais avec la reine d'Angleterre et 
le prince de Galles, qui s'étoient sauvés d'Angleteri'e de la ma- 
nière que je vais dire. Le roi d'Angleterre avoil fait revenir la 
nuit et secrètement le prince de Galles de Portsmoulh, où il 
Tavoit envoyé depuis peu de temps pour sa sûreté, et il l'avoit 
fait mettre dans une maison fort éloignée de son palais de 
Whilehall; la nuit suivante, aune heure après minuit, comme 
il étoit couché avec la reine sa femme, M. de Lauzun, auquel il 
avoit confié toutes choses de conct^rl avec la France, entra dans 
sa chambre, et la reine s'étant habillée à la hâte, le roi d'An- 
gleterre la lui remit entre les mains '. 

Ils montèrent en carrosse ensemble, suivis seulement duno, 
femme de chambre et d'un valet de pied, et, escortés par M. de 
Saint- Victor à cheval, ils allèrent à la maison où étoit le prince 
de Galles, qu'ils prirent dans leur carrosse, et marchèrent en dili- 
gence jusqu'au lieu de la Tamise où le roi d'Angleterre avoit 
fait tenir un yacht tout prêt, sans dire les raisons au capitaine. 
Ils montèrent tous dans le yacht, dont le capitaine ne reconnut 
pas même la reine, et qui fit mettre à la voile sur-le-champ lors- 
qu'il en vit un ordre du roi, et prit la route de Calais. Dans sa 
route, il rencontra une Hotte hoUandoise; mais elle n'étoil com- 
posée que de vaisseaux marchands, et elle étoit seulement 
escortée d'un gros vaisseau de guerre, lequel ne fit pas semblant 
de voir le yacht, ou parce que tous les vaisseaux hollandois sont 
obligés de saluer les yachts du roi d'Angleterre, ou parce que ce 
vaisseau ne songeoit qu'à conduii'e à bon port ce convoi de na- 
vires marchands. Le yacht arriva donc heureusement à Calais 
sui' les neuf heures du matin, et, aussitôt (pie la Reine et le 

1. C'étoit uue étrange extrémité pour la reine (.l'Angleterre de se voir 
entre les mains d'un homme qu'elle ne connoissoit presque pas, et ce fut 
une cruelle douleur pour elle de se séparer du roi, qu'elle laissoit dans 
un si effroyable danger. 

Elle en étoit si occupée que, M. de Lauzun lui ayant proposé d'emporter 
ses pierreries, elle lui répondit qu'elle n'avoit besoin de rien, puisqu'elle 
venoit en Frauce ; mais, pendant qu'elle faisoit ses adieux au roi, M. de 
Lauzun ouvrit le coffre des pierreries et en emplit toutes ses poches, et, 
quand la reine fut arrivée à Calais, il les lui présenta; mais elle ne vouloit 
pas les reprendre, disant que c'étoit la moindre chose qu'elle lui pût 
donner pour un service aussi considérable que celui qu'il venoit de lui 
rendre ; et lui, de son côté, protesta toujours qu'il étoit trop payé de ce 
qu'il avoit fait pour son service par le bonheur qu'il avoit eu d'y réussir- 



314 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

prince de Galles furent (lél)ar(Hiés, M. de Laiizun écrivit une let- 
tre au Roi, par laquelle il lui mandoit qu'il avoit eu le bonheur de 
sauver la reine et le prince; que le roi d'Angleterre lui avoit fail 
faire serment de ne remettre la reine et le prince de Galles 
qu'entre les mains de Sa Majesté, mais que, comme il éloit assez 
malheureux pour lui avoir déplu et qu'il étoit indigne de paroî- 
tre en sa présence, il la supplioit de vouloir le dispenser de son 
serment et de vouloir lui envoyer quelqu'un d'assez grande con- 
fiance, pour qu'il pût lui remettre la reine et le prince son flls. 

Cette lettre fut si agréable au Roi qu'il fit sur-le-champ réponse 
à M. de Lauzun de sa propre main, et entre autres choses il 
lui mandoit qu'il lui avoit pardonné et qu'il lui permettoit de 
revenir à la cour. Sa Majesté lui donna même des louanges pu- 
bliquement, et le courtisan, avide de nouveautés, commençoit 
déjà à dire qu'il pourroit rentrer dans sa première faveur * et à 
être en peine comment les ministres s'accommoderoienl d'un 
esprit aussi entreprenant que le sien. 

Le même jour, le Roi signale contrat de mariage de Mlle de 
Guerry, femme de chambre de Mme la Dauphine, qui étoit fille 
de M. de Guerry, enseigne des gardes du corps, avec M. de Cour- 
champ, l'un des maîtres d'hôtel de Sa Majesté et capitaine dans 
son régiment d'infanterie de Piémont. Il y avoit longtemps 
qu'il étoit amoureux de cette damoiselle, laquelle étoit aimable 
et bien faite, et qui avoit toujours eu une très-sage conduite; 
mais le père Courchamp, qui étoit un ancien fermier du Roi, n'y 
auroit jamais consenti, parce la demoiselle n'avoit guère de bien,, 
si Mme de Maintenon ne lui avoit pas fait dire de la part du 
Roi qu'il lui feroit plaisir de ne s'y opposer pas plus longtemps. 

1. II fut d'abord mis ea prison pour avoir manqué de respect au Roi 
dans une occasion où il y avoit quelques dames mêlées ; mais, comme- 
c'étoit l'amoiTr qui lui avoit fait faire cette faute, le Roi, qui étoit amoureux, 
l'excusa facilement, et, après l'avoir laissé assez longtemps à la Bastille, il 
l'en retira, et sa faveur augmenta si bien qu'il le fit son capitaine des 
gardes ; mais, dans la suite, comme le Roi étoit encore amoureux di' 
Mme de Montespan, il tomba tout d'un coup de sa faveur. Il fat arrêté, 
conduit à la Bastille et de là à Pignerol, où il fut de longues années. 
Cependant on assuroit que, dans son horoscope, il étoit porté positive- 
ment qu'après toutes ses traverses il rentreroit dans une plus grande 
faveur que jamais. — [Pour le récit de l'évasion de la reine d'Angleterre et 
du prince de Galles, Cf. le Journal de Daiu^eau, t. II, p. 234-235, les Let- 
tres de Mme de Scrir/nr, t. ^"I1I. p. 3."il-3oo et p. 339-360, et les Mémoirex 
de Saiid-Sh»oiu t. xix, p. ISl. — E. Pontal.l 



24 DÉCEMBRE 1688 31& 

24 décembre. — Le 2'»-. voille de Noël, le Roi fit ses dévo- 
tions dans sa cliapelle de Versailles, avec une piété encore plus 
exemplaire qu'il n'avoit fait jusqu'alors, et ensuite il toucha les 
malades des éci'ouelles dans la ualcrie de l'aile neuve du château, 
dont la plupart des dépendances n'étoienl pas encore achevées. 

Le même matiu, Sa Majesté donna ses ordres à M. le Premier 
le lils ', pour aller en poste au-devant de la reine d'Angleterre. 
et lui dit de se faire suivre par ses carrosses et équipages qui lui 
seroient nécessaires. En même temps, le Roi ordonna à M. de 
Livry d'envoyer aussi un détachement de sa maison ^ commandé 
par M. d'Erouville le père ^ l'un de ses maîtres d'hôtel. Sa 
Majesté ordonna aussi à M. de Saint-Viance, lieutenant de ses 
gardes du corps, d'y marcher avec un exempt et trente gardes, et 
elle commanda de même pour y aller un exempt de la prévôté 
de l'hôtel avec quatre gardes pour y aller, et quatre gardes de 
la porte ; mais elle n'y envoya personne de sa compagnie des 
Cent-Suisses, parce qu'étant à pied ils n'auroient pu faire assez 
de dUigence. Elle commanda aussi deux de ses huissiers et deux 
de ses valets de chambre; enliu il y eut peu de corps de sa mai- 
son dont elle ne fît un détachement. 

Le même jour, on apprit que M. le marquis de Mirepoix épou- 
soil la fille aînée de M. le duc de la Ferté *, à laquelle on donnoit 
cinquante mille écus en la mariant, et on lui assuroit deux cent 
mille livres après la mort de sa mère. 

Ce fut encore le même jour qu'on vit arriver à la cour 

1. M. son père avoit été envoyé de la même manière au-devant de la 
dérimte reine d'Angleterre, sa belle-mère, ce qui fut peut-être cause qu'on 
1 y envoya aussi. 

■2. On appelle les officiers et l'équipage des cuisines la maison du Roi, eu 
primant la partie pour le tout. 

;}. 11 étoit d'uue bonne famille de Paris, et un fort bon homme, qui 
servoit le Roi depuis très longtemps; aussi étoit-il vieux, et, comme il 
étoit veuf, le Roi lui avoit donné ime abbaye qui étoit venue à vaquer 
par la mort d'un de ses enfants, auquel le Roi l'avoit donnée quelques 
années aui)aravaut : ce qui faisoit qu'il ne portoit plus d'épée. 

4. Elle n'avoit encore que douze ans, et il sembloit qu'une enfant n'étoit 
guère le fait d'un homme sage comme M. de Mirepoix. [« Mmede Mh-ppoix, 
écrit Mme de Sévigné le 27 décembre 168S, clmine son fils, qui est rp-and 
parti, (tu plus mOdiocre de In cour. » La spirituelle marquise revient à 
[ilusieurs reprises sur ce mariage pour le désapprouver et en raconter, avec 
une pointe d'ironie, les divers incidents. (V. Lnttres de Mme de Sévig7ié, 
t. VUl, lettre du 27 décembre 1688 et suivantes, passim ;on trouve, à la table 
générale, au mot Mi?-epoi.n (Gaston-Jean-Baptiste de Lécis de Lomagne, mar- 
quis de'), i'indicatifin de tous les passages relatifs à ce mariage. — É. Pontal.] 



ol6 MFiMOIllES DU MARQUIS DE SOURCHES 

M. (rAvaiix de soji iuiibassade di; Hullandc, et Ton s'attendoil 
de voir aussi au premier jour arriver de Vienne M. de Lusignan. 
([ui devoit être suivi en bref de tous les autres ministres que If 
Roi avoit auprès des princes d'Allemagne. 

Le Roi lit aussi ce jour-là la distribution des bénéfices vacants, 
parmi lesquels il n'y en avoit aucun de considérable que Fabbaye 
de lilles de la Joie en Bretagne, (]u'il donna à une Mme de 
Timeur, qui en étoit prieure, à la recommandation de Mme la 
ducliesse de Portsmoutli, sa parente. 

25 décembre. — Le jour de jNoël, le Roi, qui avoit été, suivant 
sa coutume, aux trois messes de minuit et à la grand'messe du 
jour, entendit après son dîner le sermon du P. Gaillard, qui de- 
voit être le dernier, parce (jue ceux (jui prêchent FAvent devant 
le Roi font toujours leur dernier sermon le jour de Aoël. Il fit un 
très beau sermon, dans lequel on ne peut pas dire (ju'il Hatta le 
Roi, car il lui parla avec toute la force que doit avoir un prédica- 
teur de l'Evangile, et si claii'ement ((u"il ne pouvoit pas pi-endi'e 
ce (pFil disoil'pour d'autres ipie pour lui ; mais il termina son sei'- 
mon par un compliment merveilleux, qui, renfermant beaucouji 
de louanges, ne laissoit pas de contenir beaucoup d'instructions '. 

Le même jour, on apprit que le roi d'Angleterre avoit tout 
d'un coup disparu dans Londres, et (ju'on ne savoit ce qu'il étoit 
<levenu; et l'on apprit, en même temps, que le prince d'Orange y 
étoit entré le lendemain, ce qui fit croire que le roi d'Angleterre 
avoit été averti à propos de son arrivée, et que cela Favoit obligé 
d'avancer le dessein (ju'il avoit de se retirer ^ 

26 décembre. — Le 26, on eut nouvelle que le prince 
d'Orange avoit fait arrêter six courriers du roi qui alloient à Lon- 
<lres ou qui en revenoient, et (ju'il avoit fait mettre en prison le 
nonce du Pape ^ et un milord qu'il accusoit d'avoir contribué à 
Févasion de la reine d'Angleterre, parce qu'une de ses filles s'étoit 
sauvée dans le même temps \ quoique ce ne fût pas avec la reine. 

1. [Mme de Sévigné parle plusieurs fois daus ses lettres du P. Gaillard et 
iloDiie beaucoup d'éloges à son taleut. V. la table des Lettres, au mot 
<;aillard (le père Honoré). — E. Poatal.] 

±. Il avoit mandé sou dessein au Roi, 'et, s'il n'était pas parti avec la 
Reine, ce n'avoit été que pour lui donner le temps de se sauver. 

•>. C'étoit violer le droit des gens; mais les hérétiques ne reconnoisseut 
jias le Pape pour un prince temporel, et ils le tnuteut d'antechrist. 

î. Elle s'étoit sauvée, j)arce qu'elle étoit eatholique et qu'elle avoit peur 
des violences du prince d'Orange et des béréli(iucs. 



26 DÉCEMBRE 1688 817 

On apprit, en mémo tonips, (pi'on n'nvoil aucune nouvelle du 
roi crAngleterre et qu'il n'avoit paru en aucun des endroits où le 
Roi lui avoit envoyé des barques pour le passer en France. 

On sut encore que miloî'd Fevei'sham avoit voulu tenter de 
donner un combat, et (ju'il n'avoit pas trouvé ses troupes en dis- 
position de le suivre; mais que, quand elles auroient été bien 
intenlionnées. il n'auroit pu combattre, parce que le [trince 
d'Orange, qui étoit assuré de son fait, s'étoit posté eu un lieu oi'i 
il étoit impossible de l'obliger à en venir à un combat. 

On eut aussi nouvelle que les troupes du Roi étoient entrées 
dans le pays de Clèves et y avoient fait payer pour liuit cent 
cinquante mille livres de contributions, et que toutes ces contri- 
butions (fu'on faisoit payer aux provinces d'Allemagne, dont on 
poitoit les plaintes à la diète de Ratisbonne, acbevoient d'aigrir 
l'esprit de tous les princes, qui n'y étoil déjà que trop disposé. 
jus(|ue-là même que M. l'électeur de Mayence avoit aussi aban- 
donné ses États, après les avoir livrés à la France, forcé appa- 
remment à prendre ce parti par les menaces de l'Empereur et 
des princes de l'Empire. '^ 

Cependant on disoit que l'on avoit découvert un dessein ef- 
froyable du prince d'Orange sur l'Allemagne, et ({u'il avoit com- 
ploté avec les princes prolestants qu'ils s'empareroient tous en 
un même jour de toutes les villes catboliques ; que le Roi en avoit 
fait donner avis à l'Empereui'. lequel avoit fait avertir toutes les 
villes calboli(pies; mais la difliculté étoit que, dans la pensée de 
secourir les villes du Rliin, les catholiques avoient reçu des 
troupes des cercles qui étoient protestantes, et l'on ne savoil 
comment elles se tireroient d'un si elïroyable danger; que ce- 
pendant l'évéque de Munster, qui étoit le plus exposé, avoit 
levé dix ou douze mille hommes, et que celui de Paderborn en 
laisoit autant. On ajoutoit que le roi d'Espagne et le Pape fai- 
soient tous les efforts imaginables pour obliger l'Empereur à 
faire la paix avec la France, et ([ii'on ne désespéroit pas que 
cette négociation ne vînt à réussir. 

On disoit aussi que le prince d'Orange avoit fait arirtcr à Can- 
lorbéry, outre le nonce du Pape, l'ambassadeur de Savoie et 
l'envoyé extraordinaire de Modène ', parce qu'ils savoient, à c<^ 
qu'il disoit, où le roi d'Angleterre s'étoit retiré. 

I . Il ne pouvoil plus en cettf ocrasion s'oxciiser d'avi ilr violé lu droit dos i^eus. 



318 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

On faisoit aussi courre le lu"uit (|ue le prince d"Orange avoil 
mandé au\ États-Généraux qu'il leur renvoieroit au premier jour 
les troupes et les vaisseaux qu'ils lui avoicnt pi'élés, parce qu'il 
n'en avoit plus besoin. 

Peu de jours après, le Roi résolut de faire un régiment de dra- 
gons de Bretagne \ et on écrivit à M. de Chaulnes d'envoyer 
une liste des gens de la province qu'il croyoit capables d'en 
faire les compagnies et d'y être officiers subalternes. 

Le Roi nomma aussi dans le même temps M. de Maumont, 
capitaine aux gardes et maréclial de camp, pour aller commander 
en Bretagne sous les ordres de M. de Chaulnes, ce qui étoit bien 
désagréable pour les lieutenants de roi de la province, auxquels 
on n'avoit pas encore fait de passe-droit. 

Ce fut aussi dans le même temps que M. le duc de Luynes se 
démit de sa duché-pairie entre les mains de son fils, M. le duc de 
Chevreuse, lequel de son côté se démit aussi, avec l'agrément du 
Roi, de sa duché de Chevreuse, ((ui n'étoit pas en pairie, en fa- 
veur de M. le comte de Montfort son fils aîné, ce qui paraissoil 
une chose bien avantageuse, vu la jeunesse de M. de Montfort . 
Cependant, dans la maison de Chevreuse, à peine en vouloit-dii 
recevoir les compliments. 

Il couroit alors un grand bruit de la prise du roi d'Angleterre: 
mais, comme il n'y avoit encore rien de certain, chacun raison- 
noit à sa fantaisie sur la possibilité de cette nouvelle. 

On apprit plus certainement la mort du vieux marquis d'Es- 
taing -, père du marquis d'Estaing, sous-lieutenant des chevau- 
légers de la Reine, et celle du marquis de Belloy, lieutenant de 
Roi de Brie, lequel, s'étant trouvé en Allemagne comme capitaiiir 
de dragons à l'attaque d'un village retranché que le marquis de 
Feuquières avoit voulu forcer, y avoit reçu deux coups de mous- 
quet au travers du corps. 

On apprit aussi alors le détail de l'expédition du manjuis de 
Feuquières; et l'on sut qu'ayant i-econnu ({ue les troupes dr> 

1. Il étoit incertain si ce régiment seroit destiné seulement à garder les 
côtes de la province, ou s'il marcheroit quelquefois en campagne ; cepen- 
dant tout ce qu'il y avoit de Bretons dans les troupes du Roi qui n'avoient 
pas d'emploi plus considérable le demanda avec empressement. 

2. Geulilliomme d'Auvergne de la première qualité. Sa J'amille porte les 
livrées du Roi, par une concession particulière ((ue les rois lui en ont faite 
pour des services importants. 



29 DÉCEMBRE 1688 319 

onnomis qui le suivoient do tons los cùtts avoiont occiipô tons les 
passages par lesquels il pouvoit revenir à Heilhroiin, il avoit fait 
de longs détours pour ôter aux ennemis la connoissance de son 
dessein, et qu'enfin il étoit tombé sur un de leurs quartiers, qui 
étoit retranché au bout d'inie chaussée, qu'il l'avoit attaqué avec 
toute la vigueur imaginable, et qu'ayant forcé le passage, les 
ennemis, qui étoient encore plus forts que lui, avoient pris le 
parti de se retirer. 

On disoit encore, en ce temps-là, que le peuple de Londres, 
s'étant mutiné, étoit entré en foule dans la maison de l'ambas- 
sadeur d'Espagne, qu'il avoit enlevé son aumônier, et que, sans 
autre forme de justice, il l'avoit fait brûler fout vif. On ajouloil 
que le piince dOrange n'avoit pas voulu loger à Whitehall ', 
mais qu'il s'étoit logé à Saint-James, qui est une maison royale 
au bout (lu jardin de Whitehall. 

On disoit encore qu'il avoit rendu d'extrêmes honneurs à la 
reine douairière d'Angleterre, dont la cour étoit aussi grosse 
qu'elle l'eût jamais été ; qu'il avoit envoyé faire des compliments 
à Mme la duchesse de Mazarin et à 3Ime la duchesse de Bouillon, 
et les assurer que non seulement elles n'avoient rien à craindre, 
mais même qu'elles pouvoient rester en Angleterre tant qu'il leui- 
plairoil, comme dans un pays aussi libre (lu'il létoit auparavant 
et où elles recevroient autant d'honneurs que jamais ; qu'il avoit 
fait mettre le nonce du Pape et les autres ministres des princes 
en liberté, et qu'il leur avoit fait faire de grandes excuses de la 
brutalité des peuples, mais qu'on ne savoit ce qu'étoit devenu 
M. de Barillon, ambassadeur de France : ce qui n'étoit pas sur- 
prenant, car tous ces bruits venoient sans qu'on en sût l'auteur, 
et le Roi n'avoit point de nouvelles d'Angleterre, parce que tous 
les porls en étoient fermés. 

29 décembre. — Le 29 de décembre, on eut la confirmation 
de la prise du roi d'Angleten-e, qui avoit été arrêté à Feversham 
par des paysans qui faisoient la garde, et l'on ajoutoit que M. de 
Saint- Victor avoit été pris avec lui, ce qui néanmoins ne se 
trouva pas véritable dans la suite. 

On changeoit aussi quelque chose aux circonstances de la ma- 
nière dont la reine d'Angleterre s'étoit sauvée de Londres, et on 

1. l'ar une fausse modestie, qui faisoit une partie de sa politique. 



320 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

tlisoil (fiie le roi (F Angleterre vouloit encore (liff(''rer de la fait • 
partir, mais que M. de Lauzun, qui voyoit son entreprise man- 
(jiiée si la chose se fût remise, avoit été jusqu'à tirer la reine pai 
le bras hors de son lit; qu'ensuite il étoit sorti avec elle par ui. 
appartement détourné et l'avoit mise dans un carrosse avec !• 
prince de Galles, qu'un écuyer du roi étoit allé (pu''i"ir à Poi1>- 
moiith sur un cheval de course, et qui l'avoit apporté dan> 
Wlutehall ; que ce carrosse les avoit menés sur les bords de la 
Tamise, où ils étoient entrés dans un bateau qui les attendoit 
et dans lequel ils avoient passé de leur ^ côté, où ils dévoient 
trouver un carrosse et M. de Saint-Victor; mais (lu'ils avoient 
été bien surpris de ne trouver point le carrosse, parce que It* 
cocher, s'étanl ennuyé d'attendre, avoit mis ses chevaux dans un 
cabaret voisin et s'y étoit couché; que M. de Saint-Victor, qui 
étoit caché dans une maison vis-à-vis du cabaret pour obser- 
\f'V le cocher, les ayant avertis, ils avoient fait ouvrir la poile 
du cabaret et fait éveiller le cocher, lequel ne voulant point 
atteler ses chevaux ni marclier, parce qu'il étoit trop tard, M. de 
Lauzun lui avoit donné tant d'argent ^ (]u'enfin il avoit attelé 
ses chevaux et les avoit menés à l'endroit où le yacht les atten- 
doit; qu'après qu'ils furent montés dedans, le capitaine ne vou- 
loit pas mettre à la voile qu'il ne fût jour, mais que M. de Lau- 
zun lui avoit tant dit de choses qu'enfin il l'avoit persuadé; 
qu'après avoir été trois ou quatre heures à la voile, il étoit sui- 
venu un si gros temps que le capitaine, qui ne savoit où il étoit, 
dit à M. de Lauzun (pi'il étoit absolument nécessaire de jeti" 
l'ancre, de peur d'aller donner à travers en quebiue rocher; ({ui 
la nécessité ayant obUgé M. de Lauzun d'y consentir," à pein. 
avoient-ils resté une demi-heure en cet endroit qu'ils avoieiii 
entendu tirer des coups de canon tout contre eux, ce qui lem 
ayant causé une grande inquiétude, elle avoit été encore aug- 
mentée (juand ils avoient entendu sonner la prière dans un grand 
nombre de vaisseaux tout autour d'eux; qu'ainsi, connoissaiil 
(]u'ils étoient au milieu de la Hotte hoUandoise, M. de Lauzim 
avoit obligé le capitaine de faire mettre à la voile, et que, san^ 
savoir lui-même par où il conduisoit son yacht, il étoit heu- 

I. jLe copiste a voulu éci'irp probal)leiueiil de Vdittre a'tr. — E. Ponhil. 
1. Ou disoit qu'il iivoit dépensé douze mille écus, seuleuieut daii;; 'r- 
mesures qu'il avoit fallu prendre pour sauver la reine. 



80 DÉCEMBRE 1688 3-21 

rensemeiU venu ahonii'c à Calais, sui- les six Iieurns du matin. 

Le iiiènic jour, M. le duc d<' Ciievreiise el M. le duc de la Ro- 
clieloucauld eurent une dispute assez considéral)le sur les rangs 
(|irils dévoient tenir le jour de la cérémonie des chevaliers du 
Saint-Esprit. M. de Clicvrcuse disoit que sa duché de Luynes, 
que M. son père venoit de lui céder, étant plus ancienne (jue 
celle de M. de la Rochefoucauld, il n'y avoit pas de difliculté qu'il 
devoit avoir le pas lievant lui. M. de la Rochefoucauld disoit au 
contraire iju'il ne paroissoit que M. de Clievreuse eût la cession 
de M. son père ({ue par un acte particulier entre le père et le fils, 
qui ne pouvoil lui donner de rang, et (ju'il falloit qu'il se fît re- 
cevoir au parlement; après (juoi il ne lui disputeroit plus le pas, 
mais que jiis(|ue-là il prétendoit jouir de son droit; M. de Che- 
vi-euse répliquoit à cela qu'il auroit tort s'il vouloit précéder M. de 
la Rochefoucauld au parlement avant que d'y avoir été reçu; 
mais que, dans les cérémonies de la cour, c'étoit assez qu'il eût 
une duché plus ancienne que celle de M. de la Rochefoucauld 
pour le précéder, et que le Roi venoit de décider la question depuis 
peu de jours en faveur de M. de la Trémoïlle contre M. d'Uzès. 

(;ette dispute étant allée jusqu'au Roi, il ne voulut pas décider 
entre eux deux \ et M. de Chevreuse prit le parti de s'en aller 
à Paris, où il lit de si belles diligences (pi'en vingt-ipuitre heu- 
res il fut reçu au parlement, et ainsi il précéda M. de la Roche- 
foucauld à la cérémonie ^ 

30 décembre. — Le 30, le Roi, après son lever, tint le cha- 
pitre de rordre du Saint-Esprit, dans lequel, les preuves des 
nouveaux chevaliers ayant été rapportées ^ on les lit entrer en- 

1. Également bieu auprès de lui, outre qu'il a'aiuioit pas à déciiler les 
rangs, et qu'il étoit bieu aise de tenir les gens en baleine par cette sorte 
d'émulation, connuf il le paroissoit par la préfiérence qu'il avoit donnée 
aux princes sur les ducs dans la cérémonie des chevaliers, ayant fait écrire 
dans les registres de l'Ordre que c'étoit sans déroger aux prétentions des 
uns ft fies autres. 

2. Il falloit tant de cérémonies pour faire recevoir un duc el pair au 
parlement qu'on s'étonnoit que M de Chevreuse eût fait en vingt-quatre 
heures ce que les autres avoient de la peine à faire eu huit jours ; mais 
que ne pouvoit-on pas faire, étant beau-frère de M. de Seiguelay et ayant 
la protection dt; .Mme de .Maintenon? 

3. Les médisants assuroient qu'il y en avoit plusieurs dont les preuves 
s'éloient trouvées très défectueuses, et que les commissaires en avoient 
rendu compte au Roi ; mais Sa .Majesté ne laissa pas de passer par-dessus 
cette difficulté, dont elle pou voit dispenser, comme grand maître de 

II. — 21 



322 MEMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

suite, ot le Roi lit chevaliers do Saint-Michel tous ceux (jui avoiciM 
leurs preuves faih^s. 

31 décembre. — Le 31, la uioilié des nouveaux chevaliefs ', 
avec leurs hahils de novices, pareils ou à peu près à ceii\ 
(pi'avoient poi-trs les premiers du temps de Henri III ', s'asseui- 
l)lèrenl dans ra]»parlenient du Roi, immédiatement après son 
dîner, et ils commencèrent à marcher deux à deux dans le raii-; 
([ue je dirai ci-après, passant premièrement par la granilr 
galerie et le salon (|ui est au houl, et ensuite traversant toul Taii- 
partement de Mme la Daupliine, qui y éloit avec un grand noni- 
hre de dames; de là, ils descendirent le degré, où ils commt'u- 
cèrent à mettre leurs toques ■"' ; et puis, traversant la coui', ils 
cnlrèrent dans la chapelle. Ils marchoient selon le rang de leur 
dignité, les plus élevés en grade marchant les derniers, et après 
eux venoient les anciens chevaliers jusqu'au Roi, derrière leqiud 
marchoient les trois nouveaux commandeurs ecclésiastiques, qui 
étoient M. le cardinal de Bonsy, M. rarchevôque de Reims et 
M. Tôvêque d'Orléans, car M. le cardinal d'Estrées étoit encore 
à Rome, et il y avoit (luantité de chevaliers qui n'avoient pas 
encore fait leurs preuves, ou qui étoient éloignés pour le service 
du Roi. 

MAUCUE DES CHEVALIEHS Al.l.AM A LA CHAPELLE LE PIIEMIEK JOLR. 

M. le maréchal de Bellefonds. 
M. le maréchal de Duras. 

l'Ordre, rinoique ce uo lut pas l'usage, puisqu'il une pi-omotioii précédeute 
le Roi u'en voulut pas dispenser le maréchal de Fabcrt, lequel, ayant été 
Dominé chevalier, ne le fut point parce qu'il avoua qu'il n'étoit pas gen- 
tilhomme, et en mourut de ref^ret. méritant bien, par ses importants ser- 
vices et par sa bonne foi, d'obliger le Roi à passer par-dessus ces règles, 
— [Nous avons publié dans notre onvra'fîe Sourniirs du ri-fjnc de Louis XIV, 
t. VI, une lettre inédite de Fabert, du 21 février 1633, qui constate ([u'il 
refusa l'ordre du Saint-Esprit pour ne pas produire de fausses priuives de 
noblesse sur lesqueUes il savait cependant le Roi disposé à fermer les 
yeux. Fabert mourut neuf ans plus tard, en 16(j2. — Comte de Cosnac] 

1. Le Roi voulut couper la cérémonie eu deux, de peur qu'elle ne durât 
trop longtemps. 

2, A chaque promotion, on y changooit ou on y ajoutoit quelque petite 
chose, ce qu'on auroit très bien fait de ne pas soullrir, alin de conserver 
tout entière la mémoire de l'ancienne institution de l'Ordre. 

;i. ils ne les avoient pas encore mises, parce qu'ils avoient traversé l'ap- 
partement du Roi et de Mme la Dauitliinc. où l'on ne se couvre point. 



31 DÉCEMBRE 1688 323 

M. le duc de la Feiiillade. 

M. If diR' de Luxembourg. 

M. le duc de Coislin. 

M. le duc de Choiseul. 

M. le duc de Gesvres. 

M. le duc de Noailles. 

M. le duc de Bcauvilliers. 

M. le duc de Foix. 

M. le duc de Mazarin. 

M. le duc de Villeroy. 

M. le duc d'Estrées. 

M. le duc de Gramont. 

M. le duc de Clievreuse. 

M. le duc de la Rochefoucauld. 

M. le duc d'Uzès. 
M. le duc de Sully. 
M. le comte de Marsan. 
. M. le duc de la Trémoïlle. 
M. le comte de Brionne. 
M. le chevalier de Lorraine. 
M. le duc de Vendôme. 
M. le comte d'Armagnac. 

Quand le Roi fut entré dans la chapelle avec tous les chevaliers 
anciens et nouveaux, et que M. d'Avaux, prévôt de l'Ordre, les 
eut placés sur les bancs qu'on y avoit mis exprès, la musique du 
Roi commença les vêpres, suivant la coutume ; lesquelles étant 
linies, le Roi donna l'Ordre à tous les commandeurs et cheva- 
liers \ en commençant par les ecclésiastiques, et reçut leui- ser- 
ment avec les cérémonies accoutumées. Afin que la cérémonie 
ne durât pas si longtemps, ils venoient faire le serment (juatre 
à quatre dans l'ordre qui suit - : 

MARCHE DES CHEVALIERS POUR LE SERMENT 

M. le duc de Vendôme. 
M. le comte d'Armagnac. 

1. Les ecclésiastiques s'appellent commandeurs, ot les laïques s'appel- 
lent chevaliers. 

2. Accompagnés de leurs parrains, ([ui étoient luus les chevaliers des 
anciennes promotions, sans que Monseigneur et le reste des princes de la 
maison royale en fussent exempts. 



324 MÉMOIKES DU MARQUIS DE SOURCUES 

M. le comte de Uiioiino. 
M. le chevalier (le Lorraine. 

M. le comte de Marsan. 
M. le duc de la Trcmoïlle. 
M. le duc d'Uzès. 
M. le duc de Sully. 
M. le duc de Clievreiise. 
M. le duc de la Rochefoucauld 
M. le duc d'Esti'ces. 
M. le duc de Gramoiit. 

M. le duc de Mazaiin. 
M. le duc de Villeroy. 
M. le duc de Beauvilliers. 
M. le duc de Foix. 

M. le duc de Gesvres. 
M. le duc de Noailles. 
M. le duc de Coisliu. 
M. le duc de Clioiseul. 

M. le duc de la Feuillade. 
M. le duc de Luxembourg. 
. M. le mari'clial de Bellefonds. 
M. le maréchal de Duras. 

Quand ils eurent tous prêté serment devant le Roi, ils reprirent 
leur marche, revêtus de leurs grands manteaux; mais, comme il 
étoit presque nuit et qu'il faisoit extrêmement froid, le Roi ne 
voulut pas (|u'on repassât par la cour, et les chevaliers, prenant 
leur marche par le grand degré de marbre, traversèrent tout le 
grand appartement du Roi, où ils trouvèrent oicore MmelaDau- 
phine, et vinrent si^ ranger en deux haies dans le salon du petit 
appartement du Roi, dans lequel, lui ayant fait leurs remercie- 
ments, ils pi'irent congé de lui pour aller (|uitter des habits (|ue 
la plupart d'entre eux avoient bien de la peine à porter *. 



i. [Contre l'attente de toute la cour et contre sa propre attente le mar- 
quis (le Sourehes ne lit point partie de celte promotion. Voy. la H'Halion 
di' 1(1 roitr de France, par Spanlieim. p. 1 l.'i. - Comte de Cosnac.l 



APPEiNDIGES 



DIFFÉREND ENTRE LES DUCS ET LES PRINCES ÉTRANGERS 

MÉMOIRE DES PRINCES AU ROI '. 



Sire, 

Messieurs ies ducs ont dit à 
Votre Majesté qu'à la première 
promotiou des chevaliers du Saint- 
Esprit M. le duc d'Uzès précéda 
M. le duc d'Auinale, prince de la 
maison de Lorraine, et, sans 
avoir bien examiné la raison de 
cette préséance, ils veulent tirer 
de ce qui s'est passé à cette céré- 
monie une conséquence à leur 
avantage contre les princes de 
cette maison; mais il est aisé de 
leur faire voir qu'ils ne peuvent 
appuyer leur prétention sur cet 
exemple, car, s'ils disent que la 
qualité de prince ne fut pas 
considérée dans cette promotion 



l'IUa'VES DE CE DISCOURS 

Pour montrer que, dans l'Ordre 
de Saint-Michel, les chevaliers 
marchoient suivant leur réception 
dans cet Ordre, et non pas selon 
le rang de leur naissance, ni de 
leur dignité. 

Article 16 

Les statuts de l'Ordre de Saint-Michel 
créé le i^'aoùt li69. 

Item pour ôter toutes les erreurs, 
doutes, scrupules et difficultés 
qui pourroient venir touchant la 
priorité et postériorité des hon- 
neurs, états et degrés d'entre les 
frères et compagnons de l'Ordre; 



i_l. Voir paire 121, note 1. — Ce méuiuire se trouve inséré Jaas le ms. 
Clairauibault 007, fol. 109, sous le titre : Mémoire de MM. les Princes de la 
maison de Lorraine donné au Roi par monsieur le comte d'Armagnac à Ver- 
sailles le ... septembre 16S7, et dressé par /e S"" d'IIozier. — Une autre copie 
du même mémoire figure dans le ms. 1160 du même fonds, fol. 43, sous 
le tilre suivant, plus explicite que celui transcrit ci-dessus : Mémoire de 
MM. les Princes de la maison de Lorraine sur le rany qu'ils prétendent avoir 
avant MM. les Ducs dans les promotions de l'Ordre du Saint-Esprit, donné 
au Roi par M. le comte d'Armaijnac à Versailles le sixième septembre 1687 
et dressé par le S^ d'IIozier. Cette copie est en outre augmentée d'une 
troisième colonne contenant des observations critiques de l'auteur du 
mémoire des ducs, précédées de la note suivante : « Depuis que le Mémoire 
de MM. les Ducs a été donné au Roi, il est tom/jé entre les mains de l'auteur 
une copie de celui de MM. les Princes, contre lequel il a cru devoir faire les 
remarques qui suivent, n — E. Ponlal.] 



826 



MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



et qu'un duc gentilliommc y reçut attendu que vrai et fraleriiel amour 
l'Ordre devant un duc prince, c est ne doit pas avoir regard à telles 



qu'ils ignorent que ceux qui reçu 
rent cet Ordre \ gardèrent le 
rang qu'ils avoicnt dans l'Ordre 
de Sainl-Micliel, et non pas le 
rang de leur naissance, ni de Icui' 
dignité, et que c'étoit la conti- 
nuation d'un usage que le roi 
Louis XI établit lorsqu'il créa l'Or- 
dre de Saint-Michel. 



Cela est si constant <|u'à la 
cérémonie de cet Ordre faite à 
Notre-Dame par le roi Charles IX, 
l'an iM2, le même M. d'Uzès, 
comme plus ancien chevalier, pré- 
céda IM. le prince de Coudé ', et, 
par la même raison, M. le ma- 
réchal de Tavannes précéda M. le 
prince Dauphin, quoique M. le 
prince de Condé et M. le prince 
Dauphin ^fussent tous deux prin- 
ces du sang. 



choses, nous voulons et ordon- 
nons que, tant en aller, venir et 
seoir en l'Kglise, ou chapitre, et à 
table, nommer, parler el ('crire, et 
en tous autres faits el choses quel- 
con(iues dépendant, regardant cl 
touchant la situation en l'Ordre 
présenl, les frères et compagnons 
d'icelui aient et tiennent manière, 
lieu et ordre frelon qu'avant ou 
aiwès ils auront rem l'Ordre de 
chevalerie^ et si plusieurs y en 
avoit qui en même jour eussent 
été faits chevaliers, ordonnons 
que le plus ancien d'eux ait pre- 
mier lieu en ce qui dit est, et les 
autres en suivant. 

Pour montrer qu'en exécution- 
des statuts de l'Ordre de Saint- 
IMichel le duc d'Uzès, comme plus 
ancien chevalier de cet Ordre, pré- 
céda M. le prince de Condé, et 
que, par la même raison, le maré- 
chal de Tavannes précéda M. le 
prince Dau|ihin. 



L'ordre gardé au chapitre de VOrdre 
de Saint-Michel tenu à Notre- 
Dame au mois de septembre V,j~2 ' . 

Le Roi |»rit sa iilace dans le 
chœur de l'église, à main droite, 
sous un dais de drap d'or frisé, et 
à deux places au-dessous et du 
môme côté étoient assis : 

î\Ionsieur Henry-Alexandre de 
France, duc d'Anjou, frère du Roi, 
et son successeur à la couronne. 

Le duc de !Montpensier. 

Le duc de Nevers. 



t. Honry de Bourbon. 1. Thcdlre d'honneur et de cheva- 

2. Louis de |I3ourbou .Moutpeusier. /e;-/e, par Faviu, folio 639 du l'^'' tome. 



APPENDICES 



327 



Six ans après, comme le roi 
Henry III réunit l'Ordre de Saint- 
Michel à celui du Saint-Esprit, il 
voulut aussi que, dans la première 
promotion qu'il fit de cet Ordre, 
l'on suivit le même usage que 
l'on avoit toujours observé dans 
l'Ordre de Saint-.AIicliel. 



Le duc de Guise. 

Le maréchal de Tavanues. 

Le prince Daupliin. 

La Chapelle aux Ursins, etc. 

De l'autre coté du chœur, 'à 
main gauche, étoit un autre dais 
pareillenient de drap d"or, sous le- 
quel il n'y avoit personne, ains 
seulement des tableaux aux ar- 
mes des rois 

D'Espagne, 

De Danemark, 

Et de Suède. 

Et au-dessous des chaises réser- 
vées pour eux, ainsi que cheva- 
liers et confrères de l'Ordre, étoient 
assis : 

Le roi de Navarre. 

Monsieur François Hercules de 
France, frère du roi, duc de Bra- 
bant et d'Alençon. 

Le duc dUzès. 

Le prince de Condé. 

De Sanssac, etc. 

Pour montrer que, par l'article 
82 des statuts de Tordre du Saint- 
Esprit, le roi Henry III voulut que 
ceux qu'il avoit nommés pour le 
recevoir gardassent, à la première 
promotion qu'il en lit, le même 
rang qu'ils avoient dans l'Ordre 
de Saint-Michel. 



Article 82 

Des statuts de COrdrc du Saint- 
Esprit créé le 31 décembre lo78 *. 

Et parce que ledit Ordre est 
institué en l'honneur de Dieu et 
du benoît Saint-Esprit, qui a pour 
agréables les cœurs les plus hu- 
miliés, ordonnons qu'il n'y aura 
au marcher dudit Ordre ni aux 

1. [La copie du marquis de Sour- 
ches porte partout, contrairement aux 
statuts imprimes : art. 80 au lieu du 
art. 82. - E. Pontal.] 



328 



MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



C'est pourquoi M. le duc de 
Mercœur précéda M. dUzès ' dans 
celte promotion, non pas comme 
prince de la maison de Lorraine, 
ni comme duc, puisqu'il n'avoit 
été fait duc qu'après iM. d'Uzôs, 
mais parce qu'il ('toit plus ancien 
chevalier de Saint- Michel que 
M. d'Uzès, qui, par la même rai- 
son, précéda M. d'Aumale, encore 
que ce prince eût été fait duc 
avant lui. 



séances aucune dispute pour les 
rangs, ains que cliacun marchera 
selon ranti(iuité de sa récep - 
tion, etc. ; sauf pour le regard de 
ceux qui ont été |)ar nous élus 
et choisis pour entrer au présent 
Ordre, dés la première institution 
d'icelui, lesquels garderont le rang 
de leur réception en l'Ordre de Saint- 
Michel, enconu\u"ihre(^o\\'en[Yhii- 
h'û dudit Ordre après les autres. 

Pour montrer (pi'à cause de 
l'exception faite par l'article 82 
des statuts de l'Ordre du Saint- 
Esprit, MM. de Mercœur, d'Au- 
male et d'Uzès eurent, dans la 
première promotion qui en fut 
faite, les rangs qu'ils avoient par 
leur réception dans l'Ordre de 
Saint-Miciiel, et non pas les rangs 
de leur dignité. 



Extrait du premier chapitre de l'Or- 
dre du Saint-Esprit, tenu dans 
Vérjlise des Aiigiistins, à Paris, 
le 31 décembre liiTS. 



De sorte que ce ne fut pas au 
rang des duchés ni de la naissance 
que l'on eut égard dans cette cé- 
rémonie; ce fut seulement à l'an- 
cienneté que l'on avoit dans l'Ordre 
de Saint-Michel, et par là Votre 
Majesté voit clairement qu'à cause 
que M. d'Uzès étoit plus ancien 
dans cet Ordre que M. d'Aumale, 
il garda le rang qu'il y avoit, sans 
aucune opposition des princes de 
la maison de Lorraine, conformé- 
ment à un usage auquel MM. les 
princes du sang mêmes avoient 
été soumis, comme on vient de le 
remarquer. 



Louis de Gonzagne, prince de 
Mantoue, duc de Nevers. 

Philippe -Emmanuel de Lor- 
raine, duc de Mercœur. 

.Iac(iues deCrussol, ducd'Uzès. 

Claude de Lorraine, duc d'Au- 
male . 



1. Mercœur érigé en duché l'an 
15G'J, Uzès Tan 1565. 



APPENDICES 



329 



Après cet édaircissoinent, il ne 
reste plus (lu'ù faire voir que cet 
usage de tenir le rang que l'on 
avoit dans l'Ordre de Saint-Michel 
ayant cessé dans les cérémonies 
qui suivirent la première promo- 
tion de l'Ordre du Saint-Esprit, 
pas un de ^IM. les ducs ne pré- 
céda plus aucun des princes de la 
maison de Lorraine, et que ces 
princes gardèrent toujours le rang 
de leur naissance dans toutes les 
autres cérémonies, aux termes de 
l'article 8:2 des statuts de cet Ordre, 
qui porte expressément que les 
princes issus de maisons souve- 
raines qui sont ducs, puis les 
princes qui ne soûl pas ducs, pré- 
céderont les ducs gentilshommes. 



Pour monlrer que le roi Henry 
III, qui avoit ordonné, par l'cdit 
qu'il lit à niois au mois décembre 
lo70,que MM. les princes du sang 
précéderoient à l'avenir tous les 
autres princes, régla aussi, en ins- 
tituant l'Ordre du Saint-Ksprit, 
(lue les princes issus de maisons 
souveraines précéderoient les 
ducs qui ne seroieut pas gentils- 
hommes. 



Article 82 

Des statuts de VOrdre du Saint- 
Esprit. 

Ordonnons qu'il n'y aura au 
marcher du dit Ordre ni aux 
séances aucune dispute pour le 
rang, ains que chacun marchera 
selon l'antiquité de sa réception, 
savoir est après nos enfants et 
frères et les princes de notre sang, 
les princes issus de maisons sou- 
veraines qui sont ducs, puis les 
princes qui ne sont pas ducs, et 
après eux les ducs qui ne sont 
que gentilshommes , en gardant 
l'ordre et le rang qui leur est at- 
tribué par la création de leurs 
duchés, et après les comman- 
deurs selon l'auliquilé de leur ré- 
ception. 



Votre Majesté est donc très 
humblement suppliée d'observer 
qu'en conséquence de ce statut 
et d'un règlement que Henry III 
fit au chapitre de l'an 1584, 
M. d'Uzès, qui avoit précédé 
M. d'Aumale dans la première 
promotion de l'Ordre du Saint-Es- 
prit, à cause de l'exception qui 
avoit été faite en faveur des an- 
ciens chevaliers de Saint-Michel, 



Pour montrer que le règlement 
qui fut fait au chapitre de l'an 
1584 conlirma encore la pré- 
séance que les princes de la mai- 
son de Lorraine avoient comme 
princes, non seulement sur tous 
les ducs dont les duchés étoient 
d'une création plus ancienne que 
les duchés de ces princes, mais 
encore sur M . de Joyeuse et sur 
M. d'Epernon. 



330 



MÉMOIRES DU MAROUIS DE SOURCHES 



bien loin de conserver dans les 
autres cérémonies le rang qu'il 
avoit par la création de son du- 
ché et de précéder aucun des 
princes de la maison de Lorraine 
dont les duchés avoient été créés 
après le sien, fut toujours pré- 
cédé, comme les autres ducs 
gentilshommes, par M. de Joyeuse 
et par M. d'F^pernon, parce que 
leurs duchés venoient d'être créés 
avec la clause de préséance sur 
tous les ducs et pairs immédiate- 
ment après les princes, et que 
MM. de Mercœur et du Maine 
et d'Elbeuf précédèrent comme 
princes, non-seulement tous les 
ducs dont les duchés étoient de 
plus ancienne création que les 
leurs, mais précédèrent aussi 
M. de Joyeuse et IM. d'Epernon, 
le i)remier beau-frère du Roi, et 
l'un et l'autre ses favoris. 



Extrait du Registre du greffr 
de rOrdre du Saint-Esjjrit. 

C'est le rôle de tous les princes 
et seigneurs, tant de ceux qui fu- 
rent mandés pour se trouver à l.i 
première cérémonie de !'( trdre du 
Saint-Esprit, et qui ont reçu Icdil 
Ordre, que de ceux qui ne l'ont 
encore reçu, et le rang auquel ils 
ont marché aux cérémonies aux- 
(juelles ils se sont trouvés. 

Le Roi. 

Monseigneur. 

M. le duc de Montpeusier. 

M. le duc de Nemours. 

M. le duc de Nevers. 

M. le duc de Cuise. 

iM. le duc de Mercœur, fait duc 
l'an 1569. 

M. le duc du Maine, fait duc 
l'an io73. 

M. le duc d'Aumale , fait duc 
l'an loi7. 

M. le duc d'Elbeuf, fait duc 
l'an 1381 en novembre, et véritîé 
le 29 mars d582. 

M. le duc de Joyeuse, fait duc 
au mois daoùt 1581. 

M. le duc d'Epernon, fait duc 
en novembre 1581, et vérifié le 27 
dudit mois. 

M. le duc de Montmorency, fait 
duc en 1331. 

M. le duc d'Uzès, fait duc en 
l'an 1563. 

M. le duc de Luxembourg, qui 
étoit d'une maison dans laquelle 
il y avoit eu quatre empereurs et 
des rois de Bohème et de Hongrie, 
fait duc en 1570. 

M. le duc de Ventadour, fait duc 
l'an 1578. 

M. le duc de Retz, fait duc en 
novembre 1381 et vérifié le 20 
mars 1582. 

Lecture faite au chapitre dudit 



API'EMUCES 



331 



Ordre tenu aux Auguslins, le 2 jau- 
vieV 1584, du rôle contenu ci- 
dessus, Sa Majesté, de l'avis des 
cardinaux, prélats , princes et 
conimaiidours étant audit chapi- 
tre, a voulu et ordonné que ledit 
rôle seroit signé de sa propre 
main et enregistré au registre du- 
dit Ordre, pour être dorénavant 
suivi et observé par tous les com- 
mandeurs qui se trouveront aux 
cérémonies dudil Ordre. 



Qu'a la promotion de l'an 1619 
les princes de la maison de Lor- 
raine marchèrent avec les autres 
princes, selon le rang de leur no- 
mination à cet Ordre, et que les 
ducs gentilshommes marchèrent 
après eux selon les rangs de leurs 
duchés. 



Pour montrer qu'à la promo- 
tion de l'an 1619 le rang des prin- 
ces fut réglé entre eux selon qu'ils 
seroient reçus dans cet Ordre, et 
que les rangs de MM. les ducs gen- 
tilshommes fut réglé selon la créa- 
tion de leurs duchés. 

Extrait du Registre du greffe 
de l'Ordre du Saint-Esprit. 

Duo" jour de décembre 1619, au 
chapitre tenu à Saint-Germain- 
en-Laye dans le cabinet du Roi, où 
éloient ^l. le cardinal de la Roche- 
foucauld, M. le prince de Condé, 
M. le comte de Saint-Paul, MM. les 
ducs de Vcntadour et de Mont- 
bazon,M. d'Alincourt, etc.,a été dit 
que, pour accommoder les diffé- 
rends qui pouvoient naitre entre 
les princes qui sont nommés pour 
être associés à cet Ordre, Sa Ma- 
jesté n'avoit pas trouvé de meil- 
leur moyen que de les régler sui- 
vant leur réception, et que, pour 
cette cause, il est à propos de 
changer l'article 82 des statuts, 
par lequel il est dit que ceux qui 
sont ducs marcheront devant les 
autres et garderont entre eux le 
rang qui leur est attibué par la 
création de leurs duchés ; d'au- 
tant que, s'il avoit lieu, l'on ne 
pourroit éviter do grandes et fâ- 



^32 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



clieiises contestations entre eux. 
Sur quoi il a été résolu que ledit 
article sera réformé pour le re- 
gard des princes, et (ju'au lieu qu'il 
porte qu'ils marcheront selon 
le rang et ancienneté de leurs 
duchés, il sera dit qiùiprès les 
enfants et frères du Roi et les 
princes de son^ sang, marcheront 
les princes issus des maisons sou- 
veraines, soit qu'ils soient ducs 
ou non, selon l'antiquité de leur 
réception en l'Ordre , et seront 
reçus au même rang qu'ils auront 
été nommés; puis les ducs ([ui 
ne sont princes, selon le rang de 
leurs duchés. 

Du lundi 23 décembre 1619, au 
chapitre tenu au Louvre, après 
qu'il a été réglé que les gentils- 
hommes, hormis le comte de Ro- 
chefort ' el les ducs qui ont leurs 
rangs par la création de leurs du- 
chés, marcheront audit r)rdre au 
même rang auquel ils sont nom- 
més, ainsi qu'il fut dit pour le re- 
gard des princes au chapitre pré- 
cédent tenu à Saint- Germain-en- 
Laye,ont été vus les rôles des no- 
minations suivant lesquels a été 
réglé et arrêté le rang et l'ordre 
auquel seront appelés et marche- 
ront ceux qui doivent être reçus à 
la prochaine cérémonie, le der- 
nier jour dudit mois et an, et a 
été dressé un rôle dans le chapi- 
tre tel qu'il en suit : 

Monsieur, frère du Roi. 

M. le comte de Soissous. 

M. le duc de Guise. 

M. le duc du Plaine. 

M. le prince de .loinville. 

M. le duc de Vendôme. 

U. le duc d'Angoulême. 

M. le duc d'Elbeuf. 

i. Louis (le Iloliau, depuis duc de 
Moutbazou. 



APPENDICES 



335 



Qu'en l'exécution de l'article S^ 
des statuts du nicmc Ordre, qui 
ordonne qu'après les princes ducs, 
les princes qui ne sont pas 
ducs marchent devant les ducs 
gentilshommes , M . le comte 
d'IIarcourt, qui n'étoit pas duc, 
marcha connne prince devant les 
ducs à la promotion de l'an 1033. 



M. le duc de Montmorency. 

M. le dnc d'Uzès. 

-M. le duc de Uetz, etc. 

Poui' montrer (pi'en continuant 
l'observation de l'article Ni' dos sta- 
tuts de cet Ordre, (jui ordonne que 
les princes qui ne sont pas ducs 
marchent devant les ducs gentils- 
honnues, M. le comte d'IIarcourt, 
qui n'étoit pas duc , marcha 
connue prince, à la promotion de 
l'an 1633, devant les ducs gentils- 
hommes : 

Extrait du Registre du greffe 
de VOrdre du Saint-Esprit. 

Au chapitre tenu à Fontaine- 
bleaule samedi matin, t imai 1633, 
le Koi ayant réglé les rangs pour 
la promotion qui se devoit faire 
l'après-midi du même jour, ils fu- 
rent gardés en cette sorte : 

Le Roi. 

Monsieur. 

M. le Prince. 

M. de Longueville. 

M. d'Elbeuf. 

M. le comte d'Harcourt. 

M. le comte d'Alais, lils de M. le 
duc d'Angouiéme et petit-lils na- 
turel du roi Charles IX. 

M. de la Trémoïlle. 

M. de Vcntadour. 

M. de Montbazon. 

M. de Retz, etc. 

Kt il fut ordonné que l'article 82 
des statuts de l'Ordre seroit ob- 
servé ponctuellement à l'avenir; 
que M. de Longueville tiendroit 
rang entre les princes du jour de 
l'érection de son duché ', sans pré- 
judice au dernier règlement fait 
par Sa Majesté, qui veut qu'en 
toute autre cérémonie les princes 



\. Longueville, érig.' ou duclié 
l'iiii l'i05. au moi-: de mai. 



33^ 



MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



Qu'encore (jue tous les statuts 
(le cet Ordre obligent tous les che- 
valiers à faire preuve de leur no- 
blesse, néanmoins le chapitres de 
Tan 1379 en ayant dispensé M. le 
marquis de Conli i et M. le prince 
Dauphin -, l'un et l'autre princes 
du sang, il fit la même grâce à 
M. de Guise, et que ]\IM. les 
ducs demeurèrent assujettis à 
cette formalité : ce qui est une 
dilh'ronce jiien remarquable. 



marchent selon leur âge ; que 
M. le comte d'Alais marchera après 
M. le comte d'Hurcourt, avant les 
ducs t/entilhommes ; que le duc de 
la TrémoïUe marchera, en ladite 
cérémonie, selon le rang qui lui 
appartient, eu égard à l'ancien- 
neté de son duché, la pairie ne pré- 
valant qu'au couronnement des rois, 
au Parlement et aux Etats, etc. 

Pour montrer (lueles statuts de 
cet Ordre obligent tous les che- 
valiers à faire preuve de leur no- 
blesse, il fut jugé, un an après son 
établissement, qu'il étoit raison- 
nable d'en dispenser MM. les prin- 
ces du sang et que la même grâce 
fut faite à M. de Cuise. 



Extrait du Registre du greffe. 
de l'Ordre du Saint-Esprit. 

Du 29 décembre d;)79, le Roi, 
chef et souverain grand-niaitre 
de l'Ordre, étant à Paris, a été tenu 
le conseil et chapitre dudit Ordre, 
auquel ont assisté avec Sa Majesté 
les commandeurs qui ensuivent : 
c'est à savoir les ducs de Mercœur 
et d'Uzès, MM. de la Vauguyon, 
de Chavigny, et comte de Fies- 
que; et ont été proposés par Sa 
Majesté pour recevoir ledit Ordre 
^1^1. les marquis de Conti et prince 
Dauphin et duc de Guise ; au 
moyen de quoi étant ledit sieur 
prince Dauphin sorli dudit cha- 
pitre, où il avoit été mandé par 
Sa Majesté, après qu'elle a eu sur 
ce l'avis de tous les commandeurs, 
qui ont déclaré ne vouloir autres 
preuves des maisons desdits 



1. François di' Bourijon Coiulé. 

2. François de Bourlion .Monipea- 



APPENDICES 



335 



Enliu Votre Majesté observera 
encore, s'il lui plait, que les gen- 
tilshommes qui sont nommés pour 
être honorés de r( »rdre du Saint- 
Esprit doivent être âgés de trente- 
cinq ans pour le recevoir, quoi- 
qu'ils soient ducs. 



Et que plusieurs princes de la 
maison de Lorraine l'ont toujours 
reçu comme princes au-dessous de 
raye de trente-cinq ans et quel- 
«luefois au-dessous de l'âge de 
vingt-cinq ans. 



sieurs, il a été ordonné que les- 
dits sieurs maniuis de Conli , 
prince Dauphin et duc de Guise 
seront rerus audit Ordre. 

Pour nionlrer i|u'il faut ijueles 
gentilsliommes , quoiijue ducs , 
aient lreiite-cin(j ans pour re- 
cevoir l'Ordre du Saint-Esprit, et 
que les princes ne doivent être 
âgés que de vingt-cin([ ans. 

Article 15 
Des statuts de l'Ordre du St-Esprit. 

Secondement, nous ordonnons 
que nul ne pourra être fait com- 
mandeur et recevoir le dit Ordre, 
qu'il ne soit gentilhomme de nom 
et d'armes de trois races pater- 
nelles pour le moins, etc., et n'ait, 
pour le regard des princes, vingt- 
cinq ans accomplis et trente-cinq 
pour les autres. 

Et pour montrer enfin qu'en 
vertu de ce statut plusieurs prin- 
ces de la maison dis Lorraine, qui 
ont eu l'Ordre du Saint-Esprit, 
l'ont toujours reçu comme prin- 
ces, non seulement au-dessous de 
l'âge de trente-cinq ans , mais 
même au-dessous de l'âge de vingt- 
cinq ans. 

Extrait de toutes les promotions 
de rOrdre du Saint-Esprit. 

Philippe-Emmanuel de Lorraine, 
duc de Mercœur, né l'an looS, fut 
reçu chevalier à la promotion de 
l'an lo79, quoiqu'il n'eût (lue 
vingt et un ans. 

Charles de Lorraine, duc d'Au- 
male, né l'an 15.'i(3, fut reçu che- 
valier à la même promotion, âgé de 
vingt-trois ans. 

Henry de Lorraine, duc de 
Guise, né l'an i'6'60 , fut reçu 



336 



MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 



Quelques réponse? que l'on 
puisse l'aire à ces remarques pour 
MM. les ducs, on ne croit pas 
qu'ils se servent davantage de 
l'exemple de ÎM. dUzès, pour sou- 
tenir la prétention de leur pré- 
séance sur les princes de la mai- 
son de Lorraine dans les cérémo- 
nies de l'Ordre du Saint-Esprit, 
et comme on a prouvé que, depuis 
l'exception qui fut faite à, la pre- 
mière cérémonie de cet Ordre , 
pas un de MM. les ducs n'a pré- 
cédé aucun de ces princes dans 
les cérémonies où ils ont reçu le 
même Ordre, ils espèrent que la 
justice de \'otre IMajesté les main- 
tiendra dans un rang qui est dû à 
leur naissance et à Ihonncur qu'ils 
ont d'avoir été alliés vingt-deux 
fois avec la maison royale ' , et que 
sa bonté ne leur refusera point la 
protection qu'ils prennent la li- 
berté de lui demander avec un 
très profond respect. 

1. [La copie du ms. Clairambault 
1160 porte à sa seconde colonne, en 
face de ce dernier alinéa, l'indicatiou 
(le ces vingt-deux alliances avec la 
niaisou royale, à la suite desquelles 
trois nouvelles alliances ont été ajou- 
tées après coup. — E. Ponlnl.] 



chevalier à la première promotion 
de l'an Io80, âgé de trente ans. 

CJiarles de Lorraine, duc d'El- 
beuf, né l'an l'j.'ie, fut reçu che- 
valierà la promotion de l'an 1382, 
âgé de vingt -cinq ans. 

Charles de Lorraine, duc de Ma- 
yenne, né l'an I .'io 4, fut reçu cheva- 
lier à la promotion de Tan loSi, 
âgé de vingt-neuf ans. 

Charles de Lorraine 11" du nom, 
duc d'Elbeuf, né l'an 1.)97, fut 
reçu chevalier à la promotion de 
l'an 1619, câgé de vingt-trois ans. 

Et Henry de Lorraine, comte 
d'Harcourt, né l'an 1600, fut reçu 
chevalier à la promotion de l'an 
1633, âgé de trente-trois ans. 



APPENDICES , ôô' 

II. — MÉMOIRE SUR LA DIGXITÉ ET PRÉSÉANCE DES DUCS 
ET PAIRS DAXS LE ROYAUiME, ET SUR CB QUI s'eST PASSÉ 
KXTRE EUX ET LES PRINCES ÉTRANGERS DAXS LES ORDRES 
DE SAIXT-MICHEL ET DU SAINT-ESPRIT*. 

Sire, 

Le bruit du ^lémoirc présenté à \'otro ^Majesté par MM. les princes 
delà maison do Lorraine s'étanl répandu de toutes parts, les ducs et 
pairs de l'rance se croient obligés de lui marquer ici très respec- 
tueusement leurs justes raisons contre la prétendue préséance de ces 
princes que l'on dit y être traitée. On ne rc'pondra point à ce mémoire, 
parceque l'on n'en a pas eu communication; mais, comme il ne peut 
s'appuyer que sur la grandeur de cette maison ou sur la possession 
qu'elle s'attribue, les ducs y opposeront ici en peu de mots la gran- 
deur do leur dignité et leur longue possession de préséance dans le 
royaume après la maison royale. Ils le feront même d'autant plus 
librement qu'ils ne prétendent et n'ont rien dont ils ne soient unique- 
ment redevables à. Votre Majesté ou à ses prédécesseurs, et qu'en 
relevant ce que tant de monarques et vous, Sire, avez cru pouvoir 
faire de plus grand pour vos sujets, les ducs et pairs ne font pro- 
prement que relever l'étendue de votre libéralité et de votre puis- 
sance en leur faveur. 

La dignité et les prérogatives de duc et pair sont assez connues; nigniié de > 
son élévation paroit dans tous les temps, et l'on ne peut lui refuser et pair. — 
la préférence sur tout ce qui n'a pas l'iionneur de sortir de nos rois, ^oiK^'ions- 
si Ton fait réflexion à ses nobles fonctions. En voici quelques exem- 
ples, où Ion n'avance rien de soi-même, puisqu'on n'y rapporte que 
des faits indubitables. 

En 1202, les ducs et pairs de France firent le procès à Jean-Sans- 
Terre, roi d'Angleterre, duc de Guyenne et de Normandie, comme 
à leur compair , et adjugèrent au roi ses biens situés dans le 
Royaume -. 

En 1210, le roi IMiilippe-Auguste assemlila les ducs et pairs à 
^lelun pour décider à qui devoit appartenir le comté do Cbampagne, 
disputé entre le jeune Thibaut et Erard de Brienne, à cause de sa 
femme; ils l'adjugèrent au jeune Thibaut, et, l'évêque d'Orléans ayant 
osé parler contre leur jugement, il fut condamné à faire une satis- 
faction publique au Roi, qu'il avoit offensé en la dignité de la pairie •'. 

« 

1. [V. p. 121, note 1. — On trouve ce mémoire deux fois reproduit dans les 
Mss. Clairambixnll 907, folio 73, et 1160, folio 10. L'auteur de ce mémoire 
est Clairamhault lui-même. — On lit en tête de la copie du Ms. H60 la 
note suivante : « Ce mémoire a été donné au Roy à Fontaine/jlrau, le mi- 
medy 8 novembre 1 6H7 , par monxeifjnew le dur de Montauzier. — E. Pontnl. | 

2. Histoire de /a pairie, par M. l'abbé le Laboureur, cbap. II. 
8. Extrait de la même histoire et de la lettre du roi au Pape. 

H. — 22 



338 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

Kii li>i(i ou environ, l'empereur Frédéric second soumit au jugc- 
mcnl du roi sainl Louis et des pairs laïcs de France le dilTércnd 
qu'il avoitpourlc temporel avec le Pape Innocent IV K 

En 1328, les pairs de France rendirent, suivant la loi saliquc, un 
fameux jugement contre Edouard, roi d'Angleterre, qui disputoit la 
couronne au roi Philippe de Valois -. 

En 13G1, il fut stipulé, par le traité de paix fait entre le roi 
Charles V, dit le Sage, et le roi d'Angleterre, que les pairs donne- 
roient leur promesse i)ar écrit pour la sûreté du traité ^. 

En 13G8, le prince de Galles, fils anié du roi d'Angleterre, duc de 
Guyenne, fut ajourné par ordre du roi devant les pairs de France, 
et le duché de Guyenne confisqué au roi, l'an 1370*. 

En 1378, les ducs et pairs de France adjugèrent au roi le duché de 
Bretagne sur Jean de Montfort, pour crime de félonie et rébellion s. 

En 1386, les ducs et pairs s'assemblèrent, par ordre du roi 
Charles VI, pour faire le procès au roi de Navarre, comte d'Evreux, 
leur compair '^. 

Durant le règne de François l'■^ l'empereur Charles V, comte de 
Flandre, d'Artois, etc., fut plusieurs fois ajourné conmie pair de 
France au parlement de Paris [garni] de pairs, et ces comtés furent 
confisqués sur lui ''. 

En 1 j8j, Henri de Bourbon, roi de Navarre et depuis roi de Krance, 

IVe du nom, fil aflicher dans Rome ([u'il s'opposoit à la bulle du Pape 

Sixte V, par la(iuclle il étoit déclaré incapable comme hérétique de 

succéder ci la couronne de France, et qu'il en appeloit comme d'abus 

en la cour des pairs de France, desquels, dit-il, il éloit le premier». 

Que les ducs et L'oiL auroit pu foumir un grand nombre de semblables exenq)les 

pairs créés de- gj yon avoit OU plus de loisir; mais ce peu suffit pour montrer que 

rônlluxmémes les ducs et pairs sont plus élevés [en France], par la première dignité 

rangs, droits et du royaumc, quo les princes étrangers qui y sont établis ne le peu- 

honnours que ye^t être par Icur naissancc. Ces princes répondront sans doute que 

ces anciens, ^^j^^ ^gj ^,j,^^j ^^.g ancicus ducs , qui étoieut seigneurs de grandes 

1 . Trésor des Chartes du Roi, dans la cassette des sceaux dor. 

2. Histoire de Froissard, t. I, chap. 4 et 22. 

;{. Extrait du traité de Brétigny et de la promesse que l'évêque de Chà- 
lons douna comme pair de France eu exécutiou dudit traité sigué et 
scellé du dernier mars 1361 . 

4. Tiré de YHistnire de Froissard et des lettres de confiscation dn 
14 mai 1370. 

5. Extrait des registres du parlement et de la Cliroui(iue de Saiul-lJenis. 

6. Extrait des registres du parlement. 

7. Extrait des rej^istres du parlement. 

8. Tiré d'un volume coté Recueil de diverses pièces, qui est à la liiblid- 
tbèque du Roi. 

[Après le paragraphe auquel se réfère la note 8, il y a, dans la copie du 
.Ms. Clairambault n» IIGO, fol. 20, verso, un paragraphe ].ortant en martre 
la note : << Cet article ne peut être donné au public », et qui est ainsi libellr : 
<i En 166L Votre .Majesté voulant relever les terres qu'elle donnait en ap.i- 
nage à Monsieur et les rendre plus dignes d'un si grand prince, leur ai- 



APPENDICES 339 

terres, et uon pas des nouveaux, dont les seigneuries sont bien moins 
■étendues et plus sujettes, ^lais, pour détruire cette objection et faire 
voir que les nouveaux ducs et pairs, comme tels et sans égard à 
l'étendue de leurs terres, sont aux mêmes rangs, droits et préroga- 
tives que les anciens, il suffit de remarquer les faits suivants, qui 
sont incontestables. 

Le roi Philippe le Bel érigea en pairie les comtés d'Alençon et 
d'Artois en 1293, et le duché de Hrelagne avec les comtés de Valois 
^t d'Anjou en 1297. Ur, dans cette dernière érection, il dit que le nombre 
des pairs se trouvant diminué par l'extinction des anciens, savoir les 
duc de Normandie, comtes de Toulouse et de Champagne, l'ancienne 
face de TEtat en éloit défigurée, qu"il faisait ces nouvelles érections 
pour rétablir l'honneur et la gloire de son trône royal, et qu'il vou- 
îoit (ju'ils jouissent des mêmes prérogatives de pairie que le duc de 
Bourgogne '. 

En 1307, le roi Philippe le Bel, écrivant au pape Clément V, lui 
marque que, si l'évcché de Laon est de peu de valeur, il est décoré du 
titre de pairie et doit être considéré comme surpassant en noblesse et 
excellence tous les autres, et comme faisant partie de son propre hon- 
neur et de celui du royaume. D'où il suit que la valeur des terres ne 
4onne pas le rang, mais seulement la dignité -. 

En 13j9, Charles Dauphin, duc de Normandie, fils aîné du roi et 
régent du royaume pendant la prison de Jean, sou père, en Angleterre, 
déclare, dans les lettres d'érection du comté de Màcon, pairie de 
Màcon, (jue les rois avaient institué les pairs pour la conservation et 
l'honneur de la couronne, et pour en être assistés es hauts conseils 
et vaillants faits d'armes pour la défense du roi et du royaume ^. 

Depuis 1293 jusqu'en 1386, il y avoit eu quinze à seize nouvelles 
érections de duchés ou comtés et pairies, du nombre desquelles 

tribiie par ses lettres patentes le titre et les droits de pairie, comme étant 
la plus éminente dignité qui pût leur être conférée. » — Et l'on trouve en 
note, se référant à ce paragraphe : « Extrait de lettres d'apanage de Mon- 
sieur, du mois de mars IGG I , enregistrées au parlement, chambre des comptes 
et cour des aides de Paris : Et en outre, pour plus hautement accroître et 
élever en honneur notredit frère, nous avons, de notre plus ample grâce 
et autorité, et pour les causes et considérations susdites, voulu, et à notre- 
dit frère accordé, ordonné et octroyé, voulons, accordons, ordonnons et 
octroyons, et à sesdits successeurs mâles en droite ligne et loyal mariage, 
qu'ils aient et tiennent lesdits duchés d'Orléans, Valois, Chartres et sei- 
gneurie de Montargis, en tous droits et titres de pairie, avec toutes pré- 
rogatives et prééminences qu'ont accoutumé d'avoir les princes de la 
maison de France et autres tenant de notre couronne en pairie. » — 
E. Pontal.] 

1. Extrait des lettres d'érection du comté d'Anjou. 

2. Extrait d'une lettre du roi Philippe le Bel écrite au pape Clément "V, 
pour le prier de dillV-rer jusqu'à la premièri! entrevue la provision de 
l'évéché de Laon, à cause que c"étoit une pairie. 

:i. Erection du comté de Màcon en pairie pour Jean de France, depuis 
•duc de Berry. 



340 MÉMOIRES DU MARQUIS DU SOURGHES 

étoient Etampes, neaumont-le-Iîoger, Morlain, Clennont, Mâcon ci 
autres bien moins considérables que celles qui ont été faites dans 
les derniers temps, comme Nevers, Nemours, Guise, Montmorency, 
Uzès, Thouars, Iletz, llohan, Retliel-Mazarin et plusieurs autres. Or, 
en cette même année 1386, l'on ne lit aucune dilTérence entre les an- 
ciens pairs et les nouveaux par l'étendue des terres; le duc de lîour- 
gogne, doyen de tous, soutint également leur intérêt, et le roi leur 
donna des lettres i)ar lesquelles il déclare ne vouloir diminuer en 
rien leurs droits et prérogatives '. Sur quoi Ton doit remarquer que 
ceux qui possédoient ces pairies d'Etampes, Beaumont, Mortain, 
Clermont, etc., n'étoient nullement souverains, non plus que beau- 
coup d'autres ducs et pairs; leur justice venoit par appel au parle- 
ment de Paris, et ils n'avoient d'autres droits dans leurs terres que 
ceux dont jouissoient alors trop licencieusement les moindres sei- 
gneurs, qui étoient d'autant plus absolus que l'autorité royale i'étoit 
moins. 

En I î-.)S, le roi Charles VII, voulant faire faire le procès au duc 
d'Alençon, prince du sang, pair de France, envoya consulter le parle- 
ment de Paris sur les droits de la pairie. Du Tillet rapporte qu'il fut 
répondu (jue les pairs nouveaux dévoient jouir de pareils privilèges 
que les douze anciens, et il ajoute que de reconnaître les anciens et 
le disputer aux nouveaux, c'est accuser l'érection et blâmer le roi 
qui l'a faite plutôt que celui (pii l'a obtenue 2. 
Préséance des II reste maintenant à faire voir la possession de préséance où les 
ducs et pairs jucs ct pairs ont toujours été dans le royaume. C'est une matière 
■i.ins le rnyau- ^j^j'jj ggj.Q^ ^pQp jQjjg (\q traiter ici dans sa juste étendue, et, pour 
suivre toujours la même méthode dans ce mémoire, on se contentera 
de citer quelques exemples, que l'on appuiera ensuite de beaucoup 
d'autres, si cela est nécessaire. 

En 1461, au sacre de Louis XI, le duc de Bourbon précéda en cette 
qualité les comtes d'Angoulême et de Nevers, princes du sang plus 
proches que lui ^ 

En dool, le duc de Guise obtint des lettres du roi Henri II pour 
précéder, comme plus ancien duc et pair, le ducdeMontpensier, prince 

1. Extrait du procès fait contre le roi de Navarre eu 1386, tiré des 
registres du parlement. 

2. Extrait des registres du parlement, rapporté par du Tillet . — A la suite 
du paragi-apbe auquel se réfère la note 2, il y a un paragraphe omis dans 
la copie du marquis de Sourches. Nous le reproduisons ici d'après le Ms. 
Clairamhault 907 (fol. 77), et 1160 (fol. 22 recto) : 

« Euiin il est certain que les anciens et les nouveaux ont loujours sub- 
sisté les uns avec les autres successivement jusqucs à présent: iprils se 
sont toujours traités d'égaux, et que les mêmes droits, préséances et pré- 
rogatives leur ont été toujours également attribués. Votre Majesté même 
i"a assez marqué dans les lettres d'érection des derniers ducs, qui leur don- 
nent le rang et les prérogatives des anciens, et, comme on ne peut après 
cela douter de votre volonté, disputer ce rang aux ducs nouveaux, ce 
serait douter de votre puissance. » — E. Pontal.] 

',]. Extrait de la cérémonie observée au sacre de Louis XI. 



APPENDICES 341 

du san^;- '. Sur quoi lou a lieu de s'étouncr que la maison de Lorraine 
vouilie présentement maintenant précéder, en qualité de princes, 
une dignité |)ar laquelle elle a iirétendu passer autrefois devant les 
princes du sang. 

Elle portoit sans doute alors un jugement Lien dillerent de cette 
éminente dignité; car elle prit grand soin de l'obtenir pour Claude 
de Lorraine, son chef, neuf ans après que le roi François !'-'■• l'eut ac- 
cordée au grand-mailre de Boissy-Gouflier, par l'érection de Roan- 
nois en duché et pairie, et elle n'a pas eu moins d'empressement de 
l'obtenir ensuite dans sa plus grande élévation pour ses autres bran- 
ches, savoir : Aumale, Chevreuse, Mercœur, Mayenne, Elbeuf, Ai- 
guillon, etc., -. Aussi les lettres patentes de ces érections marquent 
assez combien on les croyoit avantageuses à ces princes, puisque 
les rois y témoignent qu'ils leur confèrent cette dignité pour exhaus- 
ser, exalter, élever eux et leur maison, et les décorer des titres 
plus insignes du royaume. 

Les ducs de Nevers, princes de Clèves, de la maison de la Marck, 
-établis en France sous Charles \l\, par le mariage d'une héritière de 
la maison de Bourgogne, n'y ont jamais prétendu de rang que par 
leur comté, puis duché de Nevers, et c'est en cette qualité seule 
qu'ils ont précédé, centans après, MiM. les princes lorrains, qui étoient 
plus nouveaux ducs. C'est par la même raison d'ancienneté que les 
ducs de Nemours-Savoie ont longtemps passé devant la maison de 
Lorraine; car on sait assez que, sans cela, cette dernière n'auroit pas 
voulu céder à la maison de Clèves, ni à celle de Savoie, témoin le 
différend des ducs de Guise avec les mêmes ducs de Nemours, qu'ils 
prétendirent précéder ensuite, lorsque leur faveur augmenta ^. 

En to70, le duc de Nevers, de la maison de Gonzague, moins con- 
sidérable que celle de Lorraine, obtint, comme plus ancien duc, 
la préséance sur M. le duc d'Aumale, prince lorrain, par un arrêt 
du parlement de Paris, où le Uoi avoit renvoyé l'alTaire; et, ce qui est 
remarquable, c'est qu'il s'agissoit du rang dans une cérémonie faite 
à la cour et non au parlement, en sorte que cet arrêt adjugea la 
préséance au duc de Nevers en tout lieu du royaume \ 

1. Extrait des rej;istres du parlement de Paris. 

2. Extrait des lettres d'érection en duché et pairie : de Roannois du 
mois d'avril 1519, de Guise eu 1327, d'Aumale en 1547, de Chevreuse 
eu 1555, de Mercœur eu 1569, de Mayenne en 1573, d'Elbeuf en 1381 et 
■d'Aiguillon en 1599. 

3. Extrait d'un mémoire de M. de VlUeroy, secrétaire d'Etat, sur les rangs, 
l'ait par ordre du Iloi eu 1606 [et qui est dans la Bibliothèque de Sa Ma- 
jesté]. 

4. Extrait do l'arrêt rendu entre le duc de Nevers et le duc d'Aumale. 
« Scms aucunemetit tow-hev aux droits et prérogatives de la pairie, la cour 
a ordonné et ordonne que le duc de Nivernais, en qualité et comme duc de 
Aivernois, précédera en tous lieux et endroits de ce royaume le duc d'Au- 
male en qualité et comme duc d'Aumale. » Prononcé le 3 septembre 1379. 

Siiiué : Du Tillet. 



342 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

Les princes de Luxembourj;' *, issus en ligne masculine des dm- 
souverains de Limbourg cl Luxembourg, nullement inférieurs aux 
princes de Lorraine, et très illustres par les quatre empereurs et le- 
six rois des Romains, de Bohême et de Hongrie sortis de leur mai 
son, n'ont prétendu de rang entre les ducs même gentilshomnii'- 
que par l'ancienneté de leur duché 2. 

Les princes de la maison de La Marck-Bouillon, puînés des dur^ 
de Glèves, n'ont jamais eu non plus d'autres prétentions ^ 

En lo96, le roi Henri le Grand ayant fait faire une assembl.' 
des notables à Rouen, la préséance y fut réglée par rancienm't' 
des duchés et pairies, ce qui obligea le duc de Mayenne à ne s'\ 
point trouver, pour n'être pas précédé par le duc de Monlnm- 
rency *. 

Enfin les rois ont conservé jusqu'à présent le même rang aux dui> 
et pairs dans les cérémonies les plus august(>s, comme aux sacres il 
couronnements des rois, aux parlements (U lits de justice, aux Etal- 
généraux et particuliers, etc. 

Ces exemples authentiques établissent assez la préséance di- 
ducs en général, et il est temps de passer à ce qui regarde en p;t! 
iiculier les Ordres de Saint-ÎMichel et du Saint-Esprit. 

Extrait iUs statuts de tOMre 
Saint-Michel, qui ,soni dans la /; 
bliothêque du Roi '. 

Réflexion sur ce Le roi Louis XI crca l'ordre de Item et pour ùter toutes erreui-, 

qui s'est passé Saint-lMichcl en 1-460. Par les sta- doutes, scrupules ei difficultés inii 

touchant la pié- |^^[g^ [\ donna rang aux chevaliers pourroient venir touchant la prin- 

d!4°TesOrdres suivant leur ancienneté de récep- rite et postériorité des bonneui-. 

d'eSaint-Miciiei tion audit Ordre, ct à ceux qui états et degrés [d'entre] lesdit- 

et du saint-Es- seroicut rcçus en même jour sui- chevaliers, frères et compagnon- 

P"'- vaut leur ancienneté d'âge, si Ton de l'Ordre, attendu que vrai et ti' 1- 

peut parler ainsi. 11 excepta de ternel amour ne doit point avnii 

cette règle les empereurs, rois et égard à telle chose, nous vouloii- 

ducs, à cause, dit le statut, de la et ordonnons que tant en allci . 

grandeur de leur dignité, et il or- venir et seoir en l'église ou cii;i- 

1. lixtrait de V Histoire de Luxem/juurg, par le Père Viguier. 

2. [Extrait des difl'érends d'entre M.M. les ducs de Luxembourg, et de 
Joyeuse et d'Épernon (Note des Mss. Clairambault). — E. PonluL] 

3. [Extrait du différend d'eutre Henri-Rciljort de la .Marck, duc de lîouillou. 
prince de Sedan, et Antoine de Grussol, duc d'Uzès, en lo72 (Noie des Mss. 
Clairambault). — E. Pimtal.] 

4. [llistoire de la j^airie, ch. 13, par .M. le Laboureur (Noie des Mss. 
Clairambault). — E. PontaL] 

î). |Voyez le M' article des statuts de l'Ordre de la Toison du 27 no- 
vembre 1431; c'est le modèle de celu qui va être rapporté. 11 est ])oa de 
voir aussi l'art. 18 (Note du .Ms. Clairambault 1160). — E. Pontul.] 



APPENDICES 



343 



donna (luils marcheroicnt, savoir 
les rois entre eux, cl les ducs en- 
tre eux suivant leur ancienneté 
de chevalerie, mais tous avant les 
autres chevaliers, sans égard à la 
naissance , puissance , seigneu- 
ries, etc. Il n"y fut rien régie 
I)our les princes étrangers, parce 
qu'aucun alors n'avoit rang en 
cette qualité, en sorte que ceux qui 
n'étoicnt pas ducs passoient sans 
difficulté après les ducs. Cela du- 
rcit encore en lo72 que le duc 
d'Uzès précéda les princes non 
ducs à une cérémonie de cet or- 
dre : <à quoi l'on doit ajouter 
qu'en vertu des statuts le môme 
duc y précéda aussi le maréchal 
de Tavannes, (juoi(iue plus ancien 
chevalier que lui, et que ce maré- 
chal y précéda en même temps les 
chevaliers non ducs moins anciens 
que lui , quoiqu'il y en eût de 
princes. Ainsi il est constant que 
la préséance fut toujours cons e- 
vée à la dignité de duc dans l'Or- 
dre de Saint-Michel. 



pitre, à table, nommer, parler et 
écrire, et en tous autres faits et 
choses quelconques, dépendant, 
regardant et louchant la situation 
en l'Ordre présent, les frères et 
comi)agnons d'icelui aient et tien- 
nent manière, lieu et ordre selon 
qu'avant ou après ils auront reçu 
l'Ordre de chevalerie, et si plu- 
sieurs en y avoit qui en un même 
jour eussent été faits chevaliers, 
ordonnons que le plus ancien 
d'eux ait premier lieu et les autres 
en suivant; et quant à ceux qui 
ci-après seront mis en l'Ordre par 
élection du souverain et desdits 
frères de l'Ordre, ordonnons qu'ils 
auront leur lieu selon le temps 
qu'ils seront entrés en l'Ordre. Et 
si plusieurs en y avoit d'un même 
jour, ils l'auront suivant leur âge, 
comme dit est, exceptés empe- 
reurs, rois et ducs, lesquels, pour 
la grandeur et hautesse de leurs 
dignités, auront lieu en cet Ordre 
selon le temps qu'ils auront reçu 
l'Ordre de chevalerie, sans en outre 
avoir regard à noblesse de lignage, 
grandeur des seigneuries, offices, 
états, richesse ou puissance. 



Ordre gardé au chapitre de VOrdre 
de Saint-Michel tenu à JSotre- 
Dame au mois de septembre 1372. 



Le Roi. 



Une place vide. 



Une place vide. 

Monsieur, duc 
d'.\njou, présomptif 
héritier de la cou- 
ronne. 

Le duc de Monl- 
pensier, fait clieva- 
lier en 15 iT. 



Le roi d'Espagne, 
fait chevalier en 
luo9. 

Le roi de Dane- 
mark, fait chevalier 
en 1561. 

Le roi de Suède. 

Le roi de Navarre. 



M. 

ron. 



le duc d'Alen- 



34^ 



MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 



Le duc de Ncvers, Le duc d'Lzès . 
fait chevalier en fait clievalier fu 
lo59. l.'iijO, mort en i;j7:j. 

Le duc de Guise, Le prince de 
fait clievalier en Condé. 
lo63. 

Le maréchal de Le seigneur de 
Tavannes, fait che- Sanzac. 
valier en looi. 

Le prince Dau- 
phin, fait chevalier 
en 1562. 



En 1578, le roi Henri III institua 
l'Ordre du Sainl-Espnt,(iu'il ren- 
dit conforme au précédent eu 
beaucoup de choses; mais, la fa- 
veur et le pouvoir de MM. les 
princes de la maison de Lorraine 
étant augmentés depuis Henri 11, 
ils se firent alors donner rang, en 
qualité de princes, devant tous les 
seigneurs, quoique toujours néan- 
moins après les ducs. Car il fut 
réglé, dans les statuts, quaprès les 
princes du sangles ducs et princes 
marcheroient, savoir les ducs entre 
eux et les princes entre eux, ainsi 
qu"il suit: ceux qui étoient cheva- 
liers de Saint-Michel, suivant leur 
ancienneté dans cet Ordre; ceux 
qui ne l'étoient pas, suivant leur 
réception dans celui du Saint-Es- 
prit, et ceux de ces derniers (|ui se- 
roient reçus en même jour, suivant 
leur âge ; puis après eux les autres 
commandeurs suivant les mêmes 
conditions. En conséquence de ce 
règlement, Jacques de Crussol, duc 
d'Uzès, précéda à la première pro- 
motion de lo78 Philippe-Emma- 
nuel de Lorraine, duc de Mer- 
coeur, et Charles de Lorraine, duc 
d'Aumale. On ne peut assurer si 
ce duc d'Uzès étoit chevalier de 
Sainl-ÎMichel, car ce ne fut pas 
lui, mais son frère aine, Antoine de 
Crussol, aussi duc d'Uzès, qui as- 
sista à la cérémonie de 1572 et 



Extrait des statuts oriçjlnaux en 
parchemin signés de la propre 
main du roi Henri III, contre-si- 
(jnés d'un secrétaire d'État et 
scellés le 31 décembre 1578 et 
imprimés. 

Et pour ce que cet Ordre et 
milice est institué en l'honneur 
de Dieu et du benoit Saiot-Es- 
prit, qui a pour agréables les 
cœurs [)lus humiliés, ordonnons 
(lu'il n'y aura au marcher dudit 
Ordre ni aux séances aucune dis- 
pute pour les rangs , ains que 
chacun marchera suivant l'anti- 
quité de sa réception, savoir est 
après nos enfants et frères et les 
princes de notre sang, les ducs et 
princes, en gardant leur ordre 
d'ancienneté; et après, les com- 
mandeurs selon le même ordre de 
réception, sauf pour le regard de 
ceux qui sont déjà chevaliers de 
l'Ordre de Saint-Michel, auxquels 
sera gardé le rang de leur récep- 
tion et ancienneté dudit Ordre, 
sans nul excepté que nos enfants 
et frères, et les princes de notre 
sang; et quant à ceux (jui seront 
reçus en même jour en ce présent 
Ordre (|ui ne seront chevaliers de 
Saint-Michel, lcs|)lusancieusd'âge 
précéderont les autres. 

Extrait des cvrémonics et rangs ob- 
servés à la promotion des cheva- 



APPENDICES 



345 



mourut le l.i août l.i73. Mais au 
niuins Jacques, ihicirUzès, éloit-il 
cerlahiemeut plus vieux que ces 
ùens. ducs princes, et ce fut par 
Tune de ces raisons, ou par tou- 
tes les deux, quil passa devant 
eux. 

On peut conclure de ce fait cons- 
tant que la considération des prin- 
ces étrangers, quoique déjà aug- 
mentée par l'élévation de la maison 
de Lorraine, n'alloit encore qu'à 
leur donner rang devant les sei- 
gneurs et toujours après les ducs. 
Mais, depuis ce temps, la puis- 
sance de celle maison vint, comme 
Ton sait, à tel point qu'en 1584 on 
changea le statut qui conservoit la 
préséance aux ducs, et ou la donna 
;iux princes étrangers sur eux. 
Au moins cela csl-il marqué ainsi 
dans un rôle extrait des registres 
de l'Ordre et dans des statuts im- 
primés longtemps après. IMais tout 
ce qu'on en peul inférer, c'est 
que ce changement fui alors ac- 
cordé à une maison devenue si 
puissante dans l'Ktal qu'elle oltli- 
geoit souvent le roi Henri 111 de 
condescendre en sa faveur à de 
plus grandes choses. Dailleurs ce 
temps si agité n'avoit guère de 
règles certaines, et cela paroil 
même jusque dans cette année 
lo8i, où les ducs de Joyeuse et 
d'Kpernou passèrent avant les ducs 
de .Montmorency et d'Uzès, plus 
anciens qu'eux, et où le prince 
de Luxembourg, prince d'aussi 
grande maison que MM. les 
princes lorrains, passa après ces 
(lualre ducs gentilshommes, quoi- 
qu'il dût les précéder par le rè- 
glement qu'on venoit de faire 
en faveur des princes étran- 
gers]. 

La maison de Lorraine n'eut 
jioint de part aux promotions du 



lirrs du Saint-Esprit, dans l'église 
des Angiistins, le dernier décem- 
bre 1378 et premiers jours de 
1379, imprimés à Paris chez 
Jean Dongois, avec permission du 
Ro<, du S janvier 1379. 

1 . Ludovic de Gonzague, duc de 
Nevers, prince de Mantoue, etc. 

2. Avec Jacques de Crussol, 
duc d'Uzès, pair de France, comte 
de Crussol, etc. 

3. Philippe-Enunanuel de Lor- 
raine, duc de Mcrcœur et de Pen- 
thièvre, pair de France, etc. 

4. Avec Charles de Lorraine, 
duc d'Aumale, pair el grand ve- 
neur de France. 

3. Honorai de Savoie, comte de 
Tende, marquis de Villars (avoit 
été fait chevalier de Saint-Michel 
en 1349). 

6. Avec Arlus de Cossé, sei- 
gneur de Gonnor, maréchal de 
France, etc. 

Autre preuve que le duc d'I'zés 
précéda M. de Mercœur. 

Extrait du registre des délibé- 
rations de l'Ordre du dernier jour 
de décembre au matin, 1379, au 
chapitre et conseil de l'Ordre du 
Saint-Esprit, tenu en la présence 
de Sa Majesté et des comman- 
deurs qui en suivent : MM. les 
ducs d'Uzès et de Mercœur, MM. de 
la Vauguyon et de la Chapelle 
aux Ursins, etc. 



Extrait de la déclaration du roi 
Henri IV pour faire précéder 



346 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

roi Henri IV '. îMais, [en récom- M. le duc de Vendôme sur tous 
pense,] elle se releva fort après sa lesprinccs, exceptés ceux du samj. 
mort, et, aux promotions de 1619 . v, .^i i i 

et 1633,MM. les ducs de Guise, do ^unions que notrcdit fils c duc 
Mayenne et de Chevreuse passé- J«, Vendôme e ses enfants qui 
reiinon seulement avant les ducs i^'^'li-o^^l en loyal mariage tienueu 
gentilshommes, mais avant M. le ^'l prennent rang immédiatement 
duc do Vendôme, fils naturel du roi ^\^'^^ l^^ princes de notre sang, 
Henri IV, M. loducd'Angoulomc, «t préséance par-dessus tous le. 
fils naturel du n.i Charlos IX, et ^^l!:'' ^''""T '^ f'TZ^{ ^no 
M. le comte d-Alais, fils de ce der- ^ P'?f' .' ^^ ^^'^f '/<^ ^^'V ' n.^i 
nier duc. Gela étôit directement ^^ë^'^^ «^^ Parlement le 4 mai 
contraire au règlement fait par lo ^^^i^'^'^iit- 
roi Henri IV et vérifie au parle- 
ment, par lequel la préséance 
étoit expressément accordée à 
M. de V^endômo sur tout prince 
étranger. Ainsi ces changements 
causèrent beaucoup de plaintes et 
de mouvements ; on réforma en 
1619 le statut du rang, qui avoit 
été déjà changé en lo84; on le 
rechangea encore en 1 033, et, dans 
cette dernière promotion, il fut 
déclaré que ce qui y seroit fait 
ne tireroit pas à conséquence. En 
effet, il étoit difficile de soutenir 
les choses d'une manière uniforme 
dans des temps où tant d'intérêts 
différents faisoicnt souvent plier 
le gouvernement de divers côtés. 
11 n'y a point eu de promotion 
depuis ce temi)s-là jus(iues à la 
dernière de 1662, où MM. les 
princes étrangers ne furent point 
compris; et, sans en examiner les 
raisons, on se contentera de re- 
mar(]ucr(iue, dans cette promotion 
et dans toutes les cérémonies de 

1. [Je trouve ici entre pareulhè- 
ses dans les Ms?. Glairambault, fl07, 
fol. 81, et 1160, fol. 2o rcclo; << et l'on 
sait assez que ce monarque (Henri IV) 
ne lui fut pas favorable tant qu'il 
régna », et en marge, mais dans le 
Ms. IIGO seulement, la note suivante : 
« Ce qui est en parenthèse n'a pas été 
public. » — E. Pontal.] 



APPENDICES 



347 



rOnlre (}iii l'ont suivie jusqu'à pré- 
sent, les ducs se sont lioureuscment 
retrouvés dans leur ancienne pos- 
session de n'avoir personne entre 
eux et la maison royale. 

On pourroit encore examiner 
ici qael(|ut's endroits par lesquels 
(in prétentl souvent distinguer la 
maison di^ Lorraine pour appuyer 
sa prétendue préséance sur les 
ducs, savoir que ces princes sont 
chevaliers àvingt-cin(i ans, et les 
ducs seulement à trente-cinq, et 
que M. le duc de Guise fut dis- 
pensé en ld79 de faire ses preuves. 
■Mais, à l'égard du premier article, 
il n'y avoit point de différence 
d'âge dans l'institution de l'Ordre 
pour les commandeurs, et l'origi- 
nal des statuts en 1578 porte qu'ils 
pourront être reçus tous sans 
exception cà vingt ans. Il est vrai 
(jnece statut, changé en 1;J84, re- 
mit pour l'avenir la réception des 
princes à vingt-cinq ans et celle 
des ducs à trente-cinq; mais il a 
été depuis souvent sans effet. 
]\I. le duc d'Elbeuf et M. le comte 
d'Ilarcourt sont les seuls princes 
qui en aient profité , Je premier 
en 1019 et l'autre en 1G33, et cet 
avantage leur a été commun avec 
le duc de Montmorency, reçu à 
vingt-cinq ans, le duc de Venta- 
dour, reçu à trente-trois ans, dans 
la même promotion et au mèrne 
âge que le comte d'Harcourt, et 
le duc d'ilalluin à trente-deux ans. 
Pour les preuves de jM. le duc de 
Guise, comme- il ctoit frère du 
cardinal de Lorraine, déjà com- 
mandeur de l'Ordre, il n'avoitqu'à 
montrer qu'il éloit fils du même 
père, et, s'il en fut dispensé, la 
même grâce fut accordée en V692 à 
MM. de Dellegarde et de Damville ' . 



Extrait de l'original des statuts du 
Saint-EsiJrit ci-devant cité. 

Premièrement , que nul ne 
pourra recevoir l'habit et être 
commandeur s'il n'a vingt ans ac- 
complis, fors le roi, chef et souve- 
rain d'icelui. A cette fin, les com- 
mandeurs, avant qu'être reçus 
audit Ordre, seront tenus de re- 
présenter une attestation du jour 
qu'ils auront reçu le saint sacre- 
ment du baptême, signée en la 
I»résence des notaires royaux par 
le curé de la paroisse où ils au- 
ront été baptisés, en laquelle se- 
ront inscrits les noms, qualités de 
ceux qui les auront tenus sur les 
fonts. 

Et pour prouver que cet article 
fut changé. 

Extrait du registre des délibérations 
de V Ordre. 

Du fe'- janvier loSii, après-diner, 
d'autant que par l'institution qui 
a été corrigée il y a trente-cinq ans 
pour ceux qui désirent entrer en 
l'Ordre, et attcnduque lesdits nom- 
més ont été proposés avant ladite 
correction, il a été ordonné que 
cet article, faisant mention desdits 
trente-cinq ans, n^aura point de 
lieu à la réception que pour 
l'avenir. 



1. [Ici se trouve un paragraplie en- 



348 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCllES 

niaïqucssur le Mais, hiissaul ù part ces réflexions, les ducs cl pairs de France sup- 
iiemoire des pijgjji v;ij.g [j-ès liumljleuient Volrc Majesté de considérer qu'ils sont 
;ers. ' l'ouvrage de ses mains et de l'auturilé royale, d'où dérivent avec leur 

dignité tout l'éclat et la grandeur qu'ils prétendent uni(]ucment sou- 
tenir; que cette dignité, soumise et attachée aux rois dès le com- 
mencement de la plus auguste ^Maison du monde, qui est la vôtre, 
n'en a été séparée, durant cinq à six siècles, par aucun français ni 
étranger qui ait tenté de se placer entre eux; que, depuis le nouvel 
établissement en France de MM. les princes de Lorraine, ils n'ont 
formé que peu à peu la prétention de précéder comme tels les grands 
de l'État, prétention jusques alors inouïe, comme elle l'est encore dans 
les autres monarchies de l'Europe; que la nouveauté en paroit sen- 
siblement à nos yeux, aussi que la cause et les moyens qui ont servi 
à l'établir; que, nonobstant l'extraordinaire élévation de ces princes, 
les premiers statuts de l'Ordre du Saint-Esprit maintinrent les ducs 
dans la perpétuelle possession que l'Ordre de Saint-Michel leur avoit 
pleinement confirmée cent ans auparavant; (]ue, s'il s'est fait ensuite 
[à leur préjudice] (luelque changement, qui n'a jamais été néanmoins 
sans trouble et ijui a reçu dilTérentes formes eu des temps faibles, 
selon les divers intérêts qui y ont concouru, les ducs se trouvent de- 
puis vingt-cinq ans par une heureuse conjoncture dans leur ancienne 
possession de ne voir personne entre votre .Maison royale et eux; 
enfin, Sire, que dans un règne où la sagesse et la puissance de Votre 
Majesté ont su tout remettre dans l'ordre, ils attendront avec une 
profonde soumission ce qu'il plaira à sa justice tout éclairée et a 
son autorité tout absolue de régler sur leur destinée, ou plutôt sur 
celle de la plus éminente dignité que Votre IMajesté puisse donner 
pour récompense aux grands et signalés services de ses sujets. 



ni. — REMARQUES SUR UNE COl'IE DU MÉMOIRE DE MM. LES PRINCES 
DE LA MAISON DE LORRAINE, QUI EST TOMBÉE ENTRE LES 
MAINS DE l'auteur DU MÉMOIRE DE MESSIEURS LES DUCS K 

On croit avoir déjà assez répondu, dans le mémoire de MM. les ducs, 
à la ])lnpart des raisons que MM. les princes de Lorraine ont allé- 

lièreuieut omis par le manjuis de Soiirclies, qui est burré dans lu Ms. Clai- 
rambault, 907, et sous accolade daus le Ms. 1160, avec cette uote en uiar^^e: 
« Cet article n'a pas été public. » Nous reproduisons ce paragraplie : 

<> Ou ue prétend uéaumoius rien ôter par ces remarques à la maisou de 
Lorraine; elle est cousidérahlo par bien des endroits et ses alliances avec 
la maisou royale augmentent encore sou lustre. Cependant ou croit devoir 
dire ici que, parmi les maisons ducales, on en trouvera plusieurs qui sont 
aussi anciennes qu'elle, qui ont possédé longtemps des souverainetés comme 
elle, et (pii ont eu le même honneur d'être alliées avec la maison royale. » 
(Extrait du .Aïs. Clairambault, 1160, fol. 26, verso.) — E. l'ontal.] 

1. [V. p. 121, uote 1. — Voir une copie de ces Remarques au Ms. Clairam- 



APPENDICES 349 

guées en leur faveur; mais on ne peut s'empêcher de remarquer ici 
que, dans le mémoire de ces princes, on a omis des clauses et des 
circonstances essentielles qui décident la question, et que l'auteur 
nauroit pu rapporter sans en conclure le contraire de ce qu'il a voulu 
prouver. 11 soutient que ce fut la seule ancienneté de réception, et 
non pas la dignité, (lui donna rang aux chevaliers dans l'Ordre de 
Saint-Michel et dans la première promotion du Saint-Esprit, et il pré- 
tend éluder par là l'exemple do >1M. les ducs d'Uzès, qu'il dit n'y 
avoir précédé des princes que comme plus anciens chevaliers, en 
sorte qu'ils eussent eu le même avantage quand ils n'auroient pas été 
ducs. C'est sur ce principe que l'on doit examiner de quelle consé- 
quence sont les omissions de l'auteur du mémoire, qu'on va expli- 
quer en peu de mots. 

Cet auteur rapporte le statut de l'Ordre de Saint-Michel qui régie 
en général les rangs entre les chevaliers par l'ancienneté de réception 
ou d'âge, mais il en omet la dernière clause que voici : Exceptes 
empereurs, rois et ducs, lesquels, pour In grandeur et hautesse de leurs 
dignités, auront lieu en cet ordre selon le temps qu'ils auront reçu VOrdre 
de chevalerie, sans en autre avoir regard à noblesse de lignage, grandeur 
dts seigneuries, offices, Etats, richesses ou puissance. 

On voit clairement que si l'auteur du mémoire avoit rapporté ce 
statut en son entier, hien loin de prétendre, comme il a fait, que c'est 
l'ancienneté qui régie le rang de tous les chevaliers de cet Ordre, il 
auroit été forcé de reconnoitre quelle ne règle que le rang des rois 
entre eux, des ducs entre eux, et des autres chevaliers entre eux, 
et que c'est la dignité seule qui fait marcher tout duc devant tout ce 
qui n'est pas duc, sans égard à l'ancienneté. 

L'auteur du mémoire rapporte un statut du Saint-Esprit qui or- 
donne que les commandeurs garderont, dans la première promotion 
de 1378, leur rang de Saint-Michel s'ils en sont chevaliers; mais il 
y omet ce qui suit : S'entendant toutefois le présent article pour les 
seigneurs et gentilshommes seulement qid n'ont aidre rang et séànee 
que celui qui leur est attribué par ledit Ordre. Or, de cette exception 
il auroit dû nécessairement conclure, contre ce qu'il avance, que ce 
règlement ne regarde point les ducs, puisqu'ils ont un autre rang, 
mais seulement les seigneurs. 

Enfin cet auteur ne fait nulle mention du statut par lequel Henri 111 
régla le rang des ducs et princes dans l'institution du Saint-Esprit 
en 1578. Cependant on peut juger par sa lecture s'il est important 
pour la question dont il s'agit. 

Et pour ce que cet Ordre et milice est institué en l'honneur du benoît 
Sai7it-Esprit, qui a pour agréables les cœurs plus humiliés , ordonnons 
qu'il n'y aura au marcher dudit Ordre, ni aux séances, aucunes disputes 
pour les rangs, ains que chacun marchera suivant l'antiquité de sa ré- 

bault, 1160, fol. 28. Ea tête, on lit celte note : « Donné au Roy ii VcrxaiUe.':, 
par monseiiineur le duc de Montausicr, le dimayic/ie ôO' novembre 1687. » — 
Ë. Ponlal.i 



350 • MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ception, savoir est, après nos enfants et frères et les prinees de noti • 
sang, les ducs et princes, en gardant leur ordre d'ancienneté, et après h > 
commandeurs, selon le même ordre de réception, etc. ^ 

Ce statut décide, contre l'auteur du mémoire, que les ducs et princfr- 
marchcrout, savoir les ducs entre eux et les princes entre eux sui- 
vant leur ancienneté de réception, mais avant tous les autres com- 
mandeurs; et il n'est durèrent de celui de Saint-lMicliel (ju'en ce qu'il 
donne aux princes étrangers un rang avant les seigneurs, «luoiqui' 
toujours après les ducs, ce qui n'avoit pas encore été praliqué jii>- 
que-là, mais ne pouvoit guère être refusé au pouvoir qu'avoit alur- 
la maison de Lorraine dans l'Etal. 

Ces règlements authentiques des deux Ordres sont conllrmés p;M 
deux exemples sans réplique. Le premier est celui de la cérémonie 
de Saint-Michel faite en K)72, où Antoine de Crussol, duc d'Uzès, pré- 
céda, non seulement des princes moins anciens chevaliers, mais le 
maréchal de Tavannes -, chevalier dès l'an loo4, c'est-à-dire cinq an- 
avant ce duc d'Uzès qui ne l'avoit été qu'en looO.Le second exemiile 
est la première promotion même du Saint-Esprit en lo78, où Jac(|uc- 
de C-russol, duc d'I'zès, précéda, comme plus âgé, Philipi)e Emmanuel 
de Lorraine, duc de Mercœur, et Charles de Lorraine, duc d'Aumale. 
et où ces trois ducs précédèrent, par leur dignité, le marquis de Vil 
lars et les seigneurs de Crèvecœur et de Villoquier, plus ancien- 
chevaliers de Saint-Michel que ces ducs n'auroient pu êti'c. Car il 
ne paroit pas que Jacques, duc d'I'zès, l'ail été, quei(iue rochcrcli 
qu'on en ait faite, et le marquis de Villars l'étoil dès i."j4'J,c'esl-à-diiv 
dix ans avant Antoine, duc d'Uzès, son frère aine. 

Quoique ces deux exemples prouvent la i)réséance des ducs et 
princes, qui étoit établie par les statuts, sur tout conunandeur plus 
ancien, ce sont néanmoins les mêmes que l'auteur du mémoire rap- 
porte pour prouver la préséance de l'ancienneté de réception sur la 
dignité et la naissance. Mais on ne s'en étonnera pas si l'on consi- 
dère ce que cet auteur omet en chacun; car il se contente de dire, 
pour le premier fait de 1372, que M. le duc d'Uzès précéda un prince 
et M. le maréchal de Tavannes un autre prince, par la raison d'an- 
cienneté, et il ne remarque pas que ce maréchal fut lui-même précédé 
par ce duc, qui étoit moins ancien chevalier que lui. A l'égard du 
second fait de 1578, il rapporte seulement que le même duc d'Uzès 
passa comme plus ancien chevalier devant M. le duc d'Aumale, sans 
considérer que ce n'étoit pas le même duc d'Uzès de 1372, puisqu'il 
étoit mort à Paris le 15 août 1373, mais son frère puiné, et sans re- 
marquer aussi que ces ducs précédèrent trois autres commandeurs 
plus anciens qu'ils n'auroient pu être dans l'Ordre de Saint-Michel, ce 
qui décide absolument la. question. 

1. Extrait de rnriiiinal des statuts de l'Ordre du Saint-Esprit, eu par- 
chemin, sigués de la propre main de Henri 111, coutresiLîiiés par le secré- 
taire d"Élut et scellés, et aussi iuiprimés. 

2. Extrait des mémoires imprimés du maréchal de Tavauues, p. 174. 



APPENDICES 351 

Ainsi, do ces statuts et do ces faits, dont l'autour du mémoire con- 
flut que lancienneté de réception a réglé le rang de tous les cheva- 
liers, généralement dans l'Ordre de Saint-Michel et le commencement 
du Saint-Esprit, et qu'il ne croit pas que M.M. les ducs se servent da- 
vantage de l'exemple de M. d'Uzès pour soutenir la prétention de leur 
préséance; de ces mêmes statuts, rétablis dans leur entier, et de ces 
mémos faits mieux éclaircis, l'on est forcé de conclure directement, 
au contraire, que les ducs ont toujours précédé par leur dignité les 
princes et les autres chevaliers dans l'Ordre de Saint-Michel; que, par 
la même dignité, ils ont olitenu le nn-me avantage dans les premiers 
temps de Tordre du Saiut-Ksprit, en sorte qu'après les princes du 
sang, qu'ils ont eu l'honneur de suivre inuuédiatemeut, ils y ont pré- 
cédé tous les autres chevaliers, môme plus anciens qu'eux; qu'il n'y 
a eu de changement en faveur do ]\IM. les princes étrangers que 
plusieurs années après l'institution de cet Ordre, dans un temps de 
trouble et de dérèglement ' ; et que les exemples de MM. les ducs 
d'Uzès, demeurant ainsi dans toute leur force, serviront à jamais de 
preuves incontestables de la préséance de MM. les ducs et pairs 
contre l'innovation de 3IM. lés princes étrangers. 

L'auteur tlu mémoire de MM. les princes ne conviendra peut-être 
pas aisément du sens que l'on donne ici au statut du Saint-Esprit 
ci-dessus rapporté. 11 pourra dire que la préséance n'y est pas ac- 
cordée absolument aux ducs, et que les princes y sont seulement 
confondus avec eux suivant leur ancienneté ; mais on le prie de relire 
de suite ces statuts de Saint-Michel et du Saint-Esprit qui règlent 
les rangs ; il y trouvera que le langage en est semblable et que le 
dernier imite l'autre dans ses expressions. H verra, dans celui de 
Saint-^Iichel, que les empereurs, rois et ducs auront lieu selon le temps 
qu'ils auront reçu l'Ordre de chevalerie, ce qui signifie certainement 
que les empereurs entre eux, puis les rois entre eux, et ensuite les 
ducs entre eux marcheront selon leur ancienneté, comme il s'est en 
elfet toujours pratiqué dans cet Ordre. Enlin, il reconnoitra une 
phrase et un tour tout pareil dans le statut du Saint-Esprit, qui or- 
donne qu'après les princes du sang marcheront les ducs et princes, en 
gardant leur ordre d" amimmtc ; et il lui sera difficile de n'y pas donner 
le même sens, savoir que les ducs entre eux, puis après les princes, 
non ducs, entre eux, marcheront suivant celte ancienneté, etc. D'au- 
tant plus qu'en examinant les promotions suivantes jusqu'en 1033 il n'y 
trouvera aucun prince étranger non duc confondu avec les ducs, ou 
qui ait passé par ancienneté devant un seul d'entre eux; mais, quand 
il ne conviendroit pas d'un sens si naturel et si bien appuyé par les 
exemples, il eu avouera toujours assez contre ce qu'il avance, et les 
raisons de son mémoire ne seront pas moins détruites ; car il suffit du 
mélange des princes avec les ducs, et de leur préséance commune 

1. [<i Ce fut précisément en liJS't, temps du reuouvellemeut de la Li^ue 
où rien n'était impossible à la maison de Guise. » (Note du .Ms. Clairam- 
bault IIGO. fol. 30, verso. ^ — E. Pontal.] 



352 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

sur lout autre commaudeur,même plus ancien, ce qu'il ne peut pi;' 
nier, pour conclure que ce n'est pas rancienneté do réception son 
qui a fait passer en l.iTS et 1579 M. le duc d'izès avant MM. Ii ■ 
princes ducs de la maison de Lorraine, puisqu'il précédait en mèinr 
temps tous les autres commandeurs non ducs plus anciens que lin. 
mais sa dignité qui, l'égalant à ces autres ducs, leur donnoit ran^ 
entre eux et les lui faisoit en même temps précéder par son ancifii- 
neté de réception ou d'âge, le tout suivant les statuts. 

On Unira ces remarques par celles que l'on croit devoir faire en pas- 
sant sur la faible raison qui court depuis peu en faveur de IMM. h- 
princes étrangers. C'est que le Roi, dit-on, estobligéde maintenir Icm 
préséance, parce que Sa Majesté a juré à son sacre de ne point tou- 
cher aux statuts de l'Ordre. Si cela étoit vrai, aucun roi n'auroit pu 
légitimement y rien changer dei)uis l'institution, à cause du mèim' 
sernKmt. Toutes les réformations des statuts seroient donc inutili'>. 
et il faudroit par conséquent exécuter les premiers, qui sont, comiiii' 
on l'a fait voir, favorables aux ducs. Mais il est certain que le statut 
du rang n'est pas du nombre de ceux que le Roi s'est obligé particn- 
lièrement de maintenir sans variation. 11 a été réformé bien des fui- 
depuis cent ans, et l'on espère de la justice et de la bonté du Rni, 
qui remet toutes choses dans l'ordre et dans la règle, que Sa ;\Iajc>ti' 
voudra bien le rétablir tel qu'il étoit dans l'institution, puisque le 
changement n'en a été accordé qu'à la seule nécessité des temps, et 
qu'il se trouve directement contraire aux lois fondamentales des 
Ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, et à l'usage du royaume 
continué sans interruption durant six cents années '. 



IV. RÉFLEXIO>S TRËS ABRÉGÉES SIR CE QUI EST COXTEXU 

DAXS LES MÉMOIRES PRÉCÉDENTS 2. 

L'on a assez remarqué, dans le premier mémoire, que les anciens 
pairs de France ont toujours conservé leur préséance dans l'Etat, et 
que ceux qui leur ont été joints depuis, comme les comtes de y\oT- 
lain, Reaumont-le -Roger et autres pairs, ont joui sans difhculté des 

1. [A la suite de ces Remarr/urs, on trouve, dans le Ms. Clairambault 
1160, fol. 32, des B(- flexions su?- le mcmoirp dp MM. les durs. Au haut de la 
première page ou lit cette uote : « Ces réflexions ont été changées ou plutôt 
adoucies comme elles se trouvent dans le mémoire qui suit celui-oy, oit sont 
aussi les exprdiejits. » Le mémoire qui suit celui-ci est cehii que uous repro- 
duisons, d'après le marquis de Sourches, iuimédiatemenl après les Remar- 
ques, et qui forme le n" suivant de VAppeudice. — E. Ponlal.] 

2. [V. p. 121, note 1. — Le Ms. Clairambault 1160 contient, fol. 34, une 
copie de ces Réflexions, avec cette note eu haut de la iiremière page : 
« Donné au Rot/ arec les remarques, à Versailles, par le duc île Montauzier, 
le 30 novembre 1687. » — E. Pontal.] 



APPENDICES 353 

mêmes honneurs, droits, préséances et préro^^'\tives que le duc de 
Bourgogne, qui les reconnoissoit pour ses compairset égaux. Cepen- 
dant ces derniers n'étoient ni souverains ni puissants en Etats et 
pays comme lui ; au contraire, leurs comtés et pairies étoient moindres 
(jue Nevers, Uethelois, et beaucoup d'autres duchés actuellement 
subsistants. Ce n'est donc pas la puissance ni la souveraineté qui 
donne le rang et les prérogatives, mais la dignité de duc et pair; et 
ceux d'à présent (\u\ ont la même dignité que ces comtes pairs, avec 
des terres plus considérables, doivent jouir des mêmes avantages et 
préséances qu'eux, c'est-à-dire, comme on vient de le remarquer, des 
mêmes dont les ducs de Bourgogne et autres anciens pairs jouis- 
soient en qualité de pairs. Ce qui se confirme invinciblement par 
l'exemple des pairs ecclésiastiques, qui furent toujours égaux aux 
six anciens laïcs, et qui sont encore maintenant les mômes qu'ils 
étoient alors. 

On ne peut éluder cette preuve par la considération de la nais- 
sance; car on a fait voir, dans le premier mémoire, qu'elle n'a point 
donné de rang en France au préjudice de la dignité durant cinq à 
six siècles; mais on en rapportera ici encore deux exemples considé- 
rables qui le prouvent clairement. 

Le premier est celui des comtes de Flandre, de la maison de Dam- 
pierre. Il est certain qu'ils ont toujours précédé durant 150 ans, par 
leur dignité de pair, généralement tous ceux qui ne l'étoient pas, de 
quelque naissance élevée qu'ils fussent d'ailleurs. Or, ces seigneurs de 
Dampierre étoient d'une famille particulière nullement distinguée du 
reste de la noblesse du royaume. Cependant, dès qu'ils vinrent pairs 
de France, ils jouirent sans difficulté des mêmes prérogatives et 
préséances que les autres anciens pairs. Ce n'est donc pas la nais- 
sance, mais la seule dignité, qui donne ces avantages, et les ducs et 
pairs d'à présent, revêtus de la même dignité, doivent par conséquent 
conserver les mêmes prérogatives et préséances. On pourroit ajouter, 
en faveur de ces derniers, que plusieurs de leurs familles ne sont nul- 
lement inférieures à celle de Dampierre. On trouve, par exemple, 
dans les maisons de Montmorency, lîochechouart, Aubusson, etc., 
des six et sept cents années d'ancienneté réelle, dont celle de Dam- 
pierre ne se vanta jamais; dans la maison deFoix-Grailly, le royaume 
de Navarre et le comté de Foix, dont elle est plus illustrée que celle de 
Dampierre par le comté de Flandre; on trouve enfin, dans cette 
même maison de Foix, dans celle de Montmorency, la Tremoille et 
autres, les mêmes alliances avec la maison royale. Mais il est inutile 
de s'arrêter à la naissance, puisque ce n'est point elle qui règle les 
rangs, et les pairs ne reconnoissent cet avantage que dans la maison 
royale seule, non seulement parce que le titre de premier pair-né 
y est attaché, mais principalement parce que c'est celle du Roi, leur 
maître, dans laquelle ils honorent et révèrent avec soumission l'éclat 
de la majesté suprême qu'elle reçoit de son auguste origine. 

Le second exemple est celui même de MM. les princes étrangers. 
On sait assez qu'ils ne prétendent nullement comparer leurs maisons 

II. — 23 



3S4 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

à celle de France, qu'ils reconnoissont avec tout le monde être fort 
au-dessus de toute autre. Cepciidaui, sous Henri II. François 11, et 
Charles IX, les princes ducs de la maison de Lorraine ont voulu 
passer et ont passé effectivement avant les princes du sang, ducs et 
pairs moins anciens. Ce n'étoit donc certainement que comme ducs et 
pairs. Ainsi, selon eux-mêmes, c'est la dignité seule, et non pas la nais- 
sance, qui donne le rang et les prérogatives. 11 est vrai que ces contes- 
tations obligèrent Henri 111, en liiTO, à déclarer ÎMM. les princes du 
sang premiers pairs-nés, et un règlement si juste devoit être fait 
dès le commencement de la monarchie, pour distinguer la maison 
royale de tout ce qui n'en est pas. Mais ce changement ne regarde 
nullement MM. les princes étrangers, et, puisqu'ils ont cru devoir 
précéder par leur dignité des princes du sang moins anciens ducs 
qu'eux, quoique de naissance au-dessus de la leur, par quel droit 
peuvent-ils trouver mauvais que les ducs, qui seroientmême de nais- 
sance inférieure à la leur, précèdent aussi, par cette même dignité, 
tous ceux d'entre eux qui ne sont pas ducs ou qui le sont moins anciens? 

On ne peut donc s'empêcher de conclure que ce n'est ni la souve- 
raineté ni la puissance en Etats et pays, ni la naissance, qui a donné 
le rang en France durant six cents années, mais la seule dignité de 
duc et pair, en tant qu'elle a toujours été créée par la même autorité 
royale; que M^I. les princes étrangers ont eux-mêmes reconnu cette 
règle, et qu'il n'y a que ce qui sort de nos rois qui en soit excepté, 
comme il étoit infiniment juste. 

ï\ suit encore nécessairement des mémoires précédents que, depuis 
quatre cents ans qu'il y a des princes étrangers établis en France, ils 
se sont soumis et conformés, durant trois cenls années, à ces an- 
ciennes lois et coutumes du royaume, et qu'ils n'y ont prétendu de 
rang que par leurs duchés ou comtés et pairies, quand ils en ont eu. 

Que ce n'est que depuis environ cent ans, c'est-à-dire dans le 
temps de la Ligue, qu'il ont entrepris de se faire donner un nou- 
veau rang jusqu'alors inconnu, et de précéder, en qualité de princes, 
ceux que nos rois avoient de tout temps établis et maintenus les 
premiers dans le royaume. 

Qu'ils n'v sont i)arvcnus que par degrés, nonobstant l'extrême 
puissance à laquelle ils s'élevèrent alors, tant cette innovation étoit 
difficile à introduire contre un droit si ancien et aussi établi que 
celui des ducs et pairs. 

Que, des deux Ordres de Saint-Michel et du Saint-Fspril, le pre- 
mier est tout entier pour les ducs; que l'autre leur fut aussi d'abord 
favorable, et qu'il ne le devint ensuite aux princes étrangers que 
par l'extrême crédit de la maison de Lorraine. 

Que, des dix rois sous lesquels ces Ordres ont subsisté jusqu'au 
présent règne, Louis XI, Charles VIH, Louis XII, François l^", 
Henri II, François II et Charles IX ont été tous sept entièrement pour 
les ducs. Henri III, dans l'institution du Saint-Esprit, leur conserva 
la préséance, mais la donna enfin aux princes étrangers dans un 
temps où il ne pouvoit leur rien refuser. Henri l\ n'eu admit aucun 



APPENDICES 3o5 

laiis les promotions qu'il lit et Louis XHI décida à la vérité en leur 
laveur, mais avec les dillërentes variations qu'on a remarquées 
il ans le premier mémoire '. 



[Mais, laissant ces considérations, qui ne touchent principalement 
i|iii' les ducs, l'on examinera ici en peu de mots quel est l'intérêt 
(lu Roi dans ce grand dilTérend *. 

L'on voit d'un coté des personnes d'origine étrangère, qui en tirent 
huit leur droit, qui reçoivent du lloi comme une justice le rang censé 
ilii à leur naissance, c'est-à-dire à leur famille, et qui rapportent toute 
leur grandeur à cette famille, dont les chefs n'ont eu très souvent nulle 
liaison avec la France, ni par leurs personnes, ni par leurs intérêts. 

L'on voit de l'autre côté des sujets de naissance et d'origine fran- 
( ..ise, dont les familles ne prétendent rien par elles-mêmes, mais 
i|iii reçoivent de la seule bonté du Roi, comme une pure grâce, la 
dignité que son autorité seule rend la première de l'Etat après sa 
maison, et dont enfui l'intérêt et la reconnaissance, aussi bien que 
serment et les fonctions, les tient si étroitement au Roi, que 
, I n n'est capable de les en séparer. 

Sur cela il est aisé de décider qui des deux le Roi a plus d'intérêt 
de soutenir, ou ceux qui tirent d'eux-mêmes, comme dune source 
étrangère, tout leur droit, qui n'est qu'une pure innovation, ou ceux 
qui tirent du Roi seul leur dignité et le rang que Sa Majesté ou ses 
prédécesseurs leur ont accordés et conservés inviolablement durant 
six siècles. Les premiers sont l'ouvrage d'une origine indépendante, 
les derniers l'ouvrage de la puissance royale seule. Les uns, en qua- 
lité de premiers par leur naissance dans une petite souveraineté, 
prétendent le devenir aussi dans un grand royaume; les autres, en 
qualité de premiers dans ce grand Etat par la grâce et l'autorité 
royale, prétendent y maintenir celle même autorité en soutenant le 
rang qu'elle leur a de tout tem[is accordé. 

C'est au Roi maintenant à d('terminer s'il est de sa justice de con- 
server aux ducs et pairs ce (|ue Sa Majesté ou ses prédécesseurs 
leur oui donné, s'il est de sa grandeur et de celle de la France de 
rabaisser ces grands de son Etat au-dessous de ceux des moindres 
Etats voisins, et s'il est enfin de son intérêt de maintenir ce qui dé- 
pend uniquement de lui contre un rang qui en est tellement indé- 
pendant que le mémoire de MM. les princes dit positivement qu'il 
est dû ci leur naissance. 



1. [Tout ce qui suit, cL qui est compris entre deux crochets, ue figure 
pas daus le texte inséré par le marquis de Sourches dans ses Mémoires; 
nous croyons intéressant de reproduire, d'après le ,Ms. Clairambault, 1160, 
fol. .36 verso et sq., toute celte partie qui ne fut pas livrée au puijlic et qui 
complète ce document. — E. l'ontaL] 

2. [En marge du premier paragraphe figure la note suivante : « Ces cinq 
articles n'ont été donnés qu'au roi, et il n'j/ a eu que cinq ou six de MM. les 
yJurs qui en aient eu connaissance. — » E. l'onlaL] 



356 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

11 reste encore une réllexion à faire sur cette matière i : c'est qu'i n 
tout autre temps que celui-ci les ducs ne pourraient être condamnes 
sans conserver toujours (luelque raison, ou de faiblesse de l'autorid- 
royale ou de manque de vigueur et de lumières dans la personne du 
prince, pour se relever à l'avenir du jugement rendu contre eux. 
Mais, sous un Roi dont la lumière s'étend à tout, dont la puissance 
n'a point de bornes, et dont la justice, ferme et inflexible, s'explique 
pour le bon droit sans faveur ou sans crainte, il ne peut survenir 
de jugement qui ne décide pour tous les temps; et les ducs et pairs, 
toujours dévoués aux volontés du Roi, et incapables de différer un 
moment leur obéissance, verraient tomber dans ce moment et poui 
toujours un droit et une possession de six cents ans. 

Il semble donc qu'il est autant de la bonté que de la justice du 
Roi de demeurer favorable aux ducs dans cette conjoncture; et, si 
l'élévation de son génie et de ses vues lui présente des raisons au- 
dessus de la portée commune qui l'empêchent de condamner l's 
princes étrangers, il est au moins de cette même bonté d'entrer 
dans quelqu'un des expédients qui, sans faire tort aux prétentions 
des princes, peuvent conserver en leur entier celles que les ducs ont 
reçues pour ainsi dire avec leur dignité de sa main royale, 
■xpô. l. Faire passer les ducs et les princes étrangers suivant leur âge. 

11. Placer dans l'église les ducs d'un coté et les princes étrangers 
de l'autre, et, dans la marche, faire défder ensemble un duc et un 
prince, chacun tenant le côté où il sera placé dans l'église. 

m. Faire les ducs et les princes étrangers en des promotions 
différentes, ou en différents jours d'une même promotion. Fn ce cas, 
les ducs et les princes étrangers assisteraient alternativement aux 
processions ordinaires, en sorte qu'ils ne se trouveraient jamais en- 
semble, et, à la moins nombreuse, qui serait celle où les ducs n'as- 
sisteraient pas, il y aurait toujours près de quatre-vingts chevaliers,, 
en comptant la maison royale et M. de Vendôme, qui peuvent s& 
trouver à toutes les promotions 2.] 

1. [Eq marge de ce paragraphe, 011 trouve la note suivante : « J'ai do7iné 
ceci par manière d'avis à monseigneur le duc de La Feuillade, à Versailles, 
le I" jour de décembre 1687. Je ne sais pas ce qu'il en aura fait, mais il 
est certain qu'il est le seul à qui j'en aie donné connaissance. (Signé) : Clai- 
rauiljaull. n — E. Pontal.] 

2. [A la suite de ces pièces, le Ms. Clairaïubault llliO contient, svu- la 
même question, une lettre originale de .M. dHozier à M. le duc de Noaiile* 
en date du 4 décembre 1688, sur le démêlé des ducs, fol. 39; une lettre- 
du même à Duchesne, historiographe de France, en date du 27 jauvier 
1688, fol. il; des Anredoles de la maison de Lorraine, fol. 47; une Ré- 
flexion sur le droit qu'a M. de Vendôme de précéder /es princes de la 
maison de Lorraine et ceux de Savoie, aux termes des statuts de l'Ordre, 
fol. 40; le rôle des chevaliers nommés le 2 décembre 1688, écrit de la 
main même du Roi, fol. 72; et plusieurs portraits et estampes avec notes 
se rapportant à la même promotion. 

On peut aussi consulter utilement sur ce sujet l'addition de Saint-Simon 
au journal de Dangeau, t. II, p. 244, et le mémoire de Saint-Simon Sur 



V. — AFFAIRE DES FRANCHISES A ROME 



PROTESTATION DE M. LE MARQUIS DE LAVARDIN 
AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE DE FRANCE A ROME ^ 

« Heury Charles, sire de Beaumanoir, marquis de Lavardiii, 
ambassadeur extraordinaire du Roi Très-Clirétien auprès du Pape 
Innocent XI, ne peut croire que certain placard imprimé qui court, 
se débite, et se voit affiché dans Rome, supposant excommunication 
notoire contre lui, en vertu de certaine prétendue bulle à lui incon- 
nue, et non publiée en France, puisse être émanée de Sa Sainteté 
Bir-me; et il y aura peu de gens raisonnables, dans toute la chré- 
tienté, exempts de passion et d'aniraosité contre la France, qui puis- 
sent s'imaginer que, dans le temps que Sa IMajeslé emploie avec tant 
de succès tous ses soins et son autorité à ramener ses sujets au giron 
de l'Eglise, et à faire adorer et servir Dieu, partout où son pouvoir 
s'étend, dans la pureté de la Religion Catholique, Apostolique, et Ro- 
maine, un Pape, dont elle a désiré l'exaltation, par l'estime qu'elle a 
fait de sa vertu, se porte de lui-même à refuser toute audience à 
Fambassadeur d'un si grand Roi, Fils aine de l'Eglise, qui a autant et 
plus mérité d'elle que ses augustes ancêtres, auxquels elle est rede- 
vable de la plus considérable partie de sa grandeur temporelle, et 
qui, même dans cette conjoncture de continuels sujets de méconten- 
tements que lui donnent les ministres du Pape, na rien recommandé 
plus expressément à sondit ambassadeur, que de bien témoigner à 
Sa Sainteté le respect filial qu'il aura toujours pour elle, et d'em- 

les prérogatives des ducs, imprimé à la suite dos Mémoires, l. XIX, p. 374 
(éd. Chéruel et Régnier fils, 20 vol. la- 18 jésus, Hachette). — E. PontaL] 

1. [V. ci-dessus, p. 126, note 2. — Cette iirotestalion a été maintes fois 
imprimée : on en trouve plusieurs exemplaires à la Bibliothèque nationale, 
l'un d'eux est coté Lb^^SOûf); en voici l'indication exacte : Protestation de 
M. le marquis de Lavardin, amhassadeur extraordinaire de France à Rome, 
(s. 1. n. d.), in-'i" de 7 p. Le même document a trouvé place dans un 
Recueil factice de diverses pièces imprimées et manuscrites sur les affaires 
de Rome et autres de Vannée IG8S, qui est coté Lb-^"t80l. — E. Pontal.] 



358 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

ployer tous ses soins à rétablir une parfaite intelligence entre \> 
l^ape et lui. 

« Il paroit encore plus éloigné de toute vraisemblance que Sa 
Sainteté ait voulu, sans forme, sans cause, sans raison, et sans lavoir 
entendu, interdire l'église de Saint-Louis, et le qualifier d'excom- 
munié notoirement, avant qu'il ait rien fait qui puisse attirer la moin- 
dre censure, et qu'on ait même i)u savoir quels sont les ordres dont 
il eslcbargé, qui, partant de la sagesse et de la piété d'un Roi Très- 
Chrétien, ue le peuvent jamais exposer à la peine d'excommunication, 
dont aussi son caractère représentant la personne sacrée d'un si grand 
monarque le doit toujours mettre à couvert. 

« A Dieu ne plaise aussi que ledit sieur de Lavardin puisse soup- 
çonner Sa Sainteté d'un procédé si extraordinaire et si insoutenable. 
11 voit bien qu'il n'a sujet de se plaindre que de l'insolence et de la 
témérité de ceux qui, abusant de la confiance que les incommodités 
d'un âge aussi avancé (pi'est celui de Sa Sainteté l'obligent de pren- 
dre aux personnes (pii l'approchent, et dont elle se sert pour étic 
soulagée d'une partie de ses soins, se prévalent de la créance qu"ell.' 
a en eux, pour lui faire prendre des engagements directement oppo- 
sés aux sentiments dalfection paternelle que les plus saints pape> 
ont toujours eus pour les rois de France, et, donnant de fausses cou- 
leurs à tout ce qui passe par leur canal, trompent les lumières d-' 
Sa Sainteté, et s'ajjpliquent à ne lui rien laisser voir qui ne l'aigriss' 
contre la France. 

« C'est ce qui leur a fait redoubler tous leurs efforts pour empêcher 
que Sa Sainteté ne pût être désabusée par tout ce que le marcpiis di' 
Lavardin doit lui représenter au nom de Sa Majesté; et il nauroil 
pas de peine à faire voir à Sa Sainteté que les prétextes dont ils se 
servent n'ont aucun fondement; car, non seulement ledit ambassa- 
deur n'est pas venu pour troubler la juridiction temporelle de Sa 
Sainteté, mais au contraire il peut protester avec vérité, de la part 
du Roi, son maître, que, si elle étoit attaquée par qui (pie ce soit. Sa 
Majesté emploieroit les forces et la puissance que Dieu lui a mise- 
en main pour maintenir le Saint-Siège, à l'exemple des rois, ses 
prédécesseurs, dans ses prérogatives et possessions, à l'augmentation 
desquelles ils ont toujours contribué. 

« C'est aussi ce qui doit obliger Sa Sainteté à. empêcher, comme 
prince souverain, qu'il ne soit ajjporté dans ses Etats aucune diminu- 
tion au respect qui a toujours été gardé envers les ambassadeurs de 
France; et, comme le marquis de Lavardin ne prétend pas l'étendre 
au delà de la possession immémoriale, dans laquelle lesdits ambas- 
sadeurs ont toujours été, et que les ducs de Créqui, de Chaulnes et 
d'Estrées se sont conservés, au vu et su de Sa Sainteté, non seu- 
lement en vertu de cette ancienne prérogative de la couronne de 
France dans la patrie commune de toute la chrétienté, dont elle 
a toujours été le plus ferme appui, mais aussi en conséquence du 
traité de Pise, à l'exécution duquel le Pape n'est pas moins oblige 
que celui qui l'a contracté, il n'y aura personne de bon sens qui 



APPENDICES 359 

puisse présumer que celte prétendue excommunication puisse regar- 
lier le dit ambassadeur; et, sans entrer dans toutes les raisons qui ont 
clé si souvent dites sur la bulle In cœivi Bomini, contre laquelle toute 
rKgiise gallicane, asssemblée à Tours en 1510, a réclamé, comme 
(■tant insoutenable à légard de la France, et publiée par un Pape 
(|ui s'en étoit déclaré ennemi capital, ni dans tout ce (jue Ton peut 
dire contre les autres bulles qui servent de fondement à celle que 
I on prétend être de Sa Sainteté, laquelle ne peut jamais être publiée 
ni reçue dans le royaume, il suflit de dire que le marquis de Lavar- 
din est ambassadeur de Sa Majesté Très-Cbrétienne, et par conséquent 
exempt de toutes censures ecclésiastiques, tant qu'il sera revêtu de 
ce caractère, et qu'il exécutera les ordres du f{oi, son maître. 

« Aiusi il ne juge pas nécessaire d'appeler de cette prétendue 
excommunication du Pape mal informé à Sa Sainteté même, lors- 
qu'elle sera désabusée, dans l'audience qu'elle lui accordera, des 
fausses impressions que lui ont données des esprits brouillons et 
ennemis de la France, qui ne travaillent qu'à rompre le bon concert 
(jui doit être entre le Saint-Siège et Sa Majesté. 11 estime aussi qu'il 
est inutile d'en appeler au futur concile légitimement assemblé ; et 
néanmoins, dès à présent et en tant que besoin seroit, il proteste de 
nullité de tout ce qui pourroit avoir été fait, ou être à l'avenir pro- 
noncé, publié ou afliché contre sa personne, sa famille, ses domes- 
tiques ou autres, et de se pourvoir ainsi que de raison, déclarant 
que si (juelquun, de quehjue qualité que ce puisse être, manque au 
respect et aux égards qui sont dus à son caractère, il se rendra res- 
ponsable envers Dieu et les hommes de tous les malheurs que peut 
attirer après soi l'ollense faite à Sa Majesté, en violant le droit des 
gens en la personne de son ambassadeur. 

« Fait à Rome, le 27 décembre 1687. » 



VI. — ACTE d'appel comme d'aBUS DE LA BULLE DU PAPE 
PORTANT l'excommunication DE M. DE LAVARDIN K 

« Par-devant le notaire apostolique soussigné fut présent en sa per- 
sonne Messire Achille de Ilarlay, conseiller du Roi en son conseil 
d'Etat et procureur général de Sa Majesté, lequel, en présence et par 
l'avis et conseil de Messire Denis Talon et de Messire François Chré- 
tien de Lamoignon, aussi conseillers du Roi en son conseil d'Etat, et 

1. [V. ci-dessus, p. 129, noie (i. — Ce document est aussi compris dans 
le Recueil factice indiqué pins haut et cote Lh^î'iSOl. On en trouve plu- 
sieurs autres exemplaires à la Bibliothèque nationale, notamment un dont 
voici l'indication exacte : Acte d'appel interjeté par M. le procureur (jénéral 
au concile, au sujet de la huile du Pape concernant Icx franchises dans la 
ville de Home, et de l'ordonnance rendue en conséquence le 36 décembre 
dernier. Paris, F. Muguet, I6SS, in-î" de i p. (Lb3739i3). _ £■. Pontal.] 



360 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

ses avocats généraux en sa cour de Parlement, a déclaré qu'ayant 
vn, il y a quelque temps, des exemplaires d'une bulle donnée, le 12 
du mois de mai dernier, par notre Saint-Père le Pape Innocent XI 
concernant les franchises dont certaines personnes sont en posses- 
sion de jouir dans la ville de Home, il n'avoit pu s'imaginer que Sa 
Sainteté pût concevoir le dessein de comprendre les ambassadeurs 
que le Roi voudroit bien envoyer vers elle dans des menaces géné- 
rales d'excommunication qu'elle a jugé à propos d'y insérer, contre 
l'usage observé dans les bulles faites par d'autres Papes sur le même 
sujet; il avoit espéré que, si le souvenir, qui ne s'eflacera jamais, du 
pouvoir souverain que des rois prédécesseurs de Sa Majesté ont 
exercé dans Rome, des libéralités qu'ils ont faites au Saint-Siège, et 
de la protection qu'ils ont donnée à plusieurs papes, ne pouvoil 
obliger celui-ci à faire rendre au Roi, dans les personnes de ses mi- 
nistres, des honneurs et des témoignages de reconnaissance propor- 
tionnés à ces bienfaits, au moins Sa Sainteté, comme chef visible de 
l'Eglise, ne seroit pas insensible aux prodiges que le Roi avoit faits 
à ses yeux pour réunir dans le sein de cette bonne mère un si 
grand nombre d'enfants qui en étoient éloignés, qu'elle seroit tou- 
chée de la piété de ce prince et de la protection puissante qu'il donne 
continuellement aux prélats, si elle ne Tétoil pas de ses victoires 
et de sa puissance, et qu'elle ne lui contesteroit pas encore des 
droits qui n'avoient pas reçu d'atteinte, même sous son pontificat 
depuis plusieurs années. 

« Mais, comme il a appris que Sa Sainteté avoit donné ordre au 
cardinal qu'elle a pour vicaire dans Rome de déclarer l'église de 
Saint-Louis de ladite ville et les ecclésiastiques qui la desservent 
interdits, pour avoir admis à la participation des saints mystères et 
sacrements, la nuit en laquelle ou célèbre la solennité de la nai>- 
snnce de Notre-Seigneur, M. le marquis de Lavardin, ambassadeui 
extraordinaire du Roi vers Sa Sainteté, et que l'on supposait, par l'or- 
donnance rendue sur ce sujet, qu'il étoit notoirement excommunif 
pour des contraventions prétendues faites à cette bulle, ledit sieur 
procureur général a cru qu'il ne pouvoit sans manquer à son de- 
voir demeurer plus longtemps dans le silence qu'il avoit gardé jus- 
qu'à cette heure. 

« Que si la matière qui a donné lieu à un si grand excès regardait 
la jurisprudence ecclésiasti(|ue qui appartient au Pape, il ferait voir 
aisément les erreurs que Fou a faites en procédant contre une per- 
sonne qui n'est point dénommée comme particulier dans cette bulle, 
à (jui l'on n'en a point fait connoitre les disposions, depuis qu'il est à 
Rome, qui avoit pu les ignorer en Frauce, où elle n'a pas été publiée, 
que le Pape n'a pu condamner comme ambassadeur, puisque, outre 
que son caractère le garantit de ces foudres à l'égard de ses fonc- 
tions, Sa Sainteté ne l'a pas même voulu entendre ni reconnoitre 
en celte qualité, quelque instance (ju'il lui en ail faite, et qu'enfin les 
règles mêmes du droit canonique veulent que les personnes d'une 
dignité aussi émiucnlc que celle où il se trouve aient été désignées 



APPENDICES 361 

uommomenl dans des bulles de celte nature, avant qu'elles puis- 
sent encourir les peines qu'elles prononcent. 

« Mais que le Pape s'étant servi dans celle-ci, pour une matière pu- 
rement temporelle, comme sont ces Irancliises des ambassadeurs du 
Roi, des armes spirituelles qui lui sont uniquement confiées pour la 
conduite et pour rédilicalion de l'Eglise, et s'étant constitué juge 
dans sa propre cause, l'excommunication que le cardinal vicaire de 
Sa Sainteté énonce avoir été encourue est tellement nulle qu'il 
n'est besoin d'aucune procédure pour l'anéantir, et que ceux que 
Ion prétend y comprendre n'en doivent pas recevoir l'absolution, 
quand même elle leur seroit ollerte chez eux. 

« Aussi ledit sieur procureur général du Roi attend avec tous les 
François de la seule puissance de Sa Majesté la réparation que mé- 
rite ce procédé, et la conservation de ses franchises, qui ne dépen- 
dent que du seul jugement de Dieu, ainsi que tous les droits de cette 
couronne, et qui ne peuvent recevoir de diminution que celle que la 
modération et la justice du Roi pourroient leur donner. 

« Mais, comme aucune chose ne peut contribuer davantage à di- 
minuer, dans l'esprit des personnes foibles ou des libertins, la véné- 
ration que l'on doit avoir pour la puissance de l'Eglise, que le mau- 
vais usage que ses ministres en peuvent faire, ledit sieur procureur 
général du Roi déclare qu'il est appelant, comme de fait il appelle 
par le présent acte, de l'usage abusif que l'on en a fait dans lesdites 
bulle et ordonnance, non pas à notre Saint-Père le Pape Innocent XI, 
mieux informé, ainsi que l'on l'a pratiqué à l'égard de quelques-uns 
de ses prédécesseurs, lorsqu'ils avoieut des idées véritables de leur 
puissance, que, leur âge leur permettant d'agir par eux-mêmes, on 
pouvait espérer de leur faire connoitre avec le temps la justice et 
la vérité des plaintes que l'on portoit devant eux, et que des préven- 
tions en faveur de leur patrie ou les partialités de ceux qu'ils hono- 
roient de leur confiance ne prévaloienl pas sur les obligations qu'im- 
pose la qualité de Père commun de tous les chrétiens. 

« Protestant de relever sondit appel sur ce grief et sur les autres 
qu'il se réserve d'expliquer au premier concile général qui se tiendra, 
comme au tribunal véritablement souverain et infaillible de l'Eglise, 
auquel son chef visible est soumis, ainsi que ses autres membres, 
et d'y poursuivre entre autres choses un règlement qui l'empêche 
d'employer une autorité si sainte à des usages aussi éloignés de ceux 
pour lesquels elle a été confiée à l'Eglise en la personne de saint 
Pierre; qui fasse souvenir le Pape que Dieu ayant séparé les deux 
puissances du Sacerdoce et de l'Empire, Sa Sainteté ne peut pas se 
servir de l'autorité de la première pour les droits qui dépendent de 
la seconde; qu'il doit posséder suivant les lois du siècle ces grands 
Etats que ses prédécesseurs ont reçus de la libéralité des princes 
du siècle et particulièrement de celle de nos rois; et qui lui remette 
enfin devant les yeux cette vérité, qu'un grand archevêque de France 
écrivoit à l'un de ses prédécesseurs, qu'un prélat qui excommunie 
un chrétien contre les règles, et pour des droits d'un royaume de la 



362 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

lerrc, peut bien perdre en cette occasion le pouvoir de lier et de délier, 
que son caractère iui donne, mais qu'il ne peut priver de la vie éter- 
nelle celui à qui il fait cette injustice, si ses péchés ne le rendent pas 
indigne de la miséricorde de Dieu. 

Dont ledit sieur procureur général nous a requis acte. Fait au 
parquet desdits seigneurs gens du Itoi au palais à Paris, en présence 
desdits seigneurs avocats généraux du Roi, et de Maîtres Florent Par- 
menticr et Charles lîarrin de la C.alissonniére, conseillers du Roi, 
substituts dudit seigneur procureur général; de NMcolas Dongois et 
d'Edme Severt, conseillers et secrétaires du Roi et de sa cour de Par- 
lement, demeurant savoir : ledit sieur Parmentier, rue Thibault- 
Thaudé, paroisse Saint-Germain de l'Auxerrois; ledit sieur de la Gal- 
lissonniôre, cloître Saint-Honoré; ledit sieur Dongois, cour du palais, 
paroisse de la basse Sainte-Chapelle ; et le sieur Severt demeurant 
rue de l'Observance, paroisse de Saint-Côme et Saint-Damieu, l'an 
mil six cent quatre-vingt-huit, le vingt-deuxième jour de jauviei", du 
matin. 

« Et ont lesdits seigneurs avocats et procureur généraux avec Ics- 
dits témoins signé en la minute des présentes. 

« ÎMoussiuot l'ainé, notaire. » 



VII. CONCLUSIONS DE M. TALON, AVOCAT GÉNÉRAL AU 

PARLEMENT DE PARIS, AU SUJET DES DÉMÊLÉS DE LA FRANCE 
AVEC LA COUR DE ROME K 

Entre les entreprises que la cour de Rome a faites en diverses occa- 
sions pour donner atteinte aux libertés de l'Eglise gallicane, aux 
droits et aux prééminences de la couronne, on ne remarque rien, 
dans l'histoire des siècles passés, de semblable à ce qui s'est fait à la 
fin du mois de décembre dernier, et qui semble n'être qu'une suite du 
dessein que le Pape a conçu, depuis plusieurs années, de se déclarer 
ennemi de la France. 

« Tout le monde sait les soins que le Roi a pris ih) s'opposer aux 

1. [V. ci-dessus, p. 130, note 1. — On trouvi; ces conclusions et l'arrêt qui 
les suit dans le Recueil coté Lb=»''ï801, à la suite de la Protestation du mar- 
quis de Laiardin et de VAcie d'appnt du procureur f/énéral. En voici Tindi- 
cation exacle : Arrêt rendu en la cour de ParlemeJit, les Grande Chanibrt- 
et TourneW' assemblées, sur la bidle du pape conceimant les franchises dan- 
la ville de Rome, et l'ordonnance rendue en conséquence le '^6 du mois dr 
décembre dernier; Paris, François Muguet, 1688, in-4° de 2fl p. 

Les conclusions de Denis Talon sont précédées d'un court préambule 
ainsi conçue : « Extrait des registres du Pari-ement. Ce jour, les Grand»' 
Chambt^e et Tournelle assemblées, les gens du Roi sont entrés, qui ont dit, 
W^ Denis Talon avocat dudit seigneur portant la parole : qu'entre les entre- 
prises que la cour de Rome a faites en diverses occasions, etc., » le restf- 
comme le texte que nous reproduisons en entier. — E. Pontal.] 



APPENDICES o63 

projiTès d'une hérésie naissante, et de faire exécuter les décrets 
d'Innocent \ et d'Alexandre NH. La résolution de réunir tout le 
royaume dans une même créance paroissoit, non seulement aux po- 
liti(iues, mais aux personnes les plus pieuses et les plus zélées, uu 
projet également chimérique et dangereux. Cependant notre auguste 
monarque, à qui rien n'est impossible, surtout lorsqu'il travaille pour 
les intérêts du ciel, s'est applique à ce grand ouvrage avec tant de 
succès, et a joint si heureusement ses grâces et ses bienfaits à la 
justice équitable de ses édits, que cette entreprise se trouve entière- 
ment consommée par la réunion de près de deux millions de per- 
sonnes, qui sont rentrées dans le sein de l'Eglise, et qui reconnoissent 
aujourd'hui la puissance légitime du siège de Rome, dont ils avoient 
auparavant secoué le joug. 

Que de témoignages de reconnaissance, non seulement en paroles, 
mais en elfet, que d'accroissements de grâces et de faveurs le Roi 
ne devoit-il pas attendre du Pape? Quelles marques de respect et 
quelle déférence l'Eglise et tous ses ministres ne sont-ils pas obligés 
de rendre à un prince de qui ils reçoivent une protection si puis- 
sante et si efficace? 

« Cependant le Pape, prévenu par des esprits factieux, a voulu 
prendre connaissance des déclarations que le Roi a faites sur le sujet 
de la régale, sans considérer que ce droit, l'un des plus éminents de 
la couronne, a été reconnu par un très grand nombre de ses prédé- 
cesseurs, qui n'ont jamais prétendu ni en connoitre, ni y mettre des 
bornes. Et bien que le Roi, parfaitement instruit des droits de sa cou- 
ronne, ne dût avoir aucun scrupule de suivre dans l'usage de la ré- 
gale l'exemple et les traces de saint Louis et de tant d'autres princes 
recommandables par leur sagesse et par leur piété; et encore qu'il 
ait approuvé et confirmé la remise faite par le roi, son père, de glo- 
rieuse mémoire, de la régale temporelle en faveur des évoques, et 
que cette remise marque assez qu'il ne laisse échapper aucune occa- 
sion de donner à l'Eglise des marques de sa piété, même au préju- 
dice de ses intérêts; cependant ce prince incomparable, qui veut que 
la justice soit la règle de toutes ses actions, s'est résolu d'assembler 
le clergé de France , d'écouter les remontrances et les prières des 
évêques, et de leur accorder la meilleure partie de ce qu'ils lui ont 
demandé, et, en faveur de la discipline, il a bien voulu diminuer 
quelque chose de son autorité et accroître celle des prélats. 

« Dans l'assemblée tenue â l'occasion des alîaires de la régale, les 
évoques, avertis que les docteurs ultramontains et les émissaires de 
la cour de Rome, n'oublioient aucun soin pour répandre dans le 
royaume les opinions nouvelles de l'infaillibilité du Pape et de la puis- 
sance indirecte que Rome s'efforce d'usurper sur le temporel des rois; 
cette assemblée, disons-nous, n'a pas prétendu former une décision 
d'une controverse douteuse, mais rendre un témoignage public et 
authentique d'une vérité constante, enseignée par tous les Pères de 
l'Eglise, et déterminée par tous les conciles, et notamment par ceux 
de Constance et de Râle. Et personne n'ignore que le cardinal de Lor- 



364 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCRES 

raine, assistant au concile de Trente, déclara publiquement que la 
faculté de théologie de Paris, les universités du royaume et en un 
mot toute la France étoit persuadée que le Pape, bien loin d'être 
infaillible, devait être soumis aux décisions des conciles, et il ne pa- 
roit pas que cet aveu lui ait attiré aucun reproche de la part de la 
cour de Home. 

« L'on a vu pourtant avec étonnement que le Pape a regarde 
cette déclaration comme une injure faite à son autorité; en telle sorte 
que le Pioi, ayant nommé à l'épiscopat quelques-uns de ceux qui assis- 
toient à cette assemblée, et qui sont autant recommandables par leui' 
piété et par leur vertu que par la science et l'érudition, dont il- 
ont donné des preuves en diverses occurrences, on leur a refusé des 
bulles, sous prétexte qu'ils ne font pas profession d'une sainte doc- 
trine. 

« Si ce fondement est solide, nous sommes en état de ne plus avoir 
à l'avenir d'évèques, puisque tous les ecclésiastiques du royaume, 
et particulièrement ceux qui prennent dans les universités les degré.- 
nécessaires pour parvenir aux prélatures, soutiennent avec une fer- 
meté invincible les propositions dont le Pape se plaint. 

« Ce refus, qui n'a pas la moindre apparence de raison, ne laisse 
pas d'exciter un très grand scandale et de produire des désordres 
qui ne se peuvent exprimer. En effet, l'opiniâtreté du Pape est cause 
que trente-cinq églises cathédrales demeurent destituées de pasteurs : 
et cela dans un temps où un grand nombre de personnes nouvel- 
lement converties ont besoin d'instruction pour être fortifiées et con- 
tirmées dans la créance orthodoxe, et où la présence des évêques 
est très nécessaire dans leurs diocèses. 

« Qui pourroit jamais s'imaginer que le Pape, qu'on nous propose 
comme une image de sainteté et de vertu, demeure tellement attaché 
à ses opinions et si jaloux de l'ombre d'une autorité imaginaire, 
qu'il laisse le tiers des églises de France vacantes, parce que nous 
ne voulons pas reconnaître qu'il soit infaillible"? 

« Ceux qui inspirent ces pensées au Pape peuvent-ils s'imaginer 
iju'ils nous feront changer de sentiment? Et sont-ils si aveugles qu'ils 
ne connoissent pas que nous ne sommes plus dans ces temps mal- 
heureux où une ignorance grossière, jointe à la faiblesse du gouver- 
nement et à de fausses préventions, rendait les décrets des papes 
si redoutables, quelqu'injustes qu'ils pussent être, et que ces dis- 
putes et ces querelles, bien loin d'augmenter leur pouvoir, ne servent 
qu'à faire rechercher l'origine de leurs usurpations, et diminuent la 
vénération des peuples plutôt que de l'accroître ? 

« Les choses n'en sont pas demeurées dans ces termes. Le Pape, 
jaloux de signaler son pontificat par quelque nouveauté fastueuse, 
a conçu le dessein de diHruire les franchises des ambassadeurs de^ 
tètes couronnées. Quand ces franchises seroient des concessions gra- 
cieuses des papes, elles n'auroient pas pu être révoquées sans causes 
légitimes. .Iules III, Pie IV, Grégoire XIII et Sixte V se sont plaints 
à la vérité de l'abus que commettaient quelques-uns des ministres 



APPENDICES 363 

dos prince? en donnant asile en leurs quartiers à des personnes pré- 
venues de crimes énormes: ils ont cherché des expédients pour faire 
cesser ce désordre ou pour le diminuer; et, s'ils ont fait quelque ten- 
tative pour abolir les franchises, elle est demeurée inutile et sans 
l'ITet, et ils ont reconnu, par leurs bulles, que les ministres des princes 
étoient en cela fondés dans une ancienne possession, qui, nonobstant 
ces vains elTorts, a toujours de[)uis continué. 

<> Mais les prééminences de la couronne de France sont appuyées 
sur des titres authenti(]ues, que les Papes ne sauroient désavouer 
sans une extrême ingratitude. 

« Peuvent-ils ne se pas souvenir qu'ayant été longtemps persé- 
cutés, retenus prisonniers, envoyés en exil, tantôt par les empe- 
reurs de Constanlinople ou par les exarques de Ravenne, et tantôt 
|)ar les rois des Lombards, Pépin et Charlemagne les ont non seu- 
lement atfranchis de cette servitude, mais ils leur ont donné, par 
pure libéralité, ce qu'on appelle aujourd'hui le patrimoine de saint 
Pierre? Plusieurs d'entre eux n'ont-ils pas avoué que l'Église, et par- 
ticulièrement le siège de Piome, a reçu de nos rois, dans tous les 
temps, toute sorte de secours et de protection? Et n'est-ce pas ce qui 
leur a fait mériter le litre glorieux de Fils aine de l'Église; et Rome 
étant aujourd'hui comme le centre de l'unité de l'Église, n'est-il pas 
juste que celui qui auroit droit de s'y faire reconnoitre en qualité de 
souverain reçoive, dans la personne de ses ministres, les marques 
du respect et de la déférence que l'on doit et à la dignité de sa cou- 
ronne et à sa personne sacrée? 

« Aussi les ambassadeurs de nos rois se sont toujours maintenus 
en possession des franchises; et le Roi, ayant témoigné son ressen- 
timent de l'insulte faite dans le quartier et à la famille de M. le duc 
de Créqui, son ambassadeur, cette injure a été réparée; le neveu du 
pape est venu, en qualité de légat, faire des excuses au Roi; le régi- 
ment des Corses, qui avoit commis la violence, a été cassé ; ceux 
dont ils avoient exécuté les ordres ont été punis; l'on a érigé à 
Rome une pyramide pour servir de monument à la satisfaction du 
Roi. Et, ce qui regarde plus particulièrement notre sujet, le traité 
de Pise porte qu'on rendra aux ambassadeurs du Roi le respect 
et la déférence qui leur est due; et, pour peu qu'on examine quelle 
iHait l'origine de la querelle, il est aisé de coiinoitre que, par cet 
article, la franchise de nos ambassadeurs se trouve approuvée et 
confirmée. 

« Après cela, peut-on concevoir que le Pape ait passé jusqu'à celte 
extrémité de déclarer, par une bulle, qu'il révoque absolument les 
franchises des quartiers à l'égard de tous les ambassadeurs , et 
il'ajouter à cette bulle de vaines menaces d'excommunication, qui 
ne sont pas capables de donner la moindre terreur aux âmes les plus 
timides et aux consciences les plus délicates. 

^< Nous ne prétendons pas, messieurs, nous engager dans un long 
discours, pour prouver, par un nombre de citations ennuyeuses, 
que ni nos rois, ni leurs officiers ne peuvent être sujets à aucune 



366 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

excommunication pour tout ce qui regarde l'exercice de leurs 
charges; ce sont des maximes certaines, qui ne peuvent être révo- 
quées eu doute, et qui n'ont pas besoin de confirmation; et nous 
osons dire hardiment quil n'y a personne, même dans Home, qui 
croie sérieusement qu'un ambassadeur (jui exécute les ordres de son 
maître, qui ne sont pas agréables au Pajjc, s'engage par là dans des 
censures ecclésiastiques. 

« Présupposé qu'il se soit formé quehjue différend entre le Roi et 
le Pape concernant les franchises du quartier de l'ambassadeur de 
France, c'est une affaire toute temporelle, du nombre de celles que 
les souverains traitent entre eux à l'amiable, par l'entremise de leurs 
ministres; et l'on ne saurait rien remarquer daus cette contestation 
qui regarde ni la foi, ni la doctrine de l'Église, ni même la discipline, 
ni l'observation des canons. 

« C'est donc un abus intolérable que, dans une matière purement 
profane, le Pape se serve des armes spirituelles et de la puissance 
de lier et de délier que Jésus-Christ a couliée à ses apôtres, qui ne 
doit être employée (luc dans une nécessité pressante, pour des choses 
graves et importantes qui regardent le salut des âmes, et jamais par 
un esprit de domination, par un motif de vengeance ou par un désir 
immodéré d'étendre sa puissance. 

<( En effet, la bulle de Jules 111, ([ui condamme la franchise des 
quartiers, tant à l'égard des ministres que des cardinaux, exhitrte 
les ofliclers de justice de faire leurs charges dans toute l'étendue 
de la ville et de rechercher les coupables, non seulement dans les 
rues et dans les places publiques, mais daus toutes les maisons 
sans distinction; elle déclare ceux qui leur résisteront criminels de 
lèse-majesté, et elle ordonne que le général des troupes ecclésias- 
tiques prête main-forte aux magistrats , et les assiste en cas de 
rébellion. Cette bulle est donc un règlement de police fait par le 
Pape en qualité de prince temporel, dont l'exécution est commise 
aux juges séculiers, et où on ne trouve aucun vestige d'exconuuu- 
nlcation et de censure. 

« Les décrets de Pie IV, de Grégoire XIH et de Sixte V sont sem- 
blables, et n'ont pas eu dans la suite une plus heureuse destinée, 
quoiqu'ils imposent des peines temporelles très redoutables, et aux 
juges qui auront l'indulgence de tolérer la franchise des quartiers, 
et aux sujets du Pape (jui se serviront de ces asiles pour éviter le 
châtiment de leurs crimes et le payement de leurs dettes. En elTet, 
toutes ces bulles n'ont pas empêché (jue nos ambassadeurs n'aient 
conservé la franchise de leur quartier, et, sans remonter plus iiaut, 
feu M. le duc d'Estrées eu a joui paisiblement et sans aucuu trouble 
jusqu'à sa mort. 

(( Le Pape devoit donc regarder le dessein d'en priver son succes- 
seur comme un projet impossible. Mais, non content de renouveler 
ces anciens décrets, dont la mémoire étolt presque abolie, et de pré- 
tendre par là signaler son zèle, il a inséré dans sa bulle des clauses 
d'excomnuuilcatlon, qui maniuent son aigreur et son esprit de domi- 



APPENDICES 367 

nation, plutôt que rexcrcice d'une puissance légitime. Et, pour donner 
quelque couleur à une nouveauté si scandaleuse, il rappelle la dis- 
position de cette fameuse bulle (|u'on appelle In ctj^na Domini, parce 
qu'elle se lit à Rome tous les jeudis de la semaine sainte. 11 est 
vrai que si ce décret, par où les papes se déclarent souverains mo- 
narques du monde, est légitime, la majesté royale sera dans la dé- 
pendance de leur tiare, toutes nos libertés seront abolies, les juges 
séculiers n'auront plus le pouvoir de juger le possessoire des béné- 
fices, ni les causes civiles et criminelles des personnes ecclésiasti- 
ques, et nous nous verrons bientôt soumis au joug de l'Inquisition. 

« Ainsi, quelque injuste et abusif que soit ce nouveau décret, il est 
bien moins dangereux par les menaces frivoles qu'il contient, que 
parce qu'il se fonde sur un titre entièrement nul et vicieux, et qu'il 
semble que, dans cette conjoncture, Rome veuille aujourd'hui suivre 
les traces de Jules II, renouveler son animosité et ses emportements 
contre la France, sans faire rétlexion combien sa mémoire est 
odieuse dans la république chrétienne. 

« Quand le pape Grégoire IV, voulant se rendre arbitre du diiïérend 
survenu entre Louis le Débonnaire et ses enfants, menaça les évêques 
de France de les excommunier s'ils n'entroient dans ses sentiments, 
ces prélats, surpris d'un procédé si contraire aux canons, répondi- 
rent avec courage qu'ils n'obéiroient point à la volonté du Pape, et 
que, s'il venoit dans le dessein de les exccommunier, il s'en retour- 
neroit lui-même excommunié : si excommunicaturus veniret, excom- 
mimicotus abirct; comme s'ils vouloient dire que celui qui, sans 
cause légitime et par des motifs humains, entreprend de retrancher 
l'un des membres de Jésus-Christ de la communion de l'Eglise, il s'en 
sépare lui-même par cet injuste attentat. 

« Disons plus : le mauvais usage que les papes ont fait en tant de 
rencontres de Fautorité dont ils sont dépositaires, en n'y donnant 
point d'autres bornes que celles de leur volonté, a été la source des 
maux presque incurables dont l'Eglise est affligée, et le prétexte le 
plus spécieux des hérésies et des schismes, qui se sont élevés dans 
le dernier siècle, ainsi que les théologiens assemblés par l'ordre de 
Paul 111 l'ont reconnu de bonne foi; et encore à présent, la seule 
idée de l'infaillibilité et de la puissance indirecte que la complai- 
sance des docteurs italiens attribue au siège de Rome sur le tem- 
porel des princes, est un des plus grands obstacles qui s'opposent 
à la conversion, non seulement des particuliers, mais des provinces 
entières; et l'on ne sauroit trop insinuer dans les esprits que ces 
opinions nouvelles ne font point partie de la doctrine de l'Eglise 
universelle. 

« L'on pourroit remarquer qu'encore que la bulle qui révoque les 
franchises des ambassadeurs soit souscrite d'un assez grand nom- 
bre de cardinaux, presque tous ceux qui composent le Sacré Collège 
ont fait tous leurs elTorts pour détourner le Pape de la publier, et 
qu'ils ne l'ont signée que par une obéissance aveugle à ses ordres. 
Et, pour peu qu'il eût voulu écouter la voix de la raison, plutôt que 



368 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

les conseils suspects et intéressés des flatteurs qui l'environnen!, 
l'avis que M. le cardinal d'Estrées lui a donné \n\r écrit l'auroit dé- 
tourné d'une entreprise si injuste, et qui peut produire des événe- 
ments très fâcheux. 

(( Cependant, quoique celle Inille prétendue n'ait point été publiée 
en France ; (lu'elio n'ait jamais été signifiée au sieur marquis de Lavar- 
din,que le Iloi avoit destiné pour son ambassadeur à Rome; que les 
menaces qu'elle contient ne s'adressent qu'à ceux qui prétendront 
soutenir les franchises des quartiers des ambassadeurs, et qu'il fût 
encore incertain quels ordres ce ministre avoit reçus du Iloi, son 
maître; dès le moment qu'il entre sur les terres soumises à la domi- 
nation du Pape, le légat de Cologne et les autres gouverneurs de 
l'Etat ecclésiastique reçoivent des défenses de lui rendre en aucun 
lieu les honneurs et les civilités dues à son caractère; il arrive à 
Rome et on défend aux cardinaux de le visiter et d'avoir aucun com- 
merce avec lui. 

« Si c'éloit un envoyé de l'empereur des Turcs, du roi de Perse, 
ou d'un autre prince infidèle, on ne le Iraiteroit pas avec cette ri- 
gueur. Est-ce que le Pape ne veut plus de commerce avec la France / 
Est-il persuadé que son pouvoir ne s'étend que dans le diocèse de 
Home, et son patriarcat dans les provinces voisines, qu'on api)clle 
suburbicaires? Veut-il renoncer à la qualité de chef de lEglise et de 
Père commun de tous les fidèles? Et ne peut-on pas justement con- 
cevoir ce soupçon, quand on voit qu'on refuse à Piome l'audience à 
l'ambassadeur du plus grand Pioi du monde, et au ministre d'un 
prince infiniment plus recommandable par sa piété, et par les soins 
qu'il prend de rétablir dans ses États le véritable culte de Dieu, que 
par toutes les antres vertus héroïques qu'il possède dans un su- 
prême degré ? 

(( Et en cela le procédé du Pape et de ses officiers a paru si irrégu- 
lier à toute la terre, que les ambassadeurs et les autres ministres des 
princes chrétiens, qui résident à Rome, et qui avoient entendu pu- 
blier, dans le champ de Flore, et vu afficher la bulle qui condamne 
les franchises, n'ont pas laissé de reconnaître le sieur de Lavardin 
comme ambassadeur du Roi, de lui rendre visite et d'entretenir 
commerce avec lui; et ils ont considéré avec raison les menaces 
d'excommunication insérées dans cette bulle comme le mouvement 
impétueux d'une chaleur immodérée, qui ne pouvoit produire d'efTet. 
ni avoir de durée. 

« Et, ce qui paraîtra de plus étrange est que le Roi Très-Chrétien, 
Fils aine et protecteur de 1 Eglise, envoyant à Rome un ministre de 
paix, le Pape ne veut ni l'écouler ni apprendre quelles sont ses ins- 
tructions : et non seulement, quelque semonce qu'on lui fasse, il 
[tersévère dans ce refus, mais l'ambassadeur du Roi ayant assisté au 
service divin la veille de Noél à la messe de minuit, et ayant satisfait 
à tous les devoirs d'un chrétien avec beaucoup de piété et d'édifica- 
tion, le Pape, obsédé par les ennemis de la France, envisage cette 
action toute sainte comme une profanation de nos i)lus augustes 



APPENIJICES 369 

mystères, et Ioq affiche à Rome un placard qui cuulienl que l'on dé- 
nonce l'église paroissiale de Saint-Louis être interdite, parce que le 
curé et les ministres de celte église ont eu la hardiesse de recevoir 
à l'uflice divin et à la participation des sacrements Ilonry de Heau- 
manoir. marquis de Lavardin, notoirement excommunié. 

a Peut-on concevoir rien do plus déraisonnable et de plus injuste, 
pour ne pas dire de plus monstrueux, que cette affiche? A-t-ou fait 
(pu?lques citations jui'idi(iues au sieur marfpiis de Lavardin? A-l-on 
prononcé contre lui (iuel(]ue sentence d'exconuuunication, (jui ail été 
publiée et aflichée dans Uome, ou signifiée au curé de la paroisse 
Saint-Louis? Celte paroisse, par une bulle de Sixte V, est déclarée 
l'église nationale des François, avec cette circonstance qu'en quel- 
que quartier de Rome qu'ils fassent leur demeure, ils sont réputés 
paroissiens de Saint-Louis, et obligés d'y assister au service divin, 
et d'y recevoir les sacrements. 

« 11 seroit aisé de montrer combien ces sortes d'interdits sont 
odieux, contraires à l'esprit de l'Eglise et aux décrets des conciles, 
cl combien même il faut de précautions et de procédures, suivant les 
sentiments des canonistes, pour les rendre valables; et le mauvais 
succès de l'interdit de Venise devoil pour jamais empêcher les papes 
de fulminer des censures, et de publier des interdits pour maintenir 
leur autorité. Aussi tout le monde est convaincu que ce n'est pas le 
zèle de la maison de Dieu, mais le dépit et le ressentiment, qui ont 
excité la publication de ce placard, qui n'a produit à Rome que de 
l'indignation contre ceux qui inspirent au Pape des conseils si per- 
nirieux. 

« L'on sait que, depuis quelques années, le Pape ayant prétendu 
que les officiers du roi d'Espagne cà Naples avoient fait des entre- 
prises sur la juridiction ecclésiastique, il les a attaqués par des cen- 
sures, qui ont été publiquement fulminées; cependant ces officiers 
ont méprisé avec raison ces excommunications frivoles, ils assistent 
au service divin, on leur administre les sacrements, et le Pa[)e n'a 
pas pensé d'interdire aucune des églises de Naples : ce qui marque 
que cet interdit prétendu n'a autre fin que de faire insulte à l'am- 
'nassadeur du Roi. 

« Et l'on découvre, dans toute la conduite du Pape, tant de partia- 
lité en faveur de ceux qui sont ennemis ou jaloux des prospérités 
de cette couronne, tant d'atT(>ctations de donner du dégoût à la 
France dans les choses indillérentes , et dans celles même qui 
seroient très avantageuses au bien de la religion, qu'il est malaisé 
de concevoir ({uc Sa Majesté ait dissimulé si longtemps, et soit 
demeurée dans les Tîornes d'une modération si exacte. 

« Mais l'éclat et le scandale, que ce placard, affiché à Rome, ne 
manijuera pas de produire dans tout l'empire chrétien, ne nous per- 
met plus de garder le silence ; et nous ne saurions, sans une hon- 
teuse prévarication, soutTrir les atteintes que la cour de Rome s'efforce 
sans cesse de donner à l'autorité du Roi, aux droits de sa couronne, 
et aux libertés de l'Église gallicane. 

H. — n 



370 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

« Lo Pape ne peut ni diminuer les prééminences et les préroga- 
livos qui appartiennent au plus grand Roi du monde, ni ôter à ses 
ambassadeurs les franchises dont MM. les ducs de Créqui, de Chaulnes 
el dEstrées ont joui à sa vue et de l'aveu de ses prédécesseurs, et 
qui sont fondées sur des titres authentiques et sur une possession 
de plusieurs siècles. 

« Si, dans l'usage do ces franchises, il se connuel ([uelqui; abus, la 
piété du lioi, ([ui ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de voir 
régner la Justice, ne nous laisse aucun lieu de douter que SaiMajesté 
n'entre avec plaisir en tous les expédients raisonnables (pii lui 
seront proposi-s, pour empêcher que les crimes énormes demeurent 
impunis. 

« Mais que le Pape se fasse un pdinl d'honneur d'otcr les franchises 
aux ministres de tous les princes, et qu'il y veuille comprendre l'am- 
bassadeur du Roi, qui doit avoir des prérogatives au-dessus de tous 
les autres, c'est ce qu'un Roi que la victoire suit partout, et qui, par 
sa seule modération, a mis des bornes à ses conquêtes, ne soulfrira 
jamais; et nous sommes assurés qu'il n'est point de résolution vi- 
goureuse qu'il ne prenne, pour empêcber que, pendant son règne 
glorieux, la France ne souffre cette tlétrissure. 

« Et, comme nous avons déjà remarqué qu'il s'agit dans cette 
affaire d'une dispute purement politique, et où la religion n'a point 
de part, la bulle du Pape, (jui menace d'excommunication ceux qui 
voudront maintenir les franchises, est nulle de plein droit, et, en 
cette occasion, les foudres du Vatican n'ont rien de redoutable: ce 
sont des feux passagers qui s'exhalent en fumée, et qui ne font de 
mal ni de préjudice qu'à ceux qui les ont lancés. 

<( Kt, bien que cette bulle ne soit ni pul)liée ni exécutée dans le 
royaume, elle n'en est pas moins abusive. Nous ne doutons pas qu'un 
pape plus modéré, réfléchissant sur les désordres qu'une semblable 
nouveauté est capable de produire, n'imite l'exemple de Clément ^^ 
qui, par un décret solennel, abolit pour jamais la mémoire de ce qnr 
son prédécesseur Boniface VIII avoit injustement entrepris conlr>' 
le roi Philippe le Bel; et cette rétractation, qui prouve que les pape- 
ne sont pas infaillibles, puisque l'un détruit ce que l'autre a édilic , 
révoque entre autres la bulle Unam Sanctam où Boniface, dont l;i 
conduite orgueilleuse a été blâmée de toute l'Eglise, déclare (pir 
l'épée des souverains est soumise au glaive s[)irituel du Pape. 

« ]Sous espérons même que le Pape reconnaîtra enfui les égare- 
ments et les précipices où ceux qui abusent de sa confiance tàcheiil 
de l'engager; mais, en attendant que Dieu lui louche le cœur, et (juc 
Iiome même avoue son erreur par une confession solennelle, l,i 
meilleure protestation que nous puissions faire contre cette bulh', 
(|ui se détruit assez d'elle-même et dont toutes les personnes éclai 
n'CS reconnoissent la nullité, est d'en interjeter appel simple et comnir 
d'abus. 

« L'abus en est visible, puisqu'un ministre du Roi, qu'un amba> 
sadeur, dont la personne est sacrée, même parmi les nations barbares. 



APPENDICES 371 

ne peut jamais encourir les censures ecclésiastiques pour ce qui 
regarde les fonctions de sa charge. 

« Et, bien que ce remède étant entre nos mains, on n'ait pas besoin 
d'eu clierclier un autre, ni de se servir de la voie de l'appel simple, 
uiius sdiniuos pourtant persuadés que la licence que les papes se 
donnent d'employer la puissance dos clefs, et le pouvoir qui leur 
est commis pour édilier, et non pas pour détruire; (pie cette liberté, 
disons-nous, devroit être réprimée par l'autorité d'un concile, et qu'à 
l'exemple de nos anciMres, nous pouvons y avoir recours, avec cette 
précaution pourtant, que nous ne prétendons point que les fran- 
chises qui aiipartiennent à l'ambassadeur du Roi puissent jamais 
être la matière d'une controverse sujette au tribunal et à la juri- 
diction ecclésiastique. Le Tloi ne tient son sceptre et tous les privi- 
lèges qui y sont attachés que de la main de Dieu seul, et il n'est point 
de puissance sur la terre qui puisse donner des bornes à son autorité. 
« Si donc nous interjetons appel au concile futur des censures 
contenues dans la bulle et de l'interdit qui en est une suite et un 
accessoire, c'est parce que, non seulement les décisions des papes, 
mais leur i)ersonne môme, quand ils manquent à leur devoir dans le 
gouvernement de l'Église, est soumise à la correction et à la réfor- 
niation du concile général, eu ce qui regarde tant la foi que la dis- 
(•il)liHt'. N'érité incontestable, dont nous ne nous départirons jamais, 
([uelque eU'ort que puissent faire les partisans de la cour de Rome. 
u Le refus (pie fait le Pape d'accorder des bulles à tous les évoques 
nommés par le Roi cause un désordre ([ui augmente tous les jours, 
et qui désire un remède prompt et eflicace. Les conciles de Cons- 
tance et de Râle ayant travaillé pour apporter quelque modération 
aux usurpations de la cour de Rome et à la confusion qui s'étoit 
introduite dans la distribution des bénéfices, la Pragmati(jue Sanc- 
tion fut ensuite composée des décrets de ces conciles; mais les papes, 
Yovant par là diminuer leur autorité, se sont servis de toutes sortes 
d'artifices pmir l'abolir; et, par le concordat fait entre le roi Fran- 
(1 lis l'^'" et le pape Léon X, l'on a réglé la manière de pourvoir aux évé- 
ili(?s et aux abbayes; l'on a accordé au Pape, non seulement la dévolu- 
tion, mais aussi la prévention et le pouvoir d'admettre les résignations 
en faveur, et beaucoup d'autres articles (jui sont très onéreux aux 
collateurs ordinaires, et tout à fait contraires aux anciens canons. 
« Aussi nos pères ont-ils réclamé longtemps contre le concordat. 
L'ordonnance d'Orléans avoit rétabli les élections; et il seroit très 
avantageux (pie toutes les affaires ecclésiastiques fussent traitées 
dans le royaume sans que l'on fût obligé d'avoir recours à Rome. 
Dans la suite pourtant, le concordat a été exécuté de bonne foi de 
notre part, et on ne peut pas concevoir que le Pape, par une opi- 
niâtreté invincible, veuille aujourd'hui nous réduire à lui (Uer le 
profit que la cour de Rome tire d'un traité qui lui est si avantageux. 
u Le Roi est très religieux à nommer aux prélatures des ecclésias- 
tiques d'une probité exemplaire et d'un mérite distingué : et, parce 
que ces ecclésiastiques ne croient pas (pie le pape soit infaillible; 



372 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCIIES 

qu'ils ne lui attribuent i)as, coinme les docteurs ultraniontains, le 
titre de monarque universel; (ju'ils sont persuadés qu'il n'a aucune 
puissance directe, ni indirecte, sur le temporel des rois, et qu'il est 
entièrement inférieur aux conciles, qui unt droit de le corriger et de 
réformer ses décisions; le Pape, sur ce prétexte imaginaire, leur 
refuse des bulles et laisse le tiers des églises du royaume destitué 
de pasteurs. Est-ce là imiter le soin et la douceur des Apôtres dans 
le gouvernement de l'Eglise? 

« Après tout, avant le concordat, ceux quiétoieni (Mus parle clergé 
et par le peuple, et depuis par les cliapîires en |)résence du com- 
missaire du roi, n'étoient-ils pas ordonnés par le nu'lropolitain, assisté 
des évoques de la province, après que le Itoi avoit approuvé leur 
élection? 

<■ Le droit acquis au lîoi par le concordai, autorisé à cet égard par 
un consentement tacite de toute ri']glise gallicane, et conlirmé par 
une possession de près de deux siècles, doit d'autant moins recevoir 
de changement et d'atteinte, que, pendant les quatre premiers siècles 
de la monarchie, on n'alloit point à Itome demander des provisions 
de bénélices; les évoques (lisposoient de tous ceux qui vaquaient 
dans leurs diocèses, et nos rois nommoient presque toujours aux 
évéchés; et s'ils accordoient quelquefois au clergé et au peuple la 
liberté de s'élire un pasteur, souvent ils s'en réservoient le choix, et, 
sans que le Pape y mit la main, celui qu'ils avoicnt choisi étoit aus- 
sitôt consacré. Qui empêche (|u"on ne suive ces exemples, fondés sur 
cette excellente raison, que le droit que tous les fulèles avoient au 
commencement de se destiner un clief, ne se pouvant plus exercer 
en commun, doit passer en la personne du souverain, sur qui les 
sujets se reposent du gouvernement de l'Etat, dont l'Eglise est la plus 
noble partie. 

IMais à l'égard du Pape, puisqu'il refuse de joindre à la nomina- 
tion du Pioi le concours de son autoiité, l'on peut présumer qu'il se 
veut décharger d'une partie du faideau pénible (jui l'accable; et ([ue 
ses intirmités ne lui permettant pas d'étendre sa vigilance pastorale 
sur toutes les parties de l'Eglise universelle, la dévolution, qui se fait 
en cas de négligence (pielquefois même du supérieur à l'inférieur, peut 
autoriser les évoques à donner l'imposition des mains à ceux qui se- 
ront nonunés par le lloi aux prélatures; sa nomination ayant autant 
et plus d'effet que l'élection du peuple et du clergé, qui devoit èlr^ 
contirmée sans difficulté par le supérieur inunédiat, lorsqu'on n'avnii 
pas choisi un sujet indigne. 

« Et si une résolution semblable demande d'être accompagnée de 
(pielque tempéiament, si elle a besoin d être concertée avec \e> 
évoques, l'on peut supplier le Roi d'assembler ou les conciles provin- 
ciaux, ou même, si Itesoin est, un concile national, pour y prendn^ 
les délibérations convenables au besoin de l'Eglise gallicane. 

« Et, comme le mal paroil pressant, et qu'il y auroit peut-être du 
|i('ril à s'exposer aux retardements insi'parables de la tenue d'un con- 
cile national, Sa Majestc' peu! assembler de ses prini'ipaux oflicieis. 



APPENDICES 373 

(les évt*'(jiios oi de> personnes considérables do tous les ordres de soi) 
royaume. pDur prendre leurs avis dans une alVaire aussi importante. 

'• .Mais il n'est pas juste que, pendant que le Pape refuse d'exécuter 
le concordat dans un de ses principauvarticiesjliu) laissepasde jouir 
des avantages (|ui lui sont accordés par ce traité, qui contient des 
conventions réciproquement oliligatoires; (lue l'on continue d'aller à 
Rome, et que l'on y porte de l'argent poui' obtenir ou des provisions 
de bénélices, ou des dispenses, qui pourroient être facilement expé- 
diées dans le royaume. 

« Que si nous proposons de rompre ce conum^rce, ce n'est (iu(; 
parce qu'il cesse d'être réciproque, et parce que, le l*ape mettant par 
son opiniâtreté un obstacle invincible à l'expédition des bulles d'un 
grand nombre d'évècliés, il seroit lionteux de souffrir que TEglisi^ 
gallicane demeurât cbargéedu joug de la prévention, des résignations 
"U faveur et de toutes les autres servitudes, où l'on a bien voulu se 
-oumettre par le concordat. 

« Et en cela nous ne faisons que repousser faiblement l'injure qui 
nous est faite; nous opposons le bouclier de nos libertés à une en- 
treprise nouvelle et sans exemple. Malbeur et auathème à ceux (lui, 
par intérêt ou par caprice, troublent la corresi)ondance qui doit 
être entre le sacerdoce et la royauté, (iui semblent n'avoir autre 
vue que de susciter un scbisme dans l'Eglise, et de troubler par de 
funestes divisions la paix dont toute l'Europe jouit, et qui lui a été 
procurée par la vahïur et par la sagesse de notre invincible mo- 
narcjne! 

« Cbose étrange que le Pape, dont le piincipal soin doit être de con- 
server la pureté de la foi et d'empêcber le progrès des opinions 
nouvelles, n'a pas cessé, depuis qu'il est assis sur la cliaire de saint 
IMerre, d'entretenir commerce avec tous ceux qui s'étoient déclarés 
publiquement disciples de Jansénius, dont ses prédécesseurs ont 
condamné la doctrine; il les a comblés de ses grâces, il a fait leurs 
doges, il s'est déclaré leur protecteur; et cette faction dangereuse, 
qui n'a rien oublié, pendant trente ans, pour diminuer l'autorité de 
toutes les puissances ecclésiasli([ues et séculières qui ne lui étoient 
pas favorables, érige aujourd'liui des autels au Pape, parce qu'il ap- 
puie et fomente leur cabale, (lui auroit de nouveau troublé la paix 
de l'Eglise, si la prévoyance et les soins infatigables d'un prince, que 
le ciel a fait naitre pour être le bouclier et le défenseur de la foi, n'en 
avoient arrêté le cours. 

« A quoi l'on peut ajouter (}uc le Pape, au lieu de s'appliquer tout 
entierâ étouller dans leur naissance les erreurs des quiétistes, il de- 
meure â cet égard dans une espèce d'assoupissement et de hUliargie; 
et, pendant (jue, sur des matières et des incidents qui ne sont pas 
assurément si importants â la religion, il se donne tant de mouve- 
ments, et qu'il publie des décrets qui excitent tant de trouble, â 
peine soutlre-t-il qu'on exécute la condamnation prononcée contre 
l'auteur d'une secte qui, sous ombre d'un raflinement de dévotion 
"l d'atteindre â un degré de perfection imaginaire, ne nous débite que 



374 MÉMOIRES DU MARQUIS DE SOURCHES 

des illusions, el qui, dans lo fond, semble n'avoir d'autre but que de 
détruire la morale clirélienne. Et, bien que ces erreurs se soient ré- 
pandues et en Italie et en Kspai^nc, le Pape ne permet pas qu'on re- 
cberche les personnes du premier rang qui les enseignent ou qui en 
font profession, et il est aisé de concevoir les mauvais effets que 
cette conduite est capable de produire. 

« Mais, quebjue efl'ort (|uc fassent ces esprits factieux, qui obsèdent 
le Pape, et qui abuseni du pouvoir que son grand âge et ses infir- 
mités l'obligent de leur donner dans le gouvernement de TEglise, 
nous demeurerons toujours inséparablement unis au Saint-Siège; 
nous reconnaitrons le successeur de saint Pierre comme le premier 
et le chef des évéques ; nous conserverons très religieusement la 
communion et la correspondance avec lEglise de Rome; et nous 
nous défendrons, avec autant de modération que de vigueur, des in- 
sultes, des entreprises, et des nouveautés contraires aux droits du 
Pioi, à la dignité de sa couronne, aux décrets des conciles, à la police 
générale de l'Eglise, et h nos libertés. 

« Toutes ces raisons, et une infinité d'autres que nous omettons, 
nous obligent de requérir qu'il plaise à la Coui' de nous recevoir ap- 
pelants comme d'abus de la bulle datée du mois de mai dernier, et 
de l'ordonnance donnée en conséquence; faisant droit sur notre 
appel, déclarer lesdites bulle el ordonnance nulles et abusives; 
faire défense à toutes personnes de les débiter dans le royaume, à 
peine d'être procédé contre eux extraordinairement ; enjoindre à 
tous ceux qui en ont les exemplaires de les rapporter au grelïede la 
l'.our pour être su|)primés; comme iiareillement d'ordonner que l'acte 
d'appel interjeté par iM. le procureur général au futur concile sera 
enregistn'' au greffe de la Cour; que le Roi sera très humblement 
supplié d'employer son autorité pour conserver les franchises et im- 
munités du quartier de ses ambassadeurs k Rome, dans toute 
l'étendue qu'elles ont eue jusqu'à présent; que Sa Majesté sera 
encore suppliée d'ordonner la tenue des conciles provinciaux, même 
d'un concile national, si besoin est, ou l'assemblée des notables de 
son royaume ; et, après avoir entendu leurs avis, choisir les moyens 
qu'il estimera les plus convenables pour empêcher les désordres que 
produit la vacance de plusieurs archevêchés et évêchcs dans le 
royaume, et prévenir l'accroissement et le progrès d'un mal si dan- 
gereux. Requérons aussi que